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CHAPITRE PREMIER

LE PETIT PRINCE

Le vingt-deuxième coup de canon. || L'enfant de France. || Joie populaire. || Le Prince dans son berceau. || Un souvenir de l'abbé Deguerry ; la méchante FÉE. Il Les poètes chantent la bienvenue. || Le Petit Prince et le

PEUPLE de paris. || CaVALIER A SIX MOIS, GRENADIER A DIX. || LeS MOTS DU

Prince. || Le septième anniversaire. || Le pre.mier précepteur du Prince. 1| L'année 1867.

J'avais quatorze ans et j'étais élève de troisième au lycée de Douai, où je demeurais alors avec ma famille, lorsque, le matin du 16 mars 1856, — c'était le dimanche des Rameaux, — un coup de canon nous annonça que l'enfant impérial, anxieusement attendu depuis deux jours, venait enfin de faire son entrée dans le monde. Aussitôt il se fit un grand silence dans toutes les maisons de la ville pour écouter cette salve historique qui, à quelques heures d'intervalle, faisait écho à celle des Invalides. Et l'on comptait les coups, car on savait d'avance que le vieux cérémonial monarchique serait, en cette circonstance, rigoureusement observé : vingt et un coups pour une princesse, cent un pour un prince !...

Les détonations se succédaient, lentes, solennelles, régulièrement espacées ; elles retentissaient jusque dans mon cœur d'enfant. Dix-huit,... dix-neuf,... vdngt,... vingt et un... Il me semble revivre cette seconde de suprême attente et entendre le « Ah ! » qui s'échappa de toutes les poitrines et monta au-dessus de la

ville en une vague acclamation. Pour l'immense majorité des Français, cet enfant qui avait eu tant de peine à naître venait assurer l'avenir de la dynastie et clore l'ère des révolutions.

Nous ne tardâmes pas à apprendre comment le reste de la France, comment Paris, surtout, avait reçu la grande nouvelle, avec quelle anxiété il l'avait attendue, avec quelle explosion de joie il l'avait saluée. Les grands corps de l'État, convoqués aux Tuileries, y étaient demeurés en permanence dans la journée et dans la soirée du 15 et ne s'étaient retirés, pour aller prendre du repos, qu'à une heure avancée et sur l'ordre formel du souverain, La foule, massée sur la place du Carrousel, se pressait contre les grilles, les yeux fixés sur les fenêtres éclairées du Palais, où personne n'avait dormi cette nuit-là. Vers trois heures et demie, cette foule apprenait que l'Empire avait un héritier. Paris fut informé dès son réveil. Lorsqu'à la séance matinale du Corps législatif le duc de Morny voulut faire part de la nouvelle à ses collègues, un grand cri de : « Vive l'Empereur ! » lui répondit avant qu'il eût parlé.

Le commentaire de la rue sur l'événement fut, paraît-il, celuici : « En a-t-il de la chance ! » En effet, l'Empereur avait vaincu l'anarchie, vaincu la Russie ; il avait fait une alliée de notre vieille ennemie héréditaire, convié l'Europe à une Exposition où la France avait affirmé son énergie productrice, son génie industriel et artistique, et, après avoir relevé le prestige militaire de la nation, il se préparait à lui assurer les avantages d'une paix durable, fondée sur l'accord des puissances, dans un congrès dont la réunion à Paris était un hommage à l'hégémonie française. A la veille de ce congrès, la fortune couronnait tous ces succès par une faveur suprême en lui donnant un fils. « En a-t-il de la chance ! » Ce mot, répété par le peuple en souriant, résumait cinq années de bonheur continu et disait, sous une forme

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tendrement irrespectueuse, la foi renaissante de ce peuple dans l'étoile des Bonapartes.

Combien cette foi était facile à réveiller dans des générations nourries des pages émues et ardentes de Las Cases ! L'étoile, donc, longtemps cachée dans les nuages, brillait de nouveau au zénith, et voici que, comme en 1811, elle s'arrêtait au-dessus d'un berceau !

L'Empereur était heureux : il voulait que toute la France fût heureuse avec lui et comme lui. Ainsi qu'il le disait, deux jours plus tard, aux sénateurs et aux députés, réunis autour de lui dans la salle du Trône, le nouveau-né était, suivant la gracieuse et touchante expression usitée sous l'ancienne monarchie, l'enfant de la France. « Ce nom, ajouta l'Empereur, lui apprendra ses devoirs ! » En attendant, il fit pleuvoir les honneurs et les bienfaits autour de lui. Tous eurent leur part dans sa joie, à commencer par les humbles et les déshérités. Cent mille francs aux pauvres ; dix mille à chacune des grandes sociétés mutuelles de bienfaisance groupées au nom de l'art, des lettres, de la science, du théâtre. Une amnistie généreuse ouvrit les portes des prisons à des miUiers de condamnés. L'armée fut honorée dans la personne de trois de ses généraux qui reçurent le bâton de maréchal : Randon, Canrobert et Bosquet. Elle partagea, avec la marine, la garde de l'enfant impérial, remise aux soins de trois veuves qui pleuraient dans leurs maris des héros de Crimée : l'amirale Bruat, Mmes Bizot et de Brancion. Tous les enfants nés le même jour que le Prince eurent l'Empereur et l'Impératrice pour parrain et pour marraine.

Dans l'après-midi du 16 mars, le pape Pie IX envoya à l'enfant sa bénédiction par le télégraphe. Avertie de l'événement, l'armée française devant Sébastopol le salua de ses salves, auxquelles nos alhés, Anglais et Sardes, tinrent à s'associer. Les canons russes, silencieux depuis l'armistice, retrouvèrent la voix pour fêter

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avec nous cette naissance, gage de la paix prochaine et de l'amitié future. Dès le premier jour, l'événement prenait le caractère d'un grand fait international où le monde entier était intéressé.

Paris s'était pavoisé spontanément, comme aux jours de victoire. De même iirent toutes les villes de France. Le soir, elles furent illuminées. Dans toutes les églises, on offrait des actions de grâces, on disait des prières pour la conservation de l'enfant et pour le rétablissement de la mère, dont les souffrances et le danger n'étaient un secret pour personne. Lorsqu'on fut rassuré de ce côté, les trois grands corps de l'État, avec les délégués de toutes les autorités constituées, vinrent féliciter le souverain. Après quoi, ils défilèrent devant le berceau, merveille d'art et d'orfèvrerie, offerte par la Ville de Paris, près duquel se tenaient la gouvernante des enfants de France, l'amirale Bruat, les deux sous-gouvernantes, Mmes Bizot et de Brancion. Le baby impérial reçut ces hommages en dormant.

Douze ans après, j'ai entendu l'abbé Deguerry raconter au Prince lui-même cette scène à laquelle il avait assisté. « Mon cher petit seigneur, lui disait-il (c'est ainsi qu'il l'appelait volontiers pour varier la formule prescrite par l'étiquette et y glisser une tendre et paternelle familiarité), mon cher petit seigneur, savez- vous que je vous ai fait ma première visite, avec beaucoup de grands messieurs, quand vous n'étiez encore âgé que de quarante-huit heures?... Vous étiez déjà décoré. Qu'aviez-vous donc fait pour avoir mérité, à deux jours, d'être grand-croix de la Légion d'honneur? »

Le Prince souriait, légèrement embarrassé, et ne trouvait pas de réponse à l'étrange question. Le curé de la Madeleine s'amusait de son embarras. Il reprit, après un instant :

« On vous avait donné la croix, non pour les services que vous aviez rendus, mais pour ceux que vous aurez à rendre un jour.

Clichiî ll.iclietle.

BERCEAU OFFERT AU PRINCE IMPÉRIAL PAR LA VILLE DE PARIS. 5. .1/. rimpcralricc a donne ce berceau au Musée Carnavalet.

PI. ::. Page 4.

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La croix est le sj^mbole du sacrifice. Celle qu'on a placée dans votre berceau signifiait que vous avez été marqué, dès votre naissance, pour vous dévouer au peuple. »

Divers incidents de cette première réception ont été rappelés au Prince devant moi par d'autres personnes. Lorsque les dames de la Halle — qui étaient alors un pouvoir dans l'Etat, comme elles l'avaient été de temps immémorial — défilèrent devant le berceau impérial, l'une d'elles, Mme Lebon, demanda et obtint la faveur d'embrasser le nouveau-né. On verra comment, dix-huit ans plus tard, ce baiser lui fut rendu par le Prince.

Ce même jour, un homme, perdu dans la foule des diplomates qui étaient venus féliciter l'heureux père et saluer le petit Prince, passa aussi près de ce berceau et joua le rôle de la méchante fée qui annule tous les dons octroyés par ses sœurs. La France épelait alors, pour la première fois, le nom de M. le comte de Bismarck- Schœnhausen, second plénipotentiaire de la Prusse au Congrès de Paris. C'est à ce funeste visiteur qu'il était réservé d'anéantir toutes les joies, toutes les espérances groupées autour de cette jeune existence, d'en rendre possible le tragique dénouement. Mais qui eût pu pressentir de telles choses en 1856? A l'horizon de la société française, tout était souriant, plein de promesses, et, comme un lumineux matin d'été invite les oiseaux à chanter, ainsi faisait pour nos poètes cette aube délicieuse de prospérité et de gloire. Vétérans et novices, classiques et romantiques, combien s'émurent à cet appel? Les colonnes du Moniteur s'ouvrirent à ces manifestations poétiques de tout ordre et en furent encombrées pendant plusieurs jours. Barthélémy lança des strophes d'un souffle large et puissant que Victor Hugo eût pu avouer s'il n'eût préféré immortaliser ses rancunes de courtisan déçu dans les vers haineux des Châtiments. Théophile Gautier improvisa, le jour même où l'enfant vint au monde, des stances d'une gentillesse exquise ou d'une fière envolée qui

gardent aujourd'hui pour nous, lecteurs d'une autre génération, le charme mélancohque des espoirs irréaUsés :

Au vieux palais des Tuileries, Chargé déjà d'un grand destin, Parmi le luxe et les féeries Un enfant est né ce matin.

Aux premiers rayons de l'aurore.

Dans les rougeurs de l'Orient, Quand la ville dormait encore, Il est venu frais et riant.

Les cloches à pleines volées Chantent aux quatre points du ciel ; Joyeusement leurs voix ailées Disent aux vents : Noël ! Noël !

Et le canon des Invalides, Tonnerre mêlé de rayons.

Fait partout aux foules avides Compter ses détonations.

Au bruit du fracas insolite Qui fait trembler son piédestal, S'émeut le glorieux stjiite Sur son bronze monumental.

Les aigles du socle s'agitent.

Essayant de prendre leur vol.

Et leurs ailes d'airain palpitent Comme au jour de Sébastopol.

Mais ce n'est pas une victoire Que chantent cloches et canons ; Sur l'Arc de Triomphe, l'Histoire Ne sait plus où graver des noms I

C'est un Jésvs à tête blonde Qui porte, en sa petite main,

Cliché Braun.

l'empereur et le prince impérial (1858).

Diaprés une photographie appartenant à M. Vabbé Missel.

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Pour globe bleu la paix du monde Et le bonheur du genre humain.

Qu'un bonheur fidèle accompagne L'Erfant Impérial qui dort.

Blanc comme les jasmins d'Espagne, Blond comme les abeilles d'or !

Oh ! quel avenir magnifique Pour son enfant a préparé Le Napoléon pacifique.

Par le vœu du peuple sacré !

Jamais les discordes civiles N'y feront, pour des plans confus.

Sur l'inégal pavé des villes Des canons sonner les affûts.

Et toi, dans l'immensité sombre, Avec un respect fihal, Au milieu des soleils sans nombre Cherche au ciel l'astre impérial.

Suis bien le sillon qu'il te marque Et vogue, fort du souvenir, Dans ton berceau, devenu barque, Sur l'océan de l'avenir !

Trois mois après, le Prince était baptisé à Notre-Dame au milieu d'une pompe inouïe. Eugène-Louis- Jean- Joseph-Napoléon (tous ces noms résumaient les sympathies ou les souvenirs concentrés sur sa tête) avait été ondoyé dès son entrée dans le monde et l'on sait que l'ondoiement est un véritable baptême, qu'au point de vue reUgieux il en a tous les effets ; mais cette circonstance ne pouvait rien ôter à la splendeur sans analogue de la cérémonie du 15 juin. Le pape Pie IX, parrain de l'enfant impérial

et dont on avait un moment espéré la présence à Paris, était représenté par son légat, le cardinal Patrizzi, et la reine Joséphine de Suède, marraine du Prince, par la grande-duchesse Stéphanie de Bade. L'enthousiasme de la foule, les magnificences du cortège, les incidents de la cérémonie, l'Empereur élevant son fils dans ses bras pour le montrer au peuple et les acclamations qui avaient retenti sous les voûtes de la basilique ; puis les réjouissances extraordinaires de la fête qui s'était prolongée pendant deux jours et deux nuits, revues, spectacles gratuits, feux d'artifice, illuminations, jeux de toutes sortes, l'écho et le reflet de tout cela venaient vers nous, gens de province, dans notre petite ville isolée et, pour ainsi dire, prisonnière derrière ses remparts. Tout cela nous arrivait à travers la distance, qui semblait alors bien plus grande, car les chemins de fer dataient de la veille et l'esprit n'avait pas encore eu le temps de s'habituer à cette proximité nouvelle qui faisait de toutes les villes de France des faubourgs de la capitale.

Douai imita de son mieux les fêtes de Paris, mais tous ceux qui en eurent le loisir et les moyens allèrent assister, de près, à ces fêtes dont je me contentai de lire le ré'cit.

Qu'on ne croie pas que, le Prince une fois baptisé, le silence se fit autour de lui et qu'on le laissa granair en paix dans sa nursery sous l'œil tendre et vigilant de ses gouvernantes. Il y avait un grand intérêt politique à ne pas laisser oublier son existence, et la curiosité publique était aussi avide d'apprendre de ses nouvelles que le gouvernement était empressé d'en donner. Les discours politiques de ce temps, qui donnent tous la même note (l'opposition étant réduite aux propos de café et de salon), ne manquaient jamais de faire allusion à cette précieuse existence, gage de paix et de sécurité, qui permettait à la France « le long espoir et les vastes pensées ».

M. Léonce Dupont remarque, dans le Quatrième Napoléon,

l'impératrice et le prince impérial (1862).

D'après une photographie appartenant à M. t'abbé Missel.

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qu'on ne criait jamais : « Vive l'Empereur ! Vive l'Impératrice ! » sans ajouter aussitôt « Vive le Prince Impérial ! » et mes propres souvenirs confirment cette observation. Beaucoup de villes voulurent avoir leur boulevard ou leur avenue du Prince-Impérial et il y eut à Paris un théâtre du Prince-Impérial où je ne crois pas qu'il soit jamais allé. Lorsqu'il passait, pour se rendre au Bois, dans une calèche attelée en daumont, porté par sa nourrice qui souriait au peuple comme si elle avait pris sa part de l'ovation, on courait, on criait : « C'est le petit Prince ! » C'est par ce nom qu'on s'habitua àledésigner.etcenom caressant et famiher lui resta plus tard, malgré les efforts de ses partisans désireux d'affirmer sa virihté précoce, malgré la mort elle-même, malgré les années écoulées qui le feraient aujourd'hui s'approcher de la vieillesse.

Il n'y a pas longtemps, j'ai entendu une femme très âgée qui l'appelait ainsi, les larmes aux yeux, mêlant aux pensées de sa fin tragique l'évocation du baby aux grands yeux rêveurs ombragés de longs cUs de soie, attaché sur son poney nain des Shetland qu'un piqueur conduisait en laisse, ou saluant la foule d'un geste gracieux, quoique un peu machinal.

C'est par le cheval que commença l'éducation du Prince et son premier précepteur fut, par conséquent, le vieux Bachon, qui avait été appelé aux fonctions d'écuyer dès la naissance de l'enfant. Bachon n'était pas tout à fait le genre d'homme qu'on s'attendrait à rencontrer dans une Cour. Il avait été l'un des premiers à s'attacher à la fortune du fils de la reine Hortense. Il devait à cette circonstance le rang qu'il occupait dans la maison et la faveur dont il était l'objet. Mais il la justifiait par son dévouement à son élève et la justifia mieux encore par les résultats de son enseignement.

L'enfant n'avait pas plus de six mois lorsque Bachon le mit sur un poney en le fiant sur sa selle avec une courroie. Tout petit, sur un cheval à sa taille, on le vit figurer aux revues à côté de son

père. A six ans, il fut en état de monter un cheval ordinaire. Il était cavalier dans l'âme, si je puis dire, unissant l'agilité et la souplesse à cette noble équitation française dont nous étions justement fiers avant l'invasion des méthodes anglaises.

Il avait trotté et galopé avant de savoir marcher. De même, il sut qu'il était soldat avant de savoir qu'il était prince, et son premier vêtement de parade fut un uniforme de grenadier. Dès le mois de décembre 1856, il était immatriculé sur les rôles du i^r régiment des grenadiers de la garde. A peine pouvait-il se tenir debout qu'il était habillé de façon à offrir la parfaite image d'un grenadier en miniature. Son visage enfantin disparaissait à l'ombre d'un bonnet à poil qui, tout petit qu'il fût, semblait gigantesque pour lui. Beaucoup virent là un simple jeu. Quelquesuns — les impitoyables critiques de toutes les actions, petites ou grandes, du souverain — avaient prononcé le mot de «mascarade ».

En réalité, l'Empereur voulait de bonne heure placer son fils sous la protection de l'armée en rendant visible aux yeux sa relation avec elle. Il voulait aussi cultiver, chez l'enfant, le goût des choses militaires qu'il avait lui-même à un haut degré. Il ne pouvait prévoir que ce goût deviendrait chez son fils une passion, — une de ces passions jalouses et tyranniques qui n'en laissent vivre aucune autre auprès d'elle, — qu'enfin la tunique dont on l'avait revêtu, tout enfant, adhérerait à sa chair et à ses os et que ses uniformes raconteraient l'histoire de sa vie, depuis cet habit de grenadier aux brandebourgs blancs qu'il portait auprès de son père, dans les revues impériales, jusqu'à cette tunique percée de vingt coups de lance qui but tout le sang de son cœur.

Les mots d'enfant étaient alors à la mode. Certains journalistes en avaient fait une spécialité, une branche d'industrie, et on leur

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réservait une place dans les journaux quotidiens, sous cette rubrique désignée, personne n'a jamais su pourquoi, du nom de «nouvelles à la main ». Il fallait donc s'attendre à ce que le Prince Impérial fît des mots ou, plutôt, à ce qu'on lui en fît : c'est, en effet, à quoi s'évertua l'indiscrétion parisienne, un art qui naissait à peine et qui fit, en ce genre, ses premières armes. Adrien Marx, entre autres, le roi des Indiscrets, savait une foule de jolis mots du Prince et en semait ses articles. Le fameux Timothée Trimm, qui, dans le Petit Journal, avait la prétention d'inspirer et d'instruire le peuple français, eut l'idée de consacrer au Prince une de ces élucub rations impatiemment attendues, chaque jour, par un million de lecteurs. Il vint aux Tuileries pour voir le Prince, mais le gouverneur, pour des raisons que j'ai oubliées, s'opposa à cette entrevue, et Timothée Trimm parut fort désappointé d'être reçu par moi, alors qu'il avait cru être reçu par le Prince Impérial en personne et le faire causer à son aise : « Au moins, me dit-il en fronçant ses gros sourcils, donnez-moi des mots du Prince ! » — «Hélas! monsieur, lui dis-je, le Prince fait des thèmes et ne fait pas de mots. » En effet, à onze ou douze ans, sans être, en aucune façon, sournois ou cachottier, il s'imposait de garder pour lui ses impressions qui étaient extrêmement vives et se trahissaient immédiatement par le battement des paupières, l'éclat soudain du regard, l'afflux du sang sous la peau. Son tact précoce le gardait des exhibitions théâtrales comme des maladroites et ridicules effusions. Il ne devint expansif que quand il fut sûr de sa pensée et maître de sa parole : à quoi le ser\-it admirablement ce long silence où il s'était contenu et ménagé pendant tant d'années. Comme il changea plus tard, — je dirai quand et comment, — il n'est pas impossible qu'il eût déjà changé et qu'il fût, à l'époque oii je l'ai connu, différent de ce qu'il avait été dans son premier âge.

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