TROISIÈME PARTIE
Le baron Théodore demeura plusieurs jours sans retourner chez madame Roch , et madame Roch demeura plusieurs jours sans penser au Tasse. C'était le temps des vendanges. Elle est femme de tète, et si elle charge son intendant de surveiller ses ouvriers, elle se charge elle-même de surveiller son intendant. Quand sa vendange fut en cave et qu'elle eut Tesprit plus tranquille, elle se rappela subitement qu*elle ne savait encore qu'à moitié pourquoi le Tasse était devenu fou.
— Vite, dit-elle, qu'on fasse venir le baron ! Quoi qu il en puisse coûter, j'en veux avoir le cœur net.
Si le baron fut content, ce n*est pas une chose à demander. Il arriva tout courant, et s*écria en entrant r
Quel heureux chaogement au palais me rappelle?
Ah I je le savais bien, madame, que vous vous décideriez à m'entendre jusqu'au bout !
Et à ses mots, tirant quelques papiers de son inépuisable portefeuille :
— Voici, nous dit-il^ un manuscrit du prince Vitale ; Il me le communiqua, sous le sceau du secret, le lendemain de notre excursion à Némi, et plus tard il m'^en fit présent, décidé quMl était à ne le jamais publier. Après déjeuner^ nous étions al* lés nous asseoir dans le cabinet des Armilles, au pied de là statue d'Hermès t rismègiste, le visage tourné Vers l'oratoire^ dont la porte était enlr*oUverte. D'un air pénétré, d'une voix émue, il me lut
ce que je vais vous relire. Écoutez-moi avec recueillement; c'est un homme antique, c'est un saint qui va parler par ma bouche ; eti vous disant ce que fut le Tasse, il se fera connaître lui-même.
LAISSEZ LES MORTS ENSEVELIR LEUR$ MORTs!
« Trois fois heureux Thomme de génie qui naît et meurt à propos I Heureux encore celui qui, né trop tôt, devance son temps ! Condamné par ses contemporains, il en appelle à la postérité. Les siècles à venir se lient d'amitié avec lui et le visitent dans son délaissement. Mais s'il est né trop tard, s'il est seul à représenter dans le monde quelque chose qui n'est plus, son malheur est sans ressources... Ah ! qu'il est dur de traîner après soi comme un boulet une inutile et ridicule âdélité au passé I Ah ! qu'il est dur de s'entendre dire : « Laissez les morts ensevelir leurs morts ! »
« Torquato Tasso s'était trompé de date en nais*
sanl ; ce fui là le plus grand de ses malheurs, celui qui rendil tous les aulres irréparables. En vain chercha-t-il à se faire illusion ; il eut la douleur de découvrir qu'il n'était pas de son temps, et cette amère découverte brisa son âme et troubla son esprit. Faites-le naître soixante ans plutôt : que j'aime à me figurer Léon X lisant la Jérusalem délivrée! Il Téût préférée et 2tla Christiadeel au Roland^ et n'eût pas eu assez de couronnes à décerner au nouveau Virgile ; mais, ô funeste méprise ! ce grand poète, qui par la foi, par la pensée, était un contemporain de Vida, de Raphaël, de Castiglione, ne vint au monde qu'au milieu du seizième siècle, et fut condamné à vivre dans l'Italie telle que Tavaient faite l'inquisition, le concile de Trente et la compagnie de Jésus... Sa mère, la Renaissance, était morte en donnant le jour à son dernier enfant, et il rêvait toujours d'elle, il s'obstinait à la croire vivante. Un jour il partit pour Rome, assuré de Ty trouver. Comme il entrait au Vatican, une figure terrible se dressa devant lui et lui cria : « Je m'appelle l'Inquisition. » Ce jour-là, son es-
prit éprouva un ébranlement dont il ne se remit jamais.
a Qu'on veuille bien se représenter un poète qui emploie de longues années à composer un chefd'œuvre accompli , dans lequel il met toute son âme, tout son génie, toutes ses complaisances. Cœur vraiment catholique, avant de donner son poème au public, il le soumet au jugement de rÉglise. Il se flatte qu'elle lui dira :
<x Mon fils, que ma paix soit avec toi ! Tu n'a pas consacré tes veilles à chanter de folles aventures, de vaines et puériles fictions, mais les gloires de la chrétienté, le tombeau du Christ reconquis sur les infidèles, les exploits que Dieu opéra par l'épée de ses chevaliers, gesta Dei per Francos... »
« Qu'il est loin de compte I L'Église détourne de lui sa face, peu s'en faut qu'elle ne le frappe d'anathème; à ses humbles réclamations elle répond que sa muse s'est donné des libertés qui, approuvées autrefois, ne sont plus même tolérées, qu'il y a cinquante ans que Léon X est mort, que sous Grégoire XIII les seuls juges compétents en matière
de poésie sont les inquisiteurs généraux cl les bons pères de la compagnie de Jésus, qu'il aura beau faire, Clorinde, Ârmide, Renaud ne seront jamais de leur goût... Et Ton s'imagine que pour souffrir le Tasse a eu besoin d'aimer Léonore et de n'en être point aimé !
« Toute cette histoire se trouve consignée dans les lettres du Tasse, et en particulier dans ce qu'on a appelé sa correspondance littéraire. Pourquoi nos tassisles n'en ont-ils jamais dit le moindre mot ? Le génie dépouillé de ses franchises, enfermé dans un cercle de Popilius, c'est une captivité qui yautbien celle de Sainte-^Ânne. Hélas I j'hésite moi-même à déclarer que Rome a eu part aux infortunes du Tasse. Scrupule puéril I Que sont les souffrances d*un homme au prix des destinées de PÉglise?
Luther avait paru. Pour lui résister et pour le vaincre, il fallut qu'aux papes philosophes succédassent les papes rigoristes. Le Tasse naquit du vivant de Paul III, au moment où l'ordre dès jésuites venait d'être institué, au moment où le concile de Trente allait s'ouvrir. Est-ce la faute de l'Église, et
pouvait-elle dérogçr en faveur d'un seul de ses enfants aux nouvelles règles de conduite que lui imposaient les circonstances?
c< Le Tasse fut bien malheureux. Son malheur nie touche plus que personne. Je sais un homme qui n'a point de génie, quj n'a point écrit d'épopée, qui n'est rien, et qui cependant souffre soù' vent, comme le Tasse, de n'être pas né à son heure. Ce siècle lui est un lieu d'exil, un désert. Pour tromper sa souffrance, il visite les hôpitaux, il 1)aisedes plaies saignantes, il s'enivre de charité. Soyez béni, mon Dieu, vous qui nous avez donné des pauvres à aimer, des malades k soigner ! La charité, qui est de tous les temps, est le divin remède à tous les troubles de Tesprit.