Voilà qui ne laisse pas de doute
m LE PRINCE IMPÉRIAL.
Ils continuèrent leur poursuite et leur tir jusqu'à ce que nous fûmes entièrement hors de portée.
Nous courûmes jusqu'à l'endroit où nous rencontrâmes le général Wood, le colonel Butler et deux hommes d'infanterie montée. Nous Ornes notre rapport, et ces messieurs, en regardant avec leurs lunettes, Tirent six Zoulous qui emmenaient nos chevaux. Je n'ai plus revu lé Prince.
— Quel a été le dernier ordre donné ?
— Le Prince commanda : « A cheval! » et je n'ai plus entendu d'autre ordre après celui-là; mais au bruit de la fusillade je regardai le lieutenant Carey : nous piquâmes tous les deux, et nous partîmes au galop 1 .
— Combien y avait-il de Zoulous ?
— Je pourrais dire qu'il y en avait quarante ou cinquante
— Avec quelles armes tiraient les Zoulous?
— D'après la blessure de la balle qui a frappé Abel, j'ai reconnu que c'étaient des fusils Martini Henry.
— Avant de monter à cheval, comment étiez-vous rangés ?
— Nous étions en ligne, le Prince nous faisait face ; nous tournions le dos au kraal.
Déposition du cavalier Gochrane.
Troisième Témoin : le cavalier Gochrane. — Nous avons marché, je crois, vingt milles au-delà de la rivière, lorsque, vers dix heures, nous avons rencontré le général Wood à la tête de sa colonne, descendant la colline. Nous fîmes alors un demitour à droite, et nous nous dirigeâmes vers un kraal pour voir s'il y avait quelqu'un : il était abandonné; et nous marchâmes encore cinq milles dans un terrain plat.
Le Prince ordonna alors de débrider et d a. laisser paître les chevaux pendant un quart d'heure.
Nous nous rendîmes ensuite à un kraal entre la colline et la rivière.
4 . Le témoin sait très bien que sa conduite a été celle d'un lâche. C'est le Prince d'abord, puis Carey, qu'il cherche à en rendre responsable.
Le Prince nous donna ordre de desseller.
Une. heure après, le Prince commanda de seller les chevaux. Gela fait, le lieutenant Carey fit remarqueT qu'il était trois heures et demie, et le premier fit le commandement de se préparer à monter' à cheval et ensuite de monter.
J'étais près du Prince. Nous nous mîmes-en selle, mais je ne le vis pas en faire autant. Il arrangeait quelque chose, je pense sa bride. Tout à coup une décharge de mousqueterie éclate contre nous, et des Zoulous jettent un cri formidable.
Les chevaux furent effrayés, et nous eûmes de la peine à les maintenir : quelques-uns s'échappèrent. Lorsque j'eus franchi la donga, à environ cinquante yards du kraal, je vis le Prince à pied; je suivis le lieutenant : il ne donna pas d'ordre. Un quart d'heure après, Grubb et Willis nous rejoignirent, et nous dirent qu'Abel, Rogers et le Gafre étaient tués.
— Dans quelle direction courait le Prince?
— Il courait après nous.
— Quel était le nombre des Zoulous qui le poursuivaient?
— Une douzaine à peu près, je pense.
— A quelle distance étaient-ils de lui?
— A peu près trois mètres ; ils avaient tous des fusils et des za gaies.
— A-t-on fait quelques tentatives pour vous rallier, ppur vous faire faire halte, ou pour sauver, le Prince?
— Non... : nous n'avions en tout que trois carabines.
— Jusqu'à quelle distance avez-vous galoppé?
— Environ deux milles sans nous arrêter.
— Quelqu'un s'est-il inquiété du Prince?
— Non : nous étions séparés.
On lisait, à Londres, dans le Globe :
« Il est indispensable que les explications les plus complètes soient fournies sur les circonstances qui ont occasionné ou accompagné la mort du Prince Louis-Napoléon.
« La responsabilité de ce fait doit être nettement dé-
finie, parce qu'en lui-môme il porte une atteinte grave à la réputation de discernement et de sage prudence des généraux anglais, et compromet la bonne renommée des soldats.
« Autant que Ton peut en juger parce que nous connaissons, il paraît que l'héritier de la couronne des Bonapartes, malgré les termes de la lettre du duc de Cambridge, a été laissé libre d'aller et de venir à sa guise, sans préoccupation du danger qu'il pouvait courir. On avait pensé qu'il serait attaché à l'état-major personnel de lord Chelmsford; mais, au lieu de cela, il se trouvait avec le général Wood. Lorsqu'il partit pour cette fatale reconnaissance, le général en chef ne s'en occupait plus ; ce qui, à la rigueur, peut s'expliquer dans un moment où les préparatifs de toute sorte de la grande expédition absorbaient toute son attention.
« Mais il ne faut pas non plus oublier que déjà le Prince Impérial s'était exposé grandement dans diverses circonstances. Il avait couru de grands dangers une première fois avec le colonel Butler, et une autre fois avec un autre officier, et il n avait dû son salut qu'à son courage, car ils avaient été obligés de se frayer un chemin à travers les rangs ennemis.
« Lord Chelmsford, qui le savait, aurait pu modérer ses ardeurs et mettre un terme à ses imprudences, en lui défendant de s'exposer de la sorte sans nécessité. Il aurait dû lui dire : « Cela ne peut durer ainsi; vous n'êtes pas tenu de marcher à l'avant- garde : vous resterez avec moi, ou je vous enverrai à Tarrière-garde. » Ces quelques mots auraient fixé la situation du Prince et auraient sauvé sa vie.
« Il y a quelque chose de bien singulièrement insuffisant et peu satisfaisant dans cette réflexion de lord Chelmsford, qu 9 il ne savait pas que le Prince eût été désiqnépour une reconnaissance. En somme, le général igno-
rait entièrement, le 1 er juin, ce que devenait ce jeune homme, et cela n'est pas clair. Aussi l'opinion publique attend-elle impatiemment les explications de lord Ghelmsford et surtout celles du capitaine Garey, qui commandait cette petite expédition.
« D'après tous les rapports, il n'y en eut jamais d'entreprise dans des conditions plus téméraires. D'abord huit hommes parcourent dix ou douze milles dans le cœur même du pays ennemi, loin de tout secours et sachant bien que ce territoire était rempli de Zoulous * . Ils s'arrêtent dans un endroit découvert, au bord d'un champ de maïs dont les hautes tiges cachent admirablement les sauvages qui rampent vers eux.
« Pas la moindre surveillance n'est exercée, pas une sentinelle, pas un éclaireur n'est chargé de surveiller et de donner l'alarme.
« Bien plus, avec cet aveuglement de gens fatalement condamnés, ils dessellent * leurs chevaux, ajoutant encore un élément nouveau d'infériorité à leur position en cas de surprise 3 . Lorsque les Zoulous surviennent, on n'a que le temps de seller les montures, de sauter dessus et de s'enfuir à bride abattue 4 . Le Prince, cavalier consommé, n'a pas le temps de seller son cheval ou de monter, soit quele harnachement ait été en mauvais état*, soit que l'animal fût rétif*. Il fuit, et est atteint et tué 200 mètres plus loin, dans un donga ou fourré.
1. Le lieutenant Garey prétend, dans son rapport, qu'on ne s'attendait pas à la présence des Zoulous.