AMITIÉS ANGLAISES VOYAGE A FLORENCE ET A ROME
Le prince est attaché a une batterie d'Aldershot. || Au camp. || Sous la
TENTE. Il SÉJOURS D'ÉTÉ A ArENENBERG. || VoYAGE EN ITALIE. || VeNISE, FLO- RENCE, Rome. || Visite au pape Pie IX. || Retour par l'Allemagne. || Convictions RELIGIEUSES. || DISSENTIMENT AVEC LE PRINCE NAPOLÉON-JÉRÔME. ||
Le Prince se forme un idéal politique.
JE suis allé voir le Prince à diverses reprises et j'ai fait de courts séjours à Camden Place, en 1875 et en 1876. Mais je ne pouvais plus suivre le cours de sa vie et l'évolution de sa pensée, comme une présence continue auprès de lui m'avait permis de le faire pendant tant d'années. A partir du milieu de 1876, une cruelle maladie qui m'interdit, pendant longtemps, toute activité, interrompit mes relations avec lui. Il m'écrivait souvent et ses lettres, en même temps qu'elles me soutinrent dans cette rude épreuve, m'apportaient quelque chose de ses émotions intimes, mais ce n'étaient que des lueurs ; elles ne l'éclairaient qu'à demi et pour un instant. Les lignes qui terminent le précédent chapitre auraient donc été les dernières de ce livre qui, d'abord, ne devait contenir que mes réminiscences. Mais mon ami, M. Franceschini Pietri, a bien voiilu m'aider
de ses souvenirs là où les miens faisaient défaut. Secrétaire du Prince Impérial après avoir été celui de l'Empereur, M. Pietri doit à une fidélité sans exemple, à une fidélité de plus d'un demi-siècle, le privilège de connaître mieux que personne tout ce qui concerne la famille impériale. Rien ne donnera mieux l'idée de cette situation exceptionnelle que ces mots, que lui adressait le Prince lui-même, de Fliielen, au mois d'août 1874, en le chargeant d'une mission politique auprès des Corses, ses compatriotes : « Vous aviez toute la confiance de l'Ernpereur, vous avez aujourd'hui la mienne. » Que pourrait-on ajouter à de telles paroles?
Enfin, j'ai reçu une faveur bien précieuse. L'Impératrice, informée de l'hommage que je me préparais à rendre à la mémoire de son fils, a daigné me permettre de lire la correspondance intime et la correspondance politique du Prince, et les lettres qu'il a écrites à sa mère depuis qu'il a été en état de tenir une plume jusqu'au matin fatal du i'^^' juin. J'ai eu le bonheur inespéré d'assister ainsi au plein épanouissement de cette intelligence que j'avais vu s'ouvrir en 1873 et en 1874 et qui avait dépassé toutes les promesses de son début. Je ne sais si, plus tard, cette correspondance sera publiée intégralement : ce jour-là, le Prince prendrait définitivement sa place parmi les figures les plus intéressantes et les intelligences les mieux douées du siècle où il a vécu. Je ne puis aujourd'hui que soulever un coin du voile.
Le Prince Impérial était loin de considérer son éducation militaire comme terminée lorsqu'il sortit de Woolwich. Il se fit attacher à une batterie en permanence au camp d'Aldershot et y prit son service dès le commencement du printemps. Il y conquit, par sa bonne humeur et son zèle, une popularité rapide, en attendant l'occasion de montrer des dons plus importants et plus rares. Il rencontra à Aldershot des officiers distingués avec lesquels il se lia d'amitié et conserva jusqu'au bout d'étroites relations. J'en citerai trois, MM. Wodehouse, Slade et Bigge.
Cliché London Stereoscopic Company.
LE PRINCE EN OFFICIER D'ARTILLERIE (1875). D'après une photographie appartenant à M. Filon.
PL 31. Page l+S.
AU CAMP D'ALDERSHOT
Les deux premiers sont parvenus à un rang élevé dans l'armée ; le troisième, Sir Arthur Bigge, a été attaché à la personne de la feue reine Victoria et est aujourd'hui secrétaire du roi George V ; il a été élevé à la pairie sous le nom de Lord Stamfordham. La vie d'Aldershot plaisait au Prince : il fut plus heureux encore lorsque, au temps des manœuvres, il échangea sa chambre pour une tente et vécut vraiment en soldat pendant quelques semaines. Il écrivait à l'Impératrice qui, après être venue le voir à Aldershot, était partie pour les eaux de Ragatz :
« Vendredi, le i6 juillet 1875.
« Ma chère Maman,
« Je vous remercie bien des lettres affectueuses que je viens de recevoir, elles sont venues me trouver au milieu d'une boue épouvantable. Depuis cinq jours que nous sommes sous la tente, il ne fait que pleuvoir ; néanmoins, je me trouve très bien de cette vie toute nouvelle pour moi. Il y a deux jours, l'eau a envahi notre demeure de toile, c'était pendant l'horreur d'une profonde nuit; je me suis trouvé, ainsi que mon camarade, au milieu d'un petit lac, où flottaient nos affaires en un piteux état.
« Mon réveil a été pénible.... Je me suis cru en pleine mer, voguant vers vous dans l'appareil du capitaine Boyton (i), mais la fraîcheur de l'eau, remplaçant avantageusement Uhlmann, a bien vite dissipé les vapeurs du sommeil.... J'ai porté secours aux inondés, j'en ai fait une pile sur la cantine, qui seule s'élevait au-dessus de l'eau, et je suis sorti de ma tente.... Alors, armé d'une pelle, j'ai creusé un fossé tout autour de la tente et j'ai ainsi desséché ma demeure au prix d'un « shower-bath ».
« Nos infortunes n'ont pas eu d'effet sur le moral des hommes,
(i) Le capitaine Boyton, dont on parlait beaucoup à cette époque, avait inventé un appareil à l'aide duquel il se faisait fort de traverser le Pas de Calais et de se maintenir sur l'eau pendant plusieurs heures.
ils se consolent de la pluie depuis qu'ils ont un cuisinier français. Ce cuisinier est un jeune homme charmant, doué des qualités les plus exquises au physique et au moral.... Ce cuisinier, vous l'avez déjà deviné à la description que j'en ai faite, c'est moi. Grâce à une grande conversation que j'ai eue avec Millier (i), j'ai pu faire cuire une bonne soupe, il est vrai avec des « œils », mais qui a été déclarée excellente par les canonniers.
« Veuillez croire que je pense souvent à vous et que je souhaite que les eaux vous fassent du bien.
« Mon souvenir aux personnes qui vous entourent, et à vous mon meilleur baiser.
« Votre bien affectionné et respectueux fils, « Napoléon. »
En quittant Aldershot, le Prince ne fit que traverser Camden Place et alla rejoindre sa mère à Arenenberg où il passa les vacances fort gaîment. Il y reçut d'intéressantes visites, notamment celle de M. Lavisse, dont la venue était une joie, non seulement pour le Prince, mais pour tous les hôtes du château. Mme Feuillet, qui, cette année-là, fit urie nouvelle visite à l'Impératrice, fut frappée de l'air heureux du Prince et du goût qu'il semblait avoir pour les farces. Elle remarqua aussi la ressemblance qu'il présentait avec sa mère. « Seulement il n'avait ni la régularité de ses traits, ni la beauté de son regard. »
Vers ce temps, on agitait autour du Prince la question de savoir quelle attitude il devait prendre en présence de la nouvelle loi sur le recrutement. Un de nos généraux, consulté à ce sujet, émit l'avis que le Prince pouvait se faire exempter comme « fils unique de veuve ». L'idée lui parut excessivement ridicule : « Tout le monde sait, écrivait-il à Rouher, que je ne fais pas
(i) Mûller, second valet de chambre de l'Empereur. ( 150)
AU CAMP D'ALDERSHOT
vivre ma mère du travail de mes mains. » Finalement, Rouher se rendit à l'Hôtel de Ville et tira un numéro pour le Prince, qui ne fut pas appelé.
Le Prince m'avait écrit en 1875 : « J'espère que vous viendrez me voir à Chislehurst cet automne. Nous ferons ensemble de bonne besogne ». Malheureusement, il ne me fut pas possible de me rendre à cet appel. Mais U ne chôma pas d'occupations. Il aborda les différents ordres d'études qu'il avait en vue, lut, particulièrement, avec fruit et en prenant des notes, la Correspondance de Napoléon I®', que, dans une lettre à son ami Conneau, il déclarait être « le bréviaire de l'officier ». En même temps, il étudiait la situation et les ressources de son parti, renouvelait connaissance avec les anciens serviteurs de Napoléon III et entrait en relations avec les nouveaux talents qui s'étaient fait jour, dans le Parlement ou dans la presse, depuis le 4 septembre (i). Enfin, il acceptait des invitations à chasser dans de grandes maisons anglaises où il se rencontrait avec les héritiers de plusieurs familles régnantes.
L'été suivant retrouva le Prince à Aldershot et le mois de septembre le vit de nouveau à Arenenberg.
Quand vint l'automne, l'Impératrice et son fils se rendirent en Italie pour y passer l'hiver. Le Prince Impérial fit une courte excursion à Venise avec ses amis Joachim Murât et Espinasse ; puis, après avoir visité les champs de bataille de 1859, ^ rejoi-
(i) Parmi ces nouveaux talents, il me semble juste de donner une mention spéciale à Raoul Duval. Voici comment, dans une lettre à l'Impératrice, le Prince racontait sa première entrevue avec lui : « C'est un homme sympathique : je le crois franc et à idées larges. Nous avons causé longuement. Je crois avoir mis en pratique la théorie que vous me faites souvent, c'est-à-dire que j'ai laissé parler plutôt que je n'ai parlé moi-même. Il est partisan du scrutin de liste. Ses idées sont tournées vers un libéralisme raisonnable sans être un parlementaire. Il est bien pour M. Rouher, mais il veut garder sa personnalité, il a raison.
« Je crains que, quoique très intelligent, il ne soit un peu léger. Il faudra bien certainement l'utiliser, lors des élections générales de 1876, à faire des réunions publiques, car c'est l'homme le mieux fait que je connaisse pour empoigner une foule. »
gnit sa mère à Florence, et ils s'établirent ensemble à la villa Oppenheim, où l'Impératrice ne tarda pas à recevoir la visite du roi Victor-Emmanuel.
Sans parler du plaisir que le Prince éprouva à revoiries membres de la famille Bonaparte qui étaient fixés en Italie et à se lier plus intimement avec ses cousins Primoli et Roccagiovine, la société italienne fit au jeune Prince et à sa mère l'accueil le plus empressé.
Un fait signala son séjour à Florence : il se rapporte à cette vocation artistique dont j'ai parlé et qu'il étouffait en lui depuis l'enfance pour ne pas dérober une heure aux grands devoirs qui l'appelaient. Il avait répondu un jour à M. Pietri, qui le pressait de prendïe quelques leçons : « J'ai trop de penchant pour l'art. Si je m'abandonne à ce penchant, je serai entraîné plus loin que je ne voudrais et je négligerai mon métier. » On sait ce qu'il entendait par son métier. Mais, à Florence, l'art avait des fascinations plus puissantes qu'ailleurs. Il y eut une sorte de conspiration autour de lui.
Le vieux comte Arese lui tendit un piège en le conduisant dans l'atelier d'un artiste célèbre qui était, disait-il, désireux de lui montrer ses toiles. Quand il vit le Prince charmé de sa visite, il lui dit : « Promettez-moi de m 'accorder une faveur. — Si c'est en mon pouvoir, répondit le Prince en souriant, c'est fait. Comment pourrais-je refuser quelque chose au vieil ami de mon père? » Arese lui demanda alors de devenir, pour quelque temps, l'élève de cet artiste et le Prince y consentit. Ces quelques leçons, avec les conseils donnés autrefois par Carpeaux et une ou deux aquarelles faites sous la direction du professeur de dessin de Woolwich en 1874, représentent toute l'éducation artistique du Prince. Je suis convaincu qu'il eût fait un beau chemin dans cette carrière s'il avait été d'un rang ordinaire et libre de suivre ses instincts. Mais, en 1876, rien ne pouvait plus le détourner de la voie où il marchait résolument.
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PI. 32. Page 152.