FONTAINEBLEAU
A force d’entendre parler de cette jeune princesse, qui soulevait tant d’enthousiasme sur son passage, l’envie me prit d’aller la recevoir dans la foule de Fontainebleau, et d’être un des premiers à crier Vivat ! sur son passage. Cependant j’ëtais encore bien irrésolu, et ce voyage me paraissait plein de difficultés, à moi, pauvre et embarrassé voyageur , lorsque je fus tout-à-fait décidé à partir par tout ce qu’on disait déjà de ses grâces naturelles , de son esprit, de sa bonté. Certes, ce n’est pas un spectacle vulgaire, celui-là : une jeune princesse , une étrangère qui gagne tous les cœurs sur son passage ! Il y en a qui vont au-devant d’une armée triomphante ) mais quel triomphe
fut plus glorieux et plus unanime que le triomphe de cette jeune princesse parmi nos populations empressees? Non, il ne sera pas dit qu’un historien aura manque à ce voyage. Allons donc au-devant de cette jeune fille, qui sait si bien notre histoire, et qui doit y tenir une si grande place quelque jour.
Mais, me disait-on, qu’allez-vous faire? La ville est remplie d’etrangers, le château est entoure de soldats, la forêt est un camp, les palais amoncelés dans Fontainebleau, et qui ne font qu’un seul palais, ne sont pas assez vastes pour abriter tous les conviés à cette fête royale. Qui êtesvous, d’ailleurs? Quel est votre uniforme? Quel est votre titre? — Hélas! monsieur, vous avez raison, je ne suis rien ; en fait d’uniforme, je ne possède qu’un habit noir, qui a déjà six mois de date , et cependant je pars pour Fontainebleau.
La route était si belle! Le soleil nous jetait franchement ses premiers rayons du printemps, les arbres verdissaient d’heure en heure ; on voyait se relever, comme par enchantement, la moisson prochaine, qui la veille encore jonchait tristement la terre ^ les joyeux postillons, le chapeau couvert de rubans, poussaient .leurs chevaux dans un transparent tourbillon de poussière : c’était vraiment de la joie, vraiment de la poussière, vraiment du soleil. Un horrible temps pour les spéculateurs, qui pensaient déjà à aller chercher du blé à Odessa.
Nous marchions comme des princes ; on disait , nous voyant aller si vite : A coup sur , voilà un député qui passe! A coup sûr, c’est un ministre! A coup sûr, c’est un
pair de France ! C’est une puissance, à coup sûr ! Ce n’était que nous qui passions.
La ville de Fontainebleau était triomphante. Le mouvement était partout, la fête partout. La princesse était attendue à quatre heures • il était midi quand nous fîmes notre entrée dans la ville. A noire grande joie, il nous fut assez facile de trouver un lit et une chambre. A deux heures, nous étions dans notre plus grande toilette ; maintenant la princesse pouvait venir.
Que les jardins de Fontainebleau sont magnifiques! De vieux arbres, de vieilles charmilles, des eaux abondantes et transparentes, un aspect naturel de majesté et de grandeur, un bel éîang, et au milieu de cet étang un pavillon bâti par l’empereur! Dans l’été, l’empereur y tenait son conseil ; et sous ces eaux limpides, ces carpes blanchies par le temps, qui n’étaient déjà plus jeunes au seizième siècle de notre histoire, témoins muets et tranquilles de tant de révolutions qui ont glissé sur ces ondes sans y laisser une trace de leur passage; enfin, non loin du bord, une flottille de vaisseaux de ligne, grands comme des barques de pêcheurs, et, pour conduire cette flottille, des marins de l’Océan, et au besoin, pour commander ces marins, un jeune homme qui sera grand amiral de France quelque jour. Que disait-on, qu’on n’entrait pas dans le château? Toutes les portes sont ouvertes; vous pouvez fouler le gazon de tous les parterres, les cygnes du bassin vous saluent en battant de l’aile. Couchez-vous sur Therbe, répétez les vers de Virgile à l’ombre des hêtres , dormez si vous voulez dormir , vous êtes le maître de ces beaux lieux.
Je dormais encore, ou plutôt j’étais plongé dans cet admirable reve, tout éveillé, que vous inspirent les premières brises du printemps, et je sentais voler dans les brillants espaces de l’air les châteaux, les jardins, les cours, les balcons de marbre, les murailles de briques, et moi enfin, quand tout à coup les trompettes sonnent, les tambours battent aux champs , la fanfare éclate par toutes ses voix de cuivre. Allons ! voici que j’aurai dormi trop longtemps, et que je ne verrai pas la princesse aujourd’hui !
Je traverse en toute hâte les jardins, les parterres, les grandes portes. A l’une de ces portes, un gardien très-poli me dit : « On n’entre pas, c’est la consigne ! » Mais cependant il ajoute : « Vous n’arriveriez peut-être pas à temps en faisant le tour du château, donnez-vous donc la peine d’entrer, monsieur. » J’arrive ! Toute la garnison était sous les armes. Un beau régiment d’infanterie occupait un côté de la cour) de l’autre côté était placé le plus fringant, le plus brillant, le plus jeune, le plus élégant régiment de hussards qui ait jamais existé depuis qu’il y a des régiments de hussards. Celui-là est le régiment modèle) il est habillé de la plus fine écarlate ) sur cette écarlate, une main prodigue a jeté à profusion l’argent, la broderie et les plus vives couleurs.
Figurez-vous le hussard : un beau jeune homme de vingt ans, six pieds, la barbe naissante, les dents blanches, la taille de guêpe, la jambe fine, l’air modeste, la tête haute et cette tête ombragée de belles plumes ! Le ceinturon d’argent, le sabre d’acier reluisant au soleil, le cheval gris et fringant, le dolman bleu de ciel ) les plus belles
couleurs , les plus riches parures, le plus galant équipage, tout ce que la coquetterie guerrière peut inventer de plus recherché : voilà le hussard. Ils étaient comme cela tout un régiment, et ce régiment était commandé à haute voix, par un colonel digne de lui, un colonel modèle, comme son régiment, le colonel Brack, c’est tout dire. Mais, hélas ! c’était le dernier jour du colonel Brack, c’était sa dernière fête militaire ; il allait dire adieu à ce régiment qu’il a élevé, dressé, paré, comme un seul homme; on disait qu’il était passé général.
Tout ce bruit que j’avais entendu suh tegminefagi, ce n’était qu’une fausse alerte. Les trompettes des hussards voulaient se tenir en haleine, et elles retentissaient comme autant de trompettes de la vallée de Josaphat ; les tambours des carabiniers répondaient aux trompettes, et à tout ce bruit guerrier se mêlait le bruit des canons roulant dans cette vaste cour, traînés par leurs quatre chevaux. Autant le cheval du hussard est leste, fringant, sautillant, heureux de vivre et de piaffer, autant le cheval de l’artillerie est grave, posé, sévère. Il marche fièrement comme un cheval qui traîne la dernière raison des rois. Sur le caisson, deux artilleurs sont assis comme sur un char de triomphe. Le canon brille fièrement à travers tout ce bois et tout ce fer; bronze aussi intelligent que le soldat qui le gouverne, il est tantôt joyeux, tantôt terrible ; il annonce aussi bien la fête que la bataille ; il est le bruit des grandes joies et le bruit des grandes douleurs; quand il passe, les petits enfants battent des mains ; les hautes citadelles tremblent quand il passe. Ainsi donc, ils étaient rangés en bataille dans cette cour, au pied de cet escalier de Fontai-
nebleaii, dans ces lieux célèbres où fut dénoué le plus grand drame de l’univers.
Oh I riiistoire ! c’est la plus grande tâche des hommes et la plus difficile. Ni les vers du poète, ni les chefsd’œuvre du peintre et du sculpteur, ni les merveilles de l’architecture, ne valent une page de Thistoire. Entassez dans la plus haute des pyramides Dante sur Eaphaèl, Raphaël sur Michel-Ange, un homme viendra, un historien, et en quelques lignes il aura plus fait que Dante, Raphaël et Michel- Ange : il aura écrit une page d’histoire ! Aussi les lieux témoins de ces grandes scènes, où la face du monde a été changée, sont-ils empreints d’une indicible et imposante majesté.
Il y a de cela vingt-trois ans à peine, — déjà deux siècles! Dans cette même cour du palais de Fontainebleau, qui retentit du bruit des fanfares de cette jeune armée, se tenait immobile, muette, isolée, cachant ses larmes, la vieille garde de la grande armée. Cette vieille garde, dont le nom seul renversait les capitales , s’était battue sur tous les champs de bataille de l’univers. Ils étaient à Arcole, à Aboukir, à Marengo; ils étaient les soldats d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland, de Madrid, de Wagram, de Moscou ^ et maintenant , après avoir traversé tant de gloire et tant de périls , ils se retrouvaient vaincus et décimés, dans cette meme cour , qui était leur dernier royaume , leur dernier champ de bataille ; et encore il faudra le quitter demain, ce coin de terre désolé. Dans ce palais, dont toutes les portes, dont toutes les fenêtres sont ouvertes aujourd’hui , attendant une duchesse d’Orléans , se cachait, dans sa douleur et dans ses angoisses, l’empereur Napoléon. En
vain il avait tenu tête à FEurope coalisêcj le génie avait cédé à la fortune; Faigle impériale, blessée à nlort dans les cieux de Moscou , avait eu à peine assez de force pour -venir expirer ici même, sous le ciel de Fontainebleau. A la fin, Fheure était venue où F empereur lui-même devait déposer cette épée, qui avait tant pesé dans la balance du monde. Son sacrifice était accompli comme sa gloire. Alors s’ouvrit la porte du palais, et on vit descendre un homme seul, le regard fier, la démarche hardie, triste, mais non pas abattu; il était enveloppé dans la redingote grise, il portait à la main le chapeau du petit caporal; un seul mois de ces misères Favait vieilli plus que n’eussent fait dix batailles. Ses vieux soldats, le retrouvant si grand dans l’infortune, se sentaient émus jusqu’au fond des entrailles, et ils ne comprenaient pas, les pauvres héros! comment et pourquoi ils se séparaient ainsi eux et Fempereur, eux qui étaient toujours la grande armée, lui qui était toujours Fempereur! Ils baissaient la tête en versant des larmes mal contenues : une voix bien connue les vint tirer de leur stupeur:
« Soldats, leur disait-il, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans que nous sommes ensemble, je suis content de vous; je vous ai toujours trouvés au chemin de l’honneur ! )> Après quoi il embrassa les aigles, et il descendit d’un pas ferme et tranquille ce même escalier de Fontainebleau, aujourd’hui chargé de fleurs.
Ainsi se séparèrent , à cette place , Fempereur et la grande armée, pour aller mourir çà et là, les uns et les autres, *dans la même tristesse, dans la même gloire, dans le même abandon.
— ce-
pendant que je me livrais ainsi à tous les souvenirs qui m’assiegeaient en foule, un nuage passa sous le soleil, un léger nuage de printemps; quelques gouttes d’une pluie chaude de printemps tombèrent sur ces beaux uniformes^ qui n’en parurent que plus brillants. Cependant mon pauvre liabit noir ne pouvait guère résister à la pluie , même la plus légère, et déjà je cherchais des yeux un abri, quand soudain, de toutes parts, je vis accourir à moi de beaux messieurs tout brodés en or et en argent, en belles palmes, en épée. «Viens par ici I me disait l’un. — Je vais te conduire à une bonne place ! disait l’autre. — Si tu avais seulement une petite broderie au collet de ton habit, ajoutait un troisième, tu viendrais avec nous sur le balcon du roi.» Moi, tout étonné de voir de beaux messieurs me parler ainsi, je les regarde, je les admire, et, ma foi ! je les reconnais tous ; ce sont mes amis ! Et parmi eux, avec une belle croix de commandeur de la Légion-d’Honneur , et bien méritée, mais toujours bon et serviable, M. le baron Taylor, qui revient d’Espagne, tout chargé de chefsd’œuvre. « Allons donc, puisque vous le voulez, raesseigneurs! » Et je les suis; et me voilà à la plus belle place, à l’abri, dans un petit cabinet à deux fenêtres. Une de ces fenêtres donnait sur le balcon du roi, l’autre fenêtre sur la cour du château. Ainsi devant moi je devais avoir le cortège de la princesse, pendant qu’à ma gauche je pourrais suivre tout à l’aise les mouvements de cette cour, si on peut appeler de ce nom gothique , une cour ! la réunion spontanée des bourgeois les plus influents de notre pays.
Quatre heures allaient sonner, l’attente était générale, l’impatience était à son comble. L’exactitude étant la poli-
tesse des rois, on en tirait la conséquence qu’elle était aussi la politesse des princesses^ mais le moyen d’être exacte pour cette jeune femme , retenue à chaque pas de cette marche triomphale par les populations avides de la voir ! Pendant que nous attendions, nous aussi comme des rois ou comme de simples pairs de France , un de mes amis brodés me demanda si j’avais vu le trousseau de la princesse? <c Non, lui dis-je, je ne connais du trousseau que les merveilleux éventails de Roqueplan. »
€ Moi, dit mon ami , je suis plus avancé que toi; j’ai tout vu , et fort a 1 aise, car j’étais seul dans les beaux appartements du prince royal, et, si le roi n’était pas venu me déranger, je crois que j’y serais encore à tout admirer. »
Or, cet ami qui me parlait ainsi, bien qu’un peu plus brodé que moi , est, à tout prendre, un homme aussi peu considérable que je le suis moi«même. Comment était-il entré dans l’intérieur de ce palais, qu’on me faisait si formidable? Il allait me le dire, et j’écoutais son récit, tout en restant attentif aux moindres bruits venus d’en bas.
ftOui, dit-il, tu connais bien ce vaste palais? Une fois entre la-dedans, on se perd: c’est le plus merveilleux dédale qui ait jamais étonné l’imagination humaine. Ce ne sont que vastes galeries, salles immenses, amphithéâtres, escaliers de géants, mystérieux couloirs, douces retraites cachées dans le mur, balcons de marbre et de bronze ; tous les temps, tous les lieux, tous les arts, tous les mojnarques sont représentés dans ces murs. Le seizième siècle
y a jeté tons ses caprices et toute sa poésie; Louis XIII et Henri IV y ont laissé leur empreinte iîalienne et française à la fois ; Louis XIV y porta sa royale grandeur ; Tempereur y reçut cette impératrice qui Talliait aux rois , en le séparant du peuple; chacun des pouvoirs qui ont passé dans ces murailles y a ajouté quelque chose^ celui-ci un palais, celui-là une église, le troisième un théâtre, ou tout au moins une galerie, cet autre enfin eut à peine le temps d’y laisser son nom et son chiffre, après quoi il a été emporté par la tempête , et son nom a été effacé par le Ladigeonneur.
)) Dans le palais de Fontainebleau, tous les souvenirs se mêlent et se confondent. Non loin de l’appartement du pape , sur l’emplacement de la galerie des Cerfs où fut assassiné Monuldeschi, dans un coin retiré, où elle fuyait même la clarté du ciel, madame de Maintenon s’était creusé une retraite, qu’on peut voir complètement meublée et restaurée. Il y a du sang dans ces murs ; il y a de l’amour, il y a de la poésie, il y a surtout des mariages. En 1609, César, duc de Vendôme, le fils de Henri IV et de la belle Gabrielle, épousa, dans la chapelle haute , Françoise de Lorraine, duchesse de Mercœur ; Louis XII , à peine marié, vint passer la lune de miel à Fontainebleau, et neuf mois après le jeune dauphin y vint au monde. En 1 670, la nièce du roi, Marie-Louise d’Orléans, épousa le roi d’Espagne Charles II, représenté par procureur. Louis XV y reçut la main de Marie Leezinska, la digne fille du roi Stanislas. A Fontainebleau, Louis XVIII vint recevoir la duchesse de Béni ; à Fontainebleau, Jérôme Napoléon épousa la fille du roi de Wurtemberg, Que de fêtes magnifi-^
ques ! que de brillants carrousels ! que de vœux et que d’esperances ! Tu cherclierais en vain dans tout ce palais un petit coin qui n’ait pas abrite une tête couronnée ou dccouronnëe, un lit qui ne soit pas un lit nuptial ou un lit.de mort. Dans l’appaitement du roi, il y a un méchant guéridon en acajou, qui vaut bien 15 francs, acheté à crédit chez un marchand de meubles d’occasion ; on n’approche de ce guéridon qu’avec respect : sur cette table fut signée l’abdication de l’empereur. Elle conserve encore le violent coup de canif que l’ex-maître du monde y laissa, comme fait le lion mourant avec sa griffe défaillante. Cette table est placée tout auprès d’une croisée dont les ferrures brillantes ont été forgées par le roi Louis XVI. Cette chambre même, qui ressemble à un herbier, tant les murs sont chargés de toutes les plantes de la Flore française, fut habitée par Catherine de Médicis. A côté de cette chambre, Napoléon a fait construire une galerie en l’honneur de Marie-Louise. Ainsi sont confondus tant de souvenirs divers^ tant de grandeurs et tant de misères. Dans cet admirable pêle-mêle de toutes sortes de royautés et de toutes sortes de grandeurs, le moyen de ne pas rester confondu? Et penses-tu à mon admiration, quand je me suis vu libre d’entrer partout, et de tout voir par mes yeux, et de tout toucher de mes mains, comme si j’avais été un des maîtres du palais? Parle-moi d’une royauté ainsi faite qu’on peut entrer chez elle à toute heure de la nuit et du jour! Voilà pourtant un des fruits de l’amnistie: c’est que même les amis du roi n’ont plus peur, et qu’ils le laissent libre d’aller ou il lui plaît. On dit que le roi profite de cette liberté avec le bonheur d’un écolier
en vacances. Il va, il vient, il sort, il entre, il admire ces portes toutes grandes ouvertes ^ il n’a jamais vu rien de si beau. Naguère encore, quand la terreur était dans toutes les âmes, excepté dans son aine, il trouvait toujours à ses côtes, autour de lui et malgré lui, un gardien qui le suivait des yeux ; il avait beau renvoyer cet homme, on ne lui obéissait pas : il marchait ainsi environné d’une surveillance qui l’obsédait. L’amnistie l’a délivré de cette contrainte, il a été le premier dont les fers sont tombés ; ses amis lui ont promis de ne plus trembler pour lui, et c’est ainsi que tout bienfait porte sa récompense. Mais, pour en revenir à mon histoire, j’étais donc dans ce palais de Fontainebleau aussi libre que le roi.
» Figure-toi mon éblouissement, quand, après avoir traversé les vastes appartements du duc d’Orléans, dont la tenture sévère rappelle cependant toute l’élégance du temps de Louis XIII, je me trouvai dans les deux salles où est exposé le trousseau de la jeune duchesse! Sur une estrade est placée la corbeille : cette corbeille est un coffre en écaille et en bronze doré , d’un travail merveilleux ^ les incrustations sont en argent ; le seizième siècle ne désavouerait pas ce chef-d’œuvre ^ l’estrade est ornée de draperies, de dentelles, de fleurs et de ces mille gazes flottantes si chères aux jeunes femmes, et qu’un poète a appelées de Vair tissu* Le linge est amoncelé d’un seul côté : c’est une montagne de broderies et de dentelles ; sur les porte-manteaux sont placées des robes sans nombre • les écharpes d’Alger, les chapeaux aux plumes flottantes. Les douze cachemires n’occupent pas une place médiocre dans cette exposition conjugale : en voici un vert-émir, à palmes brodées d’or, pour
lequel se damneraient toutes les femmes d’Europe j c’est la reine d’Angleterre qui l’envoie. Juge, s’il te plaît, de cette main et de ce pied par les gants et par les souliers que voici, gants et souliers d’un enfant de quinze ans; ils ont été faits sur la main et sur le pied de la princesse. Le velours, le satin, les rubans, tous les infinis détails d’une passion royale, ne manquent guère; mais il faudrait être une femme, une femme jeune et belle, une femme sans passion, une femme de Paris, pour tout comprendre et pour tout voir.
» Ai-je parlé de la robe de mariage en dentelles ? et des mouchoirs de poche tout brodés et garnis d’une Valencienne haute comme la main , et des turbans de l’Afrique? et du manchon de plume d’aigrette? et des voiles où brillent , surmontés de la couronne , les chiffres entrelacés des deux époux, F. P. H. O.; Ferdinand-Philippe, Hélène , d’Orléans ?
»Non ! c’est à peine si je puis te parler du nécessaire en vermeil , des vases d’or , de la toilette , de l’écritoire gothique , du porte-bouquet dans le style de la renaissance. Au reste , tu le sais , on peut se fier , pour toutes ces recherches , au goût éclairé du duc d’Orléans : c’est un habile et ingénieux antiquaire ; il comprend à merveille l’élégance des vieux siècles ; il sait combien un vieux meuble gothique est bienséant à la jeunesse et à la beauté, et pour peu que la duchesse sa femme aime les bois sculptés , les dorures , les vieilles tapisseries , tout le luxe massif d’autrefois, elle n’aura rien à désirer.
» Il y avait aussi un véritable amas de perles, rubis, diamants , pierreries de toutes sortes ; une parure en brillants , une parure en brillants et en rubis, les brillants et
rubis d’une nuance si parfaite qu’il était difficile de les distinguer les uns des autres; une parure en perles fines ^ six bagues , sans compter Fanneau du mariage, tout à côté de la médaille d’or.
)> Mais dans cet amas admirable de richesses de toutes sortes , ce que j’ai admiré le plus , et ce que tu as admiré autant que moi , sans doute , ce ne sont ni les diamants, ni les perles , ni les cachemires , ni les dentelles , ni les broderies, ni les fleurs, ce sont trois éventails, dont l’idée seule est une idée royale , sans parler de l’exécution , qui est digne de l’idée.
))Tu as vu au salon dernier un charmant tableau de Roqueplan , Cosme de Médicis se promenant dans la campagne de Florence , et lu as admiré cet éclatant paysage, ce beau ciel , ces eaux limpides , cette poétique et transparente nature. Roqueplan est, à coup sûr, un merveilleux artiste , parfaitement habile à reproduire tout ce qui est jeunesse, fleur ou soleil, joie et printemps , amour et bonheur. Il n’est jamais plus à l’aise que lorsqu’il est resserré dans un tout petit espace , et alors il étend à l’infini cette toile exiguë , et il en fait tout ce que vous voudrez : un lac immense , une prairie sans fin , une forêt d’orangers et de roses. Le duc d’Orléans, qui sait trèsbien que l’art n’est déplacé nulle part , que, bien au contraire, c’est là un des privilèges de l’art de relever toutes choses et de charger les meubles les plus futiles de ses inventions infinies, avait pensé, depuis long-temps, à demander à Roqueplan les éventails de la jeune duchesse; mais le succès du dernier tableau l’intimidait. Il n’osait pas prier le pinceau qui avait fait ce chef-d’œuvre de
peindre un ëvenlail. Mais enfin il se rappela que Benvenuto Cellini ciselait les bagues de la duchesse d’Étampes, que Raphaël dessinait des reliures de livres , que Michel- Ànge a peint des assiettes, que Bernard de Palissy ne dédaignait pas d’être un potier de terre glaise, que Petitot faisait des portraits pour des tabatières, et Waltau des paysages pour la manufacture de porcelaine de Sèvres ^ en conséquence, il demanda , à tout hasard, à Roqueplan , un ou deux éventails pour la corbeille nuptiale. Roqueplan, qui a bien de l’esprit, quoiqu’il ait un grand talent , consentit à tout ce que voulait le prince. Il ne fit pas un éventail , il en fit trois, dont voici le sujet : le Mariage de la Vierge ; c’est un délicieux petit tableau sur un fond d’or et dans le genre bizantin ; les Amours peintres (l’amour fait le portrait de la princesse) ^ c’est une fraîche et riante esquisse digne de Wattau ; la Promenade au parc ; c’est un charmant paysage. Le parc est tout chargé de beaux arbres , le château se dessine dans le lointain , une haute terrasse, un grand vase, des balustrades, de longues allées , où se joue le soleil sur les feuilles tremblantes et resplendissantes comme des miroirs ^ sur le devant , une belle dame avenante et galante donne le bras à un raffiné d’honneur et salue d’un signe de tête un élégant cavalier qui passe; des plumes, des velours, de l’acier, delà soie, voilà l’affaire !
)) A ces trois petits chefs-d’œuvre, il faut joindre deux éventails de M. Clément Boulanger, les Noces de Cana^ et le Repos de chasse. Les Noces de Cana ne valent pas le tableau de Jean Stein, cette admirable orgie hollandaise , dans laquelle se rue toute cette foule de manants et
de belles dames, enchantes et surpris de voirFeau changée en vin ; mais , évidemment^ le dessein de M. Boulanger a été inspiré par le souvenir de cette belle peinture. Dans le Repos de chasse , des bohémiens , des bouffons et des nains égayent de leur mieux un jeune prince et sa femme , qui font halte dans la forêt. La monture de ces éventails est digne de tout le reste : For et Tivoire, et les plus fines sculptures , encadrent à merveille tous ces frais paysages, toutes ces scènes riantes. Honneur au jeune homme qui comprend ainsi les beaux-arts , et qui s’en sert comme s’en servait le roi François ! »
Ainsi me parla mon jeune ami dans tout l’enthousiasme de son cœur. Il était d’autant plus digne de foi en ceci , que c’est un esprit naturellement sceptique et railleur^ qui comprend la véritable grandeur comme tous les bons esprits, mais qui voit d’un coup d’œil tout ce que la grandeur a souvent de faux et de misérable. « Et , lui dis-je, comment s’est terminée ta singulière inspection? On m’a dit que la reine avait présidé elle-même , et avec une sollicitude toute maternelle^ à tous ces riches détails, et qu’elle n’avait voulu permettre à personne , pas même au roi , de venir la troubler dans cette fête qu’elle préparait à sa belle-fille. — Celui qui t’a dit cela, me répondit mon ami, était bien informé. En effet, il y avait à peine deux ou trois heures que j’étais là à tout admirer, quand j’entendis frapper légèrement à la porte opposée. Un autre que moi aurait répondu : « Entrez! » mais je me retirai, sans rien dire, par où j’étais venu, et je fis bien. En effet, c’était le roi qui venait voir, lui aussi en cachette, toutes ces mer-
veilles, et je crois bien qu’il n’avait pas la permission de la reine plus que moi. »
Ce récit finissait à peine que soudain un cri : Aux armes! se fait entendre 5 des cris de vive le roi! s’ëlèven de toutes parts. On s’empresse, on se pousse, on regarde : c’ëtaient le duc d’Orlëans et le duc de Nemours qui venaient eux-mêmes annoncer au roi leur père l’arrivee de la princesse Hélène. Le duc d’Orléans était parti le matin même pour aller présenter à sa fiancée, à Melun, sa maison civile et militaire, les dames de la princesse et ses chevaliers d’honneur; mesdames de Lobau, de Ghanaleihes, de Montesquieu, d’Hautpoul; MM. de Flahaut, de Coigny, de Trévise, dePraslin; le général Baudrand, le général Marbot , le colonel Gérard , le duc d’Elchingen , de Montguyon, Berlin de Vaux, Ghabaud-Latour, Asseline, le secrétaire du prince, de Boismilon, son précepteur et son plus vieil ami ^ comme il le dit à la princesse. « Aimez-les, madame, lui dit le prince, ce sont mes amis; ils ne m’ont pas quitté depuis sept ans, et ils ont partagé constamment ma bonne et ma mauvaise fortune. » Cette troupe brillante accourait en toute hâte; il était facile, même aux regards les moins exercés, de lire sur tous ces jeunes visages qu’ils revenaient heureux et fiers de leur nouvelle conquête. La figure du duc d’Orléans respirait surtout la joie la plus vive. Il avait vu sa jeune femme , et il revenait content d’elle et plein d’une noble assurance. Ils entrèrent ainsi chez le roi au milieu des félicitations générales et des acclamations de la foule. Rien qu’à voir Je jeune prince si heureux, la foule , avec ce merveilleux
instinct qui ne la trompe jamais ^ avait devine la jeune et belle personne qui allait venir.
Il était six heures quand le prince arriva au palais. De quart d’heure en quart d’heure accouraient , de toute la vitesse de leurs chevaux , des messagers apportant des nouvelles. La princesse arrrivait , mais elle marchait lentement. Elle était arrêtée par les discours, par les vers, par les fleurs, par les gardes nationaux, par les jeunes filles vêtues de blanc , par toutes les populations qui se pressaient sur son passage. Elle avait pour tous un regard, un salut, un sourire une parole; elle parlait la plus belle langue française , la langue du Versailles de Louis XIV ; elle voulait arriver, et cependant elle ne voulait pas hâter sa marche , tant elle avait peur de manquer de reconnaissance pour tous ces braves gens qui accouraient sur son passage. A chaque instant arrivait un nouveau courrier. Ce courrier était d’un effet très-pittoresque. L’un d’eux surtout, jeune et vigoureux gaillard, le fouet en main, arrive sur son cheval jusqu’au bas du perron; il monte l’escalier en agitant les rubans de son chapeau ; en même temps, par l’escalier opposé, montait d’un pas humble et calme le chapelain du château ; le chapelain portait son parapluie sous son bras; sa démarche calme et simple, sa soutane noire, sa douce figure, faisaient un admirable contraste avec l’habit brodé, les cheveux poudrés, l’air animé, le pas bruyant du jeune messager. Un peintre qui était là saisit à merveille le contraste des deux personnages. — C’est admirable! disait-il; quel tableau ! Ici des briques, là des pierres de taille , des canons et des hussards ; un prêtre en soutane, un postillon vêtu de peau et de velours;
sur la galerie, tous les uniformes de la Franco, des croix, des plaques , des cordons rouges , des broderies de toutes couleurs , des vieillards chargés d’ans et de gloire , des jeunes gens pleins d’avenir , des enfants jeunes et vifs comme le salpêtre, et de belles jeunes filles si réservées et si modestes , qu’on se demande avec respect si ce sont bien là, en effet, les filles d’un roi? Quel tableau ! 11 ne manque qu’une chose, ajoutait le peintre en souriant, une chose que regrettent comme moi tous les peintres contemporains : le cordon bleu.
Là-dessus s’établit, à propos du cordon bleu, envisagé sous le rapport de l’art ^ une dissertation pleine de goût; on disait que le cordon bleu reposait merveilleusement le regard , qu’il tranchait de la plus heureuse façon du monde sur la plupart des uniformes , qu’il jetait dans un tableau une clarté favorable, qu’il était très-utile au peintre pour rappeler la couleur du ciel , et mille autres raisons excellentes qui n’avaient rien de politique et qui n’en étaient pas moins d’excellentes raisons.
Il y avait là aussi un voyageur , comme Sterne , de ces heureux qui vont au pas et qui se retranchent sagement dans un horizon borné, dont ils sont les rois et les poètes. J ustement celui-là arrivait du Mecklembourg , et il nous en parlait comme d’un heureux pays , un peuple laborieux et riche , et , au milieu d’une immense pleine , Ludwigslutz , comme un beau lac d’une eau limpide et transparente au milieu du désert. C’est une jolie ville allemande, toute plongée dans une douce paix allemande. On y arrive par une longue avenue d’arbustes , entre une longue suite de maisons riantes entourées de jardins. Fontainebleau est
à coup sûr un palais admirable , messieurs , mais le palais de Ludwigslutz est bâti dans le plus élégant style de la renaissance ; ces eaux sont belles , mais le palais de Ludwigslutz est rafraîchi par une immense nappe d’eau qui retombe en guirlandes jaillissantes; voilà de beaux arbres^ mais les arbres du petit château allemand sont vieux aussi et d’une ombre séculaire; je crois bien que cette jeune femme que vous croyez étonner de vos merveilles, même dans le parc de Fontainebleau, pensera, malgré elle, aux vieux tilleuls du parc de Ludwigslutz.
On allait entamer encore une histoire, quand enfin (sept heures sonnaient à l’horloge du château, et le soleil couchant jetait sur toute cette scène attendrissante son rayon le plus calme et le plus doux) accoururent en éclaireurs quelques cavaliers de l’escorte. La princesse arrive enfin ! elle est aux portes de Fontainebleau; elle traverse au pas ces rues garnies de drapeaux tricolores ; une immense acclamation s’élève dans la ville ; le château lui répond par les mêmes vwatl Les tambours, les trompettes, les clairons, les chevaux, les hommes, tout s’ébranle à la fois ; en même temps, le vaste escalier, garni d’orangers, se couvre de brillants uniformes ; toute la France, dans ses plus grandes illustrations, était représentée sur ses marches de pierre : ambassadeurs, marécbaux de France, ministres, pairs de France, députés, magistrats, ils étaient tous représentés à cette fête nationale. Là aussi c’était une confusion admirable et pleine d’intérêt : M. de Talleyrand non loin de M. de Werther ; M. le duc de Dalraatie auprès du comte Gérard; M. Jacques Laffitte et M. Guizot ; M. l’évêque de Maroc, à la tête si belle, et
M. Ary Scheffer^ le grand peintre de Marguerite le roi des Belges et le comte de Rantzau ^ le duc de Broglie et M. Lefort, maire du premier arrondissement; M. de Montalh^et et M. Thiers. En même temps accouraient les dames, mais seulement les dames de la princesse, dans leurs plus beaux atours ; l’instant d’aprës, toute la famille royale, impatiente, et ne pouvant attendre plus longtemps, accourait sur le perron ; le roi^, le duc d’Orléans, le duc de Nemours, en habit d’ officier-general; le prince de Joinville, lieutenant de vaisseau; le duc d’Aumale, sous -lieutenant d’infanterie légère; M. le duc de Montpensier, simple chasseur de la garde nationale. Enfin, tout au bout de la cour, au milieu de ce bruit et de ce silence également inquiet et agité, vous voyez paraître le cortège de la princesse. Tous les regards, tous les cœurs sont tournés vers une seule voiture; cette voiture dorée, traînée lentement par huit chevaux magnifiques^ harnachés comme pour un roi qui reviendrait de la guerre. En ce moment solennel, l’émotion de la foule était à son comble; on allait donc lavoir cette jeune femme tant attendue, tant désirée ! on allait donc savoir enfin ce qu’il fallait penser de ces louanges et de ces outrages.
A mesure que la princesse approchait, le duc d’Orléans, le duc de Nemours, les femmes, les hommes, descendaient lentement le triple escalier pour aller au devant d’elle et c’était là un grand spectacle, que bien peu de gens ont pu voir, car les uns jouaient leur rôle dans ce drame muet et éloquent et les autres, tout entiers à la même pensée, ne regardaient que cette voiture qui s’avançait. Ainsi le roi est resté seul, au sommet de l’escalier, avec la reine.
et à grand’ peine il contenait son émotion. C’était beau à voir ; cet homme si émii, si agité, qui voudrait suivre ses fils et ses amis, et que retient un reste d’étiquette! Derrière le roi se tenait la reine; on devinait son émotion plutôt qu’on ne la voyait. La princesse^ le duc d’Orléans et son cortège sont arrivés en même temps au bas de l’escalier ; une évolution militaire, commandée par le colonel Brack, n’eùt pas mieux fait. Aussitôt s’ouvre la portière de cette voiture, et soudain descend une jeune et belle personne, à la taille élégante et line. Elle prend à peine le temps de saluer à droite et à gauche; puis elle s’élance, entraînant avec elle le duc de Nemours, qui lui donne la main, et avec la légèreté de ses vingt ans, elle monte jusqu’au roi, qui lui tend la main ; elle saisit cette main, qu’elle veut porter à ses lèvres, mais le roi lui ouvre ses bras, et elle s’y précipite. En même temps toute cette belle famille entoure cette nouvelle sœur, qui lui vient de si loin, et si disposée à se laisser être heureuse. On l’entoure, on l’embrasse, on lui présente tous ses frères, toutes ses sœurs; ces jeunes gens, ces enfants, cette reine des Belges, cette princesse Clémentine, qui lit et qui aime les jeunes poetes; cette princesse Marie, qui est un grand artiste, et qui vient d’envoyer l’autre jour la statue de Jeanne d’Arc au musée de Versailles. Et la reine donc! elle était à demi cachée dans l’embrasure de la porte ; on lui a enfin abandonné sa nouvelle fille, et alors, oubliant qu’on les regardait, ces deux femmes se sont embrassées l’une et l’autre, avec une effusion toute maternelle et toute filiale. Et quelle mère plus noble , plus généreuse , plus remplie de courage , de grandeur d’ame et de modestie
pouvait remplacer votre mère, Hèlène de Mecklembourg !
L’effet de cette scène a ëte' immense, imposant, solennel. Bien des paupières ont ëtë mouillées, qui n’avaient pas ëtë humides depuis longtemps ^ bien des cœurs ont ëtë ëmus, ëtonnës eux-mêmes de leur ëmotion. L’enthousiasme était si grand, si universel, qu’il faisait silence de toutes parts. La foule s’est ëcoulëe, comme si elle eût voulu laisser à son bonheur toute cette heureuse famille ; même la suite du roi a attendu sur l’escalier de pierre^ ne voulant pas troubler ces embrassements.
Dans le premier moment, cette jeune princesse si attendue, on n’avait pas songë à la regarder^ on avait regarde le roi, la reine, toute cette scène si remplie de majesté royale et de bonheur domestique. Cependant chacun disait que la jeune princesse avait une taille souple et fine, le pied petit, la main mignonne , le cou très-blanc, les cheveux d’une belle couleur blonde, l’œil vif et spirituel ; avant de la voir, on la croyait belle sur parole , on l’avait entrevue à peine , et dëjà on ëtait sûr qu’elle était belle.
Plus tard, avant le dîner, après s’être reposée quelques instants dans ses appartements, la jeune princesse a re- I paru dans le salon de la reine, où le roi lui-même lui a I présenté les dames invitées : madame la comtesse de Fla- I haut, madame la comtesse de Laborde, madame la comtesse Durosnel, madame la duchesse de Trëvise , madame la duchesse de Coigny, madame la baronne de Ber- ! thois, madame la baronne Delort, madame la comtesse de Colbert, madame la baronne de Marbot, madame la mar- I quise de Praslin, mesdemoiselles de Lobau, de Laborde,
de Chanterac, de Flahaut, de Sainte- Aldegonde. A huit heures et demie, le roi, la famille royale et tous les conviés à cette noble fête se sont mis à table; la table était de deux cent cinquante couverts. Le roi avait à sa droite la princesse Hélène, à sa gauche la reine des Belges; M. le duc d’Orléans était à la droite de la princesse, le roi des Belges auprès de la reine des Français, madame la grandeduchesse douairière de Mecklembourg à côté de M. le duc d’Orléans, madame la comtesse Molé à côté du duc d’Aumale , M. le baron de Werther, ministre de Prusse, auprès de la grande-duchesse de Mecklembourg, madame de Werther auprès du prince de Joinville ; M. le prince de Talleyrand , madame la duchesse de Dino, M. le Chancelier, les maréchaux, les ministres, M. le président de la chambre des députés, la duchesse de Dalmatie, la maréchale Gérard, la maréchale Maison, le duc et la duchesse de Broglie, le général Athaliû, le duc de Castries, occupaient les places les plus rapprochées de la famille royale.
A dix heures , un feu d’artifice a été tiré auprès du bassin du grand parc ; les chiffres F. H. n’avaient pas été oubliés, et brillaient dans les airs. Mais je vous parle du banquet et du feu d’artifice par ouï-dire : ce n’est pas mon affaire, c’est l’affaire des historiens officiels *, je veux vous raconter simplement ce que j’ai vu.
C’était le lendemain de ce jour si rempli d’émotions et d’inquiétudes de tout genre. C’était le jour du mariage, ou plutôt des trois mariages du duc d’Orléans et de la princesse Hélène de Mecklembourg. On disait que la fête serait brillante et solennelle, et que jamais les magnifiée nce
de Fontainebleau n’auraient paru avec plus d’eclat ; on disait aussi que celte fois et sérieusement Taccès du palais était impossible , et que nul , excepté les invités du roi , n’aurait le droit de pénétrer dans ces murs. Cependant, confiant dans ma fortune, je me préparai, à tout hasard. Il était sept heures du soir : déjà le palais s’illuminait de toutes parts ; chaque porte , chaque croisée de cet amas de châteaux resplendissait d’une clarté inaccoutumée. A voir ainsi s’illuminer peu à peu ces vastes galeries, on eût dit que tous les siècles qui avaient aimé , qui avaient prié, qui avaient souffert, qui étaient morts dans ces murs, sortaient l’un après l’autre de leur oubli, et revenaient dans leurs plus beaux atours, dans leur plus glorieux appareil, y passer encore une nuit de fête et de gloire, de plaisir et d’amour. Certes, ce soir-Ià il ne fallait pas être un grand poète pour ranimer toute celte histoire éteinte; avec une âme un peu clairvoyante, il eût été facile de reconnaître, à travers les vitraux gothiques de la galerie de François F**, le roi chevalier présidant aux fetes brillantes, et tout au sommet de l’escalier la sombre ligure de Napoléon partant pour son cxildeFile d’Elbe. François F^’ et Napoléon Bonapartr*, voilà en effet les deux maîtres du palais de Fontainebleau, voilà les deux fantômes qui reviennent le plus souvent dans ces murs, dans ces galeries, dans ces mille chambres muettes; et alors qu’ils doivent être étonnes, le roi et remjief eür, de retrouver debout tout leur ouvrage ! Depuis si longtemps leur palais était en ruines! Les murs s’affdssaient sur eux-mêmes, les plafoüds s’en allaient en lambeaux, les armoiries de tant de rois ayaient été si souvent grattées,
replacées et regraltées sur la pierre, que la pierre était percée à jour ; on avait fait une si rude cliasse aux aigles, OD avait arraclié tant de fleurs de lis, on avait brisé tant d'emblèmes, on avait effacé tant de chiffres d'amour, que, parmi toutes ces destructions impitoyables, il était impossible de rien retrouver que des murs sans nom, des passages sans souvenirs, des salons sans honneurs, des autels sans encens, des boudoirs sans parfums, des cadres vides, des trônes brisés, toutes sortes de royautés indignement saccagées, gaspillées, souillées, anéanties! L’ombre des anciens maîtres de Fontainebleau se promenait tristement parmi ces ruines lamentables, et plus les années s’amoncelaient sur les années, plus les ruines s’amoncelaient sur les ruines. Mais aujourd’hui tout se relève : les fondements ébranlés se rassurent, les escaliers écrasés par tant de grandeurs passagères se raffermissent dans leurs bases, les statues couchées par terre remontent sur leur piédestal, les portraits rentrent dans leurs cadres, le vieux plâtre des salons est chassé, comme la poussière, et derrière cette couche immonde reparaissent dans leur éclat tout nouveau des chefs-d’œuvre de trois siècles. C’en est fait, la restauration est complète au dedans et au dehors : les plafonds s’animent comme les murailles, les portes de sapin ont fait place aux portes de chêne ^ le papier peint s’en va et cède la place au tableau d’histoire, l’écho répète de nouveau des noms sonores ; les caves se remplissent et aussi les bûchers; les meubles sont rendus au velours et à la dorure, les vers regrettent leur proie ; on remet aux fenêtres les vitraux gothiques ; on relève les cheminées abattues ; on retrouve, avec le soin minutieux et la patience exacte
de Tantiquaire, les moindres details de cette fine seulptnre qui changeait le bois en chefs-d’œuvre, la pierre en dentelles, le marbre en belles femmes et en héros. La mosaïque reparaît éternellement jeune et brillante, et elle sort plus fraîche que jamais du parquet de chêne qui la recouvrait comme un cercueil. Partout, du haut en bas de ces immenses murailles, s’est portée la même main réparatrice et attentive ; partout a reparu For, la couleur, Témail, le marbre, la pierre, Técaille, Tivoire, l’argent, la laine, le velours. C’était, il y a six ans, une demeure désolée et livrée à tous les vents du nord ; aujourd’hui, c’est un palais magnifique, digne des plus grands rois. Aussi l’étonnement est immense parmi les ombres royales. — Qui donc a réparé mes galeries? s’écrie François gloire à lui ! il a replacé sur les murs mes armoiries et le chiffre de ma belle maîtresse! Qui donc a relevé l’escalier de Fontainebleau et sauvé les moindres vestiges de mon passage? s’écrie l’empereur; gloire à lui! il n’a pas eu peur des aigles, des souvenirs, non plus que des couleurs de la grande armée. Ainsi parlent entre elles ces ombres consolées. En même temps, à l’heure de minuit, reparaissent légères , comme des ombres heureuses, toutes les femmes qui régnèrent un jour dans ces royales demeures. Elles glissent doucement sur ces tapis moelleux; elles prennent place sur ces trônes relevés ; elles se reposent sur ces sofas redorés ; elles sourient à leur beauté dans ces glaces de Venise, qui les reflétaient si belles ; elles dansent en chœur sous ces voûtes charmantes, où tout leur rappelle leurs beaux amours d’autrefois. Belle et grande tâche, en vérité ! Sauver les ruines, sauver les gloires^
sauver les souvenirs de son pays j aspirer plutôt au titre de conservateur qu’au titre de créateur; peu fonder, mais tout sauver; être plus fier de tirer un château de sa ruine que de Télever tout neuf, et de mourir en le laissant imparfait ; mettre à profit tout le luxe, toutes les entreprises, toutes les folies, toutes les dépenses royales de trois siècles; arriver ainsi au plus admirable résultat qui ait jamais couronné l’œuvre des plus grands architectes, c’est-à-dire achever tous les monuments commencés ; le même jour, rendre à la colonne son empereur, Louis XIV à Versailles, François à Fontainebleau , Mademoiselle au château d’Eu, le roi aux Tuileries, et le lendemain, aspirer, pour tout repos, à la gloire d’achever le Louvre ; et tous ces efforts incroyables, toutes ces entreprises menées de front, tout cela au milieu des partis qui s’entrechoquent, dans rémeute, dans la guerre civile, dans les désordres, sous le poignard de l’assassin , voilà ce qui s’appelle vouloir et pouvoir.
J’en étais là de ma méditation , et j’oubliais le nouveau mariage qui allait s’accomplir sous ces murs témoins de tant d’hyménées , lorsque, par l’escalier sur lequel j’étais assis , vinrent à passer deux jeunes gens en habit de fête : — Ne venez-vous pas avec nous? me dirent-ils; hâtezvous donc, on ne vous attendra pas. Et moi je les suivis, poussé par un sentiment de curiosité poétique que je n’avais jamais éprouvé jusqu’à ce jour.
Mais, grand Dieu! quelle fut mon admiration, je pourrais dire quel fut mon effroi , quand je me trouvai presque seul dans une salle immense , toute resplendissante de l’éclat des lumières! Ici, la description la plus
habile manquerait son effet. Les plus grands maîtres dans Fart de donner la vie , le mouvement , le feu et la couleur aux objets qui tombent sous les sens s’avoueraient vaincus sans espoir. Il s’agit cette fois, songez à cela, d’une salle immense, recouverte, du haut en bas, des peintures de ce grand artiste qui n’eut pas de rivaux dans le plus beau siècle des beaux-arts, le Primatice î le digne ëlève de Jules Romain. François Primaticcio fut adressé, jeune encore , au roi François R*’, par le marquis de Mantoue , à qui le roi de France avait demandé un peintre pour son château de Fontainebleau. Le grand artiste arriva, suivi d’un grand nombre de statues et de marbres antiques ; puis il commença ces immenses ouvrages , qui devaient être l’œuvre de sa vie. Le Primatice a décoré le château de Fontainebleau durant trois règnes , car François I®** le légua à Henri II, Henri II à François II ; et ce palais ,de Fontainebleau le reconnaît avec orgueil pour son architecte, pour son peintre, pour son sculpteur. Ces fines statuettes, où l’élégance de la forme le dispute au fini de l’exécution , sont du Primatice ; ces oi*nements d’une infinie et exquise variété sont du Primatice^ ces meubles , ces fontaines , cette orfèvrerie , du Primatice. Partout sur ces murs il a laissé des traces de son génie ^ c’était un habile , un infatigable et ardent improvisateur. Il a jeté la toute une armée de figures , et pas une de ces figures ne ressemble à une autre figure, et pas un de ces personnages, pastoraux ou guerriers, fabuleux ou historiques 3 n’a la même pose ; seulement c’est toujours la même noblesse, la même manière gracieuse et tant soit peu maniérée du Parmésan» L’esprit , l’invention,, la couleur, la
forme, la grâce , Tliabiletë , l’audace , toutes les ressources de rëcole florentine ont à peine suffi à ce travail de si longue lialeioe. Me voilà donc au milieu de la galerie de Henri II, au milieu du Primatice , au milieu de l’iiistoire d’Hercule par le Primatice î Mais ne disait-on pas que ces chefs-d’œuvre étaient perdus , anéantis , et qu’il y a déjà deux cents ans un grand peintre avait déclaré que la restauration du Primatice était impossible ? Il est là cependant qui règne en maître ; il est là , dans toute sa grâce et dans toute sa vigueur, ce grand artiste, si jaloux de toute renommée qui n’était pas sa propre renommée , qui fut le premier artiste du temps de Jean Cousin , de Germain Pilon, de Jean Goujon. Il revient au monde, et de bien loin; il s’est relevé d’une bien profonde poussière, il est sorti d’un immense abîme. Toutes ces peintures, retrouvées par un miracle incroyable de zèle, de patience, d’intelligence , de volonté et de courage , le temps les avait d’abord effacées de son aile; était venu ensuite l’ignoble badigeonneur qui avait passé sur ces nobles couleurs à demi effacées sa chaux , son mortier, son plâtre , sa couleur grisâtre et changeante; sur le badigeonnage abominable de cet homme ou de ces hommes , on avait collé ensuite ces magnifiques tentures en papier peint que l’empire employait alors avec une triste profusion , et que l’empereur aurait bien dû laisser aux cafés et aux mansardes de son empire. Tels étaient les moindres outrages éprouvés par ces chefs-d’œuvre, sans compter le temps qui, non moins impitoyable que les hommes, sous le plâtre , sous la chaux, sous le vernis, sous le papier peint, attaquait encore les faibles vestiges de tant de génie.
Eh bien ! ainsi effacëe , Fœuvre du Primatice a etë retrouvée. Un peintre habile^ à peine guidé par quelques linéaments inceiiains, par quelques gravures incomplètes, a suivi lentement les faibles traces de ce vigoureux génie. Heureusement le miracle est accompli du haut èn bas de cette immense salle. Toute la vie d’Hercule se détache de cette muraille avec la vigueur d’un bas-relief. Le plancher est composé des bois les plus précieux; le plafond est chargé d’or et de peintures ; la corniche est sculptée avec un art inlîni ; à chaque papneau de la muraille, Hercule et ses travaux, sans excepter Omphale, Omphale qui ressemble à Diane de Valentinois. Dans l’embrasure des croisées, le Primatice; au-dessus des portes, le Primaîice; partout et toujours le Primatice. Au bout de cette salle, et tout voisin des plafonds magnifiques, un immense balcon tout doré est disposé pour un orchestre; deux mille bougies dans des candélabres de bronze doré, disposées sur un double rang, éclairent dignement cette renaissance de la renaissance , disons mieux , cette résurrection.
Voilà pourtant dans quel immense espace, tout rempL' d’or, de lumière et de peintures je me trouvais égaré. Spectacle d’autant plus imposant pour moi que ces mêmes lieux, si magnifiques, je les avais vus pauvres, (nus, dégradés, hideux. Au milieu de cette immense salle était dressée une immense table ronde, recouverte d’un magnifique velours bordé de crépines d’or. Un homme entra cet homme était vêtu d’un habit étrange et inconnu , qu’il portait avec une grâce parfaite , avec trop de grâce peutêtre, car cet habit était une simarre, redoutable habit, porté par tant de magistrats redoutables. Quand tout fut
préparé pour Tauguste cérémonie, quand le livre où est inscrit Tétât civil de la famille d’Orléans, qu’on pourrait appeler le livre d’or, fut ouvert à la plus belle page, le roi entra dans cette salle , et il la traversa lentement , d’un bout à l’autre, pour venir se placer en face du chancelier, dont il était séparé par cette immense table ronde. J’ai vu défiler ainsi tout le cortège , imposant et magnifique , comme on en voit dans ses rêves ou dans les contes des Mille et une Nuits. Toute la maison du roi, toute la maison des princes , dans leur plus magnifique appareil , suivaient lentement le roi, qui les conduisait. En même temps , les dames de la reine et des princesses , la maison du roi et de la reine des Belges, la maison de la grandeduchesse douairière , les témoins du prince royal , les témoins de la princesse Hélène , les ministres , les maréchaux , les pairs , les députés , les généraux , tous les invités à cette fête , entouraient la famille royale. Aux deux côtés du roi se tenaient , debout comme lui , M. le duc d’Orléans et sa royale fiancée; à droite , la reine des Fi ançais , le roi des Belges , le duc de Nemours , le prince de Joinville , le duc d’Aumale et le duc de Montpensier ; à gauche , la grande-duchesse , la reine des Belges , la princesse Marie, la princesse Clémentine, madame la princesse Adélaïde; de l’autre côté de la table, M. de Montalivet, M. Molé, M. de Salvandy, tout le ministère de l’amnistie , le chancelier de France , le grand-référendaire, l’archiviste de la chambre des pairs ; à droite et à gauche du roi, dans le second hémicycle formé par la table, les témoins du mariage.
Pour le prince royal, les quatre vice-présidents de la
chambre des pairs , le president et les quatre vice-présidents de la chambre des députés , le maréchal Soult , le maréchal Gérard, grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, le maréchal Lobau , commandant de la garde nationale de Paris, le prince de Talleyrand ^
Pour la princesse Hélène : le comte de Rantzau, M. Bresson et le duc de Ghoiseul. La maison du roi, la maison des princes, étaient placées derrière la famille royale; les dames se tenaient debout du côté opposé, derrière le chancelier. Le plus profond silence régnait dans toute la salle. Pas un murmure , pas un mouvement , pas un geste. On eût dit quelque tableau de Thistoire de Louis XIV descendu des murailles de Versailles, et dontles imposantes figures se seraient détachées Tune après Fautre du cadre magnifique où elles sont renfermées.
Au milieu de ce silence solennel , Iç chancelier , d’une voix grave et imposante, lut la formule de mariage : Trèshaut et très-puissant seigneur ^ etc., et la question d’usage : Acceptez-vous pour épouse la princesse Hélène? Le duc d’Orléans, se tournant vivement vers son père, a paru lui demander une dernière fois son consentement royal; le roi a fait un geste affirmatif, et alors le duc a répondu d’une voix ferme : — Oui y monsieur. La voix de la princesse était moins assurée , et elle a répondu avec beaucoup de douceur : Oui y monsieur! En même temps, le chancelier prenait les ordres du roi : — Très-haut y très-puissant et très-excellent prince. Quand toutes les cérémonies ont été accomplies, M. le chancelier a lu à haute et intelligible voix le contrat de mariage entre le Prince Royal el la princesse Hélène de Mecklembourg.