LE CREDO DU. TASSE ET DE LA RENAISSANCE
« Quelle fut la foi religieuse et philosophique du Tasse? Question qu'il est besoin d'éeteirdr pour
savoir au juste ce que TÉglise^put trouver à reprendre en lui. A Tâge où l'on se plaît aux aventures, il s'était laissé entraîner à des erreurs dont il ne devait pas tarder à revenir. Dans une longue lettre qu*il écrivit à Scipion Gonzague deux mois après être entré à Sainte-Anne, il reproche amèrement à ses ennemis d'avoir fouillé avec acharnement dans son passé pour s'armer contre lui des erreurs oubliées de sa première jeunesse, et, s'il reconnaît qu'il a eu des doutes, il déclare que depuis longtemps il avait su s'en guérir.
a II fut un temps, ô mon Dieu, s*écrie-t-il, où, plongé dans les ténèbres de la chair,... je ne te connaissais que comme le principe éternel et immobile de tous les mouvements et comme un maître qui se contente de pourvoir à la conservation du monde et des espèces; mais je doutais si tu avais créé le monde, je doutais si tu avais doté l'homme d'une âme immortelle, et si tu étais descendu sur la terre pour t'y revêtir d'humanité... Toutefois il me fâchait de douter, et volontiers j'eusse banni de telles pensées loin de mon intelli-
gence, avide des hautes et souveraines recherches;, volontiers je l'eusse réduite à croire sans répugnance tout ce que croit et enseigne sur toi ta sainte Église catholique romaine. A la vérité, Seigneur, je le désirais moins par amour pour toi et ton infinie bonté que par une certaine crainte servile des peines de l'enfer, car souvent retentissaient dans mon imagination troublée les trompettes angéliques du grand jour des peines et des récompenses, et je te voyais assis sur les nuées, et je t'entendais dire (ô paroles pleines d'épouvante) : Allez-vous-en, maudits, dans les flammes éternelles I Cette pensée était si forte en moi que parfois je ne pouvais m'empêcher de m'en ouvrir à quelque ami, et, vaincu par cette terreur, je me confessais et je communiais aux temps et de la façon que prescrit ton Église. »
a Cependant le Tasse avait, si j'ose ainsi parler, le cœur naturellement catholique. Il écrivait un jour au neveu du pape Grégoire XIII, le marquis Giacomo Buoncompagno, que les pères jésuites qui Tavaient élevé l'avaient fait communier avant Tâgé
de neuf ans, et lorsqu'il ignorait encore que le corps du Christ se trouve réellement dans Thoslie. El néanmoins, ému d'une secrète dévotion, il devina le sacré mystère à la joie étrange qu'il sentit couler en lui. Un cœur ainsi fait ne peut être longtemps infidèle à Dieu; le doute ne s'enracine que dans les âmes dont il se sent secrètement aimé. Au temps même de sa mécréance, le Tasse, — c'est lui qui nous l'apprend, — souhaitait le triomphe de la foi catholique dans le monde avec une indicible ardeur, con affetto incredibile^ et il abhorrait « à l'égard de la peste le nom de luthérien et d'hérétique. » 11 implora la grâce divine, qui ne fut pas sourde à ses prières. « Peu à peu, fréquentant les saints offices, récitant chaque jour des oraisons, ma foi allait s'affermissant... Et déjà je commençais à rire de mes doutes... ie n'osais. Seigneur, te demander de me ravir au ciel comme saint Paul, ou de te montrera moi face à face comme à Moïse; mais je m'approchais de la nuée derrière laquelle tu te caches, et, me tenant au pied de la montagne des contemplations, les oreilles et les yeux purifiés, je cherchais
à entendre cette voix qui prononce des paroles de pitié, et à voir la montagne fumante et tout étincelante de foudres et d*éclairs. »
a Assurément je ne voudrais pas faire du Tasse le modèle du parfait croyant ; ce n'était pas un de ces esprits réglés où tout se tient, où tout est d'accord, qui sont toujours dans une assiette ferme et égale. Ame combattue et flottante, il se faisait en lui des partages étranges, ou, pour mieux dire, il y avait en lui deux âmes : une âme de lumière, une âme de chair et de sang. Amant platonique de Léojiore, auprès de Philis il n'écoutait que ses sens; esprit contemplatif, il fut épicurien par accès. J'affirme seulement que, comme la volupté, le doute ne fut qu'une crise passagère dans sa vie. Il faut l'en croire; jamais homme ne fut plus sincère en parlant de lui-même : « Je suis chrétien et platonicien, » a-t-il dit souvent. Oui, sa vraie foi, celle qu'il a professée dans tous ses écrits, celle qui inspira le plus beau de ses poèmes, c'est ce platonisme chrétien et catholique qu'enseignèrent à Florence Ficin et Pic de la Mirandoje, que les pinceaux de
Raphaël onl revêtu de formes et de couleure, qui, au commencement du seizième siècle, envahit tout, les académies et les cours, qui eut pour sectateurs des cardinaux comme Sadolet, des gens du monde comme Castiglione, et qui un jour s'est assis sur le trône pontifical dans la personne de Léon X.
« Trop souvent la pensée religieuse de la renaissance a été méconnue, ravalée, travestie. L'enivrement des sens, Texaltation de la chair, le culte frivole de la forme, Tadoration profane de la beauté, le paganisme ressuscité, c'est sous ces traits qu'on a peint le siècle de Léon X. Eh quoi! connalt-on le génie d'une époque, quand on n'en considère que les déviations et les excès? Et quel principe n'a été altéré et faussé par les passions humaines? Dans le platonisme chrétien des Ficin et des Pic, je reconnais l'épanouissement complet de l'idée catholique, qui a pris toute sa croissance.
a Les créations de Dieu comme les œuvres de l'homme sont soumises à la loi du développement graduel, elles suivent un cours ordonné. La douceur de Dieu est sa violence, il ne brusque rien :
les siècles sont ses journées. Il a donc voulu que la révélation eût son histoire ; qu'à Texemple de tous les êtres animés elle se développât et s*accriit avec le temps. C'est pour cela qu'il a institué son Église, divine couveuse chargée de féconder et de faire éclore Tun après Tautre, aux heures marquées par Téternelle patience, tous les germes de vérité que renfermait l'Évangile. Cette volonté divine paraît visiblement dans la formation du dogme chrétien ; il a mis des siècles à s'organiser et à parcourir le cercle de ses métamorphoses. Comme le dogme, le génie moral du christianisme eut son histoire. D'abord l'Église n'annonça aux hommes que la. doctrine du salut par la croix, c'est-à-dire par les larmes, par la souffrance volontaire, par le mépris de tout ce que le monde aime et honore : toute chair est corrompue ; on gagne le ciel par le détachement absolu de toutes choses; la vie est un mensonge, rien n'est vrai que la mort; mourez dés à présent à vous-même et au monde!... Ce cri retentit au milieu des corruptions de la vieille société mourante, au milieu des violences de la barbarie sor-
tant de ses forêts pour se ruer sur Théritage des Césars. Les austérités et le deuil de la pénitence, la discipline, les macérations de la chair, voilà ce que prêche le christianisme à la chair en révolte. Il est moine et ascète, il se revêt de bure; le doigt levé vers le ciel, il maudit la terre, la nature, la \ie elle-même.
« Mais avec le temps un ordre nouveau se dégage du chaos sanglant de la barbarie. A mesure que cette société, d*abord incertaine d'elle-même, s'assied plus solidement sur ses bases , TÉglise change de rôle et de langage; elle pressent de loin la naissance d'une civilisation nouvelle dont elle veut s emparer pour la marquer à Teffigie de Dieu. Elle ne fulmine plus Tanathème contre le monde ; elle enseigne aux fidèles comment, en vivant dans le monde, ils peuvent vivre pour DieUù Elle conçoit une autre sagesse que celle du moine savourant d'avance les délices de la mort dans le silence du cloître ; sage aussi est celui qui, habitant parmi les hommes, travaille d'un cœur pur et serein aux œuvres de son métier. Autrefois, dans la prévision
de la fin prochaine de toutes choses, pèlerin en voyage, elle campait sous la tenle, se tenant toujours prête à déloger; aujourd'hui elle se bâtit des maisons de pierre magnifiquement ornées, et qui, plongeant dans le sol des racines profondes, témoignent qu'elle croit à ses destinées terrestres. Elle ne bénit plus seulement la haire elle cilice de Termite, mais Tépée du chevalier, la charrue du laboureur, la plume du savant, la truelle du maçon, Téquerre de Tarchitecle, consacrés par elle au service du Seigneur. Que dîs-je? elle se relâche de ses anciennes sévérités envers la guitare du jongleur qui s'applique par ses chants à tromper les ennuis des cours et des chaumières ; enfin elle voit ici-bas autre chose encore que des âmes à sauver en les purifiant par le sang, du Christ ; elle proclame que la Providence a des desseins sur ce grand être collectif qu'on appelle Thumanité, et que le règne de Dieu, avant de s'accomplir dans les hauteurs des cieux, doit se manifester sur cette terre dans la vie des nations... Oh! quel esprit de joie est soudain descendu du ciell Harpe de David ^
apprenez à moduler vos chants, entremêlez aux soupirs de la pénitence les accents d'allégresse des rachetés qui cheminent sur les mille sentiers du monde dans la sainte liberté de Dieu I Couronne sanglante du Christ, qu'on vous voie reverdir et fleurir ! fleurs divines I ce sont les fleurs de l'espérance, de Tamour, de la joie, toutes les fleurs de Téternel printemps des cieux !...
« Ne dites donc pas que la Renaissance fulPune surprise, un accident subit et inopiné; elle avait été préparée de loin par le moyen âge : Thumanité commence à renaître dès le douzième siècle... Vous alléguez ces manuscrits grecs qui, apportés comme par miracle en llalie, réveilhirent les intelligences assoupies. Ne faites pas de ces manuscrits des amulettes, des talismans. Byzance les méditait depuis des siècles, et Byzance restait Byzance. C'est que pour lire, il suffit d'avoir des yeux; pour comprendre, il faut avoir une âme. Dans ces dossiers poudreux, Tâme renouvelée de l'Ilalie sut retrouver Tâme de la Grèce, et ce qu'elle étudia dans Sophocle et dans Platon, ce ne fut pas seulement
Fart de bien dire, mais Tari de bien vivre, Tidéal de la vie complète que la Grèce avait su rechercher autrefois et que la renaissance s'appropria, mais en Tagrandissant, en Tépurant, en l'accommodant aux besoins d'une société chrétienne... L'ascétisme monacal disait à Thomme : « Abstiens-toi, mortifie-toi, vis le moins que tu pourras, prépare à la mort sa victime ! qu'à son arrivée elle trouve l'autel fumant et le sacrifice commencé I... » Le catholicisme platonicien dit à Thomnie : « Étends ton âme, élargis ton cœur, répands ta vie; en accroissant ton être, tu deviendras plus semblable à Dieu, qui est la perfection de l'être. »
« Conséquente à elle-même, la renaissance s'occupe aussi du corps ; elle prend sa défense contre les injustes rigueurs de l'ascétisme ; elle ne veut plus qu'on l'insulte, qu'on le macère, qu'on le flétrisse ; elle remet en honneur la santé et l'hygiène. Pourquoi traiter le corps en enneriii? Dieu l'a destiné au service de l'âme : ne doit-on pas des soins à ses serviteurs? Aussi écoutez cet évêque, ce cardinal, ce pieux et fervent catholique, Sadolet. Dans
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son traité de V Éducation^ il veut restaurer au nom du Chri&t les méthodes de la Grèce. La gymnastique et la musique doivent être, selon lui, les institutrices du premier âge, et à ces .esprits âpres et chagrins qui lui représentent que la souplesse des mouvements, les grâces du visage et du maintien, l'agrément des manières et du langage, sont aussi peu nécessaires que les raffinements de Tesprit à qui veut faire son salut, il répond : « Nécessaires, je ne sais ; mais utiles, n'en doutez pas. » Et il ajoute : « Ah ! gardons-nous de mépriser et de retrancher de notre vie tout ce qui n'est pas la seule chose nécessaire, de peur qu'en voulant devenir divins nous ne cessions d'être des hommes. »
« La vie complète ! c'est le programme de la renaissance. Il est bon que l'âme essaye de toutes les attitudes; est-il besoin d'être à genoux pour prier? Il est bon que l'homme multiplie ses sentiments et ses pensées ; les esprits et les cœurs en friche ne sont pas agréables à Dieu. 11 est bon que l'homme sache rire aussi bien que pleurer; si le travail et la douleur sont sacrés, les plaisirs purs n'ont rien
qui offense la suprême sagesse, et il dépend de nous de Tassocier à nos fêtes. Écoutez encore ce chanoine, ce prédicateur, ce grand philosophe, Marsile Ficin. Cet apôtre de l'union mystique a écrit reloge des festins. On croit lire Platon, mais un Platon chrétien. Les banquets, selon lui, sont Tassaisonnement de Tamitié, le charme de Texistence ; dans la joie qui les accompagne, les âmes se dé* tendent, les caractères se polissent, la raison même jette de plus vives étincelles. Il faut écarter avec soin de sa table les esprits moroses et contentieux, « à moins qu'ils ne ressemblent à Xénocrate le platonicien et à Zenon le stoïcien, qui s'adoucissaient par le vin comme les lupins déposent leur âpreté dans Teau. » Il faut parler des choses divines^vant d'avoir bu, des choses naturelles au dessert, mêler Tagrëable à Tutile, des contes à la morale, et finir par les chants et la musique^ laborum dulce lenitnen. Bien dîner, c'est dîner dans la compagnie des Grâces, des Muses^ d'Apollon, de Platon;... mais gardons^nous d'oublier le Christé Que la place d'honneur soit réservée à ce divin convive I II ne
se refusait pas aux joies des banquets : à Cana, il changea l'eau en vin, et n'est-ce pas à table qu'il révéla à ses disciples les mystères de l'eucharistie ? « Lui présent, nous nous souviendrons que le principal aliment de l'homme, ce ne sont pas les plantes et les animaux, mais l'homme lui-même, et moins l'homme encore que Dieu. » C'est ainsi qu'en usait Ficin avec ses disciples Cavalcanti, Landino, Politien. Et ce même Ficin, en sortant de son cabinet, où il venait de passer de longues heures dans l'étude et dans Textase, il s'en allait errer avec un ami au penchant des collines de Fiesole, et, contemplant avec délices l'admirable paysage qui se déroulait sous ses yeux, il y choisissait un site favorable pour s'y bâtir en imagination une maison selon son cœur... Méditer Platon dans une telle retraite, quel sort digne d'envie, et qu'il est doux, quand on a de tels rêves, d'être l'ami d'un Laurent de Médicis!...
« Renoncer à tout pour aller à Dieu, c'était la maxime de l'ascétisme. Se servir de tout pour se rapprocher de Dieu, c'est le précepte de la renais-
sance. Et jamais peut-être son génie ne fut mieux défini que par le Tasse dans son dialogue sur la \erlu:
« Tout sert à la vertu, dit-il, pour parvenir à la Traie félicité ; elle tire parti des richesses, des honneurs, des magistratures, des armées, des commandements, qui lui permettent d'agir avec plus de liberté et de grandeur ; elle fait servir à ses fins les armes, les chevaux, les riches ameublements, les statues, les tableaux, tous les ornements de la prospérité, — les amitiés aussi et les joyeuses compagnies ; elle appelle des extrémités du monde les plus fameux philosophes, elle rassemble les livres, elle recueille tous les monuments où se conservent les antiques souvenirs de Thumanité ; elle se fait apporter d'Arabie ou des Indes et du fond de l'Orient des herbes, des plantes, des animaux ; elle y ajoute les sphères, les globes, les images du ciel et de la terre, et île tout cela elle fait son profit pour s'élever aux félicités de la contemplation... »
« Pourquoi Thomme est-il appelé à étendre sa vie de toutes parts et à reculer autant qu'il est en lui les bornes de son être? C'est que l'homme, par la
place qu'il occupe dans la hiérarchie des créatures, est véritablement le centre de l'univers. En lui, la nature se connaît et s'initie aux mystères de 1 esprit, et, quand il lui plaît, il répand dans le sein de l'aveugle matière le Dieu dont il est plein. Oui, la matière informe, inerte, il l'ennoblit en la dressant au service de Tintelligence, et Ton dirait qu'il lui donne le sentiment et la pensée. C'est peu encore : par la magie ou par la cabale (car il est une magie sainte et favorisée de Dieu), il entre en communication avec ces âmes inférieures qui dorment ensevelies dans les ténèbres de la matière; il les appelle, il les éveille, il les unit, les marie entre elles, et ces combinaisons produisent des effets surprenants où la raison ne peut atteindre. « La magie, a dit Pic, repose sur le mariage des vertus secrètes de la nature, magicam operari non est àliud quam maritare mundum. » Et plus surprenants encore que ces effets magiques sont les prodiges enfantés par la prière. Un cœur que dévore la fièvre de Tamour divin sait faire à la Divinité de saintes violences ; il la contraint de descendre en lui ; au nom de cet
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hôte invisible qui lui communique sa puissance, il commande en maître à tout ce qui méconnaissait encore son empire ; il se fait entendre des flots irrités, des orages, de la mort elle-même, plus sourde encore que les tempêtes.
« Cependant l'homme n a accompli que la moitié de son œuvre, quand il tient sous ses lois les royaumes des êtres inférieurs. Placé aux confins et au point de rencontre de deux mondes, il les doit conquérir l'un et Tautre. Qu'il sache le vouloir, et, sans quitter la terre, le ciel sera son partage. La raison qui lui est. propre n'est pas le suprême avantage dont il jouisse. saintes déraisons où Thomme, possédé d'une fureur divine, contemple ce qu'il ne peut comprendre, et s'enivre de joies qu'il est impuissant à décrire! Tantôt, comme s'arrachant à lui-même, il s'élance d'un bond jusque dans le séjour de Téternelle beauté, dont tout ce qui existe n'est qu'une pâle et imparfaite copie, et il se nourrit avidement de cette chair délicieuse. Tantôt, illuminé d'un rayon prophétique, il sort du temps, les voiles tombent, ses regards fixes et assurés dévorent
l'avenir, Dieu lui abandonne cette proie. Que si cette possession ne lui suffit pas, il a en lui de quoi s'élever plus haut encore. « L'intelligence humaine, a dit le Tasse, renferme en elle les formes de toutes choses, et elle a le don de s'assimiler à tous les objets de sa pensée, ce qui permet de dire que l'univers entier est en elle... Et ainsi, par la contemplation des pures intelligences ou des anges, il dépend d'elle de devenir angélique, et elle se rend toute divine par la contemplation de la Divinité. »
« Homme, aspirant à la vie complète, vis par les sens, par la pensée et par lextase, car l'univers esten toil —C'est le mot de la renaissance. Aussi ne nous étonnons pas des merveilles qu'accomplirent ses artistes. L'art atteint sa perfection, s'épanouit dans sa fleur aux époques où Fhomme, connaissant sa propre grandeur, se sent en harmonie avec le monde.
« Saintes de fra Angelico, Tadmiration que vous nous inspirez est mêlée d'une tendre pitié I Ames charmantes, vous êtes malades et souffreteuses! Je ne sais quelle pudeur de vivre vous travaille. Ohl que la terre est dure à vos pieds délicats ! Vous
semblez dire : Nous avons habite avec les peuples de Cédar et nous avons été étrangères au milieu d'eux. Qui nous donnera des ailes comme à la colombe?... Anges dépaysés, hâtez-vous de fuir, car un jour nouveau se lève, et la terre entendra prêcher une nouvelle sagesse que vous ne pourriez comprendre... Une âme saine, libre et heureuse, une âme qui se sent à Taise dans son corps, parce qu'il ne lui résiste pas et qu elle le pénètre de toutes parts comme un rayon de soleil pénètre un pur cristal, une âme qui sait goûter tour à tour les joies de la contemplation, le charme de sentir et la douceur de respirer, une âme qui, guérie de toute fausse pudeur, s* abaisse sans déroger aux soins ordinaires de la vie, ou, s^élançant à Dieu, vit dans le divin comme Toiseau dans Fair, une âme infiniment étendue et divinement harmonieuse, — voilà ce que je lis dans les yeux d'une Vierge de Raphaël I « Après avoir rétabli l'harmonie dans la vie humaine, la renaissance la rétablit aussi dans l'histoire dePhumanité. Elle a réconcilié les sens avec l'esprit, la matière avec les splendeurs angéliques; — elleen-
treprend de réconcilier le paganisme avec le Christ, elle amène aux pieds du crucifié tous les sages de la terre, en lui disant : Ils sont à toi, un rayon de ton esprit était en eux, que ta grâce leur soit donnée!... Les horizons se sont agrandis, les entrailles se sont dilatées. Que la tolérance est un mot froid et vide de sens! La renaissance est animée de cette brûlante charité de Tintelligence qui s'en va recueillir avec amour dans les doctrines les plus défectueuses et les plus entachées d'erreur les moindres parcelles de vérité qu'elles renferment dans des filons cachés. Elle ne peut plus admettre un Dieu jaloux, avare de lui-même, qui a fait luire sa lumière aux yeux d'un seul peuple qu'il s'était choisi pour dépositaire de ses secrets, tandis qu'il laissait marcher le reste de la terre dans les ténèbres de la mort. Loin d'ici toute vaine distinction du profane et du sacré I 11 n'y a de profane que le vice, il n'y a d'impie que le mal ! Le Christ aux bras étroits est Tidole des fanatiques. Périssent les autels de cette divinité menteuse IDieu vrai. Dieu infiniment bon, dans tous les temps toutes vos créatures vous
ont été chères, vous vous êtes révélé à elles selon diverses mesures, et les doctrines des gentils furent la préparation de votre Évangile, l'aurore sacrée de ce divin soleil I
a Déjà le moyen âge avait entrevu cette grande vérité. Il était allé demander à la Grèce son Aristote pour en faire un ouvrier du Seigneur... Avez^. vous jamais vu Tun de ces vieux tableaux qui représentent le géant saint Christophe faisant passer un torrent à lenfant Jésus assis sur son épaule? Le courant est rapide ; si petit que soit l'enfant, il pèse comme un monde ; le géant marche courbé, s'appùyant sur son bâton ; un rayon du soleil levant vient chercher son front et lui apporte une bénédiction du ciel... Aristote fut le saint Christophe du moyen âge, le géant de Stagyre fit passer à Tenfant Jésus le torrent de la barbarie. ^■
« Ce que le moyen âge avait commencé, la renaissance Tachève. Ce n'est plus Aristote seule- • ment, mais tous les philosophes de la Grèce, et à leur tête le plus religieux de tous, Platon, qu'elle enrôle parmi les serviteurs de l'Église ; car en dé-
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pit de leurs conlradictions apparentes, elle croil à l'harmonie de tous leurs systèmes. La philosophie n'est pas Touvrage de la raison abandonnée à ellemême, elle a été inspirée d'en haut. Il y a, selon Ficin, de la religion dans la philosophie, comme il doit y avoir de la philosophie dans la religion. Le vrai philosophe est un prêtre, le vrai prêtre est un philosophe. C'est par le jeûne, par l'oraison, que Pythagore se rendait digne des illuminations de TEsprit Saint. Socrate a été une préfiguration du Christ. Et que dira Ficin de son cher Platon? Se couvrant de Tautorité de saint Augustin, qui déclare que les vrais platoniciens sont presque chrétiens, il affirme que Platon a été visité de Dieu, et que c'est par lui qu'on va à Christ. A son exemple. Pic démontra la concordance du platonisme avec les révélations juive et chrétienne, et tour à tour, interprétant le récit mosaïque de la création, il retrouvait dans la Genèse les dogmes de la philosophie ou découvrait dans Platon les rudiments de la théologie chrétienne et l'explication des saints mystères... «Ah! que vous êtes heureux, écrivait Lan-
dino à Robert Salviati, d'avoir joui de Tintimité de ce grand homme I... Grâce à lui, vous avez vécu dans la familiarité d'Âristote et de Platon, et il vous les a fait étudier de telle sorte, que vous avez appris à reconnaître en eux, outre l'antique doctrine de l'Académie et du Lycée, des lueurs de la sagesse des Paul, des Jean, des Denis, des Augustin, des Jérôme et des Thomas. »
« El ce n'est pas seulement les philosophies que la renaissance réconcilie avec le Christ, ses miséricordes s^étendent à toutes les antiques religions. Comme les sages, les dieux des gentils ont annoncé le vrai Dieu, dont ils furent une imparfaite et grossière ébauche ; comme les doctrines des Aristote et des Platon, les vieilles théologies furent des manuscrits incorrects et incomplets de l'Évangile. Les prétendues idoles sont des divinités voilées, toutes les fables des mythologies sont des allégories et des symboles. Les platoniciens florentins déchiffrèrent avec ardeur ces mythes qui avaient servi à mettre la vérité à la portée du monde encore enfant, et qui, déguisant des pensées profondes sous des tic-
tions enjouées, prêtaient à la sagesse un faux air de folie. C'est à cette école que s'était formé le Tasse. Pas plus que ses maîtres, il ne crut déplaire au Christ en se liant d'amitié avec les dieux de laFable. Il vit en eux les génies des sphères célestes qui sont chargés par le Créateur de verser sur les hommes leurs influences bienfaisantes : de Saturne procède la puissance contemplative, de Jupiter les vertus royales et le don du commandement, de Mars les qualités qui font les héros, du Soleil les clartés prophétiques et le souffle qui fait les poètes, de Mercure Téloquence, de Vénus les douceurs et les sublimes dévouements de Famour. Ailleurs il considère les olympiens comme des hommes inspirés qui ont répandu parmi les nations encore barbares les bienfaits de la civilisation, qui leur ont ouvert l'esprit à de hautes pensées et à qui Dieu permit de se faire adorer, afin que le ciel ne demeurât pas vide jusqu'à la venue du Christ. Le Tasse croit que dans tous les temps la puissance divine s'est révélée à ses créatures par des effets surnaturels ; il traite d*insensés ceux qui mettent en doute la réalité des
prodiges dont sont pleines les antiques annales des peuples ; il pense que le serpent d'Épidaure, qui délivra Rome de la peste , était ce bon ange dont TofSce est de guérir les douleurs humaines ; il estime que c'est un esprit céleste qui fit parler la Junon de Veïes, et que les deux cavaliers mystérieux qui annoncèrent la défaite de Persée étaient des envoyés de Dieu ; il admet que les bons démons ont toujours servi d'ambassadeurs entre le ciel et la terre, que Minos a réellement reçu ses lois de Jupiter, Lycurgue d*Apollon, Numa d'Égérie, et il tient pour certain que les mythologies sont des symboles profonds.
cr Laissons railler ou s'indigner à leur aise ces esprits moroses qui font un crime à la renaissance d'avoir osé représenter sur des murailles consacrées les images des Grâces, de Mercure et d'Apollon. Ils oublient que, par Tinterprétation qu'elle donnait de leurs légendes, elle avait pour ainsi dire converti tous les dieux au christianisme. Qu'il était touchant d'ouvrir ainsi les portes du temple aux précurseurs du Christ et d'abriter ces néophytes augustes
SOUS les ailes du Dieu vivant qu^is avaient annoncé par des mensonges pleins de vérité ! f^ foi de ce siècle n'était pas celle foi inquiète et peureuse qui craint que son Dieu ne lui échappe, si elle ne le met en séquestre ; ce n^était pas non plus celte dévotion ombrageuse qui, semblable à une maîtresse chagrine et jalouse, exige que celui qu'elle adore n*ait des yeux que pour elle. Aussi ne craignaientils point, ces grands esprits, de comparer les extases de Socrate et de Plolin aux ravissements de saint Paul, Diolime à sainte Elisabeth, les sibylles aux prophètes, Zoroastre à Moïse, Orphée à David, Hermès Trismégiste à saint Jean le Précurseur ; car ils avaient reconnu que, dès les commencements du monde, il s'est fait dans la conscience humaine comme un travail d'enfantement, commeune sourde végétation de Dieu, jusqu'au jour où il plut à la vérité sainte de se déclarer tout entière dans la personne du désiré des naHons et de remplacer par la pure lumière les pressentiments et les énigmes... Que signifient les mots, si ce n'est là le catholicisme éternel, la véritable Église universelle qui est
arrivée à se connaître , qui a renversé toutes les barrières par lesquelles elle donnait des bornes à sa propre grandeur, et qui voit d'un œil rayonnant de joie sa tradition perpétuelle se dérouler sans fin dans l'espace et dans le temps ?
« Et cette véritable Église catholique, Dieu voulut qu elle prit un jour possession du trône des souverains pontifes, et il choisit à cet effet ce Jean de Médicis qui, dès son enfance, avait sucé dans la maison paternelle le lait de la nouvelle doctrine, ce Jean qui avait crû en grâce et en sagesse à Técole des Pic et des Politien, et à qui Ficin écrivait, en lui adressant un ouvrage d'un philosophe païen : « Désirant le féliciter d'avoir été nommé cardinal, je n'ai pas trouvé de meilleur messager que ce Jamblique que nous appelons divin et que nous traitons depontife... Écoule attentivement ce que te dira cet homme divin. Il nous a promis de te parler un langage digne de lui et de toi et de te révéler tout ce qu'ont pensé sur la religion et sur les choses divines les prêtres égyptiens et assyriens. » Et il lui écrivait encore : « Du suc de toutes les fleurs
que nous avons cueillies pour toi dans les jardins de FAcadémie , abeille industrieuse, compose un miel céleste. »
a Mais que servent les paroles ? Bramante et Raphaël se sont chargés de manifester la piété de la renaissance par des témoignages plus éloquents que tous les discours. Vous qui voulez sarvoir ce que la renaissance pensa de Dieu, allez au Vatican dans la salle de la Signature; méditez ces fresques, dans lesquelles est résumée toute la sagesse d'un siècle ; pénétrez-vous de la pensée de paiï et d'amour qui inspira cet incomparable poëme, dont rharmonie égale la grandeur. Ces murailles parlent; quel concert ! La théologie, la philosophie, la poésie, la jurisprudence, unissent leurs accents ; la voix de Zoroastre et de Platon se marie aux cantiques des anges; la lyre d'Homère alterne avec celle du roi-prophète; Apollon chante, et le Père, le Fils et le Saint-Esprit lui répondent. Sainte conspiration ourdie par la renaissance ! Qu'étes-vous devenus, anathèmes et tristesses de Pantique s^scétisme ? Voici : a Ils allaient et pleuraient en répan-
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dant des semences ; ils sont revenus pleins de joie, portant des gerbes dans ïeurs mains. » Voyageur qui veux l'instruire, en sortant du Vatican, entre à Sainl-Pierre. Le témoignage de Bramante te confirmera celui de Raphaël, et tu ne contempleras pas longtemps ces voûtes sublimes sans reconnaître que le Dieu qui règne dans cette immensité, et qui seul peut la remplir, n'est pas seulenrïent le Dieu des hommes, mais qu'il est encore, pour parler avec David, le Dieu des dieux.
LA RENAISSANCE RÉPUDIÉE PAR l' ÉGLISE
« Au sommet d'une colline avait crû un chêne immense ; sous son écorce rugueuse et durcie par les siècles courait une sève abondante, épaisse, incessamment rajeunie ; ses racines s'enfonçaient dans les profondeurs de la terre ; rien ne pouvait arrêter l'effort de ses bras nerveux qui s'allon-
geaient et se multipliaient de toutes parts ; il élevait jusqu'au ciel Torguerl de son front. Des légions d'oiseaux accouraient s'abriter parmi ses feuillages et y bâtissaient leurs nids. Aux heures brûlantes du du jour, tous les bergers venaient en compagnie de leurs troupeaux se mettre à couvert sous ses branches ; ils bénissaient cette ombre hospitalière, et une fraîcheur délicieuse entrait dans leurs yeux et dans leurs cœurs... Un jour un homme d'un esprit dur vînt à passer en ce lieu, et comme les oiseaux et les bergers lui criaient : « Arrêtez- vous ici, mettez-vous à l'abri I » il leur répondit avec mépris : « A Dieu ne plaise ! ces ombrages sont im- « purs; ce chêne n'est qu'un gland corrompu, car a enfin, pour devenir un arbre, il a fallu que le « gland pourrît, et Farbre qui est né de sa corrup- « tion n'a pu grandir qu'en s'engraissant de sub- « stances étrangères; il s'est nourri de tous les sucs « immondes de la terre, il a bu toutes les eaux c( souillées que lui versaient lés nuages. Et que d'af- « fronts n'a-t-il pas essuyés! 11 a été meurtri de la « grêle, insulté des autans ; un jour la foudre a fra-
« cassé une de ses branches, — et pour consommer « son déshonneur, regardez ces mousses, ces chamc< pignons vénéneux qui s'attachent à son tronc ver- « moulu!... » A ces mots, cet homme alla s'asseoir a récart; tirant de sa besace un gland encore enveloppé de son chaton, il l'éleva dans Tair, le mit entre le soleil et lui, et, suant à grosses gouttes, il disait aux oiseaux et aux bergers : « Venez ici, « voilà l'ombre qui vous convient I... » Telle est r histoire de Luther accusant la Rome de Léon X de n'être que la corruption de TÉvangile et la sommant de rebrousser le cours de quinze siècles pour rentrer dans le chaton de l'Église primitive.
« L'attaque inopinée de Luther mit TEglise en péril. Quand deux doctrines sont aux prises, la plus simple, la plus grossière a de grands avantages sur celle qui a des aspirations plus hautes, plus étendues, et qui, reposant sur des principes complexes, s'occupe de chercher des conciliations que le vulgaire prend volontiers pour des inconséquences. Le programme de Luther : « TÉvangilel rien que « rÉvangile I plus de sacerdoce I ... » avait une sim-
plicité spécieuse propre à captiver les esprits. Cela était plus aisé à comprendre qu'une philosophie de la religion fondée sur Télude des mythes et de Platon ; cela semblait plus conséquent qu'une théologie qui, effaçant la distinction du profane et du sacré , prétendait confirmer Taulorité de la tradition apostolique par celle d'Orphée et des sphinx même de TÉgypte. D'ailleurs, pourquoi le nier? les pensées les plus hautes sont les plus sujettes à être mal interprétées; les passions les défigurent, leur font subir des altérations frauduleuses. Le platonisme chrétien mal entendu avait jeté beaucoup d'esprits dans de funestes erreurs. L'antiquité réhabilitée eut ses fanatiques et ses idolâtres; de principes vrais on tira de fausses conséquences : Ficin avait cru à l'influence des planètes et à la puissance de la magie ; des interprètes infidèles de sa doctrine expliquèrent par la magie tous les miracles du Christ, et attribuèrent à des conjonctions d'astres la naissance du christianisme. D'autres conclurent de Tanalogie de toutes les religions à leur égalité, et, se posant en arbitres de tous les
dieux, affectèrent une impartialité qui n'était qu'une indifférence mal déguisée. D'autres encore perdirent de leur respect pour l'Évangile, parce que la sagesse humaine en avait préparé Tavénement, et plutôt que.de voir de l'inspiration partout, ils trouvèrent plus commode de n'en voir nulle part. C'est ainsi que l'Église s'était aCTaiblie en s'agrandissant, et Ton eût dit qu'en reculant les bornes de la vérité elle en avait ébranlé les fondements. De toutes ces aberrations dangereuses dont elle n'était point complice, Luther se fit des armes contre elle, et sa voix tonnante dénonçait dans tout le monde les corruptions de Sodome, Juda converti à Baal, et les forfaitures de la nouvelle Babylone, sentine de tous les vices, réceptacle de tous les mensonges. «.
c( Déjà le lion rugissant s'apprêtait à dévorer l'Eglise. La papauté sentit toute l'étendue du pé-^ ril ; elle n'hésita pas à prendre un parti extrême, et, ne consultant que les intérêts de son salut, au* quel est attaché le salut du genre humain, elle lui sacrifia tout^ la vérité même. Cruel holocauste!
Mais que ne doit pas TÉglise au salut des hommes I Dans celte rencontre, semblable à un général dont l'armée occupait un front trop étendu, et qui, abandonnant à regret des positions impossibles à défendre, ramasse toutes ses troupes dans un lieu fort, on la vit laisser en proie à Tennemi qui la menaçait toutes ses récentes conquêtes, encore mal affermies, et se vouer tout entière à la défense de son antique héritage. Par le concile de Trente, elle réduit sa[doctrine au vieux dogme traditionnel, dégagé de toute alliance avec la philosophie et de ces lumières nouvelles qu'elle avait puisées dans l'an* tiquité rajeunie; elle renonce à ces agrandissements dont elle faisait gloire, elle se renferme et se retranche dans sa vieille enceinte, où elle est sûre que Tennemi ne pourra la forcer. En même temps, par l'institution des jésuites, elle rétablit la discipline dans sa propre armée, dont les mutineries Teffrayent, elle combat la licence des opinions et fait rentrer dans le devoir ces intelligences hasardeuses qui, se réclamant d'elle, la compromettaient par leurs aventures. Les chevaliers de Jésus
se font maîtres d'école ; ordre nouveau, ils sont de leur siècle, ils savent quel langage il faut lui parler pour s'en faire écouter; ils connaissent les besoins, les désirs inquiets qui le travaillent, et ils s'appliquent non à les satisfaire, mais à les tromper. Ces magisters complaisants n'ont garde de heurter de front la renaissance ; mais ils savent si bien la prendre, qu'elle se réduit par leur conseil aux proportions d'un événement littéraire. De quoi s'agit-il, après tout? D'aller chercher dans Platon des rayons de lumière divine, de reconnaître la voix de Dieu dans les oracles de l'antique sagesse? A Dieu ne plaise ! Le concile de Trente et le vieil Aristote des scolasliques suÔisent à satisfaire toutes les curiosités de l'esprit. Seulement il est bon de lire Virgile et Cicéron, pour apprendre d'eux à orner son langage et son style.
« — Laissez-nous faire ! — disent ces habiles gens, et, problème qu'eux seuls savent résoudre, ils se chargent de cultiver les esprits en les stérilisant. Je crois voir l'arbre de la connaissance taillé et émondé par ces industrieux jardiniers, et par eux
dépouillé soigneusement de ses fruits, pour être réduit au luxe d'un inutile feuillage.
« Si la renaissance refusait de se rendre aux insinuations de ces bons pères, qu'elle tremble ! La foudre gronde sur sa tête. Pour venir à bout et de ses ennemis redoutables et de ses amis compromettants, la papauté arme son bras d'éclairs; elle menace, elle frappe. Caraffa vient d'instituer à Rome un tribunal suprême de Tinquisition sur le modèle de TEspagne. On entend dans toute lltalie un bruit de verrous et de chaînes. Des bûchers s'allument : les vents balayent dans Fair des cendres de livres mêlées à des cendres humaines.. « Les temps n'étaient pas mûrs. L'idéal de l'Évangile éter* nel, après avoir apparu un instant à la terre, ren^ tra dans la nuée enflammée d'où il était sortL
a C'est une chose bien étonnante que la chapelle Sixtine. Sur les pendentifs du plafond, Michel- Ange a peint ces sibylles et ces prophètes qu*on ne saurait trop vàtiter : à côté de Jérémie, la sibylle de Perse ; à côté d'Isaïe , la sibylle de Cumes. Ces figures sublimes, revêtues d*une beauté de lions
pacifiques, symbolisent celte alliance du profane et du sacré qui fut l'ouvrage ou, si vous le voulez, le crime de la renaissance. Mais retournez -vous vers la muraille du fond : là s'étale dans toute son horreur cette fresque du Jugement dernier qui donne le frisson. Là régnent l'épouvante, le ver qui , ne meurt point et les pleurs que rien ne console. Plus terrible encore que les hideuses contorsions des damnés est la face de ce Christ qui les maudit. Son bras semble lancer la foudre;' son visage, froidement atroce, est celui d'un inquisiteur sans entrailles!... Cessons de nous étonner : Michel- Ange a peint ce plafond sous Jules II et cette muraille trente ans plus tard, sous Paul IIL
« Paul m fut le Janus des papes. Ce Farnèse avait deux visages : Tun tourné vers le passé, Tau- Ire vers l'avenir ; disciple dans sa jeunesse de Pomponius Laetus, il fit organiser Finquisition romaine par Caraffa, et ne laissait pas d'aimer Érasme et Sadolet. Ses successeurs n'eurent garde de tomber dans de telles inconséquences. Un rigorisme dont rien ne tempère l'intolérance prend possession pour
longtemps du siège apostolique. Pendant la seconde moitié du seizième siècle, on voit s'asseoir sur le trône pontifical des hommes qui se ressemblent peu par les goûts et le caractère ; tous cependant tiennent la même conduite, déploient les mêmes rigueurs; ils subissent la loi des circonstances; le Gesù et les inquisiteurs généraux gouvernent tout. Pie IV, cet homme affable, bienveillant et qui aimait à jouir de la vie, avait une antipathie naturelle pour Tinquisition ; il lui laissa néanmoins tous les pouvoirs dont Paul IV Tavait armée.
« Ces papes observent toutes les règles de la plus exacte discipline; ils célèbrent la messe chaque jour, disent leurs heures à genoux, dissertent sur le dogme, ne lisent plus que rÉvangile et saint Bernard. Leur exemple réforme tout autour d'eux ; les cardinaux rivalisent de sévérité dans leur vie et dans leurs opinions ; ceux qui ont conservé le goût de Platon s'en cachent comme d'une faiblesse, que ' dis-je? comme d'un vice. La cour romaine est devenue irréprochable dans ses mœurs, et, sans contredit, c'est un grand bien; seulement on y proscrit
la philosophie à l'égal de la volupté, et les joies de la pensée à Tégal des désordres de la chair. Une gravité triste est le masque que devra désormais porter l'ambition ; c'est par Taustérité chagrine , c'est par l'orthodoxie étroite et farouche qu'on acquiert les dignités. On se surveille beaucoup soimême, on surveille encore plus autrui ; dur pour ses propres passions, on a le droit d'être impitoyable pour celles des autres ; on se console des privations qu'on s'impose par le spectacle des auto-da-fé. a La réaction contre l'esprit de la renaissance se renforce de jour en jour; tout ce qu'elle aimait est devenu suspect. LeTasse a racontéassez plaisammen t la déception d'un poète de son temps qui se rendit à Rome pour s'y produire, pour s'y faire admirer ; il ne trouva personne qui voulût l'entendre. Dans toutes les conversations on disputait si la résidence des évêques est de droit divin, grande question débattue au concile de Trente. Après s'être morfondu, le pauvre poète s'enfuit à Naples : nouvelle déception ; les professeurs d'escrime y avaient supplanté les disciples d'Apollon dans la considération pu-
blique. Plus malheureux encore fut un ami du Tasse, Guarini, l'auteur du Pastor fido^ cette délicieuse et innocente idylle; député par les Ferrarais pour complimenter Paul V sur son avènement, il eut le chagrin de s'entendre dire publiquement par le cardinal Bellarmiu qu'il avait fait plus de mal à l'Église, par son poème, que Luther et Calvin par leurs hérésies. Les édifices antiques ne sont pas plus heureux que les poètes ; on les traite de monuments impies, monumenta impietatis. Sixte-Quint, s'il n'eût écouté que lui-même, aurait détruit de fond en comble tout ce qui restait de la Rome païenne ; il menaça de démolir le Capitole, si les bourgeois n'en faisaient disparaître le Jupiter Tonnant et TApoUon dont ils l'avaient décoré ; il fit grâce à Minerve à la condition qu'elle représenterait Rome chrétienne, et échangerait sa lance contre une croix ; il lui répugnait de voir exposé au Vatican ce groupe de Laocoon qui avait inspiré de si beaux vers à Sadolet. Trajan et Marc-Aurèle furent dépossédés de leurs colonnes, qu'on purifia en les consacrant à saint Pierre et à saint Paul. Qu'en eût pensé Léon X?...
« L'inquisition avait fait accepter son empire dans toute l'Italie. Il n'était pas de ville où ne résidât, où ne régnât un inquisiteur ayant droit d'inspection sur les mœurs, sur les opinions, sur les livres. Aucun ouvrage, ancien ou moderne, ne pouvait voir le jour sans son approbation; les libraires devaient soumettre à son examen tous leurs catalogues. La tyrannie de la congrégation de l'Index, récemment instituée, devenait chaque jour plus pesante, plus ombrageuse; les classiques italiens furent mis à l'interdit ou expurgés soigneusement^ Que d'hommes de lettres dénoncés, incarcérés, brûlés! D'autres, plus heureux, réussirent à mettre les Alpes entre eux et le bourreau. Si l'Église combattait l'hérésie à outrance, elle n'était pas moins ardente à traquer le platonisme ; les académies dont l'Italie s'était couverte lui causait de mortelles inquiétudes; un grand nombre furent fermées, supprimées, les autres durent se réduire aux purs amusements littéraires. Les jésuites remettent en honneur le Stagyrite tel que Tavaient accommodé les scolastiques; c'est la seule philosophie tolérée.
284 LE PRINCE YITALE.
Platon ne trouve plus un lieu où reposer sa tète. « Une dernière protestation part de Ferrare. C'est la lettre adressée en 1591 au pape Grégoire XIY par un ami du Tasse, par Patrizzi. Ce courageux Dalmate ne craint pas de dédier au souverain pontife un livre où il a rassemblé des sentences de Zoroastre, des fragments d'Hermès Trismégiste, des théories mystiques empruntées à TÉgypte et une démonstration de la concordance de Platon avec TÉvangile : « Dans ce volume, lui écrit-il, nous avons réuni des sagesses qui sont toutes d'accord avec la foi catholique et qui sont dignes de vous être consacrées à vous et à vos successeurs... Il n'en est aucune qui n'enseigne à l'homme à se connaître, à connaître Dieu, à obtenir la béatitude. ^Père des fidèles, étendez votre protection sur ces filles pieuses. » Il lui représente que la philosophie platonicienne serait une alliée puissante pour l'Église; elle seule peut combattre victorieusement Thérésie sur laquelle ne peuvent rien ni les menaces ni les caresses. Plus efficace que les censures ecclésiastiques et que les rigueurs des princes serait un enseignement philo-
sophique qui démontrerait Taccord de la Grèce et de rOrient avec les saintes traditions de la foi. Et dans son audace ingénue, Patrizzi va jusqu'à demander au pontife d'imposer le platonisme à Tordre des jésuites et de se servir de cette ardente milice pour le propager dans le monde entier. qu'elle est triste la voix de celui qui crie dans le désert.
LE TASSE AUX PRISES AVEC l'ÉGLISE.
a Bien que dans son enfance il eût fréquenté pendant trois ans les écoles des jésuites, le Tasse avait échappé entièrement à leur direction. Dès qu'il fut en âge de penser, il étudia avec passion les philosophes de l'antiquité et les platoniciens du quinzième siècle. Pic et Ficin furent ses maîtres; ses dialogues en font foi. Quand il composa la Jérusalem^ il se livra sans contrainte aux inspirations de son génie. Ferrare était alors la ville d'Italie où les esprits se sentaient le plus libres; à la cour d'Alphonse, le Tasse put se croire dans un lieu de fran-
chise. Ne cherchons pourtant dans sa Jérusalem aucune théorie philosophique r il était trop grand poôte pour faire dogmatiser la Muse ; mais on y trouve ce sens vraiment humain, cette sensibilité exquise, cette étendue de sympathies, cette conception large de la vie et de l'histoire qui fut le caractère de la renaissance. Le poète célèbre sur le ton de l'enthousiasme les exploits des croisés; mais son enthousiasme est exempt de tout fanatisme : il ne craint pas d'attribuer des vertus aux musulmans; Argant est un preux, Soliman est une grande âme ; Clorinde, avant même que le baptême Tait purifiée,a toutes les vertus d'une chrétienne; Herminie a toutes les grâces les plus délicates de la femme; Armide elle-même, cette ennemie criminelle du Christ, se relève à nos yeux, quand nous découvrons en elle un cœur capable d'aimer, et les larmes de l'amante délaissée nous font oublier un instant les perfidies de la magicienne... Et quel est le sage du poème? Un bon musulman qui s'est retiré dans une solitude, et qui vit dans la paix et dans l'innocence, méprisant les vaines passions des
hommes et chérissant sa pauvreté. N'oublions pas non plus la lutte des deuxl magies qui joue un si grand rôle dans Faction. Par qui sont conjurés les maléfices des enchanteurs et les prestiges des esprits infernaux? Par un saint et vertueux magicien, fin mago naturale, qui fournit à Ubald et à son compagnon les moyens de pénétrer dans le château d'Ârmide et de ramener Renaud sous les étendards de la foi. Ce magicien qui représente la sagesse orientale, alliée naturelle du Christ, doit sa puissance et son art à l'étude approfondie qu'il a faite de la nature.
« J'ai su découvrir, dit-il, les vertus mystérieuses des plantes et des eaux, j'ai surpris tous les secrets des choses. »
<c Cette magie blanche, si chère à Pic et à Ficin, était en abomination aux rigoristes; ils reprochaient à la renaissance d'avoir sécularisé le miracle : ce n'était pas, à leur sens^ la plus innocente de ses té^ mérités.
« Ce fut en 1575 que le ïasse, ayant terminé sa Jérusalem et désireux d'obtenir le privilège du
288 LE PlUNGE VITALE.
pape, se prit à se demiander s'il n'y avait rien dans son poème qui pût choquer les princes de rÉglise. Pour s'en éclaircir, il adressa son manuscrit à Scipion Gonzague, dont il s'était concilié la bienveillance, et qui, fixé depuis longtemps à Rome, y était en fort bonne posture. Sur les observations que lui fit Scipion, il retoucha quelques passages et lui renvoya une nouvelle copie, chant par chant, en le priant de s'associer quelques experts de bon conseil. L'esprit de réaction était alors dans toute sa force. Grégoire XIII régnait depuis trois ans, Grégoire le vigilant, Grégoire le grand ami des jésuites, qui les assista dans toutes leurs entreprises et combla de ses libéralités leur fameux collège germanique, dont on espérait la conversion de l'Allemagne. Les collègues de Gonzague dans le conseil de révision furent un Lucquois, Flaminiode' Nobili, Pier Angelio, surnommé le Barga, littérateur attaché au service du cardinal Ferdinand de Médicis; Sperone Speroni, le célèbre auteur de la Canace, qui lui-même eut plus tard des démêlés avec Tinquisition, et enfin un homme d'Église, Silvio Antoniano,
LE l'IUr^CË VITALE. 289
disciple de Philippe de Neri. Ce Silvio, qui devint cardinal et fut chargé par Sixte-Quint de la rédaction de ses brefs, était déjà un personnage d'importance; il possédait toutes les qualités iqui poussaient alors un homme aux plus hautes dignités de l'Église; il joignait à des mœurs pures, à des manières douces et insinuantes, une orthodoxie rigide et une intraitable sévérité d'opinions. Esprit cultivé, se mêlant lui-même de composer des vers, il ne goûtait que la poésie dévote. Quelques années encore, et Sixte-Quint allait couronner d*une croix Tobélisque d'Héliopolis. S'il est bon que les obélisques se signent, Silvio avait-il tort d'exiger que la Muse se couvrit à^agnus et s'aspergeât d'eau bénite?
c( Le Tasse comprit bientôt que, de tous ses juges, Silvio était celui dont les décisions avaient le plus de poids : Rome elle-même parlait par sa bouche. Que pensa de la Jérusalem ce terrible homme?
Elle n'obtint pas son agrément, il la jugea dangereuse. Il y releva d'abord une foule de vers licencieux, des coups de pinceau trop libres et trop hardis, des expressions choquantes. Le Tasse parle
*jyO LE PRINCE VITALE.
quelque part des dévots crédules, i creduli devotL La dévotion est-elle jamais crédule? Plus loin, le jeune flustache, à la vue d'Armide, s*écrie :
« femme!... si toutefois un tel nom te con- « vient, car tu ne ressembles à rien de terrestre. »
« Une telle exclamation est digne d*un idolâtre. Ailleurs, au lieu de dire que le combat était indécis :
« Mars, dit le poêle, était en suspens. » Que ce mot est malsonnant !
« Passe encore si Silvio ne s'en fût pris qu'aux détails; mais ses censures n'épargnent rien, ni le plan, ni les caractères, ni les situations, ni les principaux épisodes. I/histoire d'Olinde et Sophronie le révolte : il y a trop de magie là dedans. Et à quoi le poêle a-t^il pensé en représentant une Sarrasine humaine, compatissante, qui arrache au bûcher deux martyrs chrétiens? Il fallait peindre tout le peuple des infidèles comme un ramassis de brigands et de scélérats. Ce n'élait pas assez de louer le Christ, il fallait outrager et maudire ce Mahomet que Pic eut Timpiélé de citer un joui*
LE'PRINCE VITALE. ti91
avec éloge, eu lui attribuant ce mot : « Quiconque s*écarte de la loi divine se ravale au rang des bêtes. » Point de complaisance coupable ; un poème chrétien doit respirer cette bigoterie farouche qui est agréable à TÉglise régénérée. Eh quoi ! donner des vertus à des mécréants ! prêter à des chevaliers du Christ des faiblesses, des inconséquences ou des vices !... Peut-on pécher quand on porte une croix blanche sur sa poitrine? Torquato, gardez-vous donc de peindre un Rimbaud renégat, un Renaud prompt à la colère, ardent à la vengeance, un Bohémond qui ne respire que la gloire et le butin, un Tancrède amoureux d'une Sarrasine jusqu'à en perdre l'esprit 1... Ce sont ces amours surtout, ces profanes et criminelles amours, qui scandalisent Taustère censeur. Que dis-je? il ne fait pas même grâce à Tamour pur et chaste, aux nœuds les plus sacrés; il en veut à ces deux époux, Gildippe et Odoard, qui, partis ensemble pour la terre sainte, y combattent et y meurent ensemble* « Que n'apprend-on pas à Técole de TamourîSes leçons firent de Gildippe une guerrière intrépide. Elle va tou-
^m LE PRINCE VITALE.
jours attachée au flanc de celui qu'elle aime, et d'un seul destin dépendent ces deux vies. » Si pures que vous soyez, flammes terrestres, osez-vous bien écliauffer de vos ardeurs deux âmes où Dieu seul doit régner? Et quel Dieu? Le Dieu des inquisiteurs, ce Dieu jaloux à qui tout fait ombrage, ce Dieu qui, pareil à Moloch, demande à ses créatures de lui donner leur cœur à dévorer !... Enfin Silvio réprouve formellement le magicien naturel, et sa baguette, et sa grotte, et ses enchantements, et la divine inconnue qui conduit Ubald à la recherche de Renaud. Ce surnaturel humain, cette magie blanche, le choquent : Dieu seul et le diable ont le droit d'opérer des miracles. Aussi bien, quand le Tasse met en scène les puissances diaboliques, il ne les rend pas assez haïssables. Armide a trop de charmes, les sirènes de la fontaine du Rire ont des accents trop persuasifs... En vain le Tasse alléguerait que les sirènes ont reçu les séductions en partage, que si les Armides n'avaient point de charmes, personne ne succomberait à leurs pièges ; que s'il a peint Renaud subissant pour un^temps un escla-
vage honteux, et brisant ses fers par un effort héroïque de sa volonté, un tel spectacle est digne de toucher les grands cœurs; que s'il a donné à une magicienne impie une âme capable d'aimer, c*est que cela s'est vu, et qu'il ne faut pas calomnier la nature humaine, toujours mêlée de bien et de mal; que d'ailleurs c'est le propre de la poésie d'ennoblir tout ce qu'elle touche; que des scènes de volupté sans amour seraient un tableau repoussant ; que les poêles qui l'ont précédé se sont arrogé de bien autres libertés; que cependant le Pulci a été chanoine, que Léon X n'a point fait difficulté d'accorder un privilège d'impression à l'Arioste... De telles raisons font sourire Silvio; il a réponse à tout : il s'applique à faire comprendre au Tasse que les temps sont bien changés, et que sous Grégoire XIII la poésie ne doit pas se soucier de parler au cœur et à l'esprit, mais d'édifier les hommes d'Église.
« Je voudrais, lui écrivait-il, que vous ne visiez pas tant à être lu par les gens du monde que par les religieux et les nonnes, desiderarebbe chel poema
fosse letto non tanto da cavalieri quant o da religiosi e da monache. »
« L(3S censures de Silvio causèrent d'abord au Tasse plus de surprise que d'inquiétude. 11 tâcha de se faire illusion, de se persuader qu'il pouvait en appeler d*un jugement si rigoureux. Il était dans sa nature de se dérober à ce qui le chagrinait jusqu'à ce que, violemment étreinte par le sentiment de la réalité, son âme se laissait aller au plus profond abattement. Son dépit s'évapore en plaisanteries, en sarcasmes; il traite Silvio de poétereau ipoétino)^ de bigot, d'ambitieux qui affecte une sévérité outrée pour devenir plus sûrement évêqiio ou cardinal.
« On voit bien, écrit-il à son ami Luca Scalabrino, que de tels avertissements viennent de Rome, car ils sentent le collège germanique... Mais à qui échappe-t-il que, dans l'extase où l'a jeté la vue d'Armide, Eustache s'exprime à la manière des jeunes gens amoureux que l'enthousiasme faitextravaguer jusqu'à appeler leur dame déesse et paradis les lieux qu'elle habite?... Et toutefois ces hyper-
boles excessives ne les font pas enfermer dans les cachots du saint-office* »
« Cependant Finquiétude le prend : il sent que Silvio est une puissance, qu'il s'appelle /^gton. Dans Tespoir de le ramener par des concessions, il se résout à sacrifier tous les détails qui lui déplaisent. A ce prix, il pourra sauver le reste. Ce qui le rassure, c'est qu'il a des raisons de croire que les inquisiteurs de Ferrare et de Venise seront plus accocommodants que le poetino.
tf Je suis fâché, écrit-il à Gonzague, de voir le seigneur Antoniani dans de telles dispositions. Voire Seigneurie comprend qne je me plains de sa sévérité en tout ce qui est du ressort de l'inquisition, et, en vérité, je crois que Tinquisiteur qui est actuellement à Ferrare, et qui y restera quelques jours, serait moins sévère. Je saurai m'y prendre : je ne donnerai pas connaissance au frère des censures qui me paraîtront trop rigoureuses ; je lui ferai voir simplement, sans dire mot, les vers censurés. S'il les trouve bons, je m'en tiendrai là. »
« El il lui écrit encore :
« Votre Seigneurie ma marqué quelque chose de l'excessive sévérité de... Si l'épisode de Sophronie est approuvé par deux inquisiteurs, obtenez de lui qu'il me permette de m'en tenir à leur décision. Demain, quoique ce soit le dernier jour du carnaval, j'irai m'entendre à ce sujet avec Tinquisileur de Ferrare. »
<( Malheureusement il ne trouve pas de ce côté toutes les facilités qu'il espérait.
c( Les vice-inquisiteurs procèdent aussi lentement dans la révision de mon poëme jque..., et je sais aussi qu'ils sont scrupuleux. Toutes ces lenteurs font le plus grand tort à mes projets. »
« Par moments il se décourage.
<( Je crains de n'avoir pas eu assez égard à la rigueur des temps présents et aux coutumes qui régnent aujourd'hui dans la cour romaine, de quoi je vais me doutant depuis peu, et cela m'a si fort effrayé que je désespère de pouvoir publier mon poëme sans de grandes difficultés. Messer Luca peut m'en être témoin et Votre Seigneurie elle-même,à qui
j'en touchai quelques mots quand je la priai de me procurer le privilège du pape et de faire à cet effet les démarches nécessaires. Mais il suffit : à ce qui est passé il n'y a point de remède ; il n'y en a point, dis-je, parce que, pour sortir de misère et d'agonie, je me vois forcé de publier ce poème au plus tard après Pâques, et cependant je vous jure, par . Taffection et le respect que je vous porte, que, n'était ma situation, je ne le ferais imprimer ni de si tôt, ni de quelques années, ni peut-être de toute ma vie, tant je doute du succès. »
« Et Gonzague lui-même, dont l'attachement pour le poète ne se démentit jamais, partageait ses alarmes ; il craignait quelque orage.
« Je regrette, écrivait Silvio au Tasse, que mon caractère ou ma vocation m'ait rendu si rigoureux, et je vous prie de me le pardonner, d'autant que j'en ai déjà été puni, puisque le visage de tel homme que j'aime et respecte au plus haut degré s'est montré à moi pendant quelques jours, je ne dirai pas plein de trouble, mais moins serein qu'à l'ordinaire. »
« Enfin le Tasse tente un effort suprême pour fléchir ce juge intraitable ; s il ne peut le convaincre, il essaye du moins de le toucher.
« 30 mars 1576. — Dans les avertissements de Votre Seigneurie,... j*ai reconnu son jugement, sa doctrine, sa religion et sa piété, et j'y ai vu en même temps beaucoup de bienveillance pour ma personne, beaucoup de sollicitude pour ma réputation... Et puisqu'elle a ainsi accompli tous ses devoirs de chrétien, de réviseur et d'ami, je m'efforcerai, comme il convient, de ne lui point paraître indigne de ses bontés ou peu empressé aies reconnaître. Je vous remercie donc des peines que vous avez prises... Je désire ensuite que vous sachiez que j'ai accepté une partie de vos avertissements, et que je prendrai les autres en sérieuse considération. J'ai accepté tous ceux qui se rapportent au changement de quelques expressions et de quelques vers qui pourraient être mal interprétés ou offenser les oreilles des hommes d'Église (de pii religiosi). Et pour ce qui regarde le fond des choses, je retrancherai de mon poème non-seu-
lement quelques stances que vous jugez trop libres, mais une partie aussi des enchantements et du merveilleux : ainsi la transformation des chevaliers en poissons, le miracle du tombeau,... la métamorphose de Taigle, la vision de Renaud, et quelques autres endroits que Votre Seigneurie condamne comme inquisiteur ou désapprouve comme poète, et je compte dans le nombre l'épisode de Sophronie, ou du moins la fin, qui vous déplait le plus; mais à la vérité les enchantements du jardin d'Armide et ceux de la forêt, et les amours d'Armide, d'Herminie, de Renaud, de Tancrède et des autres, je ne saurais comment les supprimer sans ruiner tout le poème... Et ici je désire que Votre Seigneurie considère d*un œil d'indulgence ma position et ma fortune, les usages du pays où je vis et mes inclinations naturelles. Qu'elle sache encore que, parmi les inventions merveilleuses dont j'ai enrichi mon poème, il en est peu dont l'histoire ne m'ait fourni le germe... Ce sont les historiens aussi qui m'ont engagé dans des récits d'amours, car il est écrit que Tancrède, qui fut du reste un cavalier
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(le grand cœur et de grand courage, fut néanmoins très-inconlinent et désireux outre mesure des ennbrassements des Sarrasines. Il est écrit pareillement qu'Odoard, baron anglais, passa en terre sainte accompagné de sa femme, qu'il aimait tendrement, et qu'ils y moururent ensemble... Maintenant que j'embellisse ces amours et que j'en ajoute d'autres, cela doit être toléré par qui tolère la poésie, car exagérer, orner, inventer est le partage des poètes, et j*ai d'autant plus droit à l'indulgence que, si nous en croyons les historiens, beaucoup de ces princes ne se rendirent pas seulement coupables d'incontinence, mais de méchanceté et de cruauté, et si, au lieu de raconter leurs injustices, leurs rapines, leurs fraudes, leurs trahisons, je ne peins que leurs amours et leurs emportements, peut-on m'accuser d'avoir voulu déshonorer leur mémoire ou obscurcir leur renommée?... »
« Paroles perdues ! A tous ces raisonnements Silvio opposait cette douceur tenace, cette opiniâtreté bénigne, cet entêtement d'agneau qui est la puissance de certains hommes d'Église.Le 24 avril
de la même année, le Tasse écrit à Gonzague : « Par la lettre que j'ai reçue de..., j'ai pu me convaincre que mes longs raisonnements ont été en pure perte ; tout ce que j'y ai gagné, c'est qu'il me tient pour un docte, ce dont je n'avais cure; mais je n'ai pas obtenu ce que je désirais, car il déclare persister dans ses premiers sentiments et avoir tout dit en conscience. Je suis assuré de pouvoir faire imprimer mon poème à Venise et en Lombardie avec l'autorisation de Tinquisiteur, sans y faire d'autre changement que de retoucher quelques expressions; mais je suis épouvanté par l'exemple de Sigonius, qui se fit imprimer avec la licence de l'inquisiteur, et cette licence lui fut ensuite retirée. Je suis épouvanté aussi de ce qui arriva à Muzio, à ce que m'a conté Borghesi. Je suis épouvanté de la sévérité de..., m'imaginant que ses pareils sont nombreux à Rome. »
« Et plus loin :
a Je reconnais avoir fait une faute en faisant examiner mon poëme à Rome.. . Je prie du moins Votre Seigneurie d'éviter toute occasion nouvelle de le
montrer ou d'en parler... Par-dessus tout, qu'elle persuade à... que j'écouterai ses scrupules. Et certainement je ne conserverai aucune des expressions qui le choquent le plus. J'accommoderai à son goût l'invention du magicien naturel. (En effet, le Tasse eut la précaution de le faire convertir et baptiser par Pierre l'Ermite). Je retrancherai des chants IT et XVr les stances qui lui paraissent les plus libres, bien qu'elles soient les plus belles, et pour qu'elles ne soient pas tout à fait perdues, je ferai imprimer à double ces deux chants. A dix ou quinze de mes protecteurs les plus chers, je les donnerai en leur entier; aux autres, je les donnerai tronqués, comme l'exige la nécessité des temps, corne comanda la nécessita de' tempi. »
« Et il ajoute encore :
« Messer Flaminio remarque une chose que j'ai faite à bon escient : c'est qu'il n'y a pas dans mon poème d'amours qui finissent bien, et que cela suffit pour que ces gens-là les tolèrent. Les amours d'Herminie semblent seul^ avoir un heureux dénoûment; je voudrais leur donner aussi une fin
édifiante, et Tamener non-seulement à se faire chrétienne, maïs à prendre le voile. Je sais que cela ne pourra se faire qu'aux dépens de Tart; mais peu m'importe de plaire un peu moins aux connaisseurs, pourvu que je déplaise un peu moins aux scrupuleux? »
d Cependant, tout occupé de chercher des moyens de sauver son poëme, le Tasse en avait trouvé un qu'il croyait infaillible; c'était d'en donner une interprétation allégorique. On lit dans une de ses lettres à Tun de ses amis, Luca Scalabrino :
« Las de versifier, je me suis mis à philosopher, et j'ai développé jusque dans les plus petits détails mon allégorie, de telle sorte qu'il ne se trouve plus dans mon poème ni d'action ni^e personnage principal qui ne contienne des mystères merveilleux. Ce nouveau caprice vous fera rire. Je ne sais ce qu'en penseront le seigneur Gonzague et le seigneur Flaminio, et tous les autres doctes Romains ; à dire le vrai, je ne l'ai fait que pour amorcer lo monde. Je ferai le col tors^ fard il collo torto^ et, à l'aide de ce bouclier, j'espère protéger tant bien
que mal les amours et les enchantements... Seulement je crains de ne pas avoir su ou de ne pas savoir accompagner mes idées philosophiques des ingrédients théologiques qui sont nécessaires ; aussi je laisse souvent des blancs, que le seigneur Flaminio remplira à sa guise. »
a Et le 15 juin il écrivait encore a Gonzague :
« Pour confesser ingénument la vérité à Votre Seigneurie, dans le commencement je n'avais pas la moindre idée d'allégorie, me semblant que ce serait là une fatigue vaine et superflue... Mais lorsque j*eus dépassé le milieu de mon poème, et que je œmmençai à soupçonner combien ce siècle tient les âmes à Tétroit (la streltezza de tempi)y je songeai à Tallégorie cogime à un moyen d'aplanir bien des difficultés. »
« Malheureusement cette allégorie même risquait d'être suspecte aux inquisiteurs, car elle était fondée sur la doctrine de Platon, le grand suspect d'alors
« J'ai lu autrefois toutes les œuvres de Platon, et sa philosophie a déposé beaucoup de semences
dans mon esprit... Ce qui est sûr, c'est que la doçr trine morale dont je me suis servi dans l'allégorie lui appartient tout entière, mais de telle sorte cependant qu'elle appartient aussi à Aristote, car je me suis efforcé de les amalgamer si bien, que leurs opinions parussent être en harmonie... Mais je crains fort que cette doctrine morale ne semble pas conforme de tout point à la théologie chrétienne. C'est à Votre Seigneurie et au seigneur Flaminio qu'il appartient de me corriger et de m'apprendre à me régler sur l'humeur des temps où nous vivons. Mon intention est de faire imprimer l'allégorie en tête du poème... Seigneur, s'il a été permis à Pic de la Mirandole et à tant d'autres d'accorder Platon et Aristote sur des points oif ils sont évidemment en désaccord, pourquoi, se couvrant de votre autorité, un de vos serviteurs ne pourrait-il entreprendre de concilier les principes poétiques de ces deux philosophes? Je n'attaque pas, je me défends : la défense est autorisée par toutes les lois... Priez le seigneur Flaminio de m'aider à atteindre le but; seulement il ne faudrait pas qu'il mêlât parmi mes
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idées trop de théologie, car je désire qu'on puisse croire que toute Tallégorie est bien de moi... »
(( C'est ainsi qu'il s'embarrasse dans ses propres filets. Il charge son allégorie de plaider pour son poëme; mais qui plaidera pour l'avocat? Captivité douloureuse du génie enlacé de toutes parts par une puissance invisible qui le garrotte et Tétouffe ! Plus il se débat, plus les nœuds se resserrent, strettezza de' tempi. Selon les mouvements capricieux de son imagination toujours oscillante, tour à tour il se roidit, s'exalte, s'écrie : Foin des pédants I Cancaro ai pedanti ! — ou il perd courage, se désespère. Un jour il a reçu la visite du redoutable Silvio, qui parlait en mission pour l'Allemagne. Le poetino lui a semblé moins rigide en paroles que la plume à la main ; il lui a donné l'assurance qu'on ne prendra pas de mesures de rigueur contre la Jérusalem, que seulement elle sera vue de mauvais œil à Rome.
« De cela je ne me soucie guère, » s'écrie le poète; mais huit jours plus tard il annonce à Scalabrino sa résolution de remanier son poëme, qu'il ne se pressera point de publier, et il lui mande encore
qu'il ne s'occupe plus que d'une chose, savoir, de retrancher tout ce qui pourrait chagriner les inquisiteurs.
« Pendant lesderniers mois de! 576, il est en proie à de mortelles incertitudes. Tantôt il se résigne aux changements, aux suppressions qu'on exige de lui; tantôt le cœur lui saigne à Tidée de mutiler son œuvre, il s'indigne contre cette tyrannie aveugle à laquelle il doit immoler et ses inspirations et sa conscience de poète. Aussi bien, qui lui répond qu'au prix de si cruels sacrifices sa Jérusalem obtiendra Tagrément de Rome? Pour plaire aux dévots, ai chietini^ ne faudrait-il pas la refondre tout entière? Le Gesù, le saint-office feront-ils jamais grâce à Clorinde, à Soliman? Se réconcilieront-ils avec le magicien naturel, quand Pierre aura répandu sur son front profane les eaux purifiantes du baptême? De quoi ne s'avisent pas les scrupuleux dans un siècle tout plein de sainteté, iti questi secoli pieni di santità /... Dans certains esprits, l'irrésolution est sujette à dégénérer en maladie chronique, et cette maladie est un des chemins qui
conduisent le plus sûrement à la folie. Partagée, combattue, contraire à elle-même, Tâme finit par se briser dans ces luttes intestines. La situation du Tasse devenait de jour en jour plus perplexe. C'était le moment où ses amis de cour, se faisant une arme de ses négociations imprudentes avec les Médicis, cabalaient à Tenvi contre lui. Alphonse, dont il avait perdu la confiance, s'inquiétait de le voir ajourner sans cesse la publication de la Jérusalem; il le soupçonnait de coupables arrière-pensées, il le pressait impérieusement de remplir enfin sa promesse; Léonore, Lucrèce, joignaient leurs obsessions à celles du duc. N osant leur confier le secret de ses inexplicables lenteurs, le Tasse s'ingéniait à inventer des défaites, car il lui importait que personne à Ferrare ne se doutât de ses inquiétudes, ni des difficultés qu'il avait rencontrées à Rome, et à plusieurs reprises il avait supplié instamment Gonzague d'observer à ce sujet la plus sévère discrétion. Un jour, ô surprise I il entend répéter par un courtisan Tune des objections de ses censeurs romains. Ce fut pour lui comme un coup de foudre. Il s'in-
quiète, il s enquiert, il découvre qu'en son absence on a ouvert avec de fausses ciels la cassette où il renfermait ses correspondances. De ce moment il n est plus maître de lui, il ne voit partout qu'embûches et trahisons; son âme, toujours dans le trouble, toujours livrée à un tumulte orageux, ne se connaît plus. Le 13 janvier 1577 il écrit à Gonzague :
« Je ne peux plus vivre ni écrire... II me roule dans Tesprit un je ne sais quoi, — non posso vivere^ ne scrivere. Mi H volge un non so che per Vanimo. »
a Dans son exaltation toujours croissante, il se persuade que ses ennemis Font dénoncé à Tinquisition. Ses soupçons étaient-ils sans fondement? A cette époque, de telles dénonciations n'étaient pas rares, moyen commode et très-goûté de perdre un ennemi. Il s'en va trouver l'inquisiteur de Bologne. Égaré par la douleur, il se reconnaît coupable devant rÉglise, il se confesse de tous les doutes qu'il avait conçus autrefois, il s'accuse d'avoir tenu des propos trop libres, il se charge de fautes iniagi-
naires. L'inquisiteur le renvoie absous ; mais celle absolution ne lui suffit pas. Il supplie qu'on lui fasse son procès, qu'on le confronte avec ses accusateurs. Le 17 juin de la même année, le résident de Toscane à Ferrare, Maffeo Veniero, écrivait au grand-duc François :
« Le Tasse est atteint d'une maladie d'esprit toute particulière; il est tourmenté par la persuasion de s'être rendu coupable d'hérésie et par la crainte qu'on ne Tempoisonne,... cas digne de pitié, vu son mérite et ses grandes qualités. »
« Celte triste affaire dut causer un sensible déplaisir au duc Alphonse. La politique lui défendait de fournir aucun aliment à la malveillance de la cour de Rome, avide de s'enrichir de ses dépouilles. A son avènement, il avait dû renvoyer en France sa mère Renée, dont l'attachement aux doctrines de Calvin avait fait trop d'éclat ; une des villes de son gouvernement, Modène, était un foyer d'hérésie, et voilà que son poète, le chantre officiel de sa gloire, était aux prises avec l'inquisition. II ne négligea rien pour étouffer ce.scandale; il s'efforça
de calmer le Tasse ; il cherchait à l'empêcher de se confesser, « parce que dans ses confessions il avait coutume de dire toute espèce de choses et de se répandre en un torrent de folies. » Cependant le Tasse ne se laisse ni calmer ni réduire au silence; du couvent de Franciscains où il s'est réfugié, il supplie les cardinaux du saint-office de le citer à Rome devant leur tribunal; il conjure Alphonse de forcer ses accusateurs secrets à se [faire connaître, il consent à être écartelé sur la place publique ou tenaillé dans un cul de basse-fosse, s'il est faux qu'il ait été dénoncé à l'inquisition; il exige que son procès ait son cours, il ne veut pas qu'on puisse attribuer son absolution à l'intercession de son protecteur; il se sent coupable, mais pas autant que ses ennemis le disent; si les inquisiteurs sont justes, ils ne lui infligeront qu'une peine légère; après l'avoir subie, il brisera sa plume, renoncera au monde, prendra le froc... A quelques jours de là, il s'échappait clandestinement de Ferrare et s'en allait, déguisé en berger^ demander un asile à sa sœur*