ÉLÈVE
J'AVAIS prévu qu'après le 16 mars les ardents du parti, ceux qui étaient pour l'action immédiate et quand même, feraient les plus violents efforts pour m'arracher mon élève et pour couper court à ses études de Woolwich. Mais je ne m'en mettais guère en peine, sachant que ni le Prince, ni sa mère n'approuvaient cette idée : l'Impératrice parce qu'elle ne voulait point hâter, pour son fils, l'heure des responsabilités et des périls, le Prince parce que son amour-propre et son bon sens étaient d'accord pour lui conseiller de mener d'abord à bonne fin la tâche commencée et de quitter Woolwich avec un rang honorable, sinon distingué. Je ne sais ce que pensait Rouher làdessus, ni, même, s'il pensait quelque chose ; mais, une fois sa personnahté satisfaite, il acceptait, en véritable avocat, toutes les causes qu'on lui donnait à plaider et il se chargea de faire comprendre à nos amis de Paris qu'ils faisaient fausse route et se heurtaient à une résolution inébranlable. Les hommes d'État en disponibilité, qui s'offraient pour donner au Prince des
leçons de politique, furent exhortés à la patience et priés de me laisser achever ma tâche qui, du reste, avait pour principal but de rendre la leur effective. C'est ce que je répondis à l'un d'eux qui eut la candeur de venir me trouver pour me demander de me retirer et de lui faire place.
Donc, nous rentrâmes paisiblement à Woolwich et le Prince se remit à ses travaux interrompus, reprenant, avec l'uniforme de cadet, toutes les obligations et tous les devoirs que comportait sa situation, aussi soumis à ses chefs, aussi bon camarade, aussi simple d'allures et aussi cordial de manières qu'il l'était auparavant. Il n'avait pas l'air de se souvenir que des miUiers d'hommes l'avaient bruyamment, passionnément acclamé comme leur maître, que tous les journaux du monde étaient encore occupés à discuter ses paroles. Tous ceux qui l'abordaient avaient ce souvenir dans leur pensée ; on le lisait dans leurs regards. Lui, paraissait l'avoir oublié.
Woolwich était devenu un centre d'attraction, un but de pèlerinage pour les dévots et les curieux. Le flot des fantaisistes politiques, des gens à projets, des chercheurs de nouvelles, cette population spéciale qui se ramasse autour des prétendants et qui avait si longtemps assiégé Chislehurst, avait maintenant pour point de mire la petite maison qui portait le n° 51 sur le Common. Je suffisais à grand'peine à lire une correspondance qui avait la prétention d'arriver sous les yeux du Prince et d'influer sur lui. J'étais toujours en sentinelle et je montais la garde autour de son travail. J'éludais toutes les demandes d'audience et ne laissais personne pénétrer jusqu'à lui que sur sa volonté expresse ou sur un message de l'Impératrice.
Le Prince s'était remis à l'étude avec une ardeur incroyable. Il était comme insatiable de travail. Il voulut, en outre des travaux historiques dont j'ai parlé, reprendre avec moi le latin ; il prit part aux exercices français de ses camarades et me rap-
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porta un soir la page suivante, écrite pendant la classe, sur un sujet donné par le professeur.
Devoirs de l'officier.
« De nos jours, les peuples ne confient plus qu'à leurs enfants le soin de défendre leurs frontières ; l'armée est nationale et ne combat plus pour le gain, mais par devoir et par patriotisme. Les soldats ne sont pas seulement frères par les armes, mais par le sang.
« Le régiment est donc une grande famille dont les officiers sont les chefs. Cette qualité de chefs leur impose les mêmes devoirs que ceux d'un père, qui cherche partout le bien de ses enfants.
« En campagne, l'officier doit veiller sur la santé de ses hommes, avoir l'œil à ce qu'ils ne manquent de rien, à ce qu'ils profitent des quelques heures de sommeil qui leur sont laissées.
« Sur le champ de bataille, l'officier doit être avare du sang de ses hommes, ne pas sacrifier des vies inutilement, dans le seul but de sa propre gloire ; mais, quand il le faut pour l'honneur du drapeau, ne pas hésiter à leur donner l'exemple de Léonidas aux Thermopyles.
« En temps de paix ou après la victoire, l'officier doit être soucieux de la moralité de ses soldats, réprimer les instincts grossiers de certains hommes, qui profitent du succès pour assouvir leurs appétits.
« Mais, avant tout, l'officier doit être jaloux de l'honneur de ses hommes, comme un père est jaloux de la réputation de sa maison. Il doit sévir sans pitié contre tout homme qui commet une action dégradante, mais sévir en secret, car le déshonneur d'un seul rejaillit sur la réputation de tous.
« Mais comment l'officier doit-il acquérir sur ses hommes cette autorité qui fait de lui un protecteur en même temps qu'un
justicier? C'est en obtenant leur estime en même temps que leur affection. Il faut que les hommes voient leur chef toujours à l'œuvre, partageant leurs souffrances, leurs privations ; qu'il veille lorsque tout repose dans le camp. Qu'il soit le premier debout, le premier à l'assaut et le dernier à la retraite; que, par sa force d'âme, il relève les courages abattus. Un tel homme ne sera jamais abandonné de ses soldats, ils se grouperont autour de lui, sachant qu'ils le trouveront toujours sur le chemin de l'honneur. »
Quelquefois, le souper achevé, après avoir joué un moment avec Darling, ma petite chienne, il recommençait à travailler jusqu'à minuit, au grand chagrin d'Uhlmann. L'excellent homme m'adressait des remontrances que je recevais avec attendrissement. «Que voulez- vous, mon ami? » lui disais-je, «il faut se donner beaucoup de peine pour devenir un grand prince ! — Mais Monseigneur se tuera. — Non, non, il ne se tuera pas. Quoi qu'on en dise, le travail n'a jamais tué personne. »
Lorsqu'il n'était point talonné par quelque urgente besogne, la soirée appartenait à la politique. Je lui donnais lecture de quelques lettres; j'en analysais quelques autres; enfin, nous parcourions ensemble les journaux où son nom et sa personne tenaient une grande place. Parmi les jeunes écrivains du parti républicain, c'était à qui découvrirait pour lui un surnom injurieux. Napoléon trois et demi et Vélocipède IV passaient alors pour les plus heureux. Je pourrais citer un des inventeurs de ces surnoms qui, ayant survécu à ces efforts d'esprit, a rempli de nos jours, et pitoyablement rempli, de très hautes fonctions. Je l'épargne pour ne pas le faire rougir devant une génération qui pense tout autrement sur les hommes et sur les événements de ce temps-là. La balle ramassée sur le champ de bataille de Sarrebrûck revenait si souvent dans les articles d'alors que l'on aurait pu, avec avantage, clicher la phrase pour l'usage quotidien des
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feuilles républicaines. Ces feuilles racontaient que le Prince, incapable de passer ses examens, n'avait pu être classé. On a vu que le Prince, au contraire, était, à la fin de septembre 1873, quinzième sur trente-hiiit, et l'on ne tardera pas à voir qu'il avait encore gagné des rangs pendant l'hiver et le printemps de 1874. N'importe 1 On répétait qu'il était le « fruit sec » de sa promotion, et ce mot souriait très agréablement aux ennemis de la dynastie ; il semblait que la République y puisât des forces. Il y avait encore un autre mot qui rendait de grands services : le fils de Napoléon III était « en quarantaine » à l'Académie Royale de Woolwich. Depuis qu'il s'était posé en prétendant, ses camarades, qui, d'abord, avaient montré pour son infériorité intellectuelle une indulgente compassion, ne voulaient plus avoir rien de commun avec lui et avaient complètement cessé de lui adresser la parole. Ces mensonges donnaient une triste opinion de notre presse aux jeunes officiers de Woolwich, qui adoraient le Prince et qui étaient fiers de lui, à tous les points de vue. Le Prince m'apporta un jour une photographie où il était représenté au mUieu d'une douzaine de ses camarades, et il suffit de jeter les yeux sur cette photographie, dont je donne ici la reproduction, pour deviner dans quels termes d'affectueuse familiarité il vivait avec eux.
Un incident, amené par la maladresse d'un de nos amis, mais que l'on m'imputa dans la presse, me causa quelque ennui. Un journaliste de beaucoup d'esprit, mais un peu distrait, Léonce Dupont, avait publié, avant le 16 mars, un volume qui avait eu un grand retentissement, sous ce titre : le Quatrième Napoléon. Avant de l'écrire, et pour se documenter, U était venu me voir à Woolwich et, déférant au désir de Rouher, je l'avais promené à travers l'École et lui en avais expliqué, de mon mieux, les règlements et le programme.
« Tenez, » dis-je à Léonce Dupont en lui montrant de loin le Prince, qui arpentait la grande cour et causait d'un air animé
avec une sorte de géant en habits bourgeois, « voilà le Prince qui se promène avec son ami, M. Karcher.
— Et qui est M. Karcher ?
— M. Karcher est le professeur de français. Il a succédé à Esquiros, et il est, comme Esquiros, un proscrit de décembre. Vous voyez comme ils causent amicalement. «
Dupont saisit aussitôt son calepin et son crayon. J'étais sûr de retrouver ce détail dans son livre. Mais il l'avait gâté en ajoutant que Karcher, à la suite de ses conversations avec le jeune Prince, avait abjuré ses erreurs républicaines et était devenu le plus convaincu des impérialistes. Cette phrase provoqua de vives réclamations ; Karcher, en effet, était correspondant du journal la République Française et candidat à la députation dans l'arrondissement de Sedan. Léonce Dupont fit appel à mon témoignage et je fus obligé de lui avouer qu'il m'avait mal compris. En même temps, j'allai voir Karcher pour lui expliquer l'affaire. Théodore Karcher, le plus honnête et le plus loyal des hommes, était un de ces républicains d'autrefois auxquels il était impossible de refuser l'estime et le respect, car ils étaient prêts à mourir pour la République au lieu d'en vivre. Il me tendit la main sans arrière-pensée et écouta mes explications avec un bon sourire. Après quoi, nous parlâmes du Prince.
« C'est un charmant jeune homme, me dit-il. Tout le monde l'aime à l'Ecole. Nous avons ensemble de terribles discussions, mais nous n'y entendons pas malice. Je serais navré qu'il lui arrivât malheur et c'est avec une vraie joie que j'assiste à ses progrès en tous genres, quoique ma destinée soit peut-être de le combattre. »
Je tenais à rendre à cet épisode sa vraie physionomie. Karcher m'envoya, quelques jours plus tard, sa tragédie de Rienzi où il avait jeté son rêve, son républicanisme idéal, et cette tragédie acheva de me faire comprendre son caractère. Lorsque le Prince
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quitta Woohvich, il offrit divers souvenirs aux professeurs et aux officiers de l'Ëcole. A Karcher, l'ancien proscrit de décembre, il offrit les œuvres de Napoléon III, et aucun homme n'était plus capable de comprendre la philosophie humoristique qui se dégageait d'un tel cadeau fait par une telle main.
Quand revinrent les beaux jours, nous reprîmes nos habitudes de l'été précédent, nos conversations vagabondes en plein air. Cet été-là fut très beau, en Angleterre, du moins ; il fut signalé par une comète qui se comporta beaucoup mieux que la comète de Halle}' en 1910. Elle fut même particulièrement gracieuse envers le Prince, car elle étala, tous les soirs, bien en face de nos fenêtres, au-dessus de la place où le soleil venait de disparaître, une traînée resplendissante de lumière qui effaçait les rougeurs du couchant.
Louis Conneau avait définitivement quitté le Prince pour aller se préparer aux examens de l'Ecole de Saint-Cyr, et ainsi avait pris fin cette intimité ininterrompue qui durait, pour ainsi dire, depuis leur naissance à tous deux. Comme l'Impératrice était déjà partie pour le continent, le comte Clar^' vint passer quelques jours dans notre petite maison et m'aida à distraire le Prince. Le trimestre achevé, et sans attendre le résultat des examens, il se mit en route pour aller rejoindre sa mère à Arenenberg. Le comte Clary et moi, nous l'accompagnâmes à Dou\Tes. Après avoir passé la nuit à l'hôtel du Lord Warden, nous nous séparâmes sur la jetée de l'amirauté et j'ai dit, dans un autre chapitre, quelles furent ses paroles d'adieu. Comme il était venu avec moi jusqu'au bateau, on crut qu'il s'embarquait aussi pour Calais et la nouvelle fut télégraphiée de l'autre côté, où elle causa une \dve sensation. Je ne tardai pas à m'en apercevoir aux irulle
prévenances suspectes dont je fus l'objet sur tout le parcours. A Calais, on me fit monter dans un coupé réservé, pour mieux me surveiller. A Amiens, le commissaire de police, que j'avais rencontré ailleurs, vint m'offrir ses services et protester de son dévouement à Napoléon IV, tout en fouillant du regard les coins obscurs du compartiment, dont j'avais baissé tous les stores. A Paris, mes moindres mouvements furent anxieusement épiés. La rue de Fleurus, où je demeurais, était gardée aux deux extrémités et, la nuit, des patrouilles circulaient dans le quartier. Je ne fis que toucher barre à Paris et repartis presque aussitôt pour le département des Vosges, mais j'avais un sosie qui s'amusait de cette ressemblance et, quelquefois, en tirait avantage. La police se lança sur cette piste et, comme elle trahissait le gouvernement, Rouher reçut un rapport détaillé sur mes agissements à Paris, pendant que j'étais en Lorraine et que le Prince, objet de toute cette émotion, jouissait tranquillement de ses vacances en Suisse. Ce fut là une des nombreuses alertes qu'il donna inconsciemment à un gouvernement auquel son ombre faisait peur.
Peu après son arrivée en Suisse, le Prince fut informé du résultat des examens trimestriels et du nouveau classement qui en était la conséquence. Je l'appris à mon tour par un télégramme du comte Clary qui, dans une lettre datée du 30 juillet, m'envoya les détails transmis par le général Simmons. Il résultait des documents qu'on me faisait parvenir que le Prince était maintenant le onzième de sa promotion et que son rang, dans chacun des cours qu'il suivait, pouvait être déterminé ainsi : dixième en mathématiques, huitième en fortification, quatrième en artillerie, et quatorzième en dessin militaire. Le rapport des examinateurs rendait de lui le compte le plus favorable, eu égard aux difficultés particulières contre lesquelles il avait à lutter, et faisait remarquer que, si le Prince avait voulu se servir de l'avantage que lui donnait sa connaissance supérieure du français pour com-
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penser son infériorité inévitable en anglais, il eût été classé le huitième et non le onzième.
Il n'avait donc plus qu'à jouir de sa liberté et de son séjour dans un lieu qui lui plaisait fort, et où il avait déjà passé avec grand plaisir les vacances de 1873. On sait que cette maison avait été, pendant de longues années, la résidence de la reine Hortense et que Napoléon III y avait vécu auprès d'elle pendant son enfance et une partie de sa jeunesse. En 1866, U y avait fait, avec l'Impératrice, une sorte de pèlerinage. Une lettre du petit Prince était venue les y trouver.
Elle était datée de Châlons, où l'Empereur l'avait laissé au milieu de ses soldats :
«...Je me porte très bien au camp de Châlons, seulement je regrette un peu maman.... Moi aussi, quand j'irai en Suisse, j'irai voir Arenenberg, qui me rappellera le souvenir de mon père. »
Ces souvenirs avaient pu l'attrister, au début, lorsqu'il entra à Arenenberg sous l'impression de son deuil encore récent. Mais la beauté du lieu, les distractions qu'il offrait et la présence de ses meilleurs amis lui rendirent bientôt agréable et chère cette belle résidence, où il revint tous les ans, jusqu'en 1878. Comme c'était le moment où je retournais, d'ordinaire, dans ma famille, je n'ai jamais vu Arenenberg. J'emprunte la description du château à l'aimable et spirituelle Mme Octave Feuillet, qui visita Arenenberg en 1873 et qui y revint en 1875 et 1878 :
« De Constance à Arenenberg, la route n'a rien de remarquable. Jusqu'au village d'Ermatingen, on semble côtoyer certains bords de la Loire et des moins jolis. Le lac vient mourir là et s'étend comme une tache d'huile, laissant derrière lui un limon bourbeux. Mais quand on a dépassé Ermatingen, le paysage
reprend des charmes et de la grandeur. On retrouve la Suisse.
« Il faut gravir une pente assez raide pour gagner le château et le parc fermé par une grille. La grille franchie, on suit une allée sombre, bordée de ravins et de précipices d'où sortent de vieux arbres échevelés. Le lac coule à leurs pieds et ses eaux verdâtres scintillent à travers les branches entre-croisées. On croirait voir la Méditerranée entre les oliviers de Villefranche.
« La voiture s'arrêta devant le péristyle du château, qui n'est qu'un simple cottage enguirlandé de plantes grimpantes, s'enlaçant jusqu'à la hauteur du toit. Un domestique à cheveux blancs, une espèce de vieux Caleb, vint ou\Tir la portière et me salua d'un bon sourire, semblant me remercier d'apporter des souvenirs de France à sa maîtresse.
«Le même homme me fit entrer dans une antichambre simplement meublée, puis dans un salon tendu de coutil rayé, ce qui lui donnait l'aspect d'une tente. Le plafond à pans coupés, tendu de cette même étoffe, papillotait devant les yeux comme le dessin d'un kaléidoscope.
«Tout était resté tel que la reine Hortense l'avait laissé en quittant ce monde. C'étaient les mêmes. meubles droits et raides, recouverts de housses, les mêmes consoles d'acajou, soutenues par des cygnes à l'air bête. Les mêmes pendules ressemblant à des mausolées. Sur les murailles s'alignaient les portraits de la famille impériale. La reine Hortense, encore enfant, courant après les papillons ; le prince Louis-Napoléon à vingt ans, gravissant, dans une redingote bleue, les glaciers de l'Oberland; son frère Charles, en justaucorps de velours rouge, et le prince de Beauharnais brandissant son sabre sur des horizons d'apothéose. Au fond de la pièce, près d'une large ouverture voilée par une portière, on apercevait un baromètre en forme de \yve et quelques gravures anciennes. Je remarquai sur une table ronde, au miheu du salon, des ouvrages de broderie et de tapisserie et un grand
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Le pRiNXE Impérial.
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nombre de jeux de cartes avec lesquels l'Impératrice devait faire des patiences. »
De cette plume qui vaut un pinceau, Mme Feuillet nous donnera de vifs et légers croquis qui nous représenteront le Prince tel qu'il lui apparut dans les visites suivantes. Mais elle ne le vit pas en 1873 et on lui dit qu'il était en excursion. Il fit également un tour dans l'Oberland bernois en juillet 1874. Je retrouve, dans une lettre de Clary, l'itinéraire suivi dans cette course, grâce auquel je pouvais suivre mon Prince, par la pensée, d'étape en étape. Pendant que la police parisienne le croyait caché rue de Fleurus, il visitait Thoune, où il trouva encore le souvenir de son père, puis il traversait Interlaken, Lauterbrunnen et Meyringen, pour rentrer à Arenenberg par Lucerne et Zurich.
Le trimestre suivant, qui termina les études du Prince, ne fut pas entièrement passé à Woolwich. Il était d'usage que, pendant ce dernier terme, la promotion qui allait sortir s'établît à Shœburyness pour y suivre un cours d'artillerie pratique qui durait plusieurs semaines. Shœburj'ness est un petit village sur la côte d'Essex, à quelques kilomètres d'une ville de bains de mer, beaucoup moins fréquentée alors qu'aujourd'hui, la ville de Southend. On a choisi, je crois, Shœburyness pour les exercices d'artillerie à longue portée à cause des sables qui s'étendent assez loin dans la mer à cet endroit et en écartent les navires d'un certain tirant d'eau. Un samedi soir de l'automne de 1874, j'allai installer le Prince à Shœburyness et je me rappelle deux plaisanteries qui l'amusèrent pendant cette même soirée. Je les rapporte ici, non qu'elles aient la moindre importance, mais parce qu'elles donneront une idée de sa gaîté exubérante. Nous avions dîné à Rosherville où se trouvaient alors des jardins fameux, bien
connus des Londoniens et pleins de visiteurs pendant les mois d'été. C'était une petite Suisse artificielle dans l'espace d'un mille carré. Nous allâmes y faire un tour. C'était à la nuit tombante, tout était désert. Nous passions sur un pont lorsque le Prince me quitta brusquement, sauta sur le parapet et, de là, dans l'espace. J'étais épouvanté. Je courus à l'endroit où il avait disparu et un joyeux éclat de rire monta vers moi de l'obscurité. Le pont n'était point sur une rivière, mais sur un chemin qui passait à une douzaine de pieds en dessous. Il eut vite fait de me rejoindre et il éluda ma gronderie par des câlineries d'enfant gâté. Après avoir passé la rivière en bac, nous faillîmes manquer le train à Tilbury et nous n'eûmes que le temps de nous jeter dans un wagon de seconde ou de troisième classe. C'est cette circonstance qui lui permit d'accomplir sa seconde farce. Quand nous arrivâmes à Southend, la gare, très mal éclairée, était pleine de populaire. Ces gens étaient venus pour acclamer le Prince et, tout naturellement, le guettaient à la sortie d'un wagon de première. Nous pûmes mettre pied à terre au milieu de la foule sans être remarqués et le Prince se rua en avant, jouant des coudes, hurlant plus fort que tous les autres et .représentant, avec une véritable perfection, le cockney du samedi soir. Il continua ce jeu jusqu'au moment où il sauta dans le landau qui l'attendait à la porte.
L'Impératrice, sur l'invitation des autorités militaires, vint rendre visite à son fils quelques jours après, et fut heureuse de constater combien cette vie active de l'officier le charmait et convenait à sa santé. Le Prince revint à Woolwich pour passer ses derniers examens en janvier 1875. Il en annonça le résultat à Rouher par la lettre suivante :
« ...Je sors septième de l'École, mais j'ai été premier dans le dernier examen. Le duc de Cambridge, ainsi que le gouverneur
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de l'Académie, ont été des plus aimables pour moi et mes camarades m'ont dit adieu de la façon la plus chaleureuse. Enfin, j'ai terminé une partie de mes études et je suis prêt à en commencer d'autres, qui me seront indispensables si le succès couronne vos efforts et ceux de nos nombreux amis.... »
Le départ de la promotion à laquelle appartenait le Prince fut accompagné de diverses cérémonies, les unes familières, les autres solennelles, qui me parurent caractéristiques. Il y eut un bal dans le gj^mnase, où toutes les personnes présentes, depuis le gouverneur de l'Ecole jusqu'au dernier des cadets, chantèrent Auld lang S y ne en se tenant la main et en marchant à la rencontre les unes des autres. Il y eut aussi un déjeuner de gala après lequel le duc de Cambridge passa en revue le bataillon, qui manœuvra devant lui dans la grande cour de l'Ecole. C'est le Prince qui donnait les commandements, et il s'en acquitta admirablement. Le soir, les cadets de la promotion dînèrent ensemble dans une taverne de Londres [les Bine Posts, si je ne me trompe) et l'on but à la santé du Prince, qui répondit par quelques mots heureux : c'est ce que me dirent les convives, au retour du banquet. Le lendemain, il ne restait plus au Prince qu'à distribuer quelques largesses et à régler ses comptes qu'il tenait, pour le dire en passant, avec beaucoup de régularité. Sa seule dette était envers un petit marchand qui vendait des diimplings (chaussons de pommes) à la grille de l'Académie. Il était lui-même épouvanté du total, qui trahissait ce bel appétit dont j'ai parlé. Il dit adieu à son appartement de l'Académie, à sa petite maison du Common, à ce modeste logis où s'étaient écoulées tant d'heures paisibles, laborieuses et fécondes, embellies par tant de nobles espérances et de beaux rêves ; il rentra à Camden Place, où il allait retrouver sa mère et commencer auprès d'elle une nouvelle existence.
Le moment était venu où je devais me séparer de lui, et on devine avec quel serrement de cœur je voyais approcher cette heure, fixée d'avance. Je l'avais retardée le plus qu'il m'avait été possible, alors que tant d'autres s'évertuaient à la hâter de tout leur pouvoir. Le chef officiel du parti, le principal conseiller de l'Impératrice et du Prince, ne me dissimulait plus son sentiment à cet égard et je lui eusse donné pleinement raison s'il m'avait dit franchement sa pensée au lieu de me la faire deviner par des procédés hostiles et s'il n'y avait mêlé des soupçons absurdes. Il se figurait que j'étais l'instrument et l'allié de ses rivaux, que je cherchais à ruiner son crédit auprès du Prince et son autorité dans le parti. Rien n'était plus faux.
Ce qui était vrai, c'est que la sortie de Woolwich — où il s'était élevé, par un prodigieux effort, du dernier rang au premier — marquait sa véritable majorité, le passage de ses études d'adolescent à ses études de jeune homme et de prince, auxquelles il faisait allusion dans la lettre citée plus haut. Le départ du précepteur rendait visible à tous et sensible au Prince lui-même cette émancipation, comme, chez les Romains, la prise de la robe virile au lieu de la prétexte. Je ne faisais donc que mon devoir en m'effaçant. Mais j'avais pu m'apercevoir que l'Impératrice ne désirait pas mon éloignement, ainsi qu'on avait essayé de me le persuader et que je l'avais cru un moment. Le cœur soulagé par cette découverte, j'espérais rendre, de près ou de loin, de nouveaux services à mon cher Prince dans cette nouvelle période d'études où il allait s'engager et qui devait constituer, pour lui, une sorte d'université spéciale, l'école du prétendant. De hautes compétences s'offraient à guider ses travaux, soit dans l'ordre militaire, soit dans l'ordre politique et administratif. Lavisse était le meilleur conseiller qu'il pût prendre dans ses études d'histoire. Le Prince voulut bien me réserver les choses de la littérature, et j'étais bien décidé à garder toute ma liberté, afin d'être en mesure
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de lui apporter mon dévouement à quelque heure et sous quelque forme qu'il lui plût d'y faire appel.
Malgré cette perspective consolante, malgré la joie de retrouver mon père qui, seul maintenant, avait besoin de ma présence et de mes soins, malgré un bonheur longtemps désiré, longtemps différé, qui m'attendait de l'autre côté du détroit, j'étais profondément triste en prenant congé de mon élève bien-aimé, et quand, à son premier tour, la roue de la voiture qui m'emmenait cria sur le sable, il me sembla qu'elle passait sur ma poitrine et je songeai à ce fiacre parisien qui, sept ans et demi auparavant, m'avait déposé à la porte du palais de Saint-Cloud. Je me demandais anxieusement : « Pendant ces années-là, ai-je fait tout mon devoir, rien que mon devoir? Un autre n'eût-il pas mieux fait? » Trente-six ans ont passé et cette question — la plus grave qui se soit jamais posée devant ma conscience — revient encore l'agiter.