C*est le lieutenant Carey qui propose de desseller
3. Quand la surprise a lieu, le lieutenant Carey est à cheval. D semble que les Zoulous aient attendu ce moment pour se montrer.
4. Quand les Zoulous se sont montrés, les chevaux étaient sellés.
5. Comment le harnachement du Prince aurait-il été en mauvais état si on ne Vy eût mis?
6. Brown, le groom du Prince, a déclaré que son cheval étaî* doux comme un agneau et sans l'ombre d'un vice. (Voir the A rican Réguler ,2 août 1879.
« On se demande comment six hommes ont pu f\ tellement pris de panique qu'ils n'aient pas mê tourné la tête pour voir ce que devenaient leurs ca rades ? Dans cette course folle, il semble incroyable q pas un n'ait eu un mouvement de courage qui le porÉ à s'élancer au secours du Prince, comme tant de bravi officiers l'ont fait tant dans le Zoulouiand que dai l'Afghanistan. |
« Il est non moins étrange que ces hommes, bia montés et bien armés, n'aient pas pensé à slassurer u peu des forces des ennemis. Le général Wood dit qu'il étaient une trentaine : ce n'était pas hors de proportion après tout, avec huit Européens ayant de bons chevaux des revolvers et des carabines. Tous ces points sont vive ment discutés, et il faut espérer qu'ils ne tarderont pai à être éclaircis. »
Tous ces points que le Globe trouvait, à juste titre, si nécessaire de faire éclaircir sont malheureusement restés dans une pénombre où le gouvernement anglais n'a probablement pas eu un intérêt à porter la lumière. Et aujourd'hui encore la vérité tout entière n'a pas été dite sur ce qui s'est passé au Zoulouiand.
Fidusy avec son talent habituel, cherche à établir dans ces termes les - responsabilités de la mort du Prince :
« Plus on lit le rapport du lieutenant Garey et les dépositions des quelques cavaliers qui faisaient partie de la reconnaissance où fut tué le Prince Impérial, plus on est frappé du singulier rôle militaire joué par tous les acteurs de cet horrible drame, et l'on ne peut s'empêcher de se poser de terribles points d'interrogation sur la part de responsabilité qui revient à chacun dans cette catastrophe.
« Le colonel Stanley, ministre de la guerre, a déclaré au parlement que le Prince était parti sans grade, sans
emploi, pour suivre en amateur, nous dirons presque en touriste, l'état-major de lord Chelmsford. r - « Ce général a reçu du duc de Cambridge les instructions les plus précises au sujet du Prince : il devait l'avoir toujours auprès de lui, et veiller à ce qu'il ne se laissât pas emporter par son caractère bouillant.
« Dans ces conditions, on pouvait croire que lord Chelmsford allait l'attacher à son état-major particulier.
« Il n'en a rien été. Le Prince, à peine remis de ma-
; * ladie, se trouve — Dieu sait comment! — dans la co-
• lonne volante du général Wood, le héros de Zlohave,
3 de Ginghilovo, de Hambula, celui qui a gagné au Gap
Ti ses épaulettes de général par une indomptable énergie,
* mais* aussi par une folle témérité qui a parfois amené '• des désastres. Sa colonne sert d'avant-garde à celle du
général Newdigate. Déjà, le 20 mai, lord Chelmsford télégraphie au ministère de la Guerre : « Le Prince a fait r « partie d'une reconnaissance qui a failli mal tourner, > « Je tâcherai que le cas ne se reproduise pas. Je ne
• « veux pas qu'il s'expose ainsi. »
« Ce jour-là, en effet, le Prince n'avait échappé que par miracle, en faisant franchir à son cheval des blocs de rochers le long d'une colline à pic.
« Après la dépêche du 20 mai, on aurait pu espérer que lord Chelmsford, terrifié par l'idée du malheur qui avait failli arriver, forcerait le Prince à revenir auprès de lui. Nullement : le Prince reste attaché, je ne sais à quel titre, à la colonne Wood, et le 1" juin le colonel Harrisson, chef d'état-major, le désigne pour aller reconnaître le pays en avant de la colonne et choisir l'emplacement du nouveau camp I
« Lord Chelmsford avoue qu'il ignorait absolument que le Prince eût été commandé pour ce service. En tout cas, l'on ne désigne même pas un officier pour
l'accompagner : c'est par hasard que le lieutenant Carey propose ses services, « parce qu'il avait déjà parcouru ce pays à cheval ». Disons par parenthèse que c'est au retour de cette reconnaissance que le lieutenant Garey avait certifié qu'il n'y avait pas de Zoulous à dix milles à la ronde.
« Vous croyez peut-être que le colonel Harrison a commandé pour accompagner le Prince une escorte de choix, des hommes d'élite sur lesquels on puisse compter? On a là sous la main le 1 er dragons-gardes et le 17° lanciers, deux splendides régiments anglais. L'escorte? Personne ne s'en est occupé. Le lieutenant Carey explique qu'au moment de partir il ne trouve pas d'escorte préparée : il s'adresse à l'officier commandant la brigade de cavalerie, qui fournit... six ho mines de la cavalerie irrégulière. Or il faut savoir que cette cavalerie irrégulière est un ramassis de tous les déclassés, de tous les vagabonds, de tous les repris de justice de l'Afrique du Sud. Écoutez, ce n'est pas moi qui parle; voici ce que dit à leur sujet le correspondant du Daily News dans une lettre datée du 15 mai.
« Ces volontaires sont un mélange bizarre de Hol- « landais, d'Allemands, de Français, de colons afri- « cains, épaves de tous les pays, déserteurs an- « glais, etc., etc., qui sont venus échouer à Natal après « mille péripéties. L'insubordination de la plupart de ce ces corps volontaires les rend inutiles : leurs officiers « n'ont sur eux aucune autorité. »
« Voilà donc l'escorte rassurante avec laquelle le Prince se met en route. Il est vrai que Shepstone, autre chef volontaire, a reçu l'ordre d'envoyer aussi cinq basutos. Shepstone n'obéit pas, n'envoie personne, et le Prince, après avoir attendu, part quand même avec ses six cavaliers et le lieutenant Carey, qui emmène avec lui un Zoulou ami.
« À quel titre le Prince, qui n'avait aucun grade, commandait-il cette reconnaissance? Gomment pouvait-il donner des ordres à des soldats qui ne savaient même pas comment le qualifier? C'est probablement ce que nous ne saurons jamais. Le Prince n'avait jamais fait campagne. Au point de vue pratique, il ne connaissait rien au service de reconnaissance, d'avant-poste, de vedettes, etc., si tant est qu'il ait eu même quelques notions théoriques sur ce service spécial, qui fait bien plutôt partie du programme de Sandhurst (notre Saint-Cyr) que de celui de Woolwich (notre École polytechnique).
« Il est vrai que le lieutenant Carey, qui Tacccompagne par hasard, peut le faire profiter de son expérience. Or, la reconnaissance traverse la Blood-River (rivière de sang), s'enfonce en plein pays ennemi, et les fusils ne sont même pas chargés. On s'arrête à 300 yards d'un kraal zoulou sans l'ayoir fait reconnaître. On ne place pas un seul cavalier en vedette, on campe au milieu d'un champ de maïs, on desselle tous les chevaux, alors que le règlement ordonne de ne jamais desseller et même de ne débrider que la moitié des chevaux à la fois, pour les faire boire.
« Jusqu'ici le lieutenant Carey n'a commis que des fautes de prudence. Examinons maintenant son rôle lorsque la reconnaissance est surprise par l'attaque des Zoulous. Je lui laisse la parole. « Je croyais que tous « les hommes étaient montés à cheval; et, comme je « savais que les carabines n'étaient pas chargées, je « jugeai que le meilleur parti à prendre était de nous « enfuir le long des herbes avant de faire halte. »
« Ainsi voilà la raison pour laquelle le lieutenant Carey n'a pas rallié ses hommes. Les carabines n'étaient pas chargées ! Or, savez-vous ce qu'il faut de temps pour charger la carabine Martini? Pas trois secondes. Les
cavaliers ont la cartouche fixée dans une bandouillère qui ressemble à nos ceintures de chasse, et le système de bascule du Martini permet de charger plus rapidement même qu'avec notre fusil Gras.
« Donc, on ne se rallie pas : on s'enfuit chacun pour soi et Dieu pour tous. Le lieutenant galope sans se préoccuper de ses hommes , les hommes sans se préoccuper de leurs officiers. Et le Prince? Ah! il s'agit bien du Prince ! Il y a un ravin (donga) de l'autre côté duquel on sera à l'abri : le lieutenant Garey galope jusque-là sans retourner la tète.
« Après avoir traversé la donga, je m'arrêtai, et, voyant « le cheval du Prince qui galopait de l'autre côté de la « donga, je demandai s'il était utile de revenir sur nos « pas. »
« A qui avez-vous demandé cela? A vos hommes! Certes, ils avaient eu grand tort de s'enfuir sans se préoccuper de leur chef ; mais enfin ils étaient, eux, des aventuriers, soldats par hasard, sans discipline, sans honneur. Et c'est à eux que vous demandez conseil ! Au reste, l'hésitation n'est pas longue, et votre rapport se termine ainsi : « Les Zoulous avaient déjà dépassé le « terrain où le Prince était tombé. J'attendis le retour « de mes hommes, et je repris le galop pour traverser « la rivière. »
« Ainsi vous êtes tous réunis, bien armés, bien équipés, avec vos revolvers, montés sur de bons chevaux, et l'on ne tente rien pour délivrer le malheureux Prince! Ce qu'il y a d'atroce, c'est qu'il eût été facile de le sauver : il suffisait de tenir la bride de son cheval une minute. Même si son cheval s'était échappé, puisqu'il a pu courir à pied 300 yards sans être atteint par les dix Zoulous qui le poursuivaient, on eût eu le temps de le dégager cent fois. Pendant ce temps le Prince était rejoint par les Zoulous ; mais, persuadé qu'il allait être secouru
par vous, il s'adossait à un arbre, faisait tête à l'ennemi jusqu'au dernier moment, et tombait enfin percé de dix-sept coups de zagaie, tous reçus par devant, ce qui prouve qu'il s'était arrêté pour vendre chèrement sa vie.
« Franchement, est-il possible d'excuser la conduite du lieutenant Garey? Mais en France nous n'eussions pas abandonné ainsi le dernier des trompettes : en Algérie, au Mexique, pendant la guerre franco-allemande, un des premiers. principes d'honneur militaire était de ne battre en retraite qu'après avoir rallié tout son monde; à Goincy notamment, le 31 août 1870, un régiment de dragons a fait tuer trois hommes pour avoir le corps d'un maréchal-des-logis qu'on savait resté dans le village. Le jour où le soldat ne pourra plus compter sur cette confraternité d'armes, il ne marchera plus. Les irréguiiers eux-mêmes l'ont bien compris : écoutez leurs dépositions, elles sont accablantes.
« Voici d'abord celle d'un nommé Cochrane :
« Après avoir franchi la donga (bien entendu), je re- « gardai, et je vis le Prince qui courait en arrière. Une « dizaine de Zoulous le suivaient et n'étaient qu'à trois « mètres de lui. Aucun ordre de ralliement, de faire « feu ou de secourir le Prince n'a été donné. Nous « avons parcouru au galop à peu près deux milles sans « nous arrêter. Il n'a pas été question du Prince. »
« Voici celle d'un nommé Letock, qui, les rênes dans la main gauche et le pied dans l'étrier, fait les plus grands efforts pour se remettre en selle, tandis que son cheval veut suivre les camarades. Pendant cette lutte, il passe à côté du Prince, qui ne tient pas les rênes, lui : iln'a en main que l'étrivière. Letock, qui a son cheval en main, pourrait facilement l'aider; mais, quoi lie lieutenant Carey, qui galope en avant, a donné l'exemple. Letock remonte à cheval, et se contente de dire : « Dépê-
« chez-vous, s'il vous plall, monsieur, de monter (sic). »
«Enfin le Prince lâche l'étrivière : «Au moment où je « le vis tomber, son cheval le foula aux pieds. Garey « conduisait, et nous avons galopé pendant deux ou « trois milles. Ayant remarqué que deux ou trois de nos « camarades ne nous rattrapaient pas, je priai Garey de « les attendre. Il répondit : « Nous allons traverser le « ravin, et sur la hauteur nous attendrons». U n'adonné aucun ordre de rallier, ni de faire halte, ni de faire feu, ni d'essayer de sauver le Prince. Le lieutenant Garey a dit seulement : « Allons vite! dépêchons-nous! »
« Dépêchons-nous ! » voilà le seul ordre que vous ayez donné ! Gomment, dans ce moment suprême, n'avez-vous pas pensé que vous ternissiez les lauriers de tonte une armée? Gomment n'avez-vous pas songé à vos braves camarades Melvill et Caghill, qui, le jour du désastre d'Isandula, s'attachaient autour du corps les deux drapeaux du 24 e régiment, et, bondissant par dessus la fourmilière noire des 20,000 Zoulous qui entouraient les bataillons anglais, sauvaient les nobles emblèmes au prix de leur vie?Que diront de vous les lieutenants Chard et Bromhead, qui, à Rorkes Dlîft, avec deux compagnies, ont défendu toute une nuit l'entrée du Natal contre 4,000 Zoulous? Partout la conduite des officiers anglais a été héroïque. ^
« Depuis le commencement de la guerre, il y en déjà 211 de tués; proportion terrible, qui suppose de grands dévouements.
« Gomment oublier les prouesses du colonel Weatherley à Ilahave, de Piel Nyos étreignant le cadavre de son fils tout en continuant à sabrer de la main droite, du capitaine Reilly retournant au milieu des Zoulous pour sauver le corps de son domestique et le rapportant sur ses épaules? De quel front, lieutenant Garey, avez-vous pu regarder ces soldats du 17 e lanciers emportant sur
leurs lances à flamme blanche et rouge, comme les dernières flammes de nos lances françaises, ce cadavre que vous n'aviez pas su défendre? Par une bizarre coïncidence, sur le shapska d'ordonnance de ce régiment se détache en relief une tête de mort supportée par deux, os en croix : « Orglory » (ou la gloire). La Providence seplait à ces rapprochements inattendus : l'un a préféré la gloire à la vie ; l'autre a préféré la vie à l'honneur,
« Nous le répétons, le cas du lieutenant Garey est un cas isolé. L'armée anglaise a fait ses preuves de bravoure sur tous les champs de bataille du monde ; mais, à la lecture des divers rapports publiés sur la mort du Prince, on ne peut s'empêcher de penser que la commission d'enquête nommée par lord Ghelmsford aura un devoir bien pénible à remplir. »
Il m'a semblé indispensable, pour juger la conduite du lieutenant Garey, de me procurer ses états de service.
J'en reproduis ici la traduction dûment légalisée, ainsi que la lettre que m'a fait l'honneur de m'adresser de Londres le chef du cabinet du ministre de la Guerre. Je suis heureux de pouvoir lui exprimer ici tous mes remerciements pour son excessive courtoisie et l'empressement qu'il a bien voulu mettre à me répondre.