PALERME ET PARIS
ïl n’est jamais trop tard pour rendre à un illustre mort son tribut de regrets et de respects ; s’il ne s’agissait, cette fois encore, que de raconter à la France et a l’Europe, qui les savent par cœur, les tristes et malheureux détails de la mort de M. le duc d’Orléans, et de ramasser dans le bruit et dans la douleur populaires, toute cette histoire lamentable, nous n’aurions pas ce triste courage; nous laisserions de côté tous ces détails de crâne brisé, de sang, d’autopsie, de cercueils, et ces histoires de tentures funèbres, de funérailles, de soldats qui pleurent, voyant passer devant eux le corps inanimé du jeune capitaine; admirable jeunesse, si misérablement anéantie ! et nous nous contenterions de partager en silence tant de douleurs. Mais au milieu de l’étonnement général et quand toutes les bouches étaient ouvertes pour parler du prince royal , quand toutes les oreilles étaient attentives
au moindre discours qu'on en faisait, quand d'un bout de l’Europe à l’autre c’ëtait la conversation generale, il nolisa semblé que peut-être, à côté de ces récits et de ces douleurs, il y avait un livre à produire, où se résumeraient les premiers triomphes, les premiers combats et quelques-uns des grands bonheurs de ce noble jeune homme. Hélas ! il n’y a pas déjà si longtemps, au milieu des joies de Fan i857, nous avons suivi de bien près toutes les fêtes de cet heu» reux mariage, nous avons été les témoins émus et charmés, des fiançailles de Fontainebleau , des fêtes de Versailles, des solennités de Paris, et du bal brillant de l’hôtel de ville, retardé par les malheurs du champ de Mars. A cinq ans de distance, juste ciel ! et presque jour pour jour, quelle différence! D’un côté des villes heureuses, des populations qui se précipitent au-devant d’une noble princesse, des chemins jonchés de fleurs, le roi qui attend au sommet de l’escalier de Fonlainebleau sa Allé nouvelle; la princesse Marie vivante encore, grand œil noir et sérieux qui jetait sa dernière flamme; la reine triomphante, et au milieu de ses frères enchantés, le prince royal dans tout l’éclat , dans toute la beauté, dans toute la force de la jeunesse... c’était l’heure solennelle où l’arc de triomphe de l’Étoile s’était dégagé de son linceul, où le musée de Versailles allait s ouvrir, jours heureux entre tous parmi ceux de la monarchie de juillet. Mais aujourd’hui soudain tout change : la route deNeuilly, ce facile sentier qui réunit le palais du roi au foyer du père de famille, se couvre de sang et de larmes ; le char de triomphe devient un char funèbre, le deuil s’étend sur la France entière; plus de joie, plus de transports; l’armée pleure son plus noble soldat, Funiver«
site de France son disciple bien-aimé , les artistes éperdus redemandent à la mort leur plus éclairé et leur plus bienveillant protecteur. Cette même princesse Hélène de Mecklembourg, qui nous arrivait il y a cinq ans, heureuse, triomphante, adorée, Voici qu’elle s’arrête la nuit, au sommet d’une montagne ; et à l’aspect d’un aide de camp de son mari, éperdue et tremblante, elle s’écrie : «Il se meurt, il est mort! )> De là, des larmes, des gémissements, des prières suppliantes. Et cette mère, cette reine des Français qui se relèv^e au milieu d’un sommeil agité, et qui s’en va, pas à pas, dans la chapelle funèbre, et là qui tient son pauvre enfant sur ses genoux tremblants et qui îe regarde tendrement comme s’il allait encore s’éveiller et lui sourire^ et le roi des Français, entouré de ses amis les plus fidèles, à genoux dans une cabane voisine de son palais et qui pleure sur le premier-né de sa race ^ et ces députés de la France, qui s’assemblent d’un bout de la France à l’autre, évoqués par cette grande mort ; étrange et douloureux spectacle ! Nous, cependant, qui nous souvenons des fêtes de 1 857, et qui entendons retentir les gémissements de 1 842 ; nous qui avons raconté, il y a cinq ans, les joies de Fontainebleau, les gloires de Versailles, les fêtes de Paris, estce à dire que nous allons abandonner dans sa misère ce prince hospitalier qui nous avait permis de prendre part à sa joie ; est-ce à dire que nous reculerons devant les tombeaux de la chapelle de Dreux, nous qui nous sommes assis à la table du roi en plein Versailles ? Non certes, non, nous ne laisserons pas cette histoire inachevée, nous ne reculerons pas devant ces douleurs inattendues ; cette fois encore nous vous dirons les fêtes et les triomphes, mais en
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nième temps aussi nous vous dirons la mort et les misères. Songez donc qu’il y a dans les caveaux de Dreux depuis cinq ans, ici la princesse Marie de Wurtemberg, là Son Altesse Doyale le duc d’Orlëans, prince royal.
Le duc d’Orlëans, fils et petit-fils de tant de rois, est descendu de celte noble maison de Bourbon qui , au dire de Bossuet, n’a pas son ëgaîe sous le soleil. Il vint au monde le 5 septembre 1 81 0, à Palerme, en Sicile, et plus d’un poète italien se mit à réciter rëglogue de Virgile : Prenons un ton plus haut , muses de la Sicile. — Sicelïdes musœ, paulo majora canamus. Au moment où lui venait le premier de sa race, M. le duc d’Orlëans était en Espagne. A cette nouvelle que lui écrit sa femme, qu’un enfant leur est në, le prince accourt en toute hâte ; il revoit sa femme, il admire son enfant. Non, si ce n’est pas la France encore, mais déjà ce n’est plus l’exil, ce n’est plus l’abandon des mauvais jours ; c’est une famille qui commence, c’est un petit fils de Henri IV, à qui sont promis des temps meilleurs. Que de projets autour de ce jeune berceau ! que de rêves heureux ! que d’espérances! Cette espérance était dans tous les cœurs, à ce point que le vieil évêque qui jetait l’eau du baptême sur la tête de l’enfant, en invoquant sainte Bosalie, la patronne des rois de la Sicile, s’écria, dans un instant d’enthousiasme : <c Mon Dieu! c'est peut être un roi de France que je baptise I Non, pas un roi de France, hélas! mais le fils d’un roi, mais l’honneur de la jeunesse française, mais le prince le plus regrettable et le plus regretté. Un enfant dont la mort fera verser bien des larmes , voilà l’enfant que vous avez baptisé. La miissanrc de (et enfant fut suivie des plus grandes et
des plus solennelles catastrophes dont Thisloire gardera le souvenir. Soudain, de ce grand empire français élevé à force de génie et de courage, plus rien ne reste. L’Empereur de la France et du monde tombe au milieu des glaces incendiées de Moscou. Seule contre tous, la France se débat et s’agite. Vains efforts ! Alors, pour la première fois depuis bien longtemps, il fut parlé de la maison de Bourbon. Cet exil que Ton disait éternel, — éternel comme la puissance de l’empereur Napoléon, — Texil relâcha sa proie. Louis XVIII, et son frère et son fils firent leur entrée dans cette capitale de la France qui les avait oubliés si complètement. Mais le moyen d’oublier à tout jamais une pareille famille ? Une histoire tout entière qui remonte de Louis XVI, le martyr, au roi Louis XIV, le grand roi, et de Louis XIV à Henri IV, le père du peuple, et de celui-là à saint Louis, et de saint Louis aux plus obscurs commencements de la nation française, ce sont là de ces souvenirs, un instant effacés par les révolutions et par les batailles, qui se retrouvent bien vite dans l’esprit et dans l’âme des peuples. Aussi, lorsque la voix la plus éloquente de ce siècle, la voix de M. de Chateaubriand lui- même, eut expliqué aux Français de ^ 8 1 4 ce que c’était que la maison de Bourbon, la race de saint Louis et de Henri IV, aussitôt, dans cet abîme de revers où ils étaient tombés, les Français se mirent à battre des mains, l’espérance leur revint avec le souvenir. La paix après tant de guerres acharnées, la paix qui rend le fils à sa mère, qui peuple les villes et qui les sauve, oui, la paix fécondante des campagnes ; les lettres, les beaux-arts, la poésie qui reviennent en foule; l’enfance qui n’est plus réveillée par le bruit des tambours, le vieillard qui n’enteud plus retentir le canon à son lit df
mortj c’éiaieiit là comme autant de rêves dont la France iies'était pas bcrcce depuis tantôt quarante années ; elle était fatiguée, elle avait besoin de repos; son Empereur était tombé comme elle, n’en pouvant plus. Enfin, dans le lointain surî-issait quelque chose qui ressemblait à la liberté : c’était comme un rayon qui commençait à poindre, faible et lointaine lueur qui pouvait devenir un jour comme une flamme vive et •éternelle. Ainsi d’un côté, par reconnaissance pour le passé, de l’autre côté, par espérance pour Favcnir, la France accueillit la maison de Bourbon avec une joie sérieuse et bien sentie. Elle trouva bien, il est vrai, que le roi Louis XVIII était loin de ressembler à l’empereur et roi des champs de bataille , mais la bonne grâce et l’élégance du comte d’Artois, la tournure militaire de M. le duc de Berry et son affable bonne humeur, obtinrent grâce aux yeux des plus prévenus ; surtout dans cette foule d’exilés que Fexil avait vieillis avant Fâge, ce qui parut charmant à voir, ce furent les deux enfants du duc d’Orléans ; l’un avait à peine deux ans, l’autre, le prince royal que nous pleurons, avait déjà quatre ans, quatre ans, Fâge du comte de Paris à peu près. A voir ce jeune enfant^ que son père pouvait présenter à tous comme l’espérance d’une monarchie, à voir cet enfant naïf et joyeux au milieu de cette famille d’exilés, vieillis loin de la France, à qui la France avait fait tant de mal, et qu’elle rappelait pour obéir à l’étranger, les plus habiles dans la France de 1814, et, avec les habiles, les bonnes gens, se mirent à prévoir que l’avenir de la maison de Bourbon se tournerait forcément du côté de cette jeune làmille. Cet enfant placé là, c’était comme la colombe blanhc qui rapporte le rameau vert. Ce n’était pas le passé
avec s es rancunes, ses préjuges, ses colères cacliées, ses haines à satisfaire, ses ambitions et ses préjugés gothiques, c’était l’avenir avec son innocence, sa naïveté, sa bonne grâce, toute sa belle et douce parure. Paris tout entier fut charmé à la vue du petit duc de Chartres ; lui cependant, au milieu de tant de travaux et de tant de tempêtes, il grandissait si heureux d’être en France, si fier de sa patrie retrouvée, si aimé de son père et de sa mère ; bel et noble enfant élevé au milieu de toutes les passions généreuses, dans cette grande maison ouverte à tous les poêles, à tous les beaux génies, à tous les soldats persécutés, à tous les grands souvenirs de la France politique et guerrière. Ce qui a frappé d’abord les regards du jeune duc de Chartres, ç’a a été le spectacle grave et sérieux d’un père qui cherche à retrouver, à force de zèle, de persévérance et de travail, les lambeaux épars d’une fortune et d’une grandeur que les révolutions ont emportées ^ ç’a été le courage et la piété de sa mère, si confiante dans les destinées de sa maison, femme généreuse et grande, qui avait accepté l’exil du duc d’Orléans avec plus de joie et d’orgueil qu’elle n’eût accepté une couronne; toute cette maison du duc d’Orléans était devenue tout d’abord grave, austère, silencieuse. Dans les divers partis qui divisaient la France, le prince se tenait à l’écart; pour le duc d’Orléans, l’avenir n’était pas au château des Tuileries, il était dans le cœur et dans l’estime de la nation , il était dans l’adoption générale ; aussi quand vint l’heure de jeter son fils aîné dans les travaux de la jeunesse, le duc d’Orléans prit son fils par la main, et, gravissant tous les deux le quartier Saint-Jacques, il conduisit le jeune prince dans le collège qui porte d’une façon si glo-
rieuse le grand nom de Henri IV. A ccttc rouvelle que le fils du duc d’Orlëans était élevé avec les enfants des bourgeois de Paris, la cour fut troublée, mais la ville de Paris fut bien heureuse ; on avait tant dit à la bourgeoisie que désormais c’en était fait de ses destinées, que la cour allait l’emporter sur elle et qu’il n’y aurait plus dans le monde que des roturiers et des gentilshommes! La prévoyance et la sagesse de M. le duc d’Orléans furent un démenti donné à ces clameurs. Mais bientôt lorsque les condisciples du jeune prince furent les témoins de son zèle, de son intelligence et de son aptitude à tout deviner, à tout comprendre; surtout lorsque, après le résultat des premières luttes, les élèves du collège de Henri IV furent bien persuadés, bien convaincus qu’entre eux et M. le duc de Chartres toutes choses étaient égales et dans une équité parfaite, alors les louanges éclatèrent de plus belle, alors on finit par croire qu’en effet le duc d’Orléans avait pris au sérieux l’éducation bourgeoise du prince son fils.
Ainsi élevé sous une main bienveillante et ferme, et par les bons soins d’un honnête homme, d’un homme d’honneur plein de zèle de science et d’ardeur, M. Boismilon, le jeune duc de Chartres fit bientôt des progrès rapides. Les langues anciennes et les langues modernes, Fhistoire, qui est l’étude des rois; les sciences exactes, l’étude des esprits droits, furent menées de front et avec un rare bonheur. Il n’était pas d’année qui ne ramenât au concours général, parmi les jeunes têtes couronnées, le nom de M. le duc de Chartres, non pas toujours pour les premiers prix, mais au moins pour quelques mentions honorables qui faisaient très-
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saillir de joie et d'orgueil sa noble mère. Il nous semble que nous voyons encore madame la duchesse d’Orléans, dans ces fêtes de la jeunesse, prêtant une oreille attentive au nom glorieux des heureux lauréats; et quand enfin arrivait le nom de son fils, quand son enfant rapportait une couronne à sa mère, aux applaudissements frénétiques de la jeunesse française, non, à coup sûr, la noble femme n'a pas été plus transportée de joie et d’orgueil le jour où la France lui dit ; « Madame, soyez notre reine. » Heureuses et saintes couronnes du collège, la reine les a placées avec honneur dans sa maison de Neuilly.
Ses études achevées, quand ses plus heureux condisciples se répandaient ça et là, dans tout le fol enivrement de la première liberté, M. le duc de Chartres se mit à suivre, avec un zèle assidu et infatigable, les cours de l’école polytechnique, rude et difficile labeur, tâche compliquée qui fatigue souvent les intelligences les plus avancées. Le duc de Chartres se trouva naturellement, par la force de ses premières études, à la hauteur de l’enseignement de l’école; il suivit, pendant deux ans, les leçons de ces savants professeurs, Biot, Gay-Lussac, Arago, Poisson, et les uns et les autres ils rendirent justice tout d’abord à cette vive et profonde intelligence qui embrassait tous les détails de la science. C’est ainsi que l’on devient un homme, c’est ainsi que M. le duc de Chartres, à l'âge de dix-neuf ans, mérita l’honneur de commander un régiment, et que les plus vieux militaires furent heureux d’obéir à ce jeune prince tout rempli des plus belles et des plus savantes théories. Ainsi sa jeunesse fut tout de suite grave, sérieuse, occupée. Les maîtres légitimes du château des
Tuileries qui se rappelaient, non pas sans regret peut- cire, les galants scandales de leur vie, quand ils s’informaient du duc de Chartres, étaient bien étonnés d’apprendre les profondes études et la réserve de ce jeune homme. Quoi donc? A cet âge, avec ce nom-là, cette fortune, ce régiment à conduire, pas une folie? pas un scandale? Rien qui ressemblât à la jeunesse des princes d’autrefois? Et à ce propos, les plus sages de la cour comparaient M, le duc de Chartres à M. le duc de Bourgogne, l’élève bien-aimé de Fénelon. C’était, disait-on, la même ardeur pour l’étude, la même aptitude pour les sciences, le même courage calme et réfléchi. Depuis le duc de Bourgogne, la cour de France n’avait guère été habituée à tant de méditations et de silence autour d’un prince du sang royal ; mais, au contraire, que de scandales, que de dépenses, que de folies, que de misères autour de ces jeunesses oisives et indolentes ! Hélas! si ceux qui ont parlé du duc de Bourgogne les premiers, à propos de M. le duc de Chartres, si ceux-là avalent pu prévoir que la fin de ces deux princes serait la même, qu’ils mourraient tout d’un coup l’un et l’autre , celui-ci emporté par une fièvre sans nom , celui-là par un accident lamentable, et que nulle sagesse humaine ne pouvait prévoir - deux princes morts à la fleur de leur âge, l’éternel regret de la France, qui laissent apres eux deux orphelins, et ces difficiles questions de régence qui contiennent, dans leurs ténèbres, tout l’avenir du royaume, combien ils auraient été épouvantés, les hommes sages dont nous parlons, de ces cruelles et inexplicables ressemblances entre M. le dauphin (M. le duc de Bourgogne) et M. le duc d’Orléans I Ecoutez, par exemple, M. le duc de Saint-Simon, ce frondeur qui n’admire rien ni personne.
parler avec un enthousiasme tout paternel de M. le duc de Bourgogne, et dites-nous si la plupart des traits de cette belle physionomie ne peut pas s'appliquer au prince royal? « Le discernement de ce prince n’était donc point asservi ; mais, comme l’abeille, il recueillait la plus parfaite substance des plus belles et des meilleures fleurs. Il tâchait de connaître les hommes, de tirer d’eux les instructions et les lumières qu’il en pouvait espérer. Il conférait quelquefois, mais rarement, avec quelques-uns, mais à la passade, sur des matières particulières ; plus rarement en secret sur des éclaircissements qu’il j ugeait nécessaires, mais sans retour et sans habitude. » Et tout le reste de ces nobles pages se pourrait attribuer au prince royal.
A la cour du roi Louis XIV la désolation fut la même ; dans le peuple ce fut la même douleur unanime, et dans l’armée l’affliction fut immense.
M. le duc de Bourgogne, tout aussi bien que le prince royal, s’était montré un hardi soldat, un intelligent capitaine ; il s’était fait aimer et estimer de ses frères d’armes ; il avait été l’orgueil et l’honneur de l’armée française : l’armée le pleura comme son appui, comme son espoir. De ces deux princes, l’ambition avait été la même : se faire pardonner leur naissance royale, illustre et inestimable privilège, à force de zèle, de travail et de vertus publiques et privées. Bien plus, c’eût été pour M. le duc d’Orléans un vif sujet de chagrin de n’être pas pris au sérieux de très -bonne heure, il aurait eu honte de devenir le sujet des passions et des conversations frivoles. Ainsi, dans l’âge même où les jeunes gens font parler avec joie de leurs dépenses frivoles, de leurs emportements, de leurs folles amours, M. le duc
(le Chartres mettait toute son ctiide à se faire oublier de chacun et de tous. Son père, homme grave^ pere de famille dévoué, qui comprenait qu’une grande et souveraine partie de la fortune de sa maison reposait sur cette jeune tête, le mena avec lui en Écosse, en Angleterre, afin qu’il pût étudier tout à Taise le secret de cette force, de cette richesse, de cette industrie, de cette domination des mers. Ce voyage en Angleterre n’eut rien de frivole. Le duc de Chartres apprit à la chambre même des communes tout le mécanisme de la constitution anglaise^ les plus illustres amitiés des trois royaumes et des États-Unis vinrent au-devant du jeune prince.
Le roi d’Angleterre les reçut comme un roi reçoit les personnes royales. Le voyage en Écosse fut une espèce de triomphe. Surtout ce qui charma le peuple d’Angleterre et d’Écosse, ce fut d’entendre ce jeune prince parler avec tant de facilité la langue nationale. En même temps il avait toutes les allures d’un gentilhomme, toutes les passions innocentes d’un artiste, tous les instincts d’un homme de sens. Trouvait-il sur son chemin un beau vieux château du temps d’Élisabeth, il le dessinait sur son album ; passait-il sur un champ de bataille, à Culloden, par exemple, il étudiait les chances de la bataille, il suivait d’un regard intelligent les armées disparues, il se demandait, déjà! à quoi tiennent les couronnes et à combien peu tenaient les destinées des monarchies? C’est là un sujet de tableau que nous proposons aux artistes : M. le duc de Chartres, à vingt ans, sur le champ de bataille de Culloden.
Tout à coup éclate et brille, comme faitTéclair et le tonnerre qui tombe, la révolution de juillet. moins de trois
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jours, cette iière monarchie de îa maison de Bourbon tombe écrasée sous les pavés des barricades. Déjà le duc d’Orléans et le duc de Chartres recueillaient, chacun de son côté, celui-là dans Paris qui l’estimait pour ses vertus bourgeoises, celui-ci dans son régiment qui l’aimait pour ses vertus guerrières, leur double récompense. La France éperdue se tournait vers le duc d’Orléans en s’écriant : « Saiivez-nous, nous périssons ! » pendant que M. le duc de Chartres, arborant tout d’un coup les couleurs nationales, entraînait son régiment à la suite du drapeau tricolore. Iis arrivèrent ainsi au pas de charge dans Paris, au moment où le peuple allait crier : Vive le roi ! ce cri sauveur.
O douleur! A douze ans, jour pour jour, ce hardi jeune homme qui apportait le premier, dans le Paris de 1 850, le drapeau aux trois couleurs, ce jeune colonel tout bouillant de courage, tout couvert de poussière, hardi, intrépide, heureux de la victoire générale, jour pour jour, à pareille heure, douze ans !.. . à l’instant même où les fêtes de juillet vont commencer, son père lui vient dire un dernier adieu, dans les caveaux de l’église de Dreux !
Nous n’écrivons pas Phistoire du prince royal, ce n’est pas là une histoire qu’on puisse écrire, et lui-même, s’il se voyait la pâture des historiens, il se plaindrait du fond de son tombeau. « Ah ! dirait-il, pour que l’on écrive mon histoire, je n’ai pas assez vécu! » Non, pas d’histoire, pas d’apprêts, pas de longues périodes, à propos de ce jeune homme emporté si brusquement par la mort. A-t-on écrit, dites-moi, la vie du duc de Bourgogne, le digne élève de Fénelon? Non, le duc de Bourgogne est mort, l’espoir de la France, emportant avec lui les doctrines
du Télémcif/iie ; ilcst mort, laissant un fils mineur et toutes choses en question dans le royaume de France; la France Ta pleuré longtemps ; elle a redit ses vertus, son courage, son éducation généreuse, sa tendresse conjugale, son amour pour ses deux enfants; elle a dit sa mort funeste, inattendue, terrible. Mais personne n’a écrit la vie du duc de Bourgogne. Un prince qui passe si vite va se placer au plus triste chapitre dePhistoire; ce chapitre écrit, l’histoire continue sa marche, comme fait l’espèce humaine : on ne fait pas l’histoire des rois qui n’ont pas vécu.
Cependant, mort à trente-deux ans, le prince royal laissera sa trace; il s’est conduit comme un vaillant homme et comme un galant homme, il a donné à ses enfants un exemple qui sera suivi, l’exemple des plus nettes et des plus sérieuses vertus. La révolution de la Belgique, la monarchie de Léopold, se souviendront du duc d’Orléans, et de sa belle conduite sous les murs d’Anvers, quand il s’en vint, tout bouillant d’ardeur et de jeunesse, apprendre le métier des armes sous le meilleur des maîtres, le maréchal Gérard. La ville de Lyon, que dévoraient l’incendie et la guerre civile, se rappellera toujours le noble jeune homme qui la sauva par sa prudence, par sa pifié, par ses vives et profondes sympathies. Interrogez l’Hôtel-Dieu de Paris, ce lieu rempli de misères et de souffrancc^s, l’Hôtel-Dieu vous dira comment aux jours affreux du choléra, quand toute la ville se tordait sous ce mal abominable, quand tout luyait devant cette peste, excepté le médecin et la sœur de Charité, comment l’Hôtel-Dieu reçut trois visites qui sont inscrites dans le ciel : l’archevêque de Paris, M. Casimir Péricr, le prince royal. Hélas ! les voilà morts tous les troi.s,
et plus d’un malade, visite par eux à l’heure de Tagonie, vit encore pour cëlëbrer leur courage, leur bienfaisance, leur charitë.
Plus tard^ nous retrouverons M. le duc d’Orlëans dans notre province d’Alger. Quoi qu’il arrive, son nom restera désormais attache' à Thistoire de cette province, longue et difficile conquête, à l’histoire de cette armëe qui sera la noble pépinière des généraux de la France à venir. Mais il n’est pas temps encore de vous raconter ces batailles dont M. le duc d’Orléans a été l’historien, et dans lesquelles il n’a rien oublié , excepté lui - même. Éloignons un instant ces images funèbres; loin de nous la mort et l’anéantissement de tant de jeunesse ! Il ne sera pas dit que notre prince sera mort ainsi sans avoir connu de la vie que ses travaux, que ses combats, ses inquiétudes, ses misères, un trône à défendre, un père exposé à toutes les balles des assassins, une sœur ensevelie dans l’éclat du talent et de la jeunesse, des frères qui attendent de leur frère aîné leur exemple, — toutes les inquiétudes du présent, toutes les inquiétudes de l’avenir, et enfin cet horrible et abominable accident qui l’a laissé tout brisé à la porte de la maison paternelle, sans un baiser de son père, de sa mère, de ses frères, de ses enfants, de tous ceux qui l’aimaient et qu’il aimait.
Oui, certes, le ciel est juste. Il ne veut pas que toute une vie innocente se passe ainsi uniquement dans les travaux et dans les dangers de toutes sortes. Chacun de nous a dans ce monde son heure de soleil, son beau rêve d’amour et de printemps, son heure fortunée et choisie entre toutes. Un pareil jeune homme n’est pas mort sans avoir eu ses beaux jours de gloire et d’amour, de bonheur et de poésie. Lais-
s«>z-iiou5 donc vous raconter maintenant les fêtes dont nous vous parlions tout à Tlieure • laissez-nous vous dire ce mariage entoure de tant de bénédictions et de tant de louangesj et si par hasard vous trouviez que nous entrons un peu trop avant dans le re'cit de ce mariage et de ces fêtes brillantes, rappelez- vous que nous allons tout droit à cette histoire de mort, de funérailles et de tombeaux. Par grâce et par pitié, avant que d’arriver aux caveaux de l’église de Dreux, laissez-nous prendre le chemin qui nous convient le mieux.
Dans son voyage en Allemagne. M. le duc d’Orléans avait vu la princesse Hélène de Mecklembourg , noble descendante de cette maison qui a reçu le sang de vingt maisons régnantes. Celte famille de Mecklembourg- Schwerin , a donné un roi à la Suède, Albert, en concurrence avec la célèbre Marguerite, la Sémiramïs du Nord.
Elle a reçu par alliance onze filles ou sœurs de rois, elle a donné sept reines ou régentes à la Russie, à l’Angleterre , au Danemark , à la Pologne et à la Prusse, et enbn une duchesse d’Orléans à la France.
Voici ce qu’on disait de cette illustre maison, à laquelle la famille royale de France allait s’unir. On ajoutait, et ceci n’était pas d’un intérêt moins national, que si le blason des Mecklembourg était antique et royal, la princesse Hélène était jeune et belle, et tout à fait digue de cette haute fortune, par les dons de son esprit et par les qualités de son cœur. On la disait à l’avance pleine de grâces, d’esprit, de talent, et toute française, comme par un glorieux pressentiment de sa royauté à venir. Vingt-trois ans, une taille élevée et bien prise, comme il convient à une reine ; une chevelure d’uii bloud cendré, héréditaire dans une ancienne
famille cVAliemagae y une éducation si parfaite qu’on la pourrait prendre pour une des nobles filles de la maison d’Orléans.
Elle demeurait à Ludwigslust (Ludwigsburg) auprès de sa belle-mère Auguste- Frédérique, fille du landgrave de Hesse-Hombourg, et troisième femme de Frédéric*Louis, père de la princesse Hélène. Elle avait cultivé avec la patience intelligente d’une Allemande la musique , la peinture, tous les beaux-arts. Elle parlait avec une élégante facilité l’allemand, le français, l’anglais et Fitalien. Elle avait lu tous les grands pliilosophes de l’Allemagne et de la France, et elle savait par cœur tous les grands poètes • ainsi elle était digne doublement d’entrer dans cette famille royale si remplie de vertus bourgeoises. Voilà ce qu’on disait à l’avance de la jeune princesse, et maintenant que toute la France a appris à la connaître, voilà ce que personne ne peut plus démentir.
Le mariage de M. le duc d’Orléans avec la princesse Hélène fut notifié aux deux chambres le i 8 avril, par M. le comte Mole, ministre de l’intérieur ; les deux chambres apprennent avec joie celte heureuse nouvelle ; elles viennent par l’organe de leurs présidents pour complimenter le roi et le prince royal.
« Sire, vos fidèles sujets, les pairs de France, se félicitent d’une alliance qui permette de voir se perpétuer les hautes vertus dont vous êtes entouré
» Sire, la chambre des députés a reçu avec joie l’annonce du mariage de l’héritier présomptif de la couronne. Jeune, brave et libéral, le prince royal a vu s’accomplir la révolution de juillet. Il a connu sa force irrésistible, approuvé sa modération, pénétré son véritable esprit. Il
atira appris de Votre Majesté, Sire, comment un roi, ami de son pays, sait se placer à la tête des intérêts nationaux, respecter les lois, protéger l’ordre public, même m péril de sa vie, et conserver, au milieu du déchaînement des partis, le sang-froid, la bonté, la clémence, qui, à la longue, doivent rallier tous les cœurs et subjuguer tous les esprits.
« Monseigneur (au duc d’Orléans), l’épouse dont votre cœur a fait choix sera la bienvenue parmi nous^ la duchesse d’Orléans sera Française, elle comprendra notre siècle et notre nation.
» Pour vous, Monseigneur, déjà bon fils et bon frère, vous serez aussi bon époux et bon père, vous continuerez ces vertus de famille dont le Palais-Royal offrait à la nation l’entraînant modèle ; vous donnerez à vos fils une éducation forte, une éducation nationale, comme celle que vous avez reçue; et quand viendra votre tour de régner, vous leur montrerez, par votre exemple, tout ce qu’un roi constitutionnel a d’autorité réelle et de vrai bonheur à la tête d’un peuple dont il sait protéger les intérêts et respecter les justes droits. »
A ces paroles de M. Dupin, pononcées non pas sans une émotion bien sentie, M. le duc d’Orléans a répondu d’une voix émue, mais avec ce noble accent qui allait au cœur :
« Je vous remercie, monsieur le président. Vous com- » prendrez l’émotion que j’éprouve en répondant au dis- » cours que vous m’adressez au nom de la chambre des » députés. La sympathie que la chambre me témoigne )) dans l’occasion la plus importante de ma vie augmente » la ferme résolution que j’ai de remplir tous mes devoirs
• et de me raidre digne de mon père, de la France, et » de là princesse que je suis si heureux d’épouser. »
Les pairs deFrance elles députés de la France répon* daient aux discours du roi et du prince royal par les vœuxles plus énergiques ; les uns et les autres, et avec eux toute la France, comprenaient en effet que le mariage de S. A. R. le duc d’Orléans était plus qu’un fait privé , que c’était bien plutôt un événement politique. Devant cette union si nécessaire devaient s’arrêter les fureurs des partis. C’en était fait à jamais de tant de prophéties sinistres, de tant d’espérances furibondes, de tant de menaces impitoyables. La dynastie allait se consolider à la fois, pour le présent et dans l’avenir. Où étaient-ils ces prophètes de malheurs? Où était l’émeute? Et maintenant quel assassin osera rien tenter contre cette double dynastie? Voici donc une illustre alliance qui a reçu les adhésions de toute l’Europe, à l’instant même où l’on disait le plus que le mariage de M. le duc d’Orléans ne s’accomplirait pas encore. Ainsi la révolution de juillet portait ses fruits salutaires. Ainsi nous étions récompensés de six années de courage et de patience. Ainsi la France^ riche et prospère, calme et puissante , plus forte que les factions , maîtresse de déployer sur tous les points les admirables facultés et les ressources infinies dont le ciel l’a dotée avec une prédilection si manifeste, pour avoir été modérée, recueillait la paix et la puissance. Ainsi le roi des Français , entouré de l’estime de l’Europe , n’avait qu’un vœu à former pour obtenir l’alliance d’un des rois les plus éclairés , les plus sages et les plus respectés qui aient gouverné la Prusse ; ainsi le duc d’Orléans, fils de roi , condisciple de tous les
eune s gens de son âge , voyait s’associer à son bonheur et Tentoiirer de ses vœux bien sincères toute cette jeune génération dont il est l’exemple et l’orgueil. L’annonce de ce mariage fut une joie générale, non seulement en France, mais en Europe. C’est que la paix est aujourd’hui le premier besoin de tous les peuples, épuisés par de si longues guerres ^ c’est que sur tous les points du globe le commerce et l’industrie la réclament; c’est qu’elle n’est pas moins nécessaire à la civilisation qu’à la liberté.
Alors commencèrent tous les préliminaires de cet illustre mariage, et , comme tout le monde voulait ce mariage, la France d’abord, l’Europe ensuite, la chose se fit vite et bien, comme on va voir :
Le 18 mai, M. le duc de Broglie, ce gentilhomme d’un nom doublement illustre , fils à la fois du maréchal de Broglie et de madame de Staël, qui réunit dans sa famille tant de victoires et tant de chefs-d’œuvre , est envoyé par le roi au-devant de la princesse Hélène de Mecklembourg , en qualité d’ambassadeur extraordinaire. Le noble duc est accompagné de MM. le comte Foy, d’Haussonville, Doudan, et de Rohan-Chabot.
M. le duc de Choiseul est également envoyé pour recevoir la princesse à Forbach, le ^4 mai.
Afin d’arriver en France par le plus beau chemin, la jeune princesse devait passer par Postdam , où le roi de Prusse allait attendre la fiancée du duc d’Orléans. Ainsi cet illustre monarque mettait le comble à cet accueil royal et paternel qu’il fit au duc d’Orléans , quand le prince royal et son frère le duc de Nemours firent en Prusse ce
be^u voyage dont iis rapportèrent tant de reconnaissance et tant de souvenirs. Le Mecklembourg est une principauté si voisine de la Prusse , que la Prusse se réjouissait de cette alliance comme d’une alliance nationale. Déjà audelà du Rliin^, comme dans la France entière , le mariage du duc d’Orléans excitait les plus vives sympathies.
Après avoir dit adieu aux bons habitants de Ludwigslust, qui la pleurent comme le plus digne objet de leur reconnaissance, de leur amour et de leurs respects, après avoir jeté un dernier regard sur cette douce patrie, oii le peuple allemand chantait tristement le chant des adieux, la jeune princesse s’avance vers sa nouvelle patrie au milieu des vœux les plus tendres des princes et des peuples qui sç réjouissent de nous la confier. Partout, sur son passage , elle recueille les témoignages de l’estime sincère qu’inspire à l’Europe l’auguste famille dont elle vient combler l’espoir. Partout , en la voyant , on applaudit avec joie à la conclusion d’une alliance qui n’est pas seulement un bonheur privé , mais un nouvel élément de sécurité pour la France et un gage de paix pour l’Europe.
La princesse Hélène de Mecklembourg fut reçue à Postdam le 16 du mois de mai. On lui rendit tous les honneurs dus à une princesse royale. Le roi et toute la famille de Prusse s’empressèrent de l’accueillir. A son arrivée au château , les princes la reçurent au bas de l’escalier, le grand cordon sur l’habit , le roi et les princesses en haut. Le prince royal mena la princesse vers son père. Le roi prit le bras de la princesse, l’embrassa et la conduisit dans ses appartements. Il était midi.
A une heure , on se mit à table , la princesse à droite
du roi , madame la grande-duchesse de Mecklembourg à gauche. 11 serait impossible de peindre Feffusion simple et franche qui animait ce repas. Le roi , le prince royal, le prince Guillaume son frère, les princesses^ tous les membres de cette noble famille s’empressaient de montrer par les témoignages les plus délicats et les plus vrais leur affection pour la jeune princesse , et le contentement sincère qu’ils éprouvent de la voir unie à la France.
Après le déjeuner, la princesse Hélène tint sa cour ; toutes les personnes présentes, grands-officiers, ministres, ambassadeurs , généraux , dames d’honneur , aides-decamp , lui ont été présentés. Elle accueillit tout le monde avec une aisance , une aménité charmantes. On admirait les grâces de sa personne et de son esprit. Elle gagna tous les cœurs par son affabilité , comme elle charma tout le monde par le bon goût et l’ à-propos de ses réparties.
La sortie du Mecklembourg fut un véritable triomphe et un adieu des plus touchants. Toutes les populations des environs accouraient sur le passage de la princesse. Depuis Ludwigslust jusqu’à la frontière de Prusse, dans l’espace de quatre lieues , elle se vit arrêtée par les vœux et par les larmes d’une foule qui la bénissait. On chantait ses louanges , on semait la route de fleurs , et les voitures n’allaient qu’au pas.
Pendant que l’Allemagne nous envoyait ainsi chargée d’hommages et de respects cette jeune princesse que la France attendait avec tant d’impatience pour l’adopter et pour la chérir, la chambre des députés , la chambre des pairs et le roi se préparaient à la recevoir dignement.
Voici d'abord la loi qui passait à Funanimité à la chambre des députés et à la chambre des pairs :
« Art. le*'. La dotation annuelle sur les fonds du tre- » sor, attribuée à S. A. R. le duc d'Orléans , prince » royal , par Fart. 20 de la loi du 2 mars 1 832 , est por- » tée à deux millions à dater de son mariage.
» Art, 2. Il sera de plus payé à S. A. R. une somme » d'un million pour dépenses du mariage et frais d’éta- » blissement.
» Art. 3. Il sera pourvu au paiement de ces sommes au î> moyen des ressources réservées par la loi du 1 3 juil- » let 1 836 pour les besoins de Fexercice 1 83T.
» Art. 4. En cas d'extinction de la dotation ci-dessus , » par suite du décès du prince royal avant son avènement » à la couronne , il sera payé sur les fonds du trésor, à la î) princesse sa veuve , une somme de 300,000 fr. »
De son côté, le roi avec une impatience sans égale et sans permettre à ses ministres de se séparer avant d'avoir accompli cette grande entreprise, pour laquelle il les trouva pleins de conviction et de dévouement, le roi signait Famnistie, amnistie pleine et entière pour tous les délits, pour tous les crimes politiques, amnistie, même pour le dernier misérable qui, quelques mois plus tôt, avait levé sur le roi une main parricide. Déjà toutes les prisons sont ouvertes, tous les prisonniers sont libres , les exilés sont rendus à la patrie ; toutes les fautes sont pardonnées , tous les maux sont oubliés ^ le roi se mêle à son peuple comme aux jours de 1 830 ; le peuple et lui ils se reconnaissent avec transport, avec amour. En même temps la vieille église de Saint-Germain-F Auxerrois, plongée si longtemps dans un
si triste abandon , amnistiée elle-même de la colère populaire , sort de ses ruines^ et la croix y rentre triomphante. Et savez-vous un plus beau mot que celui-là à prononcer : V amnistie! Et savez- vous une loi plus excellente : V amnistie ! Et savez-vous pour ce prince qui va présenter à Paris la jeune princesse qu’il a épousée , un plus royal cadeau de nous que celui-là : V amnistie?
Le premier soin du prince royal , après sa nouvelle dotation , fut de la partager avec les ouvriers malheureux et les pauvres enfants des principales villes de la France. L’histoire conservera celte lettre simple et touchante du prince royal au préfet du Rhône.
a Tuileries , 5 mai 1 857.
<( Les souffrances de la population ouvrière de Lyon » s’étant prolongées , je désire^ Monsieur^ concourir de » nouveau à leur adoucissement de la manière qui serait » la plus utile pour eux , et je vous envoie soixante mille » francs destinés à procurer du travail à ceux qui souf- )) frent le plus en ce moment. Je désire , en outre , à » l’occasion de mon prochain mariage, donner des livrets » de caisse d’épargne, avec première mise , à des enfants » d’ouvriers , notamment à ceux qui se distinguent dans )) les écoles qu’ils fréquentent. C’est à vos soins que je » désire confier la répartition des commandes et la dis- » tribution des livrets. Je vous renouvelle avec plaisir, » Monsieur, l’assurance de mes sentiments pour vous.
)> Votre affectionné.
)) Fî;i\DmAî^D-PiuLiPPE D’OnLEAiys,
Le â-i mai, M. le duc de Broglie et sa suite, partis la veille de Strasbourg, se mirent en route pour Fulde, où la princesse Helène arriva à midi, accompagnée de S. A. la grande- duchesse douairière héréditaire de Mecklembourg. Le comte de Ranzau avait la conduite d’honneur des deux princesses.
M. le duc de Broglie demanda et obtint audience. Il eut l’honneur de présenter à la future duchesse d’Orléans non seulement le personnel de son ambassade , mais MM. les envoyés accrédités en Allemagne , qui s’étaient joints à lui dans le voyage pour offrir à la princesse leurs respectueuses félicitations ; c’étaient LL. EE. M. de Cabre, ministre de France à Gassel ; M. le baron Alleye de Ciprey, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France près la Confédération germanique, en résidence à Francfort ; M. le comte de Larochefoucauld, chargé d’affaires de France à la cour grand-ducale de Darmstadt ^ enfin M. Engelhard , commissaire français près de la commission de la navigation du Rhin à Mayence.
Après les premiers instants d’une émotion bien naturelle dans une circonstance si importante de sa vie , la jeune princesse répondit au duc de Broglie avec beaucoup de présence d’esprit et de grâce ; elle entretint l’une après l’autre toutes les personnes présentes, et déjà elle parlait, de la France comme une Française.
Quelqu’un lui parlait de la beauté des environs de Paris, et lui disait que peut-être S. A. R. ne regretterait pas trop a Fontainebleau les magnifiques ombrages de Ludwigslust : << Oh ! répondit la princesse, je veux tout
» aimer et tout admirer en France, y — « Je suis bien » émue , avait-elle dit à une autre personne , quand je » pense à ma nouvelle destinée , et pour me rassurer j’ai » besoin de compter sur la bonté de la famille royale et » sur l’amour des Français. »
Le royal cortège se remit en route pour Hanau j où la princesse était attendue par le landgrave de Hesse. M. le duc de Broglie se logea avec les envoyés français et le personnel de son ambassade au château de Wilhelmsbade, à une lieue de Hanau.
Le 25 mai au matin, la princesse^ poursuivant sa route, a trouvé à Wilhelmsbade M. le duc de Broglie et sa suite, qui sont venus à pied au-devant d’elle lui rendre leurs devoirs. M. de Cabre et M. le baron Alleye de Ciprey ont eu l’honneur de prendre congé de S. A. R pour rentrer l’un dans la Hesse électorale , et l’autre a Francfort. Le cortège alors s’est remis en route , la princesse voyageant la première , et l’ambassade la suivant a peu de distance.
Arrivée sur le milieu de la route , entre Hanau et Francfort, la voiture de la princesse s’est soudain arrêtée en face des hauteurs de Berghem, qui couronnent l’horizon sur la droite. Elle a mandé le valet de chambre du duc de Broglie ; l’ambassadeur attendait pour savoir ce que désirait S. A. R. « Monsieur le duc, lui dit son valet de » chambre, madame la princesse vous prie de porter votre » attention sur les hauteurs de Berghem, qui se trouvent » là à droite. Ce lieu est digne de votre intérêt^ votre
w grand-père, le maréchal de Broglie,'y a remporté une » victoire mémorable (1). »
Il est impossible de rendre ici Témotion de M. de Broglie et celle de tous les Français qui raccompagnaient.
Celte marche triomphale au milieu des regrets , des bénédictions et des hommages ne devait plus s’arrêter qu’au palais des Tuileries, en passant par Fontainebleau et par l’Arcde-Triomphe de l’Étoile. Francfort accueillit la princesse par des acclamations empressées ; à Sarrebruck (24- mai) les troupes prussiennes avaient pris les armes. Le lendemain, jour solennel , la princesse mit le pied sur cette terre de France, désormais sa patrie bienveillante et dévouée. Il était onze heures du matin ; un arc de triomphe avait été dressé sur la route , sur cet arc de triomphe était écrit : France, Des tentes aux couleurs variées ornaient un perron pittoresque 5 toutes les populations voisines , dans leurs plus beaux habits de fête , étaient accourues sur le passage de la princesse ; les gardes nationales de Forbach et de Sarregueraines , la cavalerie et l’artillerie formaient une haie d’airain et d’acier • de jeunes filles vêtues de blanc attendaient la royale fiancée au-devant de sa tente, pour lui présenter des compliments et des fleurs. Partout un air de fête et d’allégresse. M. le duc de Ghoiseul, M. le général Gourgaud, M. le baron Sers, préfet de la Moselle, furent introduits les premiers auprès de S. A. R.
(4) En 1759, le maréchal de Broglie s’étant retranché dans Berghem avec vingt-deux mille hommes , le prince Ferdinand attaque le maréchal avec quarante mille hommes 5 il est repoussé, prend la fuite et perd l’espérance de rentrer dans le royaume»
<i Madame, lui dit le préfet, la France s’est émue de joie en apprenant que vous veniez unir vos destinées à celles de M. le duc d’Orléans , et faire partie de cette royale famille dont les vertus privées vous réservent tant d’heureux jours.
» L’union que vous contractez est pour ce royaume le premier beau jour d’une ère nouvelle. Elle retentira dans l’avenir des siècles, pour avoir cimenté l’union de l’Allemagne avec la France, et consacré par un grand exemple les sages principes de la tolérance religieuse , si heureusement établie par notre glorieuse révolution.
)) Les regrets de votre illustre famille et ceux de ce bon pays d’Allemagne vous accompagnent à cette frontière. Franchissez-la avec confiance , Madame; vous entendrez encore au-delà les louanges du souverain dont vous venez de traverser les états. L’affection des sujets qu’il gouverne avec tant de sagesse a de l’écho dans le département de la Moselle.
)> Ici vous verrez les visages s’épanouir à votre approche. Les espérances dont vous êtes l’objet font palpiter tous les cœurs. Déjà chacun sait que vous êtes bonne comme notre reine, belle comme ses filles, et que vous méritez le bonheur qui vous attend près d’un époux dont le France est lière, Madame , parce qu’il lui promet un roi digne de l’auguste fondateur de la dynastie que vous devez perpétuer. »
Les autres autorités ont ensuite été présentées à la princesse , et plus de cent maires du département , décorés de leurs écharpes tricolores , ont passé devant elle.
Au déjeuner, auquel ont été invités les principaux
fonctionnaires du département et les commandants de la garde nationale , assistaient M. le duc de Saxe-Weimar et plusieurs officiers et magistrats prussiens qui avaient accompagné LL. AA. RR.
Les gardes nationales et les troupes ont défilé ensuite, aux cris répétés de : Vive le Roi! vwe la princesse Hélène!
Une jeune fille , mademoiselle Clément, la fille du juge de paix de Sarreguemines , parlait à la princesse de sa nowelle patrie, S. A. R, Fa interrompue en versant des larmes. « JeFadopte, dit-elle, reconnaissance, avec amour! »
Au moment du départ, quand le grand-duc de Saxe- Weimar fit ses adieux à sa nièce, il Fembrassa deux fois avec effusion. <i Adieu, ma nièce, dit le grand-duc; vous voilà Française ! vous serez digne de votre nouvelle patrie. »
La course de Forbach à Metz se fit rapidement, car les villages étaient presque déserts, et tout le monde avait couru à la frontière.
En arrivant à Metz, la foule était immense ; le maire a complimenté la princesse sous un bel arc-de-triompbe. S. A. R. a parcouru en calèche découverte la foule immense qui Faccueillait avec le plus éloquent enthousiasme; les gardes nationales et les troupes de la garnison se renvoyaient les unes aux autres leurs acclamations prolongées; les enfants sortaient de Fécole pour voir la jeune princesse, quelques-uns lui ont offert , dessiné par eux, le portait de son fiancé ; les jeunes filles de la ville lui ont présenté, dans une riche corbeille, le tribut de mirabelles, que la
ville de Metz est dans Fusage d’offrir aux personnes royales ; les autorités et les dames delà ville, le dîner, qui était de cinquante couverts, le feu d’artifice, où brillait l’anagramme déjà national : P, H., tout cet empressement unanime, ont à peine permis à la princesse de rentrer chez elle à dix heures, a Madame, lui disait le préfet de la Moselle, j’ai pris la liberté d’écrire à Paris que vous étiez contente de la réception qn’on vous a faite. — Dites que j’en suis heureuse, répondit son altesse, que j’en suis profondément touchée et reconnaissante. »
Le 26 mai, la princesse Hélène de Mecklembourg avait quitté la ville de Metz à midi et demi, au milieu des témoignages les plus éclatants d’affection et de respect : trois heures plus tard la princesse entrait dans le département de la Marne. Mais déjà toute la France était à elle !
Cependant, le roi aux Tuileries partageait l’impatience générale ; ce qu’on rapportait de toutes parts des grâces, de l’esprit, de l’émotion si naturelle, du bonheur de cette jeune princesse, augmentait encore l’impatience que le roi avait de la voir. Maintenant qu’il avait signé l’amnistie, maintenant que toutes les prisons étaient vides, rien ne le retenait plus à Paris ; il partit donc pour le palais de Fontainebleau, qu’il a relevé de ses ruines, comme il a restauré le palais de Versailles, comme il a relevé toutes les ruines de la France. Le roi quitta Paris le samedi 27 mai : il arriva à Fontainebleau vers huit heures du soir.
La reine, madame la princesse Adélaïde, les princesses Marie et Clémentine, le duc de Nemours, le prince de Joinville, le duc d’Aumale et le duc de Montpensier étaient dans la voiture de S» M, ( Le duc d’Orléans était
parti pour Châlons-sur-Marne où il devait faire une visite à madame la grande-duchesse douairière de Mechlembourg et à la princesse Hélène, qui arrivaient àChâlons le même soir. De Châlons, le prince royal devait se mettre en route pour Fontainebleau.)
Sur toute la route parcourue par S. M., et particulièment à Essonne, la foule était considérable, la garde nationale sous les armes : partout le roi fut salué de mille acclamations. A Essonne, les ouvriers avaient quitté spontanément leurs ateliers, et se pressaient autour de la voiture de LL. MM., aux cris de : Fwe le roi ! Vive la famille royale !
A Fontainebleau, où le roi avait désiré qu’aucune réception officielle ne lui fût faite, les autorités attendaient / S. M. au château; mais toute la population de la ville s’était portée sur son passage , et elle fit escorte au roi jusqu’à son entrée dans la cour d’honneur. Jamais accueil plus empressé, plus cordial , n’avait signalé le dévouement des habitants de Fontainebleau à l’auguste famille que la révolution de juillet a placée sur le trône; pendant tout le trajet des portes de la ville au château,
LL. MM. ne cessèrent d’exprimer par des paroles, par des gestes et par la joie qui se peignait dans leur physionomie, à quel point elles étaient touchées de ces démonstrations de respect, de gratitude et d’amour.
A dix heures du soir, arrivait en toute hâte M. le comte d’Hossonville , qui fut immédiatement reçu par le roi.
M. le comte d’Hossonville était envoyé par M. le duc de Broglie, pour apporter ^u roi des nouvelles de la princesse Hélène, et tout ce qu’il racontait de l’esprit remarquable
et des grâces cliarmantes de S. A, R. ne faisait qu’augmenter l’impalience des Lûtes augustes du cLâleau. Le lendemain, à deux licures, le roi, accompagné de M. le duc de Nemours, de IM. le prince de Joinville, de M. le duc d’Aumale, de ses aides de-camp , sortit à cLeval, pour aller passer en revue les troupes de la garnison. S. M. traversa la ville au milieu d’une foule considérable, qui la suivit jusque sur le terrain de la revue, en faisant retentir l’air etla forêt des plus vives acclamations. Le roi passa successivement devant le front du bataillon de la garde nationale, rangée sur la route, dans la plus belle tenue, devant les deux bataillons du 6^ léger, la batterie du d’artillerie, et le régiment des hussards, commandés par le colonel Brack. Ensuite ces différents corps défilèrent devant S. M. dans un ordre remarquable, et aux cris mille fois répétés de : Fwe le roi ! Le temps était magnifique, toute la population était dehors.
S. M. la reine , madame la princesse Adélaïde , les princesses, M. le duc de Montpensier , assistaient à la revue en calèche.
Le roi dîna à six heures ; la table était de cent cinquante couverts. La maison de LL. MM., celle des princes et des princesses s’y trouvaient au grand complet. On y remarquait aussi les personnes récemment choisies pour composer la maison de madame la duchesse d’Orléans , le duc de Coigny, mesdames d’Hautpoul, de GLanaleihes, de Montesquieu, le général Flahaut , le duc de Trévise. Plusieurs dames avaient accompagné leurs maris, mesdames la comtesse de Flahaut, la comtesse de Laborde,
la comtesse Durosnel, la duchesse de Trévise, la duchesse de Coigny, la baronne de Berthois, la baronne Delort, la comtesse de Colbert, la baronne de Marbot, la marquise de Praslin. MM. de Fesenzac , du Roure, d’Hautpoul avaient été également invités , ainsi que mesdemoiselles de Lobau, Delaborde, de Ghanterac, de Flaliaut , de Sainte- Aldegonde.
An banquet du roi se trouvaient aussi les officiers supérieurs de la garde nationale, ceux de la troupe de ligne, infanterie , cavalerie et artillerie , parmi lesquels on remarquait le jeune et célèbre Youssouf- Bey, arrivé de la veille à Fontainebleau, et que S. M. avait fait convier à sa table pour ce jour-là,
Youssouf- Bey fut reçu avec une bienveillance infinie par leurs majestés; M. le duc de Nemours voulut bien se rappeler qu’il avait logé chez lui à Bone , et l’a entretenu longtemps avec obligeance. Pendant tout le reste de la soirée, Youssouf ne cessa pas d’être l’objet d’une attention toute spéciale. Il était vêtu de son costume africain, qu’il porte avec une grâce remarquable : pantalon large et flottant, justaucorps brodé de soie avec un léger galon d’or, turban de cachemire, poignard à la ceinture, la croix d’officier de la Légion-d’Honneur sur la poitrine. Youssouf est d’une petite taille, mais d’une tournure agréable et d’une figure singulièrement belle et expressive. Il parle le français avec esprit et facilité. Sa physionomie est un mélange de finesse , de douceur et de décision.
Après le dîner, le roi , la famille royale et leurs invités se rendirent dans la galerie de Henri II , pour y assister
à l’essai d’un nouveau système d’éclairage de cette salle magnifique. L’essai réussit parfaitement : les lustres sont désormais disposés de telle façon, que la lumière semble jaillir des fenêtres comme pendant le jour; en sorte qu’aucune des parties de cet admirable ensemble n’est enlevée aux regards du spectateur , à quelque point de vue qu’il soit placé. L’œil embrasse , sans rencontrer d’obstacle, toute la suite de cette curieuse et brillante restauration du chef-d’œuvre de Primatice; la lumière étincelle sur ces riches peintures auxquelles il semble qu’elle communique le mouvement , la chaleur et la vie ; et sur ce vaste plafond de chêne incrusté d’argent , ces lambris d’un dessin si grandiose , si pur et si simple , cette cheminée aux proportions colossales , cette tribune si finement sculptée, ces chiffres , ces emblèmes , ces reliefs élégants et déliés , ces lignes brillantes qui s’égarent en mille méandres capricieux, qui s’étendent en mille rayons d’or et d’argent ruisselant sous l’éclat des flambeaux , toutes ces merveilles de la renaissance semblent créées une seconde fois; leur effet magique est doublé.
Cette galerie de Henri II est admirable. Quatre cents personnes y pourraient tenir à l’aise, et le mérite de la prodigieuse étendue , comme la première vue de Saint- Pierre de Rome , ne vous frappe que par la justesse admirable et l’accord merveilleux des proportions. Mais approchez , ces pilastres sont énormes , ces bénitiers sont portés par des anges qui paraissent des enfants et qui sont des géants , cette croix est d’une hauteur immense, ces voûtes sont dans le ciel; toute cette grandeur vous écrase et vous subjugue !
Le roi , qui est habitué à donner aux arts et aux artistes toutes les sérieuses pensées que la politique laisse à ses loisirs, paraissait jouir avec émotion de ce beau spectacle^ et il accueillait avec une satisfaction visible des félicitations méritées. Youssouf-Bey était ébloui; carTAfrique ne l’a guère accoutumé à ces prodiges de nos arts et de notre industrie. « Eh bien! commandant, lui a 5) dit S. M. , que dites- vous de Fontainebleau? — Admi- » rable ! sire , a répondu le musulman. Seulement je re- » grette de n’avoir pas amené avec moi quelques-uns de mes » compagnons d’Afrique. Quand j’y retournerai et que » j’essaierai de raconter, à moi tout seul , tout ce que je vois ici, personne ne me croira. » Youssouf-Bey ajoutait que les Arabes n’accordent aucune foi au récit des jeunes gens , et que le seul moyen de leur inspirer confiance , c’est d’être vieux. « Faites donc venir des vieillards en î) France, disait-il, qu’ils voient et qu’ils jugent par eux- 5> mêmes ; puis renvoyez- les , et ils rapporteront dans » l’Algérie une estime de votre puissance, de votre gran- » deur, des merveilles de votre civilisation, qui contri- » buera plus à la pacification de la régence que vos expéî) ditions meurtrières. )> Telle est, pour le dire en passant, l’opinion de Youssouf-Bey sur la question d’Afrique, qui ne s'attendait guère à être si sérieusement traitée à Fontainebleau, au milieu d’une fête. Du reste, Youssouf donne des conseils pour la paix avec un désintéressement parfait^ car évidemment il n’aime que la guerre : la guerre est son métier, sa ressource et sa passion !
Il était neuf heures quand le roi quitta la galerie de Henri IL Ensuite il y eut réunion chez la reine. A dix
heures et demie, LL. MM. rentrèrent dans leurs appartements.
M. le duc d'Orléans arrive dans la nuit.
Ainsi donc, tel avait été Titinéraire de LL. AA. RR, madame la princesse Hélène de Mecklembourg et madame la grande-duchesse héréditaire , douairière de Mecklenibourg :
Le mercredi ^4- mai , les princesses avaient couché à Saarbruck (Prusse).
Le jeudi 25, LL. AA. RR. avaient passé la frontière et avaient couché à Metz.
Le vendredi 26, LL. AA. RR. avaient couché à Verdun, après avoir passé par Manheulle,
Le samedi 27, LL. AA. RR. avaient couché à Châlonssur-Marne.
Le dimanche 28, elles devaient se rendre de Ghâlons à Épernay, s'arrêter àÉpernaypour déjeuner, etd'Épernay se rendre à La Ferté-sous-Jouarre, en passant par Châ'" teau-Thierry.
Le lundi 29, LL. AA. RR. étaient attendues à Melun, où les princes les devaient aller prendre dans les voitures du roi pour les conduire à Fontainebleau.
La princesse marchait lentement, et partout sur son passage se pressaient les populations avides de la voir. A chaque pas c’étaient de nouveaux hommages, c’étaient de tendres vœux qui l’arrêtaient en chemin, c’étaient des fleurs qu’on jetait dans sa voiture. Le 27 mai, à trois
heures, le cortège franchissait les limites du département de la Meuse ^ à trois heures et demie la princesse faisait son entrée à Sainte-Menehould : toutes les maisons étaient pavoisées, les rues étaient jonchées de verdure. A quelque distance des plaines de Valmy, la princesse voulut visiter ce champ de bataille, qui fut le point de départ de tant de victoires ; la princesse entra à Ghâlons dans une calèche découverte, et Ton eût dit un triomphe. Il était huit heures et demie du soir.
Dès trois heures , toute la garde nationale de Ghâlons , les bataillons ruraux de Saint- Germain-la- Ville , Saint- Memmie et Juvigny, des députations des autres gardes nationales, les maires de Tarrondissement, la garnison de la ville de Ghâlons , ayant à sa tête M. le maréchal- decamp Fantin des Odoards, commandant le département, étaient allés à sa rencontre. Un bel arc-de-triomphe et une tente destinée au conseil municipal, avaient été dressés à quelque distance de la porte de la ville. Une foule immense encombrait la route ^ la population tout entière s’y était portée.
M. Sellier, faisant les fonctions|de maire de la ville de Ghâlons , adressa à LL. AA. RR. le discours suivant :
« Mesdames , je viens, à la tête du conseil municipal, vous présenter les félicitations et les devoirs de la ville de Ghâlons. »
S’adressant à S. A. R. la princesse Hélène :
« Madame ,
)> V. A. R. va s’asseoir sur les marches d’un trône affermi par l’affection des Français. Appelé'e à y monter
un jour, que de vœux vous entourent, que d’esperances reposent sur votre tête I
» Déjà précédée de généreux actes de clémence , vous nous apparaissez comme un ange bienfaisant; vous apportez le bonheur dans une famille qui fait le nôtre ; et , comme elle , vous serez chère à la patrie qui vous adopte. »
S’adressant à S. A. R. la princesse douairière deMecklembourg-Schwerin :
« Et vous, madame, qui avez vu, sous votre influence maternelle, se développer tant de grâces et de vertus, votre nom , mêlé désormais à ceux que nous chérissons , partagera avec eux les hommages , les respects et l’amour de la France entière. »
Ce discours ayant été accueilli avec la plus aimable bonté , les princesses firent , au bruit des salves de Fartillerie châlonnaise, leur entrée dans la ville, précédées de toute la garde nationale , des élèves de l’école royale d’Arts et Métiers , de ceux du collège , et escortées par un bel escadron de la garde nationale à cheval de Châlons , à laquelle s’étaient réunies celles de Vitry-le-Français et de Pogny. Le corps municipal marchait immédiatement avant la voiture de LL. AA. RR. Pendant quelque temps le cortège fut obligé de suspendre sa marche , tant était grande la foule qui se pressait autour de LL. AA.
A leur arrivée au bel hôtel de la Préfecture , les princesses virent, de leurs appartements, la magnifique illumination du jardin de l’hôtel et des promenades publiques. Peu de temps après, quinze demoiselles offrirent à la
princesse Helène j au nom de la ville , une corbeille d’un goût exquis.
La princesse reçut ensuite toutes les autorités, et leur adressa à toutes des paroles de bonté'. Le tour du conseil municipal étant venu , M. le maire exprima à la princesse combien les représentants de la ville de Ghâlons étaient heureux d’être admis une seconde fois à lui adresser leurs félicitations :
<c Je suis heureuse moi-même , a répondu la princesse, » de vous voir pour la seconde fois , et de pouvoir vous » remercier de nouveau de tout ce que vous m’avez dit d’aimable et d’obligeant à mon entrée dans la ville. J’ai » été bien sensible à l’accueil que m’ont fait les habitants de Ghâlons ^ je vous prie d’être bien persuadé que je ne ?> l’oublierai jamais. »
Le 28 , à neuf heures et demie , M. le" duc d’Orléans arrivait à Ghâlons. Le prince royal avait couché chez le maître de poste de Jâlons , à trois lieues de la ville. Il fit une visite d’une heure aux deux princesses. Quand il sortit de cette entrevue, la figure du prince était rayonnante ; il reconduisit sa jeune fiancée jusqu’à sa voiture , puis remontant dans la sienne , il revint en toute hâte à Fontainebleau , non sans avoir été reconnu par les gardes nationales et salué des plus vives acclamations.
A Épernay, le même empressement et le même enthousiasme. Dès le matin , la garde nationale des environs , toutes les populations de plusieurs lieues aux alentours étaient accourues dans la ville, impatientes de contempler la nouvelle duchesse d’Orléans.
Au moment de son entree , malgré l’immense largeur du faubourg par lequel elle arrivait , toutes les mesures d’ordre , toutes les précautions prises pour assurer son libre passage devinrent inutiles, et ce fut au milieu d’une foule immense , compacte , sans gardes , sans escorte , au bruit d’acclamations aussi unanimes qu’affectueuses , qu’elle arriva seule et séparée de toutes les personnes de sa suite.
Des fleurs lui furent offertes ; toutes les autorités lui furent présentées , et sur son invitation , les principaux fonctionnaires et habitants eurent Thonnenr de déjeuner à sa table. Il est impossible de se rendre le charme de sa personne , les grâces de ses manières , l’inexprimable douceur de ses regards et de sa voix ; à tous et pour tous elle sut trouver de ces mots qui vont jusqu’au cœur et qui révèlent la bonté et la noblesse de son âme.
a J’ai toujours éprouvé de la sympathie pour la France, » disait-elle ; mais depuis la révolution de juillet, celte » sympathie est devenue de l’enthousiasme, et depuis lors » il m’a semblé que j’étais née pour devenir Française. » A d’autres elle exprimait de la manière la plus touchante combien l’entrevue si courte et si inattendue qu’elle avait eu le matin avec le duc d’Orléans , à Ghâlons , l’avait rendue heureuse. On lui parlait de la famille royale, des nobles qualités du prince ; elle répondait avec une grâce enchanteresse : « Je suis bien heureuse I »
La princesse resta trois heures dans la ville , et à son départ, après avoir exprimé les sentiments de la plus extrême bienveillance , elle voulut traverser la ville dans une calèche découverte qu’on lui avait fait préparer. Le
proprietaire de la calèche réclama l’honneur de conduire lui-même la princesse.
Monseigneur le duc d’Orléans avait traversé Château- Thierry le samedi, et n’avait pas échappé aux vivat. Déjà la ville était toute prête à recevoir la princesse. Le dimanche, la garde nationale, réunie à onze heures du matin sur le Champ-de-Mars, alla en paiiic au-devant des bataillons de Fère en Tardeiiois et de Couicy, que leur zèle avait mis en marche dès le commencement de la matinée. Ces gardes nationales furent conduites à l’extrémité du faubourg de Marne, à l’endroit oii le relai devait avoir lieu, et stationnèrent en ce lieu jusqu’à huit heures du soir , moment du passage de la princesse, sans que personne parût avoir perdu de son zèle. A sept heures et demie, deux coups de canon annoncèrent que la princesse se trouvait au village de Chierry. A ce signal , les dix ou douze mille personnes qui se trouvaient dans la ville, affluèrent à l’extrémité du faubourg. A hu t heures environ , la princesse entendit le discours qui lui fut adressé, passa sous l’arc de triomphe orné de couronnes , de cœurs et de guirlandes , et qui portait d’un côté les initiales^. F. Cette entrée dans la ville, faite au pas, musique en tête , au milieu de ces gardes nationales si pleines d’enthousiasme de chaque côté de la voiture, ressemblait à un véritable triomphe. A la poste, un bouquet fut offert par le fils de M. Souliac et la jeune enfant de M. de Sapincourt.Un baiser récompensa celte offrande faite par de si jeunes mains. Des cris de vive la princesse Hélène ! vive le duc d’ Orléans! ne cessèrent de se faire entendre.
Ici s’arrêtent ces notes e'crites à la hâte , à l’instant même où passait la princesse • à présent qu’elle arrive au3^ portes du château de Fontainebleau , les faits grandissent encore , et veulent être racontés avec un soin plus minutieux encore.