DREUX
Je me lasse, en vérité, de vous raconter tant de douleurs et tant de funérailles. J’étais bien plus alerte, et la description était bien plus obéissante, lorsque nous nous perdions, vous et mol, dans les encbantements du palais de Fontainebleau, dans les surprises infinies du palais de Versailles. Ce crêpe ne convient guère aux plumes légères et heureuses ^ parlez-nous de décrire des maisons royales, des tableaux, des statues, toutes les magnificences des jours de gloire et de bonheur, cela nous convient et nous charme, cela nous plaît de vous faire partager ces enchantements et ces merveilles de la royauté; mais des larmes, un cadavre, des funérailles , un père qui assiste, chose lamentable, aux obsèques de son fils !
Impositique rogis juvenes ante ora parentura.
Ce sont là, juste ciel! des pages difficiles à écrire : ce n’est
pas la douleur qui nous manque, c’est la force^ c’est le talent. Le bonheur des hommes a mille faces diverses, mille cou leurs brillantes; Finfortune n’a qu’un seul aspect, une seule couleur : c’est comme un long, manteau de deuil qui laisse à peine apercevoir un morceau d’uniforme ou un bout de ruban rouge. Voilà pourtant, pendant près d’un mois, quelle a été l’occupation de la France : du deuil , des convois , des tentures funèbres , des cierges qui brûlent , des prêtres qui chantent, des chars qui roulent, des tambours voilés, des cathédrales couvertes du hant en bas de tentures ; et toujours ces quatre frères à la suite de ce cadavre , et ces deux enfants qui demandent à chaque instant si leur père ne va pas bientôt venir! Longues cérémonies d’un deuil immense ; car même, sous les voûtes de Notre- Dame de Paris, cette œuvre de deuil et de larmes n’était pas accomplie. La chapelle de Dreux réclamait ce cercueil environné de tant d’honneurs. Le 4 août, de bonne heure, toujours à l’instant où le soleil se lève, les quatre frères s’en vont à la cathédrale pour redemander le prince royal. Le char allait vite ; mais à chaque ville, à chaque village, il était arrêté par les soldats, par les citoyens, par les prêtres: c’était un hommage universel ; dans chaque ville on venait le recevoir avec des prières et des larmes. Les vingt lieues qui séparent la ville immense des tombeaux de la ville de Dreux n’ont été qu’une longue suite de bénédictions et de prières. A la fin, la ville de Dreux vous apparaît tout là-bas, au bout du chemin, comme un dônie surmonté d’une flèche ; la ville est entourée d’arbres verts et de vieilles tours ; on pénètre par des ruelles grimpantes jusqu’au sombre édifice qui tour à tour disparaît et se montre de nouveau. Enfin,*
quand vous avez bien marché dans ces campagnes toutes remplies d’arbres et de fraîcheur, vous vous trouvez au pied des tours massives qui commandent une porte du quinzième siècle. Découvrez-vous, vous n’êtes plus sous les murs d’une citadelle, sur les ruines des tours renversées par Henri IV, vous êtes sur le tombeau des princes de sa maison. Avancez encore, avancez toujours, vous allez rencontrer une seconde porte, mais celle-là appartient au onzième siècle; à votre gauche apparaît une chapelle en ruine ; rien n’est resté debout que la base du clocher et l’arcade du portail. Par cette porte on ne passe plus, on admire ^ encore un pas, et ces deux plates-formes, séparées par un chemin creux, c’est le tombeau 5 pêle-mêle étrange de ruines et de blanches marguerites, de créneaux et de clématites ! Sous ce parterre et sous ces ruines vous allez trouver le souterrain funèbre • là s’est élevée la chapelle de la princesse Marie, frêle et doux édifice dont elle n’a trouvé le pendant c|ue dans la ville de Pise, sur l’Arno, à l’église délia Spina.
Prenez à l’ouest cette avenue de sureau et d’églantiers, franchissez la route basse de la chapelle, laissez à votre droite le pavillon où le roi Louis-Philippe s’est arrêté un instant pour attendre le corps de son fils ; entrez dans la chapelle. La chapelle est tout ouverte } sur les trois autels de celte rotonde funèbre , la messe a été célébrée ; on n’attend plus que M. le duc d’Orléans lui-même. Là, il est attendu par la duchesse d’Orléans sa grand’mère, sainte femme, l’honneur de sa maison; par la jeune princesse Françoise, par le jeune duc de Penthièvre, deux enfants qu’il a connus à peine; là, il est attendu surtout par la princesse Marie, sa digne sœur. Toute la ville de Dreux
s’est portée au-devant du cercueil. Sur les degrés du portique se tient debout l’évêque de Chartres. Au bas des degrés, lui-même, en habit de ville et en grand deuil, imposante figure ! imposante douleur ! Il est venu pour conduire ce dernier deuil; il est venu pour faire à son fils les honneurs de la tombe commune. Ses fils le suivent, silencieux et pénétrés comme lui. Alors recommence le De profundis, alors recommencent les prières et l’hymme des morts ; alors encore une fois, mais pour cette fois sans retour, le cercueil est emporté dans ces caveaux, dans ces ténèbres, aux chants des prêtres, à la clarté des cierges, à la vapeur de l’encens. (( Adieu, mon fils ! » a dit le roi avec des larmes. « Adieu, mon frère ! » se sont écriés les quatre princes. Suprême adieu !
Nous cependant qui, par la force même des choses, avons été conduits à compléter par ces tristes détails un récit tout rempli de fête et de joie, nous demandons grâce pour cette narration incomplète, et peut-être un peu cfiffuse. Ce ne sera que bien plus tard, quand la France sera revenue sur ses premiers étonnements, que les historiens à venir pourront, à l’aide des matériaux que nous transcrivons tout exprès pour eux, reconstruire dignement la vie du prince royal. Ceux-là le jugeront sous l’aspect qui leur conviendra de choisir. Ils étudieront le soldat, ils diront quel eût été l’homme politique, ils tâcheront de retrouver sous cette mort cruelle le roi que la France a perdu. Nous cependant les poètes, les écrivains et les artistes de ce temps-ci, nous n’aurons pas attendu si longtemps pour le pleurer.