DE PARIS
Longues et tristes journées ! encore si le roi était laissé tout entier à sa douleur ! mais non, le prince royal n’est pas encore descendu au tombeau de ses pères, qu’il faut aviser à réparer cette grande brèche dans l’État. Un trône ainsi fondé par tant de dangers et tant de labeurs vaut bien la peine qu’on le consolide. Déjà la chambre des députés est réunie, elle attend le roi qui va venir. Le roi lui-même. Il ne craint pas de montrer ses larmes, il ne craint pas de porter au grand jour le deuil sous lequel il est accablé. Au contraire, c’est une sorte de consolation pour Sa Majesté de venir parler de sa douleur. Le 26 juillet, le roi partait des Tuileries pour se rendre à la chambre des dé-
putes. Tl était suivi de ses quatre fils, son noble cortège.
Il traversait cette ville témoin de toutes ses douleurs. Le deuil était partout, dans la cliambre, hors de la chambre, sur tous les visages, dans tous les cœurs. D’une voix émue, le roi a parlé de sa douleur, de ce fils dont il est privé :
(( Privé de ce fils chéri que j’avais cru destiné à me remplacer, et qui était la gloire et la consolation de mes vieux jours.... » A ces mots, cette douleur mal contenue éclate de toutes parts ; les sanglots arrêtent cette parole douloureuse. L’assistance répond aux larmes du roi par des larmes ! Eli ! qu’était-il besoin que le roi parlât aux deux chambres? Ils s’étaient compris à force de regrets et de douleur. Cependant l’église de Notre-Dame de Paris était, du haut en bas, toute couverte de tentures funèbres. Un habile architecte, M. Visconti, s’était emparé de la vieille basilique, et même, dans ce deuil profond, il avait l’especté les moindres détails, les plus fins et les singuliers ornements de l’architecture primitive. Dans ce vieux monument de la foi de nos pères, rien n’était voilé qui pût nuire à ce magnifique ensemble de la pierre taillée, des autels, des gloires, des statues, des magnifiques vitraux. Cette fois ce n’était plus le monument qui obéissait à la tenture funèbre, c’était la tenture funèbre qui obéissait au monument; si bien que vous pouviez la reconnaître, dans toute sa majesté et même sous son manteau de deuil, la sainte et vaste basilique. Au dehors de l’église, sur le parvis, au sommet des deux tours, ce ne sont qu’obélisques, tentures flottantes, trépieds d’airain, cyprès d’argent, couronne voilée, bannières déployées qui portent ces mots glorieux : Anvers! Algérie! La bannière épiscopale en crêpe noir parsemé d’étoiles d’argent recouvre de ses plis funèbres
les deux tours Entrez donc plein de respect dans cette
enceinte ; entrez dans celte nuit profonde. Deux hommes choisis par M. le ministre de l’intérieur, M. Gavé, le chef de la division des beaux-arts, et M. d’Henneville, sont les deux maîtres des cérémonies de cette solennité funèbre ordonnée par leurs soins, et à laquelle rien n’a manqué de tout ce qui est l’ordre, la magnificence et le respect. Le silence est partout, et cependant l’église est déjà remplie. Le silence, le recueillement , les pensées douloureuses , se cachaient dans cette ombre religieuse. Peu à peu cependant vous commencez par distinguer dans ces ténèbres éclairées ces beaux piliers cachés dans leurs draperies. A cette place et sous ces tentures les quatre grandes fenêtres du temple laissent pénétrer un pâle rayon de soleil ; au milieu de la nef, à la voûte du milieu, à la voûte du chœur, d’immenses bannières de soie bleue vous parlent encore des travaux du prince royal : Médéah, Milianah, Blida^ les Portes-dé^ Fer. Des deux côtés du chœur éclate et brille le vitrail aux vives couleurs. Puis tout au fond du temple la porte immense toute grande ouverte qui laisse pénétrer le soleil ; puis dans les tribunes d’en haut, dans les tribunes d’en bas, dans toutes les profondeurs, une foule toute noire, foule compacte et glorieuse composée de tous les grands noms de la France, de tous les grands corps de l’État, riches uniformes, riches broderies, simarres, robes rouges, robes noires, la pairie, la chambre des députés, le conseil d’État, PInstitut, le corps diplomatique, la cour de cassation, la cour royale, la cour des comptes, l’école polytechnique, la garde nationale et l’armée! Toutes ces grandeurs, toutes ces sciences, toutes ces renommées et toutes ces gloires s’avancent dans
Jes mêmes ténèbres, dans le même silence, pendant qu^au dehors le canon gronde, pendant que le bourdon funèbre frémit tout là-haut dans les tours.
Au centre de Téglise, entre les deux nefs latérales, à la droite de la chambre des pairs, à la gauche de la chambre des députés, s’élève le catafalque royal. Un vaste pavillon carré en velours noir brodé d’argent, dont les quatre coins vont se perdre au milieu de quatre trophées de drapeaux tricolores, semble protéger et défendre le cercueil. Ce ne sont que piédestaux, mosaïques brillantes, ornements somptueux. Ici, la couronne royale surmontée d’un crêpe ; plus loin, l’urne qui contient le cœur, recouverte d’un drap violet émaillé d’étoiles d’argent, ou bien le grand cordon de la Légion d’honneur et l’épée du prince royal!... confusion éblouissante ! Mais enfin du milieu de ces cierges qui brûlent, à la pâle clarté de ces lampes funèbres, sur ce piédestal qui fait du cénotaphe un autel, vous aurez bientôt reconnu, l’une après l’autre, tous ces insignes passagers de la mort. Le sarcophage ainsi couvert de cette décoration qui va disparaître à toujours étincelait de mille feux. Tout alentour, comme nous l’avons dit, s’étendaient les ténèbres épaisses ; mais peu à peu toute cette obscurité environnante se remplit de feu et de lumières; les lustres, les lampes, les candélabres, les innombrables colonnettes chargées de bougies font de cette nuit profonde un jour éclatant, et alors vous pourriez découvrir tout à l’aise cette foule émue et attentive, ces prêtres, ces soldats, ces magistrats, ces savants illustres, l’honneur de la France et son orgueil.
Enfin, quand l’horloge de la cathédrale a sonné onze heures , vous entendez au dehors du vaste portail les tam-
bours qui battent aux champs, rassemblée tout entière frémit, la croix s’avance au-devant des nouveaux venus qu’on attend encore. Ce sont les quatre fils du roi couverts de leur manteau de deuil ; l’assemblée tout entière se lève dans un mouvement unanime de sympathie et de respect ; la foule se partage en deux et fait place à ces frères malheureux ; ils s’agenouillent sur le prie-Dieu, et à l’instant même commence derrière le cercueil et dans un lointain lumineux la messe des morts.
Non pas la messe arrangée par quelque habile musicien des temps modernes, non pas cette messe ou pour mieux dire cet opéra funèbre pour lequel il faut invoquer le secours des artistes de l’Opéra, — mélodie menteuse, concert profane^ — mais bien la messe auguste et sainte comme la chantent les saints évêques : plain-chant grave et solennel, le Requiem dans toute sa majesté imposante, dans toute sa terreur. Non, non , pour célébrer ce deuil public , pour être de niveau avec ces funérailles, pour que la noble mère de ce jeune homme étendu là puisse croire qu’en effet on prie pour son fils, et que cette prière est sérieuse, ne nous parlez ni de Mozart, ni de Beethoven, ni de vos grands chanteurs. La messe de tous les morts peut seule suffire à la douleur publique. Voilà ce quelareine avait très-bien compris avec l’âme d’une mère et Tesprit d’une femme. Dans le cortège de Neuilly à Notre-Dame, la reine n’avait pas voulu des marches composées par M. Auber* les tambours voilés de deuil avaient dignement accompagné les émotions de la journée. Ainsi, à la cathédrale, la reine avait voulu que l’on célébrât sur le corps de son fils la messe de tous les chrétiens pour qui l’Église a des prières. On ne saurait croire l’immense effet de cette céré-
monie ainsi conçue : la voix des prêtres dominait toute rassemblée ; les paroles funèbres, que le vieil écho de Notre-Dame de Paris rendait plus puissantes et plus vives, retentissaieot dans toutesles âmes; c’était véritablement la messe des morts, véritablement un cri funèbre, véritablement un cercueil ; aussi, jamais une si grande foule ne s’est montrée plus obéissante aux inspirations religieuses ; toutes les têtes se courbaient aux instants solennels. A l’élévation, le canon grondait, les soldats présentaient les armes, les cloches sonnaient à toute volée. La messe dite, l’absoute a commencé ; c’est le moment des derniers adieux du prêtre. Les évêques, chacun à leur tour, ont franchi les marches du cénotaphe, arrivé en avant de Fume qui contient le cœur, et sur la dernière marche, chacun s’arrêtait et jetait Peau bénite sur le cercueil du royal défunt ; après les trois évêques , Mgr. l’archevêque de Paris est venu le dernier, et, après lui, pour accomplir cette bénédiction suprême, se lèvent tous les quatre les fils du roi ! L’assemblée entière se tient debout à leur exemple. Le premier qui monte ces degrés funèbres, c’est M^Je duc de Nemours : un prêtre le précède portant l’eau bénite; au pied du cercueil, le prince s’arrête, il salue, il jette l’eau sainte * vous ne sauriez croire l’attention immense qui suivait les moindres gestes de ce noble jeune homme ; après quoi il a redescendu ces marches une à une : alors son manteau noir s’est entr’ouvert, et ceux qui , de loin , avaient à peine aperçu un fantôme tout noir ont reconnu à ses insignes, et surtout à sa douleur, le nouveau fils aîné de la famille royale, M. le duc de Nemours.
Trois fois de suite s’est renouvelée cette même cérémonie funèbre. M. le prince de Joinville, M. le duc d’Aumale,
M. le duc de Montpensier ont jeté, chacun à son tour, Peau bénite sur le cercueil de leur frère, et trois fois Pémotion a été la même, tant ces nobles jeunes gens étaient grands et simples dans leur résignation. Après les fils du roi, quatre grands dignitaires du royaume ont été seuls admis à monter jusqu’au cercueil : M. le garde des sceaux, M. Laffitte, président de la chambre des députés, M. le comte d’Appony, le doyen des ambassadeurs et enfin M. le maréchal Soult. M. le maréchal Soult a reçu à la guerre un coup de feu qui le rend boiteux ; il gravissait difficilement Pescalier funèbre, il avait peine à le descendre, un lévite lui offre l’appui de son bras, le vieux soldat le repousse, et il redescend fièrement, les larmes dans les yeux, la douleur dans le cœur.
Dans cette imposante cérémonie, une seule chose a manqué ; hâtons-nous de dire qu’elle était impossible : c’est une oraison funèbre qui fut digne de cette sainte basilique, de cette illustre assemblée, et surtout qui fut digne du mort à qui la France rendait les derniers honneurs. Certes, la voix de l’orateur chrétien, qui s’en vient à la face de Dieu et des hommes pour exhumer, du haut de la chaire évangélique, tant d’espérances évanouies, c’était là autrefois une consécration suprême des existences royales ou héroïques que rien ne saurait remplacer, ni l’histoire, ni le drame, ni le journal, ni l’éloge des deux chambres, ni les livres que nous écrivons nous autres , oraisons funèbres éphémères que le temps emporte. Tout au rebours, l’oraison funèbre de Bossuet est immortelle comme les malheurs de Henriette d’Angleterre, comme la gloire du prince de Condé^ mais Bossuet, où donc est-il?