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LE PRINCE A SA MAJORITE

D'après utje photographie signée

appartenant à M. Filon.

PI. 28. Page 126.

LA VIE A WOOLWICH. LE i6 MARS 1874

la terre de France a été une journée d'héroïsme et d'abnégation.

« Votre présence autour de moi, les adresses qui me parviennent en grand nombre, attestent combien la France est inquiète de ses destinées futures. L'ordre est protégé par l'épée du duc de Magenta, ancien compagnon des gloires et des malheurs de mon père. Sa loyauté vous est un sûr garant qu'il ne laissera pas exposer aux surprises des partis le dépôt qu'il a reçu. Mais l'ordre matériel n'est pas la sécurité. L'avenir demeure inconnu ; les intérêts s'en effrayent, les passions peuvent en abuser.

« De là est né le sentiment dont vous m'apportez l'écho, celui qui entraîne l'opinion avec une puissance irrésistible vers un recours direct à la nation pour jeter les fondements d'un gouvernement définitif. Le plébiscite, c'est le salut et c'est le droit, la force rendue au pouvoir et l'ère des longues sécurités rouverte au pays ; c'est un grand parti national, sans vainqueurs ni vaincus, s'élevant au-dessus de tous pour les réconcilier.

« La France librement consultée jettera-t-elle les yeux sur le fils de Napoléon III? Cette pensée éveille en moi moins d'orgueil que de défiance de mes forces. L'Empereur m'a appris de quel poids pèse l'autorité souveraine, même sur de viriles épaules, et combien sont nécessaires, pour accomplir une si haute mission, la foi en soi-même et le sentiment du devoir.

« C'est cette foi qui me donnera ce qui manque à ma jeunesse. Uni à ma mère par la plus tendre et la plus reconnaissante affection, je travaillerai sans relâche à devancer le progrès des années.

« Quand l'heure sera venue, si un autre gouvernement réunit les suffrages du plus grand nombre, je m'inclinerai avec respect devant la décision du pays. Si le nom des Napoléons sort pour la huitième fois des urnes populaires, je suis prêt à accepter la responsabilité que m'imposerait le vote de la nation.

« Telle est ma pensée : je vous remercie d'avoir parcouru une longue route pour venir en recueillir l'expression. Reportez

aux absents mon souvenir, à la France les vœux de l'un de ses enfants ; mon courage et ma vie lui appartiennent. Que Dieu veille sur elle et lui rende ses prospérités et sa grandeur ! »

La voix, d'abord sourde et voilée, prit toute sa sonorité lorsque le Prince parla de son père et de la justice qui lui était enfin rendue. Le cri de « Vive l'Empereur ! » qui salua ces paroles était un hommage pour Napoléon IIL La foule écouta avec respect, mais avec une certaine froideur, l'éloge du maréchal Mac- Mahon ; elle se ranima en entendant le Prince décrire si bien le malaise dont la France souffrait. Le mot de plébiscite, impatiemment attendu, mit le feu aux poudres. Je n'oublierai jamais l'accent dont le Prince articula cette courte phrase : « C'est le salut et c'est le droit ». Il mit dans le dernier mot une vigueur d'affirmation et comme une résolution invincible de faire triompher la justice. L'émotion qu'il éprouvait me sembla traverser toutes ces âmes et venir jusqu'à moi dans le coin obscur où je me trouvais. C'étaient des frémissements, des cris sourds, des jurons, des sanglots : ils étaient tellement électrisés qu'ils l'auraient suivi n'importe où, et toutes ses paroles, à peine prononcées, leur entraient dans le cœur. Cette fois, quand le cri de « Vive l'Empereur! » sortit de toutes les poitrines, c'était bien à lui qu'il s'adressait. Au moment où le Prince parla de sa tendre affection pour sa mère, l'Impératrice fut l'objet d'une longue et enthousiaste ovation, à laquelle s'associèrent tous les assistants, grands et petits, humbles et illustres. Combien plus enthousiaste encore eût été cette ovation s'ils avaient su aussi bien que moi tout ce que le Prince devait à sa mère !

Lorsqu'il descendit de l'estrade, on le suivit tumultueusement en criant. J 'entendais les gens dire en s'essuyant les yeux : « Hein ! Avez- vous entendu?... Comme il parle, le petit Prince !... Si jamais on aurait cru?... »

La foule fut bientôt appelée d'un autre côté. Département

LA VIE A WOOLWICH. LE i6 MARS 1874

par département, arrondissement par arrondissement, les délégués allèrent se grouper le long d'une route qui serpentait autour du parc. Là, le Prince, accompagné de Roulier, du duc de Padoue et de tout l'état-major politique, passa lentement en revue son armée électorale. Des incidents, curieux ou touchants, se produisirent. Une dame de la Halle, Mme Lebon, lui rappela une circonstance dont il a été question au premier chapitre : « Monseigneur, dit-elle, je vous ai embrassé dans votre berceau.

— Eh bien, madame Lebon, répondit le Prince, je vais vous rendre ce baiser-là ! » Un gentilhomme bordelais lui dit : « Monseigneur, j'ai été légitimiste toute ma vie. Mais, puisque M. le Comte de Chambord ne peut pas ou ne veut pas régner, je vous apporte ma foi et mon hommage. » Le Prince dit : « Je les accepte. Messieurs, voilà la vraie Fusion. »

Le Prince fut assez heureux pour transformer une légère bévue en un compliment pénétrant. Rencontrant sur son chemin Albéric Second, l'auteur bien connu, il l'avait pris pour le maréchal Lebœuf et lui avait dit : « J'ai plaisir à serrer la main d'un ami de mon père. » Informé de sa méprise et sachant qu'Albéric Second en était un peu vexé, il me pria de faire mes efforts pour le retrouver et pour lui transmettre ce mot : « Le Prince sait qu'il s'est trompé, mais n'a rien à changer à sa phrase. » Je pus m'acquitter de cette commission devant de nombreux témoins qui virent, comme moi, la joie de l'aimable écrivain.

Les derniers visiteurs se retiraient lorsque je reçus, de Bromley, les paquets du discours imprimé. Il était trop tard pour les distribuer. « Cela ne fait rien, me dit Rouher. Nous leur enverrons, à chacun, une copie du discours avec un portrait. » Le lendemain, eut lieu un banquet sous une autre tente, et ce banquet servit d'occasion à de nouveaux discours. Ce jour-là,

— ou le jour suivant, — le Prince tint, dans la grande salle à manger de Camden, une sorte de conseil des ministres, auquel

assistèrent tous ceux qui avaient exercé cette fonction sous l'Empire et qui étaient présents à Chislehurst. Bien entendu, je n'étais pas là. Mais, au sortir de la séance, plusieurs de ces messieurs, et notamment M. Pinard, voulurent bien s'arrêter auprès de moi et me dirent l'excellente impression que le Prince avait produite sur eux par son sens pratique, la fermeté de son jugement, le sérieux et la facilité de sa parole, la bonne foi et la bonne volonté qu'il mettait à écouter les avis. « Il nous a fait, plusieurs fois, penser à son père. » Ainsi conclut M. Pinard.

Le i8 mars, j'eus la fantaisie d'assister, avec deux ou trois journalistes parisiens, à une réunion tenue en l'honneur de cette date révolutionnaire par les réfugiés de la Commune. Cette réunion avait lieu dans un music-hall de l'East-End, caparaçonné, pour la circonstance, de drapeaux rouges et de devises antisociales. L'assemblée était des plus minces, mais les orateurs suppléaient au petit nombre par la violence de leurs harangues. Vermesch, le mouton enragé, vint bêler une ode furibonde. Le nom du Prince et la cérémonie de l'avant- veille furent plus d'une fois sur le tapis, on devine dans quels termes, et je pus mesurer à la violence même de leurs expressions, que mon Prince était désormais une force pour le maintien de la société.

Quelques jours après, nous rentrions à Woolwich au milieu d'un calme profond. Foules, acclamations, discours et banquets, cette émotion, cette grandeur d'un jour, tout avait disparu comme un rêve. Il n'y avait plus là qu'un écolier avec son professeur.

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