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Le prince Napoléon Bonaparte

« L'Aima fut traversée au pas de charge. Le prince Napoléon, à la tète de sa division, s'emparait du gros village d'Alma, sous le feu des batteries russes. Le prince s'est montré digne, en tout, du beau nom qu'il porte. »

( Rapport du maréclml Saint-Arnaud à l'Empsrciir^ sur la bataille de l'Aima.)

L'épopée napoléonienne, quia tant de fois exercé la plume des poètes, jette sur l'Europe moderne un reflet des grandeurs et des prodigieuses péripéties du drame antique. Cette famille de rois que la Révolution, comme une autre Pallas, fait surgir tout armés d'une île de la

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Méditerranée, que deux et trois fois la fortune précipite, relève, disperse et ramène encore au sommet de la puissance et de la richesse, après trente-cinq années d'oubli, répand dans l'histoire contemporaine l'intérêt et le pathétique d'un roman. Chacune de ces figures, accentuée comme celle de Lucien ou gracieuse comme celle de Pauline Borghèse, semble destinée à s'enchâsser, à mille ans d'ici, dans quelque drame shakspearien! ^

Deux points de ralliement serviront de base à la vaste charpente de cette future conception basée sur la légende historique : Paris et Rome. Paris aux jours de gloire et de puissance; Rome, la ville des ruines et des contemplations, aux jours de revers.

Une puissante figure, une ame et une physionomie romaine qui rappelle l'austère Cornélie, Laetitia Ramolino, ipcre de

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cette famille de rois, domine le drame et en relie l'action. Impassible dans le succès comme dans l'infortune j nulle gloire, nulle puissance ne l'émeut, nul désastre ne brise son courage. Elle reste toujours femme et toujours mère. Vainement l'Empereur veut-il l'obliger à semer l'or, elle administre sa fortune avec l'économie d'une matrone des vieux temps et dit rudement, au moment des plus hautes splendeurs du régime impérial :

— " Qui sait si un jour je ne serai pas obligée de donner du pain à tous ces rois. "

Quand la discorde se met dans la famille, elle intervient pour le plus faible.

— " Celui que j'aime le plus, dit-elle, c'est toujours le plus malheureux (1). »

Quand arrivèrent les désastres de 1814 et de 1815, on la vit, aussi ferme

(1) RaLbe, Biographie des Contemporains.

qu'aux meilleurs jours , s'efforcer de rassembler à Rome, autour de son giron, maten^el, sa royale lignée secouée, dispersée, broyée par ces furieux coups du destin.

Le prince Napoléon, fils du prince Jérôme Bonaparte et de la princesse Sophie-Dorothée de Wurtemberg, est issu d'une des branches de cette famille. Le prince Jérôme, le plus jeune des frères de l'Empereur Napoléon P^, après avoir porté une couronne, est le dernier des Bonaparte qui, en 1815, ait combattu pour la France. Commandant une division du corps de Reille, à Waterloo, il fut blessé à la tête dans la terrible attaque du château d'Hongoumont, et porté auprès de son frère. Quant à la princesse Sophie, devenue Française depuis son mariage, elle a fait l'admiration de l'Europe par son dévouement envers son époux et son amour exclusif pour les in-

térêts et l'honneur de sa patrie d'adoption.

En 1814, le prince Jérôme, livré par la police de Fouché, était prisonnier des Autrichiens à Trieste, avec sa femme, la princesse de Wurtemberg. Au retour de l'île d'Elbe, le frère de Napoléon P^ n'eut plus qu'une pensée, celle d'aller rejoindre l'Empereur abandonné de tous et seul contre l'Europe. Un vaisseau napohtain était dans le port ; le Prince, trompant l'œil de ses gardiens, s'y embarqua; mais , retenu par les vents contraires , le navire resta quatre jours sans lever l'ancre ; il fallut, pendant ce temps, faire croire à la présence du prince. Alors, la Princesse , avec une merveilleuse adresse , supposa une maladie de son mari, et fit même entrer le comte Stadion, gouverneur de la ville , et qui avait l'éveil, dans la chambre du Prince , où un mannequin couché dans son lit, lui fit

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prendre le change. Après le désastre de Waterloo, l'abnéo^ation de cette noble femme ne se démentit pas.

L'histoire a enremstré la lettre touchante qu'elle écrivit au prince Régent d'Angleterre pour implorer la faveur d'aller adoucir, à Sainte-Hélène, les souffrances de son auguste beau-frère. Les titres de gloire de cette princesse se trouvent résumés dans ceshgnes tracées par Xapoléon à Sainte-Hélène : « Par sa belle conduite en 1814 et 1815, cette princesse s est inscrite de ses propres mnins dans ï histoire. » Le prince Napoléon, qui a toujours conservé auprès de lui le buste de sa mère dans l'exil comme sur les marches du trône, a consacré le souvenir de ce dévouement et de cette reconnaissance en faisant graver en lettres d'or sur le socle de la statue, ces mots si simples et si grands.

C'est à Rome, où étaient réunis la plu-

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part des membres de son auguste famille, que le prince Xapoléon passa les premières années de sa vie. Né à Trieste (Illyrie) le 9 septembre 1822, le Prince subit le sort commun aux hommes de sa race, et, il faut le dire, à la plupart des familles royales de France depuis 1789.

Il mena dès l'enfance cette vie de périls et d'incertitudes qui, d'ailleurs, par sa nature même et par sa diversité, doit élever et développer les facultés intellectuelles.

Du mariage de Jérôme Bonaparte, prince de Montfort et ancien roi de Westphalie, avec la princesse Sophie- Dorothée-Frédérique- Catherine, fille du roi de Wurtemberg, naquirent deux princes et une princesse. L'aîné des princes est mort en 1846. Les survivants sont : le prince Napoléon- Joseph - Charles - Paul Bonaparte, et la princesse Mathilde-Lœtitia-Wilhelmine sa sœur.

Après la seconde abdication, Jérôme Bonaparte avait longtemps erré en Suisse. Il eut beaucoup de peine à rejoindre sa femme qui, elle-même, avait été victime d'un coup de main hardi et dépouillée de ses diamants et de son trésor, tandis qu'elle se retirait chez son frère. Les époux se rejoignirent enfin au château de Geppingen. On les traita en prisonniers d'État, et ils furent transférés auchâteaud'Ellevangen.Deux ans après, ils purent aller vivre à Trieste où ils possédaient un palais. Tel est l'enchaînement de circonstances qui fit naître si loin de la France le prince Napoléon.

Élevé à Rome, il fut obligé, en 1831, de quitter les États du Pape à la suite de l'insurrection de la Romagne, dans laquelle furent compromis deux membres de sa famille. Il habita Florence jusqu'en 1835. Le roi Jérôme souhaitait pour son fils une éducation libérale et aussi fran-

çaise que possible. Il le mit en pension à Genève. Le 28 novembre de la même année, le Prince perdit sa mère ; il avait alors treize ans ; le moment était venu de donner à ses études une direction plus spéciale et plus conforme au nom qu'il portait.

Son père l'envoya à l'école militaire de Louisbourg, dans le royaume de Wurtemberg. Il y resta jusqu'à sa dixhuitième année. M. Thiers était alors ministre en France et dans des dispositions belliqueuses qui firent un moment entrevoir la possibilité d'une guerre européenne. Elevé dans une école militaire du pays de sa mère, le prince Napoléon pouvait se trouver dans le cas de porter les armes contre la France. Le frère de sa mère régnait en Wurtemberg, il fallait ou quitter le royaume, ou subir les conséquences de sa situation.

Le prince Napoléon préféra s'éloigner.

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Cosmopolite dès le berceau , il reprit le chemin des nations, voyageant tantôt en Allemagne, tantôt en Angleterre, tantôt en Espagne, étudiant les mœurs, les arts et la politique des peuples européens, assistant à Londres au spectacle de la Ligue; à Madrid, à la comédie héroï-comique de la Régence d'Espartero ; à Vienne, à l'élaboration de ces plans despotiques et ambitieux dont M. de Metternich tressait le réseau; dans le Xord, aux excentricités des piétistes, au romantisme germanique, aux premiers tâtonnements du réo-ime constitutionnel dans ces pays bureaucratiques et féodaux.

La seule contrée qu'il eiit voulu connaître, dans laquelle il eiit voulu pénétrer pour n'en plus sortir, la France, semblait à jamais fermée aux princes de la famille de Napoléon. Il obtint pourtant, en 1845, d'y faire un séjour de quatre mois. C'était juste ce qu'il fallait pour en gar-

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der des regrets éternels. Avant l'expiration des quatre mois, il fallut quitter cette aimable , cette chère et glorieuse nation française, où déjà le Prince avait noué des relations affectueuses. Ses rapports avec quelques personnes du parti démocratique avaient inquiété le gouvernement de Louis-Philippe. Le dévouement du Prince pour son cousin Louis- Napoléon Bonaparte était connu. Le gouvernement lui intima l'ordre de quitter le territoire dans les huit jours.

Il fallut retourner dans les brouillards de la Tamise, reprendre la tâche ingrate que Jérôme Bonaparte poursuivait avec une constance qui témoignait de son amour pour la France : l'abrogation de la loi d'exil contre la famille de l'Empereur.

En 1847, Jérôme-Napoléon Bonaparte adressa aux deux Chambres une pétition pour la rentrée de la famille en France.

Cette pétition fut discutée à la Chambre des pairs dans la séance du 13 juin.

M. Victor Hugo, alors pair de France, prit la parole en faveur de la pétition. — " Je suis de ceux, dit-il, qui aiment Fordre d'idées qu'elle soulève et qu'elle ramène. »

L'éloquence de M. Victor Hugo ne persuada pas la Chambre des pairs. Vainement s'écria-t-il : — " C'est un vieillard, c'est un ancien roi ; il n'a eu tju'un désir : mourir pour la France ; il n'a eu qu'une pensée : mourir en France ! »»

Les honorables pairs se bouchèrent les oreilles.

La Chambre des députés fut plus sensible aux glorieux souvenirs du passé.

Le fils aîné de Jérôme, frère du Prince dont nous traçons le portrait, venait" de mourir en exil. Les médecins avaient déclaré que les eaux du Vernet, dans les PyrénéeS'Orientales, pouvaient le sauver.

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Le gouvernement de Louis-Philippe avait obstinément refusé de permettre au jeune et infortuné malade d'aller puiser la vie à ces eaux de la patrie.

Malgré le rejet de la Chambre des pairs , où siégeaient tant d'hommes comblés jadis des bienfaits de l'Empereur, la Chambre des députés prit en considération la pétition de Jérôme Bonaparte.

Le ministère se vit forcé d'autoriser, au moins provisoirement, Jérôme Bonaparte et son fils le prince Napoléon à séjourner en France. La révolution de Février, qui dénoua tant de nœuds en apparence inextricables, les y surprit au bout de quelques mois. La fortune allait donner de nouveaux spectacles à la France.

Le prince Napoléon se rendit à l'Hôtel-de- Ville le 24 février. Un grand nombre de personnes s'efforçaient alors

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de se grouper autour du fragile pouvoir issu de la réA^olutionmême, et d'apporter leur concours au rétablissement de l'ordre. Le 2^ février, le prince Napoléon I Jérôme) écrivit en ces termes au gouvernement provisoire.

— " Citoyens, au moment de la victoire du peuple, je me suis rendu à l'Hôtel-de- Yille. Le devoir de tout bon citoyen est de se réunir autour du gouvernement provisoire de la République, et je tiens à être un des premiers à le faire , heureux si mon patriotisme peut être utilement employé. "

Faible, inconsistant, divisé, le gouvernement provisoire était surtout persuadé de sa propre impuissance. Mais, jaloux en même temps de sa fragile autorité, le nom de Xapoléon lui causa plus d'effroi que de sympathie.

Le mouvement électoral commença le mois suivant. Quatre départements nom-

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