‹ Le prince Napoléon BonaparteChapitre 2 sur 3 · LE PRI^XE XAPOLEON · texte numérisé non relu

LE PRI^XE XAPOLEON

mèrent représentant du peuple le prisonnier de Ham. Deux autres princes Bonaparte furent également élus et vinrent s'asseoir sur les bancs de l'Assemblée constituante à côté de leur cousin.

L'un des deux était le prince Napoléon (Jérôme). Il avait été nommé par 39,229 électeurs de la Corse, auxquels il venait d'adresser une profession de foi remplie des sentiments les plus patriotiques et les plus généreux. — ^ Elevé danslapersécution et les malheurs de l'exil, disait le prince Napoléon, j'ai consacré mon temps, mon intelligence, à étudier, à connaître les pays étrangers, et à ne pas démériter de la France, cette patrie absente, qui m'a toujours été si chère.

Notre dernière révolution a fait cesser ma proscription. Ce souvenir restera gravé dans mon cœur. »

A l'Assemblée nationale le rôle du prince Napoléon fut conforme à ce qu'on

18 LE PKIXCE NAPOLEON

devait attendre d'un prince dont la jeunesse s'était écoulée dans l'exil et dans ces voyages, où il avait appris à connaître les questions internationales autrement que par la lecture des brochures et des journaux. Il eut pour la Pologne et pour l'Italie de généreuses paroles, et ne consentit point à s'associer au vote qui exilait la branche cadette des Bourbons.

La proposition qu'il déposa à ce sujet, le 2 octobre 1849, sui- la tribune de l'Assemblée nationale, concernait aussi les insurgés déportés sans jugement.

On sait quelle colère excitaient alors les insurgés de juin. La proposition du prince Napoléon, mal comprise par Y U'nion et par VOjnnion publique, fut vivement attaquée. La Gazette de France demanda un ordre du jour d incompétence.

La Commission nommée pour examiner cette proposition, était présidée p^r

LE PmXCE XAPOLEOX 19

M. Pir^catoiy. Elle conclut au rejet, à 1 unanimité.

Le prince Xapoléon cmt devoir s'expliquer. Il déclara que le but de sa proposition ne s'appliquait pas aux coupables régulièrement jugés et condamnés (1).

La proposition, divisée en trois propositions distinctes, ne réussit pas mieux. On lui opposa la proposition Creton, qui parut plus opportune.

C'est auprès de son cousin que le prince Louis a toujours trouvé les encouragements les plus actifs. Ce fut devant ses sollicitations pressantes, sa conviction inébranlable du succès , que durent se taire les conseils timides qui assiégeaient, avant le 10 décembre, le futur président. Une fois la candidature décidée, ce fut encore le prince Xapo-

\l) r) octobre \Hi9.

20 LE PRIXCE NAPOLÉON

léon qui se mit à la tête du grand mouyement électoral. Ceux qui l'ont va à cette époque n'oublieront jamais combien il montra un instinct profond des sentiments populaires. Entouré des représentants d'une bourgeoisie hostile à sa cause, qui répondaient par des sarcasmes et des dédains à l'expression de ses espérances, il n'eut pas un seul moment de doute, et l'on peut dire que c'est le seul Français qui n'ait éprouvé ni surprise ni émotion quand le nom du prince Louis fut proclamé par quatre millions de voix.

— » Je suis son parent, son ami, disait-il dans la séance du 12 juin 1848, alors que le prince Louis-Napoléon, encore en Angleterre, était l'objet des plus odieuses calomnies. Je n'ai pas voté; mais si j'avais voté, je le déclare, le nom de Louis Bonaparte eût été le premier

LE PPvINC'E NAPOLÉON 21

sur mon bulletin. Je l'aurais montré ici franchement, hautement... Je demande pourquoi on a laissé accréditer des bruits aussi absurdes (1). »

Il s'était rendu avant la séance chez le ministre de l'intérieur , chez le préfet de police , et leur avait demandé compte des bruits infâmes qui circulaient alors.

— » Quelles que soient les haines que nous ayons subies en 1815, ajouta-t-il, jamais jusqu'ici on n'avait accusé les Bonaparte de répandre en France l'argent de l'étranger. »

Le sentiment d;yTiastique est fortement accentué dans la famille Bonaparte.

Il domine toutes les autres considérations individuelles.

Les adversaires du prince Louis, effrayés de la force que la famille Bona-

(1) Moniteur universel du 13 juin 1848.

parte puisait dans son union, cherchèrent à semer la division parmi ses membres.

Un ancien ministre de Louis-Phihppe, qui devint un des chefs de parti de la Constituante, essaya, à propos des candidatures à la présidence, d'entamer cette solide union. 11 fit une démarche auprès de Jérôme et de son fils. Mais cette tontative resta sans résultat.

Cette élection de trois Princes du nom de Xapoléon, les cris incessants du peuple attroupé le soir aux portes Saint- Martin et Saint-Denis, la multitude des feuilles napoléoniennes qui s'imprimaient à Paris et dans les départements, alarmèrent le pouvoir. On arrêta MM.

Fialin de Persigny et Laity. On a vu avec quelle chaleur, dans la séance de l'Assemblée nationale du 12 juin 1848, le prince Xapoléon, prenant la parole à propos de la lecture du procès-verbal, protesta contre les bruits calomnieux

LE PRINCE XAPOLÉOX 23

qu'on ne cessait de répandre sur le compte du Prince son cousin.

Mais loin de rechercher les occasions de prendre la parole et de se mettre en avant, le prince Napoléon parut au contraire les fuir. Le rôle providentiel du Prince, son cousin, s'accomplissait. Plein de joie et d'orgueil, le Prince suivait des yeux cette étoile des Xapoléon, qui reparaissait à l'horizon et qui allait bientôt briller de tout son éclat.

Lorsque l'Empire succéda à la Répubhque, la première pensée de l'Empereur et le premier besoin de la nation qui restaurait un pouvoir unique et fort, fut de constituer une dvnastie. Plusieurs membres de la famille Bonaparte entouraient le trône ; à l'exception du prince Jérôme et de son hls, ils appartenaient à la branche de Lucien, prince de Canino, frère aîné de l'Empereur Xapoléon P'".

Les lois du premier Empire avaient,

24 LE PKIXCE XAPOLEOX

en raison de la nature du mariage du prince de Canino, déclaré ses enfants déchus de leurs droits éventuels au trône. Après de solennelles conférences entre l'Empereur Napoléon III, le Sénat et les hommes éminents qui l'aidaient alors à fonder le nouveau régime , il fut décidé que la branche du prince Jérôme aurait seule des droits à l'héritage impérial. Le Senatus-consulte qui établit la constitution de l'Empire, a consacré ces dispositions. Le prince Jérôme et son fils sont déclarés seuls Princes français et Princes du sang, déclarés seuls aptes à succéder à la couronne. Ils commencent donc la lignée des Princes du sang. En dehors d'eux, aucun droit héréditaire ; les autres membres de la famille Bonaparte ou Murât reçoivent le titre de Princes de la famille impériale, qui les distingue seul des autres citoyens.

Le Prince avait été nommé par l'Empereur, général de division. Il tenait à justifier cette haute faveur et à montrer qu'il en était digne par son mérite, aussi bien que par sa naissance. Il s'empressa donc d'écrire à l'Empereur une lettre dans laquelle ces sentiments étaient exprimés de la manière la plus noble.

" Sire, écrivit-il, au moment où la guerre va éclater, je viens prier Votre Majesté de me permettre de faire partie de l'expédition qui se prépare. Je ne demande ni commandement important, ni titre qui me distingue ; le poste qui me semblera le plus honorable, sera celui qui me rapprochera le plus de l'ennemi. L'uniforme que je suis si fier déporter m'impose des devoirs que je serai heureux de remplir, et je veux gagner le haut grade que votre affection et ma position m'ont donné. Quand la nation prend les armes. Votre Majesté trouvera, j'espère, que

ma place est au milieu des soldats; et je la prie de me permettre d'aller me ranger parmi eux, pour soutenir le droit et l'honneur de la France (1). «

Le 10 avril, il quitta Paris accompagné de l'ambassadeur de la Sublime Porte, Vély Pacha, qui le conduisit jusqu'à Toulon. S. A. I. le prince Xapoléon s'embarqua le 17 sur le Roland, et débarqua à Constantinople le 1" mai. Au palais de Defderdar-Bernou, destiné à l'habitation du Prince pendant son séjour à Constantinople , il eut l'insigne honneur de recevoir la visite du Sultan.

Cinq divisions avaient d'abord été formées pour aller en Orient sous les ordres du maréchal Saint- Arnaud.

L'Empereur donna au prince Napoléon le commandement de la 3^. Les généraux Canrobert, Bosquet, Forey et

(1) Lettre du 25 A^vrier 1855.

LE PKIXCE NAPOLEON 27

Morris commandaient les quatre autres.

Ce fut le novau de cette o^lorieuse armée qui, par ses sacrifices, ses exploits et ses fatigues, a égalé, sinon surpassé, la gloire des anciennes armées impériales.

Le Prince ne fit qu'un court séjour à Constantinople. Il revint à Gallipoli, où sa division arrivait, bataillon par bataillon. Il la constitua, l'établit d'abord au camp de la grande rivière, puis plus tard en avant des lignes de Boulayr.

Cependant les Russes prenaient sur le Danube une attitude menaçante ; le siège de Silistrie était commencé. Le maréchal Saint-Arnaud prit la résolution, regardée à cette époque comme trèshardie, d'envoyer la division du prince à Constantinople, couvrir la capitale de l'Empire que l'on croyait menacée. Le Prince, à la tête de sa division, marchant sur deux colonnes, traversa on quinze jours la plus grande partie de la Turquie

d'Europe, et bientôt les soldats français saluèrent ce dôme de Sainte-Sophie, que leurs ancêtres avaient vu pour la dernière fois cinq siècles auparavant. L'émotion produite par cette apparition courut aussi vite parmi les descendants de Mahomet II et ceux de Comnènes , que dans les rangs de nos soldats. La grandeur et l'étrangeté de ces circonstances n'éclata nul jour d'une manière aussi sensible que lorque le Sultan vint passer la division du Prince en revue sur l'immense plateau de Daoud-Pacha, dominant la ville de Constantin, la mer de Marmara et les lieux les plus célèbres de l'histoire et de la Fable, par un de ces soleils qui prêtent leur éclat aux grands tableaux de l'histoire. Le neveu de l'Empereur Napoléon présenta au successeur de Mahomet II les régiments accourus pour le défendre.

De nouveaux progrès des Russes né-

LE PRINXE NAPOLÉON 29

cessitent un mouvement en avant. Cette fois, la division entière du Prince est embarquée dans l'Arsenal, et trois jours après elle débarque à Varna. Le Prince y resta -sous la tente pendant une partie de l'été. Cette période fut employée à des manœuvres et à des marches continuelles. On peut dire que l'admirable discipline, l'aplomb et l'homogénéité de la 3® division datent de cette époque, ainsi que sa glorieuse destinée.

Au mois de juillet, eut heu l'expédition de la Dobrutcha, fameuse par le coup terrible qui frappa l'armée et qui faihit l'anéantir avant qu'elle eût combattu.

Les divisions Canrobert, Bosquet et Napoléon étaient échelonnées dans les plaines immenses de Tancienne Mœsie, quand tout à coup, à la suite d'un orage, un choléra foudroyant vint les frapper ; les hommes tombaient dans les rangs comme s'ils avaient marché sous le feu

30 LE PiaXCE XAPOLÉOX

ennemi. Le Prince , dans ces moments difficiles, fut admirable. Il ne quitta pas l'ambulance, et pas un seul convoi de malades ne fut organisé par un autre que par lui. L'amour que lui ont porté les soldats date de cette époque. Il ramena sa division décimée à Varna, et ce ne fut qu'après l'avoir installée dans un campement salutaire et l'avoir entourée de tous les soins propres à la refaire, qu'en proie lui-même à une fièvre dévorante, il consentit à quitter cet air empesté pour aller prendre quelques jours de repos à Constantinople.

Vingt jours après , sur l'appel du maréchal de Saint-Arnaud, il s'embarquait de nouveau pour venir trouver sa division à Varna. L'expédition de Crimée était décidée. Encore malade, il se fit poi'ter au camp et y fut reçu par les ci-is enthousiastes de ses soldats.

On sait quel lole la 3* division, sous

LE PKIXCE NAPOLEON 31

les ordres du Prince, a joué à TAlnia ; c'est elle qui enfonça le centre russe. Au moment où la bataille allait s'engager, et quand le prince Xa]3oléon, les généraux Canrobert , Bosquet et Forey venaient prendre les derniers ordres du maréchal : — « Des ordres, leur répondit-il en leur montrant l'armée russe, je n'en ai pas à donner à des hommes tels que vous, je n'ai qu'à leur montrer l'ennemi. Allez ! »»

Après la bataille, le Prince se rendit à Tambulance, puis visita à pied, suivi d'un seul aide de camp, les bivouacs où s'établissaient ses troupes, au milieu des morts et des mourants. A mesure qu'il se présentait devant chaque bataillon, les soldats se précipitaient autour de lui avec des cris d'enthousiasme et d'amour.

Dans les premiers jours de novembre, après le commencement du siège, le Prince, déjà malade, demanda au gé-

32 LE PrJXCE NAPOLEON

néral en chef ( le général Canrobert ), le commandement des colonnes d'assaut qui devaient être lancées sur Sébastopol. A ce moment , l'attaque régu- Jière ayant échoué par le feu du 17 octobre, on en était venu au projet de tenter sur la ville un coup de main vigoureux. Le 5 novembre au matin, la furieuse attaque des Russes sur le plateau d'Inkermann changea toutes ces dispositions, et fit entrer les opérations dans la phase de langueur oii elles se sont continuées pendant plus d'un an. Dans cette journée mémorable, et dès le point du jour, le Prince reçut l'ordre d'envoyer sur le champ de bataille d'Inkermann sa V^ brigade, commandée par le général de Monet. Bientôt le Prince sortait luimême de son camp, à la tête de la 2® brigade , pour se porter à la défense de nos lignes, qu'une terrible sortie des Russes menaçait. C'est dans cette cir-

constance que périt le brave et infortuné de Lourmel. Aussitôt que la sortie eut été repoussée, le Prince envoya solliciter l'ordre de marcher, avec sa 2^ biigade, sur le canon d'Inkermann. Sans attendre ces ordres, il se mit en marche et arriva à temps pour réunir toute sa division sur le plateau et prendre part aux derniers incidents de ce terrible combat. Ce fut une de ses batteiies, la batterie Lainsecq, qui du haut des berges qui dominent la Tchernaïa , foudroya les Russes en déroute et entassa leurs cadavres dans cette vallée funèbre.

Deux jours après, le prince Napoléon, à bout de forces, dévoré par la fièvre, fut obligé de s'embarquer pour Constantinople, sur laquelle l'énorme quantité de malades et de blessés- de l'armée était évacuée. Il v resta un mois, et sa santé ne se rétobhssant pas, les ordres de TEmpereur le rappelèrent en France.

La calomnie s'est emparée de ce retour du prince Napoléon, pour en faire une arme contre le nom qu'il porte, nom qui est le désespoir des partis hostiles. L'histoire impartiale n'aura, pour y répondre, qu'à enregistrer ces deux seuls faits : le premier, c'est que le prince Napoléon ne s'est embarqué pour la France qu'après que le duc de Cambridge se fut embarqué pour l'Angleterre et que les grands-ducs de Russie eussent quitté leur armée ; le second, c'est que sans ordres, sur le champ de bataille d'Inkermann, il se rendit là où l'appelaient le danî^er et son instinct militaire.

L'Empereur, avant le départ du Prince pour la Crimée, l'avait nommé président de la Commission de l'Exposition. A son retour, le prince Napoléon trouva les travaux mal engagés et fort compromis.

Avec son admirable esprit d'ordre et

sa puissante faculté d'organisation, il comprit que l'insuccès provenait d'un manque de direction ; aussitôt, il se mit à la tête de sa petite armée d'employés; il s'adjoignit pour lieutenant un homme connu pour ses aptitudes comme organisateur, M. Leplay, et, en peu de jours, il fit pénétrer la lumière au milieu de ce cahos. En cette circonstance, le Prince ne dédaigna pas de descendre dans les plus infimes détails, car, à ses yeux, il n'y a pas de petites choses.

L'Exposition terminée, le prince Napoléon en dressa le tableau qui forme trois volumes considérables. Cet ouvrage sera dans l'avenir, pour l'industrie française au dix-neuvième siècle, ce qu'a été jadis la Maison rustique, un véritable monument historique des progrès de l'esprit humain appliqué au bien-être.

Le prince Napoléon attache avec raison une très-haute importance à son

Raj)j)ort sur l' Exposition universelle.

Deux qualités recommandent, à notre sens, ce vaste travail à l'attention des hommes spéciaux et des économistes :

l'élévation des idées et la franchise avec laquelle elles sont exprimées.

Le rôle du Prince, dans cette circonstance, avait cela de délicat c[ue le caractère officiel dont il était revêtu créait à la libre expansion de sa pensée personnelle un obstacle presque insurmontable.

Rien pourtant dans le Rapport sur l'Exposition ne témoigne de cette gêne. Les idées les plus neuves, les plus larges sur l'avenir de l'art et de l'industrie au dixneuvième siècle, y sont émises avec un tact, une comenance qui les feront accepter par les esprits les plus sages.

" Votre 3Iajesté, dit le Prince au début de son rapport, reconnaîtra qu'il a fallu surmonter bien des difficultés pour que cette œuvre, entreprise et réa-

LE PKINCK NAPOLÉON 37

lisée au milieu des préoccupations les plus graves, prît rang parmi les faits mémorables de notre époque. »

Le fragment le plus considérable, selon nous, ou du moins celui qui offre le plus d'intérêt au publiciste, traite des considérations générales sur l'Exposition universelle. Quelques citations bien courtes et appropriées à notre cadre en donneront une idée. De l'examen de l'Exposition, considérée dans son ensemble et comme expression de la puissance créatrice des divers peuples, il résulte que : " la supériorité industrielle d'une nation dépend, par dessus tout, de sa moralité et de son esprit à' initiative indimdnelle. »

Quant au caractère de la France dans ces admirables tournois du génie industriel, il est apprécié à sa réelle valeur, avec ses qualités et ses défauts. ^ Si la France se laisse trop souvent devancer

dans la réalisation des idées que son génie fait éclore, elle leur donne, quand elle les applique, un caractère particulier qui les élève et les grandit. »»

Les conclusions du Rapport définissent avec beaucoup de clarté le rôle des Expositions universelles dans le mouvement de la civilisation. L'opinion du prince Napoléon est que : " les Expositions universelles doivent remplacer les Expositions nationales, inaugurées, il y a soixante ans, par la France. . . Il faut se féliciter de ce fait, qu'une nation ne forme point un tout isolé, mais que tous les peuples tendent à être unis au point de vue industriel, par un lien de solidarité. »

Le devoir des nations que leur génie place à la tête de la civilisation, consiste donc à développer ce principe. Nous devons, " tout en ménageant les transitions et les changements trop brusques, marcher à la véritable organisation indus-

trielle et commerciale du monde, à celle qui vient de la Providence et qui consiste à laisser chaque groupe de la grande famille humaine se développer dans la branche de travail à laquelle le destinent son climat, son sol, ses richesses minérales, ses voies de communication, son tempérament et son génie national (1). »»

L'avantage des Expositions universelles est d'apprendre aux peuples à se connaître et de favoriser ainsi le progrès économique. Elles ont aussi l'avantage de mettre en rapport tous les savants du globe, et de réaliser ce qui sembla jadis une utopie, quand Saint-Simon, dans une forme singulière, en émit le vœu?

Le Prince ne se dissimule pas, d'ailleurs, les difficultés que présenteraient de fréquentes Expositions universelles.

Mieux que tout autre, il a pu en juger. Il sait les frais énormes qu'entraînent

(1) Rapport sur V Exposition universelle, page 130.

ces immenses exhibitions. Aussi, est-il partisan, dans l'ordre normal, des Expositions par catégories appropriées aux besoins du moment. L'État doit-il toujours se charger de l'entreprise des Expositions ? En principe, le Prince ne l'admet pas. Il croit que l'initiative individuelle serait préférable ; mais, ne pouvant se soustraire à cette évidence qu'en France on croit l'Etat seul capable de mener à bien ces grandes et difficiles affaires, il propose pour solution mixte une commission spéciale à la nomination de l'Empereur et prise en dehors des personnes attachées aux administrations publiques.

Le Rapport indique ensuite les conséquences douanières des Expositions universelles. Elles tendent, selon l'auteur, à substituer les droits fiscaux à la protection.

Reste la question du jury, la plus dé-

LE PRINCE XAPOLÉOX 41

licate, celle qui, à chaque Exposition, cause tant d'émoi parmi le peuple artiste et le peuple industriel. La pensée du Prince esticifort nette et fort accentuée. Il se déclare pour la suppression ou, du moins, pour la profonde modification des jurys de récompense.

A son avis, le véritable rémunérateur c'est le consommateur. Guidé par son intérêt, le consommateur saura bien, sans qu'on le lui désigne, discerner le meilleur produit et rémunérer, en Tachetant, celui qui l'a créé.

La théorie du prince Napoléon peut se résumer ici d'un mot :

" Le jury c est tout le monde, »

Les périls et les fatigues de la campagne de Crimée n'empêchèrent pas le prince Xapoléon de concevoir et de mettre à exécution le plan d'une expédition d'un autre genre.

Le projet du prince Napoléon était de

42 LE PPvIXCE NAPOLÉON

visiter l'Ecosse, rislande, le Groenland, les contrées Scandinaves, les mers polaires arctiques. Des intérêts maritimes, ethnographiques et d'histoire naturelle donnaient à ce vovao:e un caractère d'utilité tout à fait conforme aux goûts du prince Napoléon. Un navigateur illustre, le célèbre sir John Franklin, avait péri dans ces régions désolées, qu'osent seuls affronter des baleiniers, familiarisés avec les privations et les périls qui attendent le navigateur dans ces formidables pa-

rages.

Mais ce danger fut pour le Prince un attrait de plus. Il groupa autour de lui des savants, des artistes, et partit du Havre, le 15 juin 1856, sur la corvette la Reine-Hortense. C'était un élégant navire à hélice, réunissant la voile à la vapeur, construit en fer, mais plus apte à une marche rapide qu'à supporter le choc des glaçons des mers polaires.

L'intérieur du bâtiment était muni d'ailleurs de tout ce qui peut rendre supportable la solitude des flots. Rien n'y manquait de ce qu'il faut pour l'étude et pour la vie confortable. Un aviso, le Cocyte, devait suivre la Reine-Hortense et lui venir en aide, le cas échéant. Le Don Juan de Byron eût voulu courir les aventures parmi les Lapons et les Esquimaux, qu'il n'eût pas fait choix d'un plus joli navire.

Ce rude voyage d'exploration commença comme une simple partie de plaisir. On parcourut l'Ecosse ; on visita ses ruines, ses sites pittoresques. Le prince Napoléon, oubliant les tristes injures de Walter-Scott contre l'Empereur et ne se souvenant plus que des œuvres admirables du grand romancier, eut le bon goût d'inscrire son nom sur l'album des visiteurs d'Abottsford.

La Reine-Hortense suivait les tou-

44 LE PRINX^E NAPOLEON ~

ristes par mer, s'arrêtant çà et là dans les ports des côtes dentelées de l'Ecosse. Le 21 juin, elle quitta les eaux du Leith et, après quatorze heures de navigation, elle enti'ait dans le port de Péterhead.

Jusque-là, le voyage ressemblait à une simple excursion de touristes. Mais, à Péterhead , le Prince et ses compagnons de voyao'e eurent un avant-goût des dangers qu'ils allaient bientôt affronter.

Le port de Péterhead ne ressemble guère aux autres stations maritimes de l'Angleterre et de l'Ecosse. Les marins et les navires qu'on y rencontre ont une physionomie spéciale. Ce port, taillé dans le roc, peuplé de bâtiments à la membrure formidable, cuirassés de madriers en chêne et montés par des marins baleiniers aux formes athlétiques, aux traits audacieux et accentués, donne à lui seul une idée de l'énergie que l'homme est capable de déployer dans sa

LE'PRIXCK XAPOLÉOX 45

lutte contre les éléments. Chaque année, navires et matelots partent pour les mers du pôle, pénètrent dans la banquise et livrent une guerre acharnée aux phoques et aux baleines.

On prit à Péterhead les informations nécessaires, et la Reine- Hortense fit choix d'un maître de glace fice master), célèbre dans la contrée, M. Arbutnoth.

C'était un ancien compagnon du capitaine Collington. Il avait passé cinq années consécutives dans les glaces.

Tandis que le prince visitait les Highlands, la corvette gagnait le golfe de Murray. On la rejoignit dans la baie de Cromarty , non loin d'Inverness. Il fallut relâcher à Thurso. La tempête grondait avec fureur.

Les navigateurs dirent ensuite un dernier adieu au sol européen.

Par un temps froid et pluvieux, par une mer houleuse, la Reine-Hortense

cingla vers cette île désolée qu'on aperçoit au sommet de la carte comme un

lieu d'exil, et qui porte le nom d'Islande. Par un bon vent, la Reine-Hortense parcourait quatre-vingt-dix lieues dans les vingt-quatre heures. Le 29 juin, les falaises volcaniques de ces plages solitaires apparurent au bout de l'horizon.

Le ciel était pur alors, la mer immobile. Les baleines et les poissons monstrueux , qui viennent durant l'été chercher la fraîcheur des pôles, se jouaient sur la surface de l'Océan. Un monde inconnu, merveilleux, s'offrait, sous un ciel pâle et froid, aux regards des passagers de la Reine-Hortense . La corvette doubla le cap Portland, le cap Reykianes, traversa les îlots des Hommes de l'Ouest, et entra le 30 juin dans la rade de Reykiawik.

Un village de sept cents âmes, derrière lequel se dtçssent au loin des mon-

tagnes de lave, des glaciers aux neiges éternelles, telle est la capitale de l'Islande. Les souvenirs qu'éveillent ce pays sont des souvenirs de mort. Il y a là une légende éternelle et toujours la même, celle des navires perdus dans les glaces et dont on n'a plus entendu parler. Là vit une population douce, pauvre, résignée, que semble accabler le poids d'un froid perpétuel, et qui six mois vit dans la lumière, six mois dans une nuit profonde. Le blé ne croît point sur ce sol ingrat. On n'y trouve ni arbres ni charbon, et le combustible manque dans ce pays, où il pourrait du moins offrir une compensation aux rigueurs du climat.

Le seul plaisir de ce peuple silencieux est la lecture. Le prince Xapoléon fit don à la bibliothèque de Reykia^\dk d'une collection d'ouvrages français.

Lorsqu'on eût visité l'Islande , ses sources d'eau chaude, ses volcans, ses

48 LE PRINX'E NAPOLEON

glaciers, ses pâles et silencieuses pmries, le prince Napoléon prit la résolution d'explorer la banquise et les côtes sinistres du Groenland.

Mais, avant que la Reine-Hortense levât l'ancre, le commandant de la frégate YArthémise, frégate de guerre chargée de protéger les pêcheurs français répandus dans les mers polaires arctiques, voulut offrir un bal au prince Xapoléon. La fête eut lieu à bord de la frégate, le 6 juillet, à neuf heures du soir, sur le pont du navire, transformé en salle de bal. Des faisceaux d'armes, des fleurs, des lumières firent rornement de la salle, où l'on avait produit une nuit factice. L'orchestre de la Reine-Hortense joua des quadrilles et des polkas de Paris. La fête se termina parun souper servi dans l'entrepont, dont on avait fait une élégante salle à manger. Les dames islandaises invitées à ce bal purent se faire un moment l'idée des

plaisirs des capitales de cette Europe, qu'elles ne verront sans doute jamais.

On quitta le bal à la clarté du soleil, comme on y était entré, et Ton revint à bord de la Reine-Hortense , dont la machine chauffait. Le Prince venait de décider que l'on partirait immédiatement pour l'île Jean-Mayen, roche aride perdue dans les glaces, à plusieurs centaines de lieues au Nord, et que trois ou quatre navires, jusqu'aujourd'hui , ont seuls osé visiter.

Les phoques et les ours marins sont les seuls habitants de cette île affreuse. Un petit navire de plaisance, un simple yacht, le Foam, monté par un Anglais, lord Dufferin{ il y a toujours un Anglais partout), suivit audacieusement la Reine^ Hortense.

Les passagers de la Reine-Hortense avaient rencontré, dans la rade de Reykiawik, ce jeune lord, qui venait cher-

ÔO LE PRINXK NAPOLEON

cher des émotions jusque dans le cercle arctique. On amarra le yacht à la Reine-Hortense, que suivait en outre un bâtiment de transport chargé de charbon.

On sortit de Reykiawik le 7 juillet.

L'île de Jean-Mayen, vers laquelle voguait la Reine-Hortense , est pourtant moins près des glaces éternelles que le Spitzberg ; mais la persistance du froid dans les régions polaires la rend néanmoins fort souvent inabordable, même au cœur de l'été.

Une muraille de glace, muraille flottante ou immobile, dont la situation est variable , s'étend quelquefois du cap Farewell sur toute la longueur de la cote du Groenland, et va s'appuyer aux rochers de l'île de Jean-Mayen, qu'elle enveloppe alors dans ses glaces jusqu'à vino-t Ueues à la ronde. On nomme cette muraille la banquise.

LE PEINCE NAPOLÉON 51

Rencontrerait - on la banquise t Là était la question .

On entrait, d'ailleurs, dans une mer de tempêtes, de neiges, de brumes, où flottent des montagnes de glace hautes de cent cinquante mètres, et dont la base mesure sept fois cette hauteur. La Reine-Hortense naviguait sur des flots dont nulle sonde n'a mesuré le fond. La Lilloise, en 1833, disparut dans ces pa-^ rages. La Reine-Hortense était bien frêle pour affronter de tels dangers. Mais son compagnon le Saxon et le yacht de lord Dufferin n'étaient pas dans de meilleures conditions.

On franchit enfin la li^ne du cercle arctique. Les matelots en célèbrent gaiement le passage par une cérémonie burlesque, dans le goût de celle qu'on pratique en passant la ligne de l'équateur.

Le temps se maintenait calme, et l'on

ne perdit pas l'espoir d'arriver à l'île de Jean-Mayen. Au dix - septième siècle, sept matelots avaient essayé de passer un hiver dans l'île. On les trouva morts l'été suivant, quand on vint pour les chercher. Après six mois passés dansles ténèbres et les tempêtes polaires, ils étaient morts au premier souffle du printemps, au moment de leur délivrance.

Le mot mourir fut la dernière parole inscrite sur leur journal. Mais rien n'arrête l'homme, tant est grande sa soif de connaître.

Le 10 juillet, la température baissa tout à coup, une brume impénétrable enveloppa le bâtiment. Un troupeau de phoques vint jouer autour du navire. Il était deux heures du matin : le prince Napoléon, déjà sur le pont, fait éveiller les passagers. Une voix goguenarde de matelot français crie dans la brume ;

— " Messieurs les voyageurs pour la banquise ! »

Tout à coup , le soleil déchire le brouillard, et l'on voit la mer couverte de blancs glaçons, comme une prairie de moutons. Bientôt les glaçons grandissent, prennent des formes bizarres, fantastiques, passent silencieux près de la corvette et rentrent dans la brume. Au sein de glaçons flottants, on entrevoit la muraille de glace. La neige tombe épaisse, tourbillonnante. On ne distingue plus les objets à cent mètres devant soi. Le Prince persiste pourtant à naviguer dans la direction de l'île Jean-Mayen. La Reine- Hortense s'engage dans des golfes de glaces, dont elle n'a souvent que le temps de sortir pour ne point s'y trouver enfermée. On avance toujours plus avant vers ce pôle, dont Dieu n'a point encore permis que l'homme sondât les sombres mystères.

\jdi Reine-Hortense , obstinée dans sa recherche, côtoya pendant trois jours la banquise, qui, à chaque instant, grandissant et prenant des attitudes formidables, semblait dire : — Tu n'iras pas plus loin. Les morsures du froid devenaient plus âpres. La neige redoublait.

Les glaçons dépassaient en hauteur le navire. Le Prince, n'interrompt pas ses observations. On avait perdu de vue le Saxon. Le charbon s'épuisait. Le yacht \eFoavi se sépara de la Reine-Hortense . Cette marche rapide le fatiguait. Il n'y avait pas à hésiter, il fallait se hâter de sortir des glaces, s'il en était encore temps. L'île de Jean-Mayen était inabordable cette année.

A travers mille dangers, la Reine- Hortense regagna pourtant les côtes de rislandc et visita quelques-unes de ces anses profondes et dentelées qui bordent les côtes des régions arcti-

qiies et qu'on nomme des Jiords. Le Prince conféra ensuite avec le commandant LaRoncière. Il fut dckidé que la corv^ette prendrait la direction du G roënland. Chemin faisant on rencontra le cadavre d'un navire qui flottait abandonné sur les flots, ballotté au gré du hasard, et qui semblait jeté là comme un avertissement aux imprudents navigateurs qui osent affi'onter les côtes inhospitalières du Groenland.

Elles apparurent enfin le 21 juillet.

Leurs pics gigantesques et mornes se dressent à l'extrémité du cap FareAvell. La grande banquise, qui, à quatre cents lieues de là, s'attache aux roches de l'île de Jean-Mayen, reparut plus menaçante que la première fois. La corvette franchit une zone de glaces flottantes, et Ton découvrit enfin ce continent de neiges et de rochers sur lequel vit le pauvre Esquimau.

La Reine- Hortense navigua dans le détroit de Davis et la mer de Baffin.

Elle doubla le cap de la Désolation. Le prince Xapoléon avait décidé que l'on irait à Gothaab. On approcha de la côte. Les Esquimaux , pareils à de grands poissons, arrivèrent dans leurs kayaks.

On mouilla non loin de la principale factorerie du Groenland, Gothaab.

La capitale de ce continent , plus grand que l'Europe , se compose de cinq maisons en bois et de quelques huttes en terre, où vivent, comme des taupes, des familles d'Esquimaux, de race mongole, sans tradition historique, qui disputent leur vie aux éléments, dépassent rarement la cinquantième année, et préfèrent pourtant leur sauvage patrie aux plus belles contrées de la terre.

Un pasteur danois et quelques Européens habitent ce lugubre pays. Le prince Napoléon leur laissa de sa bonté des

souvenirs qui, plus tard, formeront légende. Au bout de quelques jours, la Reine-Horiense reprit la direction du cap Farewell.

Nous ne suivrons pas les passagers de la Reine-Horiense dans les péripéties du retour.

Le prince visita quelques points de la côte du Groenland, les sécheries de Fiskerness,les mines decriolithe d'Arksukfiord , revint le 13 août à Reykiawik oii la corvette se ravitailla de charbon , partit le 16 pour les îles Feroë, les Shetland, gagna ensuite la Norwége, s'arrêta à Stockholm et visita Copenhague.

Le 6 octobre, \?i Reine- Hortense rentrait au Havre.

Avant d'entreprendre son voyage dans les mers Polaires, le prince Napoléon avait conçu le plan et commencé la construction d'une habitation particu-

lière, devenue fameuse dans les annales de l'art , et dont le souvenir sera inséparable de son nom. Epris des beautés classiques de l'école grecque , formédès l'enfance par la vue des chefs-d'œuvre de Rome et de Florence, ramené vers le goût des choses antiennes par le mépris exagéré peut-être des médiocrités de Fâge présent, le prince Napoléon a voulu réaliser au milieu de Paris l'idéal d'une maison grecque , avec son architecture, ses décorations, son ameublement; il a voulu, en un mot, reconstruire la Grèce, et vivre familièrement avec elle. L'exécution était difficile, il fallait adapter le goût de l'antiquité aux exigences de la vie moderne, et vivre comme un Français et un prince dans un palais athénien. Secondé par les premiers architectes de notre temps, le Prince, à force de soin, de travail et de persévérance, est parvenu à résoudre ce pro-

LE PRIXCE NAPOLEON 59

blême. Le succès a été complet, la maison du Prince est devenue , pour les étrangers , les artistes, une des curiosités de Paris. Le soin et la vérité des détails ont été poussés jusqu'à leur dernière limite , au milieu de tous les raffinements du confortable empruntés aux habitudes anglaises. Une précieuse collection d'objets d'art, anciens et modernes orne cette magnifique demeure. A l'exemple des Romains, le Prince en a consacré la pièce principale, l'atrium, aux bustes en marbre des membres de sa famille. Le profil antique des Bonaparte confond, aux yeux du visiteur, l'illusion avec la réalité ; il peut se croire dans la Rome des Césars, quand il se trouve au milieu des Césars de la France. Debout, sur l'autel autrefois consacré à la Divinité protectrice, TEmpereur Napoléon I^^, vêtu de la toge et ceint du glaive, semble abriter sous sa grande

ombre les images de ses frères et de ses neveux.

C'est dans cette demeure que le prince Napoléon a passé deux années de sa vie, se consacrant au culte des arts, de la science , dans le commerce d'une société d'élite, étrangère aux passions politiques, adonnée tout entière au goût du beau, et à la recherche du vrai. Des membres de l'Institut, Ingres, Delacroix, Longpérier, Saulcy; des hommes de lettres, de Vigny, Ponsard, Mérimée, Augier, Villot ; des soldats, des hommes d'Etat, de Monet, Morris, Cler, Bixio, La Guéronnière, Leplay, Girardin, composaient ces réunions, où chacun apportait l'indépendance de son caractère , la liberté de ses opinions.

En 1857, une importante mission de l'Empereur arracha, pour un moment, le prince Napoléon aux loisirs de la vie

LE PRINXE NAPOLEON 61

privée. Une affaire de minime importance, mais qui blessait l'amour-propre personnel d'mi monarque puissant, la question de Xeufchâtel, divisait l'Europe et semblait sur le point de troubler la paix du monde. Ce n'était pas sur un pareil terrain que la France pouvait consentir à se laisser entraîner par un parti ou par l'autre, pour faire prévaloir par les armes sa politique traditionnelle et nationale.

L'Empereur avait résolu de faire accepter par la Prusse un compromis propre à rendre la paix à l'Europe ; les négociations avaient échoué. Le prince Napoléon, porteur des instructions et d'une lettre de son Auguste cousin, partit pour Berlin. On sait quel fut le succès décisif et prompt de cette mission, dans laquelle l'habile négociateur eut l'art d'obtenir satisfaction par la persuasion. Mais ce que l'on ignore peut-être en

France, c'est l'immense effet produit dans l'Allemagne du Nord par l'apparition du Prince. Dans toute la Prusse, le premier Empereur est passé à l'état de légende ; la gravure populaire a répandu à un nombre immense d'exemplaires les scènes diverses auxquelles donna lieu le séjour de Napoléon P^ à Berlin, et les nombreux épisodes qui se produisirent alors font encore aujourd'hui le sujet des conversations dans les villes et les chaumières. Le prince Napoléon, en s'apphquant en quelque sorte à visiter les lieux qu'avait jadis visités son oncle, vint réveiller ces vieux souvenirs et donner le mouvement et la vie aux scènes que le burin avait consacrées. L'effet produit sur les masses par l'envoyé de Napoléon III avait quelque chose de magique ; le peuple qui accourait en foule sur ses pas était saisi d'un pieux étonnement en contemplant ses traits historiques, et

LE PPvIXCE NAPOLÉON G3

rendait toute sa pensée en criant unanimement : Vive l'Empereur! On sentait que ces cris sortis de l'âme étaient un hommage rétrospectif rendu au chef de la dynastie française , et qu'aucun souvenir amer ne se mêlait à ces témoi-

gnages.

Le sentiment que réveillait la présence du Prince, se révéla avec plus de vivacité encore lorsqu'il alla visiter le tombeau du grand Frédéric. Le sépulcre ro3'al était éclairé par de pâles lumières qui projetaient leurs rayons affaiblis sur la figure de Son Altesse , et donnaient à son teint une nuance terne et mate qui était, on le sait , particulière au visage du grand Empereur. Le Prince, ému et recueilli, la tête inclinée , contemplait dans un silence respectueux la dernière demeure du plus grand roi qui ait gouverné la Prusse. Un témoin de cette » visite nous. disait: '^ En voyant le prince

français, il nous semblait que c'était l'ombre impériale elle-même qui venait rendre hommao;e au véritable fondateur de la monarchie prussienne, et l'on ne pouvait se défendre d'une émotion qui faisait perler la sueur sur nos fronts et qui humectait nos paupières. » Le succès du Prince fut donc complet : il remplit rigoureusement les instructions de son cousin, et les populations saluèrent en sa personne , par leurs acclamations sympathiques, le descendant du grand homme qui était entré victorieux dans leur capitale.

Cependant, l'Empereur conçut le projet d'utihser les qualités éminentes de son cousin et de le faire entrer dans les conseils du gouvernement. Le ministère de l'Algérie et des colonies fut créé pour le Prince. L'Empereur remit entre ses mains les destinées de nos possessions d'outre-mer, un peu sacrifiées jusqu'à ce

jour, comme des dépendances du ministère de la guerre et de celui de la marine. Le Prince a cherché à donner à ces intérêts lointains une vie qui leur fût propre en les affranchissant des entraves que la centralisation administrative leur avait imposées. Par lui , les préfectures de l'Algérie furent constituées dans les mêmes conditions que nos préfectures de France , et les conseils généraux fonctionnèrent pour la première fois à Alger, Oran et Constantine. A proprement parler, la constitution civile de l'Algérie date du mémorable décret qui a institué ces conseils généraux, et pour lequel le Prince a dû lutter contre des résistances et des préjugés obstinés. En ce qui concerne les colonies, le Prince a poursuivi la réforme d'un système économique emprunté aux plus vieilles traditions du passé, qui, liant d'une manière indissoluble la production agricole de nos colo-

nies avec la production industrielle de la métropole, enlève à l'une et à l'autre leur liberté d'action et leurs véritables éléments de progrès.

Quelque? jours après l'établissement du ministère, le Prince se rendit à Limoges pour présider à la distribution des récompenses que le jury de l'Exposition du département de la Haute- Vienne avait accordées aux fabricants de la France centrale. On peut dire que ce fut à Limoges que le Prince inaugura son ministère en proclamant les principes d'économie politique qu'il voulait faire prévaloir ; le discours qu'il prononça dans cette circonstance est devenu célèbre et constitue, en quelque sorte, un véritable programme.

Le séjour du Prince à Limoges fut marqué par divers incidents dignes d'intérêt ; dans un toast qu'il porta à l'Empereur, il glorifia en termes magnifiques

la création de la médaille de Sainte-Hélène , qui décore la poitrine de son vieux père. Le Prince montra, en cette circonstance, qu'il avait l'esprit d'à-propos, et, en quelques jours, il acquit dans ce pays une popularité qui se manifesta au moment de son départ, par les plus chaleureuses démonstrations.

Le prince Napoléon vient d'épouser la princesse Clotilde de Sardaigne , fille du roi Victor-Emmanuel, qui n'a pas encore accompli sa seizième année et qui joint dit-on à toutes les grâces de la jeunesse, les qualités sérieuses de l'âge mûr. Ce mariage a été salué par l'Italie avec des transports de joie, et les Parisiens ont, de leur côté, témoigné à la jeune princesse les plus franches sympathies. « Heureux le prince qui l'aura pour époux ! » dit en la voyant la veuve de l'Empereur de Russie, à l'époque de son voyage en Italie.

OrpheUne depuis l'âge de douze ans,

68 LE PRINXE NAPOLÉON

la princesse Clotilde a passé une adolescence assez retirée. Son cœur et son intelligence ont su mettre à profit ces heures solitaires. Ainsi vécut, dans sa première jeunesse , ]Maximilienne-Wilhelmine, à la cour de son père, le grandduc de Hesse, quand le prince Alexandre la vit, l'aima et lui offrit sa main. Accueillie par S. M. l'Impératrice Eugénie avec ime grâce et une bonté touchantes, la princesse Clotilde entre à la cour de France blonde comme un rayon de ce printemps itahen que son jeune et charmant visage semble symboliser.

Être Itaheime, princesse et n'avoir pas seize ans, voilà bien des charmes réunis! Mais il en est un autre encore, un plus intime, plus profond, qui s'attache à cette jeune princesse. Qui donc la verra passer ici sans songer à cette pauvre Italie, couronnée à la fois de tous les rayons du martyre et de la gloire ? Sur

les pas légers de cette noble et belle enfant, marche, le doigt levé au ciel, une figure symbolique : l'Espérance. Et dans l'air qu'elle traverse comme un parfum de roses des Apennins, une voix mystérieuse, grave, dit en passant : « Souviens-toi de Celle qui a tant pleuré ! '»

Mais je m'aperçois qu'en retraçant les actes principaux de la vie du plus cosmopolite de tous les princes, je finis, comme dans les romans d'autrefois, par un mariage.

Qu'il me soit pourtant permis, avant de terminer, d'ajouter à cette notice quelques traits de caractère. Ils éclaireront le reste du tableau et en feront mieux saisir l'ensemble.

Les nombreux voyages du prince Napoléon et les observations qu'il en a recueilli, n'ont pas été sans infliuence sur son caractère et sur ses opinions.

Les théories économiques du Prince, si

nettement exprimées dans son Rapport sur l'Exposition universelle, sont évidemment le fruit de ses études sur l'Angleterre. Le Prince se montre, dans ce Rapport, énergique partisan dulibre-échangel

C'est aussi dans ses voyages que le Prince a sans doute puisé son amour pour les nationalités méconnues ou opprimées. Par une conséquence logique de cette sympathie , le prince Napoléon est moins favorable aux intérêts de l'Autriche. Sur ce point, l'instinct chez lui dépasse en quelque sorte la raison. C'est avec un sentiment inaccessible à la controverse, qu'il juge la politique de cet Empire.

Et pourtant nul dialecticien, nul orateur n'apporte dans la discussion plus d'ardeur, plus d'abondance, plus de passion. Discuter à fond de hautes matières politiques et économiques, est pour le Prince le plus vif des plaisirs. Il y ap-

porte les lumières d'un esprit nourri de l'étude des hommes et des choses, une grande hauteur de vues, une précision, une propriété d'expressions étonnantes, une lucidité rare. Un peu myope, il ne se rend pas toujours bien compte de l'effet que produit sa parole, et rien n'altère ainsi la ferme expression de sa pensée. Le prince Napoléon appartient en philosophie à la grande école française du dix-huitième siècle.

Ennemi de l'éclectisme en art comme en philosophie, le prince Napoléon croit à la nécessité pour l'artiste d'un vigoureux et exclusif parti pris. En architecture il est partisan de la ligne droite. Le Louvre lui fait horreur. Ce monument, sans égal dans le monde entier, choque trop vivement son goût en architecture pour qu'il en puisse parler impartialement. Il déteste le style du moyen âge, et chez lui ce sentiment artistique se rat-

tache à ses opinions sur les matières sociales. Il regarde le moyen âge comme la honte de riium^anité.

Conséquent avec ses principes, il n'admire et n'aime que deux formes sociales, celle de l'antiquité romaine et la forme positive et scientifique des sociétés industrielles du dix-neuvième siècle.

En peinture, il admire surtout M. Ingres. Il préfèi^e la chirurgie à la médecine, croit peu aux novateurs dans ces voies. Comme la plupart des princes de sa famille, le prince Xapoléon n'a pas un goût très-vif pour la musique.

Le prince Xapoléon devait rencontrer de vives sympathies dans l'Académie.

L'institut, section des beaux-arts, l'a nommé, l'an dernier, pour occuper le fauteuil vacant de M. de Pastoret.

Peu de personnes royales réunissent au même degré que le prince Napoléon , le goût et le sens de la vie intime. Il dé-

Page 1