LA PÉNITENCE DU TASSE
« Les biographes du Tasse ont souvent déclamé * contre ce Celio M'alaspina, qui, s'élant procuré une copie de la Jérusalem délivrée^ la publia à Venise, sans Taveu du poète, en 1580, sous ce titre : Il Goffredo di M. Torqnato Tasso. Disons plutôt : Béni soit ce forban littéraire, car sans lui nous ne posséderions pas la Jérusalem délivrée! Â cette époque, le Tasse était plus résolu que jamais à la transformer, à la refondre. Oui, sans Malaspina, sans Ingegneri, qui quelques mois plus tard en donna une nouvelle édition complète et moins fautive, la postérité n eût connu peut-être que la seconde Jérusalemy la Gerusalemme conquistatay que le Tasse considérait naïvement comme le corrigé de la première et comme le dernier effort de son art. Le succès de Silvio Antoniano avait été complet; le Tasse s'était dégoûté de ce qui fera Tenchantement de tous les siècles. On voit par une lettre qu'il avait
LE PRINCE VllALE. 515
écrite en 1576 à Orazio Capponi, pour lui exposer le canevas de son poëme, qu'en ce temps il avait déjà renoncé à l'épisode d'Olinde et Sophronie, chefd'œuvre de passion chaste et contenue. Depuis lors il médita d'année en année de nouveaux changements, ou pour mieux dire de nouvelles mutilations, qu'il avait la simplicité de prendre pour des embellissements. Dans le trouble qui le possédait, son génie se reniait lui-même. Quand eut paru Tédition subreptice de Malaspina, il ne s'affligea pas seulement de ce qu'on lui volait son bien, mais de ce qu'on livrait au public une ébauche inachevée et à peine dégrossie. Il écrivit à ses amis que tel qu'on l'avait publié, ce poème lui déplaisait, et que s'il tenait à la vie, c'est qu'il désirait le corriger et le refaire. Aussi, lorsqu'en 1585 la Crusca fulmina son réquisitoire, il se défendit mollement. N'ayant pas encore mis la dernière main à son œuvre, il se plaignait qu'on se pressait trop de la condamner : ne savait-on pas que son enfant lui avait été enlevé avant qu'il fût en âge d'être sevré? « Aussi bien, ajoutait tristement ce malheureux père; tous les
défauts qu'on lui reproche, je m'en étais avisé avant mes censeurs. »
« Dans les attaques des académicien^florentins, l'odieux le disputait à la sottise. Us ne se contentèrent pas de décider en cuistres que la Jérusalem était un prodige de sottise et d'ennui; ils raisonnèrent en inquisiteurs ; ce que Silvio avait dit avec douceur, ils le répétèrent d'une voix tonnante et avec des gestes d'énergumène; ils déclarèrent que le Tasse s'était couvert d'infamie en traînant dans la boue des héros chrétiens, des chevaliers célèbres par la sainteté de leur vie, et en leur attribuant des vices charnels et des péchés immondes. Ils eurent soin d'insinuer que le masque de rallégorie a été souvent employé par les poètes grecs « pour déguiser l'impiété des plus scélérates fictions, per ricoprire timpietà délie loro scelleratissime finzioni.ï> De telles accusations étaient propres à confirmer le Tasse dans son projet d'amender son poëme en l'accommodant au goût des inquisiteurs et des jésuites. L'année suivante, il écrit à un ami qu'il corrigera tous les vices de sa Jérusalem^ qu'il en réformera
aussi l'allégorie, qui est plus platonicienne que chrétienne, qu'il retranchera tout ce qui a une odeur de paganisme, tutto quello che ritiene Vodor de la gentilità, qu'il ajoutera beaucoup de choses tirées de saint Augustin, de l'Apocalypse, de saint Paul, du pape saint Grégoire et d'un « nouveau discours sur les armes et les pièges des démons réduit en forme d'art par le révérend don GiulioCandiolti de Sinigaglia, archidiacre de la Santa Casa di Loreto. »
« Par intervalles, le Tasse eut des mouvements de révolte. En 1582, il mandait en soupirant à son ami Cataneo qu'il avait peine à se soumettre au jugement de son siècle en matière de poésie. Deu* ans auparavant, désireux d'intéresser à ses malheurs la noblesse et le peuple napolitain, il s'était oublié jusqu'à leur écrire que « les églises et les assemblées de prêlres avaient été pour lui des cavernes de brigands, » et il n'avait pas craint de se plaindre au marquis Buoncompagno', neveu du pape Grégoire XIII, que « l'Église s'était conduite à son égard non en mère, mais en marâtre. » Vaines
déclamations ! Il n'avait ni le courage ni la force d'enlrer en lice avec son siècle. Il s'étudia à réformer ses opinions, ses croyances, comme il réformait son poème ; il s'efforça d'effacer de son esprit toutes les leçons de ses roaitres ; ce fils de la renaissance chercha à oublier sa mère ; il se proposa de devenir un homme nouveau agréable à la réaction, à la Rome des rigoristes, au saint-offîce et au Gesù. Dépouiller le vieil homme, entreprise difficile, sacrifice douloureux et amer ! Il eutplusd'une rechute. Dans sa prison, il composa des dialogues tout imprégnés de platonisme. Il s'en excusait en déclarant qu'assurément Platon est en désaccord sur beaucoup dé points avec le Christ, mais que si le Tasse écrivait en platonicien, il croyait en chré- ^ tien. Et pour expier ces retours involontaires à ses anciennes erreurs, il composa d'autres dialogues où il outragea tout ce qu'il avait adoré.
d Dans le Malpiglio^ il attaque l'idée qui fut la plus chère aux hommes de la renaissance ; il établit que tous les systèmes se combattent, et que l'histoire de la pensée humaine n'est qu'une Ion-
gue suite de contradictions. Son dialogue des Idoles porte le cachet du plus sombre ascétisme. Il y condamne tous les poèmes qui ne peuvent être agréés et goûtés par les cours ecclésiastiques. Idolâtres sont les poètes qui donnent une place dans leurs vers aux dieux de FOlympe I idolâtres sont ceux qui chantent Tamour, la plus coupable des idolâtries ! Et il conresse que lui-même autrefois fut idolâtre : toute âme qui a des attaches sur la terre est un temple consacré aux idoles. Idolâtres encore sont ces mondains qui recherchent de bons chiens de chasse pour courir le daim et le sanglier, ceux qui sont en quête de bons chevaux pour briller dans les tournois, ceux qui aiment les oiseaux de proie, les jardins et les palais, les eaux courantes et les collines fleuries, les étoBes précieuses, les parfums d^Arabie, les pierreries de l'Orient I Idolâtres sont ceux qui aspirent à se faire admirer comme cavaliers, comme médecins, comme jurisconsultes, comme ^sculpteurs, comme peintres, comme poètes I... Qu'ils aillent tous s instruire au prône du père Toledo ! Ils apprendront de lui à
purifier par la pénitence leur cœur consacré au culte des faux dieux.
a Après èlre sorti de prison, le Tasse ne travailla qu'avec plus d*ardeur à se dépouiller de tout ce qui lui restait de ses idolâtries passées. Son projet favori était de se fixer à Rome, il songeait à prendre les ordres, il rêvait d'obtenir quelque bénéfice, quelque dignité ecclésiastique ; mais Silvio avait dit vrai : si Rome n'avait pas poursuivi la Jerusaient^ elle l'avait condamnée dans son cœur. Le Tasse put s'en convaincre ; il essuya mille rebuts, mille affronts ; nulle main tendue pour venir en aide à son indigence ; les cardinaux le consignaient à leur porte ; pendant trois ans, il sollicita en vain une audience de Sixte-Quint. « Je suis comme expulsé du sein de TÉglise ; sono quasi scacciato dal seno de la Chiesa, » écrivait-il en 1590 à don Niccolo degli Oddi. L'infortuné s'appliquait sans relâche à désarmer par ses souniissions de si injustes rigueurs. Il s'était plongé dan%de profondes études de théologie, « pour ne pas achever, disait-il, dans les ténèbres de l'erreur le voyage de la vie et pour
pouvoir corriger toutes ses œuvres. » — « Je fus toujours catholique, je le suis et léserai; si on a pu reprendre ma doctrine, mes intentions du moins étaient pures ; à Tavenir, ma foi sera sans reproche comme mon cœur. » Il protestait sans cesse de la pureté de ses croyances, du déplaisir que lui avait causé la publication de la Jérusalem^ de sa ferme résolution d'expurger tous ses vers; il se livrait à toutes les pratiques de la dévotion, tellement que dans un moment de dépit il compta parmi les malheurs de sa vie toutes les messes et les sermons qu'il avait été obligé d'entendre. Il était devenu si chatouilleux sur sa réputation d'orthodoxe que, don Niccolo lui ayant donné dans une lettre l'épithète de gentilissimo^ le double sens de ce mot l'inquiéta. « Voulez-vous dire que je suis un gentil? Je vous jure que je n'ai aucune croyance que ce qu*a enseigné le Christ, ce qui a été confirmé par le sang de tant de martyrs, par la parole de tant de docteurs, par l'autorité de tant de conciles et de papes. » Si parfois ses ferveurs s'attiédissaient ou que quelque fantôme du passé revînt, malgré
Texorcisme, le visiter et le troubler, il se croyait en proie aux influences diaboliques. Il fit demander au pape Grégoire XIY une croix d'or pleine de reliques et d'oraisons contre les mauvais esprits, avec l'autorisation de la porter toujours dans son vêtetement. Lugubre métamorphose ! Qui reconnaîtrait dans cet esprit sombre et tourmenté le Torquato d'autrefois ?
« Il faut lire ses lettres pour comprendre les mortelles langueurs de cette âme abattue, les mornes ennuis où elle se consumait. Peut-être avait-il moins souffert, enfermé à Sainte-Anne, que traînant des jours obscurs et méprisés dans cette Rome que ses prosternations ne pouvaient fléchir, qui n'avait point de larmes à donner à sa misère, et qui s'obstinait à lui reprocher d'avoir eu autrefois du génie. Et pourtant que de peines il prenait pour lui plaire ! Sa lyre est tendue d'un crêpe, il n'en sort plus que des accents voilés et d'une mélancolie funèbre. La vanité de toutes choses, la corruption de toute chair, l'imbécilité de la raison humaine, le prince des ténèbres, les fu-
reurs vengeresses de Dieu, le grincement de dents qui n'aura point de fin, voilà les airs qu'il fait chanter à sa muse. Une tristesse infinie, une dévotion larmoyante et peureuse régnent dans ses Rimes sacrées^ dévotion qui a je ne sais quoi de tendu, de contraint, et où Ton sent l'effort d*une âme qui se violente elle-même, et qui croit parce qu elle veut croire.
« Dans le Torrismondo, Rosemonde s'écrie que les joies de celle terre sont un abîme d'impureté et de boue. « Heureux qui peut traverser cette vie immonde sans se souiller de sa fange I » Dans le poëme de la Création^ la philosophie et la sagesse antiques sont outragées et couvertes d'opprobre, cf Loin de moi, dit le poète, les mensonges de la Grèce, nuit profonde qui aveugle Ta me I Loin de moi l'Académie et le Lycée et les erreurs de la ténébreuse Egypte I » Renaissance, votre enfant vous crie anathème I
a Et que dire de la seconde Jérusalem^ dédiée au cardinal Cinthio et au pape Clément VIII?
V Les jésuites avaient réduit toute la poésie au
genre didactique, et le genre didactique au genre édifiant. A leurs yeux^ les grands poêles de l'antiquité étaient de très-beaux esprits à qui Dieu, en dédommagement des peines étemelles qui étaient leur partage, avait accordé des talents singuliers et la permission de s'en servir pour parer Terreur de grâces incomparables. C'est de ces embellisseurs du mensonge qu'il faut apprendre à orner la vérité. Rendre le Christ agréable par des artifices empruntées aux impies adorateurs de Jupiter, mettre Homère et Virgile en pièces pour célébrer plus dignement la sainte Vierge, des amplifications, des allégories, du bel esprit de collège parfumé de dévotion, voilà ce qui enlevait tous les suffrages de ces bons pères. En écrivant sa Jérusalem conquise^ le Tasse, élevé aux jésuites, semble s*ètre ressouvenu de son enfance, il a revu les bancs où il s'était assis trois ans. Il découpe en octaves des chants entiers de l'Iliade et, tout en pillant Homère, il prêche sans cesse. Lisez son Jugement sur son nouveau poëine [Giudizio sovra la Gerusalemme di T. Tasso da lui medesimo riformata)^ vous verrez
qu'il se vante de a y avoir rien laissé à la vanité (a la vanità), et d'avoir su donner aux plus petits détails un sens occulte et mystérietux^. Il a prodigué les allégories, il en emprunte à saint Basile, à saint Thomas, à saint Bernard, à saint Cyprien, à saint Grégoire, à saint Jérôme, et il a eu soin de consacrer un chant tout entier à la description du paradis; comme on peut croire, il assigne des places d'honneur parmi les élus aux papes rigoristes et à toutes les petites seigneuries italiennes dont il voulait capter les bonnes grâces. Le paradis du Tasse porte le cachet de ce sensualisme mystique qui est propre à la dévotion des jésuiles, et il est décoré dans ce style froid et contourné qui distingue leur architecture ; c'est un paradis de marbre, de jaspe et d'améthyste, avec force rubans et pompons de pierre entremêlés d'angelols bouffis voletant sur des nuages en tire-bouchons et de gloires en . bronze doré. Allez voir à l'église du Gesù, l'autel de saint Ignace, d'un goût si riche et si maniéré, qui se recommande surtout à l'admiration par un Père éternel tenant dans sa main le plus gros mor-
ceau connu de lapis-lazuli... Voilà le paradis du Tasse !
« Qu*est devenu cet enthousiasme chevaleresque qui était comme Tàme de la Jérusalem délivrée? C'en est fait I Adieu cette ardeur de vivre et de sentir, cet esprit de joie que le poète amoureux de son œuvre communiquait à toute sa création.
Quelle pénitence l'Église fait subir à son génie! Cette muse tour à tour si humaine et si céleste, cette muse qui savait prendre tous les tons et les marier dans une harmonie délicieuse, cette muse qui savait trouver des paroles de feu pour peindre les fièvres de Tamour et des accents de paix et de suavité pour raconter la présence de Dieu dans le cœur des justes, il faut qu'elle expie le crime qu'elle commit en répétant sur sa lyre tous les concerts de Tâme et en osant retrouver quelque chose de Dieu dans Targile dont sont pétries nos passions. Pécheresse pénitente, nous la voyons passer devant nous découronnée, la tête .couverte de cendres, cachant ses ailes captives sous la haire et le cilice I
LE PlUNCE VITALE. 325
« En lisant la Jérusalem conquise^ on sent que le poëtc Ta écrite sous le regard du saint-office, et qu'il n a été occupé que de lui complaire. Il fait taire sa sensibilité, il met dans la bouche de ses héros des propos d'inquisiteurs, il leur interdit de se souvenir que leurs ennemis sont des hommes, il allume dans leur âme les fureurs sombres et impitoyables du fanatisme. De toutes les pages s'exhale une odeur de sang mêlée au parfum de l'encens et des cierges. Godefroi qu'il s'était plu à nous représenter comme le modèle achevé du saint qui a des entrailles, nous le voyons maintenant dévoré de soifs sanguinaires.
« Un jour, s'écrie-t-il avec joie, je couvrirai la cité sainte de meurtres, de flammes et de ruines ; je l'encombrerai de cadavres, je Tinonderai de sang impie. »
« Et quand il n'est pas en colère>, ce chevaHer qui autrefois parlait en chevalier et enflammait le courage de ses soldats par sa parole sobre et nerveuse, il se répand en de longues homélies empreintes d'une piété langoureuse et mignarde, dont la f^-
deur n'est relevée que par quelques eoncetti d'un goût douteux... En vérité, tout occupé de se conformer aux idées et aux conventions de son temps le poète semble fuir l'inspiration ; on sent que l'air lui manque, c'est l'asphyxie du génie. Et l'on s'étonne que Fart ait dégénéré à la fin du seizième siècle et que le siècle suivant ait été une page blanche dans l'histoire de la poésie italienne ! S'étonnet-oii qu'un oiseau enfermé sous la cloche d'une pompe pneumatique y perde la voix et la vie?
« Le mal serait moindre, si le Tasse eût entièrement refait son poème ; mais soit qu'il nourrit au fond de son cœur une secrète complaisance pour l'enfant qu'il affectait de désavouer, soit que son imagination épuisée n'ait pu lui fournir de quoi renouveler entièrement sa fable et son plan, il a transcrit dans sa seconde Jérusalem des chants entiers de la première, sans y rien changer, hormis quelques détails et le ton général de la couleur. Les fragments de sa première œuvre condamnent la seconde ; on ne peut imaginer de disparate plus cUoquante. Toutes les lignes sont brisées, tous les
contours grimacent; par intervalles, des éclairs subits de romantisme ailé traversent les épaisseui-s de ce classicisme de collège et de cette dévotion de commande... On se dit que le poète n'est qu'à moitié converti; quelque chose en lui proteste contre la violence qui lui est faite. Lui-même, il sentait bien qu'en remaniant son poème il avait eu des ménagements coupables qu'on ne manquerait pas de lui reprocher. Dans son Giudizio^ il demande grâce pour les beautés qu'il n'a pu se résoudre à sacrifier, il demande grâce pour le magicien naturel, qui n'est qu'une allégorie, et ne dit rien dont on ne puisse trouver l'explication dans saint Thomas ; il demande grâce pour les vertus qu'il a laissées à quelques Sarrasins, il allègue à sa décharge l'exemple de certains chroniqueurs chrétiens qui se sont permis de louer des héros musulmans. Du reste, il se soumet en toute humilité aux décisions de rÉglise, il désire seulement qu'on le censure avec indulgence ; il a pu faillir, mais ses intentions étaient pures. On croit entendre cette belle péni-^ tente qui^ pour expier ses péchés, consentait à ce
qu'on lui arrachât les ongles, mais demandait grâce pour ses cheveux, qu'elle avait la faiblesse d'aimer encore.
a D'ailleurs que de précautions il avait prises pour se faire pardonner ces emprunts qu'il s'était faits à lui-même! Dans la première Jérusalem^ c'était l'épée à la main que Renaud, confessé et absous par Pierre l'Ermite, conjurait les démons de la forêt enchantée :
« Le ciel tonne, la terre tremble, les vents et les tempêtes se mettent en campagne et soufQent à la face du héros d'horribles tourbillons; mais la main du chevalier n'en porte pas moins des coups inévitables, et toutes ces fureurs ne sont pas pour l'arrêter. 11 coupe le myrte, le charme est rompu, les larves s'évanouissent. Le ciel se rassérène, les vents se calment. Lui, souriant, dit en lui-même : « « vaines apparences, bien fou qui vous redoute ! » Et, retourné au camp, s'inclinant devant Godefroi : « Je suis allé, comme tu l'ordonnais, à ce bois re- « douté et je le vis ; je vis les enchantements et je « les vainquis. » Ricciardo s'y prend tout autrement.
Il a beau brandir son épée, les fantômes redoublent leurs menaces. Alors il se dit : « Je rêve et j'extra- « vague. Que peut mon épée? La croix seule aura c la puissance de dissiper ces prestiges. » Et à peine eut-il élevé dans Tair la croix qui était peinte sur son bouclier que tous les démons disparurent... »
«( Le poète n'avait pu se résoudre à sacrifier Armide. Dans la Jérusalem conquise^ il lui a conservé tous ses charmes; il nous montre la nièce d'Hidraot faisant par Tordre de son oncle la conquête de Renaud. Jusqu'à ce jour, elle est restée pure, sa seule faute est de s'être laissé initier par cet artificieux Hidraot à tous les secrets de la sorcellerie ; c'est pour servir ses desseins et la cause du croissant qu'elle s'arme de tous les mensonges de la coquetterie.
a Lui seul est coupable, dit-elle, lui qui poussa dans une entreprise criminelle mon âme hautaine et mon sexe fragile, lui qui fit de moi une femme errante, lui qui excita mon audace et m'affranchit des liens de la pudeur. » Cependant, devenue co-
quette par raison d'Ëtat, elle se prend à ses propres pièges. Elle a voulu se faire aimer du fils de Sophie pour le tenir dans une honteuse captivité, et en dépit d'elle-même Tamour la rend esclave de son prisonnier. Aussi, quand Renaud, revenu de ses égarements, dit un éternel adieu à cette amante éplorée, quand, les yeux couverts de ténèbres, échevelée, presque expirante, elle s'attache à ses pas, quand elle s'offre à l'accompagner dans Thorreur des batailles, à liû servir de page et d'écuyer, et qu'elle lit sur le front du chevalier un refus irrévocable, son désespoir nous touche, et nous la trouvons assez punie... iCe n'est pas ainsi que Ten^ tend l'auteur de la Jérusalem conquise. A ce moment, Araldo sort d'une embuscade, la saisit brutalement par les cheveux, lui arrache sa ceinture, lui . lie les bras et les pieds dans les nœuds d'une chaîne de diamant et l'attache à un rocher. « Tu ne seras « libre, lui dit-il, que lorsque, par ton ordre, les <( esprits infernaux auront détruit de fond en com- (( ble ton palais magique. » Elle s'empresse d'obéir, elle défait ses enchantements, le palais a disparu ;
mais, infidèle à sa promesse, se jouant de sa parole, le chevalier ne la délivre point; il l'abandonne sur son rocher et s'éloigne en se glorifiant du succès de sa loyauté perfide et de sa pieuse supercherie :
Onore avranno
Perfida lealtate e fido inganno !
« Ahl chevalier, chevalier, vous n'êtes pas un chevalier : vous êtes un estafier du saint-office !
«... Puisse ma nouvelle trompette aux accents a angéliques, s'écriait le Tasse dans le préambule c( de son nouveau poème, réduire au silence celle « dont le fracas remplit encore le monde I »
E d' angelico suon canora tromba Faccia quella tacer, ch* oggi rimbomba.
« Et en 1595 il écrivait au père Francesco Pani-: garola, évèque d'Asti :
« Je suis très-affectionné à mon nouveau poème c( ou à mon poème nouvellement réformé^ comme à a un nouveau-né de mon esprit. J'ai retiré ma ten- « dresse au premier, comme font les pères à des fils
333 LE PRINCE YITALE.
<c rebelles et soupçonnés d'èlre les fruits de Vadvl- « tère. x> Oh I que ce mot dit de choses ! Aux yeux des inquisiteurs et des jésuites, qu'était-ce que la renaissance? Un adultère. Et Léon X? Le criminel entremetteur qui avait fait entrer dans le lit de rÉglise Jupiter et Osiris.
l'absolution du tasse.
<( Aimant les lettres et les arts autant qu'on les pouvait aimer dans ce temps de rigorisme soupçonneux, Clément VIII fut le Léon X de la réaction, mais un Léon X innocent et qu'on ne peut accuser d'avoir prêté la main à des intrigues adultères. Ses Sadolet et ses Bembo furent les Baronius, les Bellarmin et les Tolet. Ses Bramante, ses San-Gallo, furent les Maderno et lesPonzio. Son Raphaël fut le gentil chevalier d'Arpino, ce Joseppin qu'il nomma directeur de Saint-Jean de Latran, qu'il combla d'honneurs et de richesses. Sous son règne, le ma-
niérisme fut le dieu de la peinture ; il envahit tout, les églises, les cloîtres, les palais; il s'étala sur toutes les murailles. Où retrouver les grandes inspirations, la simplicité du grand goût, ces figures de saintes où se peignaient avec les joies de la piété vraie sa chaste réserve et ses pudeurs, ces figures de vierges qui semblaient dire : L'amour divin coule en nous comme le sang dans nos veines? Je ne vois plus que des mines et des gestes affectés, des yeux en coulisse lorgnant le ciel, des cous qui se renversent avec effort, des extases simulées, toutes les minauderies ou les pantalonnades d'une dévotion qui s'affiche, comme il arrive dfans les temps où Ton fait son chemin par la dévotion. C'en est fait, le joli a remplacé le beau, le joli, seule beauté tolérée par ces bons pères, parce qu'il est un plaisir et ne peut être unepassion.. » Patience ! le sensualisme religieux n'a pas dit encore son dernier mot. Tout à rheure il inventera la dévotion au sacré cœur de Jésus : source nouvelle d'inspirations pour les artistes I Vierges de Raphaël, race adultère, disparaissez ! Un cœur de cire percé d'une flèche d'or, et
534 LÇ PRINCE VITALE.
entouré de guirlandes et de rubans, voilà le chefd'œuvre qu'enfante un art régénéré!
« Justice soit pourtant rendue à Clément Vni. Il se signala dans sa vie par plus d^un acte de cou« rage. Si, en dépit de TEspagne, il reçut en grâce Henri IV, en dépit du saint-ofBce il appela à Rome Patrizzi, le dernier des platoniciens, dont les œuvres furent mises depuis à Tindex. Grâce à Clément, le platonisme eut une vidUesse honorée et pensionnée, ses derniers jours ne furent pas troublés, et, grâce aussi à cet Aldobrandini, le Tasse put mourir en paix. La seconde Jérusalem n'aurait pas désarmé les ombrages et la rancune de Sixte-Quint; il eût jugé la réparation insuffisante; Armide, même enchaînée et outragée par un estafier, n*eût pas trouvé grâce devant lui. Clément YIIl Ait moins sévèrey il ne voulut pas imposer au Tasse des conditions trop dures; il vit d'un œil favorable un poème 011 des louanges magnifiques lui étaient prodiguées ; il estima avec raison que, malgré quelques fictions encore trop libres, ce poème portait la marque de la Rome des jésuites et des inquisiteurs.
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et que le saint-siége pouvait agréer cette offrande ; il décida que TËglise avait tenu assez longtemps rigueur à l'auteur de YAminta et de la première Jérusdemj et, accueillant avec indulgence le repentir de l'enfant prodigue, il voulut couronner au Capitole Fauteur de la Jérusalem conquise et du poème de la Création.
a Hélas I le poète regarda d'un œil indifférent les préparatifs de son couronnement. Sa conscience d'artiste s'était réveillée et protestait sourdement contre son triomphe. Quand le cardinal Cinthio le vint visiter dans son agonie et s'enquit de ses derniers désirs : « Je n!en ai qu'un, répondit-il, c'est « qu'on brûle ma Jérusalem... » Ne croyez-vous pas entendre le e pur si muove de Galilée?
« Trois ans plus tard, un homme d'esprit, Domenico Chiariti, écrivait à Pellegrino que tous ceux qui avaient pris part à la grande querelle de la Jérusalem étaient morts avant le temps, et il ajoutait : a Le Tasse lui-même a expié par une mort précoce l'erreur qu'il avait commise en accommodant au goût de Rome le poème qu'il avait composé
pour Ferrare, avendolo da Ferrara ov' egli era indi-
rizzatOy rivoltato a Rotna. »
« Dieu très-saint, qui sondera le mystère de vos
voies? Quand votre Église^orissait et que le monde,
la regardant avec admiration, s'écriait :
D'où lui YÎennent de tous côtés Ces enfauts qu'en son sein elle n'a pas portés?
vous lui avez suscité dans la personne d'un prophète de mensonge un ennemi acharné, et pour résister à ses fureurs il fallut que des pontifes d'un esprit et d'un cœur durs prissent dans leurs mains redoutables le sceptre des âmes. Avec eux l'intolérance, le soupçon, la terreur, s'assirent sur le trône de saint Pierre, et pendant de longues années. Dieu de bonté, on ne vous annonça plus que comme un Dieu aux entrailles resserrées et au cœur jaloux. Inquiète, vivant dans les alarmes, tout ce que votre Église avait toléré ou protégé lui devint suspect; dans ses aveugles défiances, elle rompit toute communion avec la sagesse humaine, qui s'était faite son interprète et sa servante, et en la bannissant loin de vos autels elle lui fit prendre en haine votre
nom. Alors parurent des hommes tels que la terre n*en avait pas encore vu. Ils disaient avoir mangé des fruits de Ijarbre de la connaissance, et ils en étaient comme enivrés ; ils disaient aussi que la foi est un esclavage, et ils se réjouissaient comme des captifs qui ont reconquis leur liberté. Ayant désappris les oremus que leur avait enseignés leur mère, ils ne tremblaient pas en songeant que leurs lèvres étaient mortes à la prière ; ils n'avaient plus rien à vous dire, ils ne sentaient plus le besoin de ces paroles ailées qui savent trouver le chemin du ciel. Ces rebelles portaient sur leur front l'orgueil de leur délivrance ; on les voyait agiter fièrement aux oreilles des passants les tronçons de leurs chaînes brisées. Ils s'appelaient Bruno, ils s'appelaient Vanini ; Tâme de Marins et des Gracques était en eux. Ils ne disaient plus comme les sages d'autrefois : Les dieux de TÉgypte et les sages de la Grèce ont annoncé le Christ. Gloire à l'Évangile éternel ! mais ils s'écriaient : Périsse TÊvaugile ! périsse l'Église ! Gloire à la nature, reine et déesse des mortels ! La nature seule est Dieu, ipsa natura qux Deus est!...
« Plus d'une fins eu entendant cette lecture, continua le baron, j'avais laissé échapper des marques d'étonnemeht. Il me semblait que pour un saint le prince s'exprimait fort librement sur les afiàires de rÉglise. Quand il eut fini, je lui dis : —Prince, je vous prie de compter sur ma discrétion et de croire à ma reconnaissance. Monsignore Spinetta n'avait pas tout dit. Grâce à vous, ma curiosité est satisfaite; j'ai pu mesurer dans toute leur étendue les souffrances de Thomme le plus infortuné qui fut jamais. Cependant je ne puis souscrire à tous vos jugements sur les hommes et les choses du seizième siècle. Et par exemple vous n'aimez pas les jésuites. Ce qui me donne à réfléchir, c'est qu'un certain moine de ma connaissance, fra Antonio, ne
les aime pas non plus. Vous leur reprochez d'avoir asservi les esprits, il leur reproche de les avoir trop émancipés. Vous Tavouerai-je? si j'étais jésuite, je me sentirais flatté d'avoir tant d'ennemis, et des ennemis qui se contredisent... — Il ne me répondit rien. — U me semble aussi, repris-je, que vous avez expédié un peu lestement Martin Luther. Il ne m'appartient pas de le défendre ; mais je serais cu^ rieux de savoir ce qu'un luthérien vous répondrait. . . U garda encore le silence. — E9rm, lui dis-je, votre enthousiasme pour les philosophes de la renaissance me surprend. Ces Ficin, ces Pic de La Mirandole, dont vous louez la religion et que vous reconnaissez pour vos maîtres, je les avais jloujours considérés comme des humanistes, à la fois beaux esprits et esprits forts, et, s'il faut tout dire, comme des adorateurs de l'antiquité que leur idolâtrie pour Platon avait rendus infidèles au Christ.
c( Alors il s'élança de son siège, et, se tenant debout devant moi, une main appuyée sur la statue d'Hermès Trismégiste, il me dit d'une voix émue : — Pendant combien de temps les avez-vous étudiés.
540 LE PRIKGE VITALE.
ces maîtres que je vénère, pour avoir le droit de les juger ainsi? Eh quoi ! c'était un adorateur des faux dieux, ce Ficin qui n'a pas écrit une page où TËglise ne soit glorifiée! C'était un idolâtre de TAcadémie, celui qui n'aimait Platon que parce qu'il mène à Christ, et qui, s'appelant lui-même un pêcheur d'hommesj s'écriait : « Servons-nous des filets du platonisme pour pêcher des âmes au crucifié! » C'était un esprit fort, celui qui consacra sa vie à combattre l'averroïsme, celui qui déclarait que l'Église a dans ce monde deux sortes d'avocats ; les philosophes et les miracles^ et qui attesta douze prodiges opérés de son temps par les reliques de saint Pierre à Yolterra? Et comment n'eût-il pas cru aux miracles, lui qui fut favorisé de visions béatifiques, lui qui fut guéri d'une maladie mortelle par rintercession de la sainte Vierge?... Et c'était aussi un mécréant ce Pic de La Mirandole, que le zèle de la maison du Seigneur dévorait, ce cœur qui n'était qu'humilité et tendresse, ces mains abondantes en aumônes, ce profond philosophe qui avait fait vœu, dès qu'il aurait achevé son livre sur
LE PRINCE VITALE. Mi
la Concorde^ de distribuer aux indigents tout son patrimoine, et les pieds nus, de s'en aller courir le monde pour prêcher le Christ dans les chaumières et dans les palais ! Sainte reine du ciel, je vous prends à témoin, car vous l'avez reconnu pour un de vos serviteurs, vous lui êtes apparue à son lit de mort, et il a expiré le sourire aux lèvres, voyant les cieux s'ouvrir sur sa tête !
« A ces mots, le prince, transporté par son enthousiasme, se retourna du côté de Toratoire, dont les portes étaient ouvertes, et levant les yeux et les bras vers le crucifix qui resplendissait dans l'ombre : — Seigneur, vouslesavez,s'écria-t-il, ces hommes étaient à vous, et votre gloire se manifesta dans le pontife qu'ils avaient nourri de leur sagesse 1 Oh ! . Jérusalem, en dépit de tes souillures, que tu parus belle à toutes les nations en ces temps bienheureux ! De quel éclat divin brillaient tes ^utels et quelles fêtes tu célébrais dans ton enceinte agrandie! Du nord et du midi et des profondeurs de rOrient, tous les dieux s'étaient donné rendez-vous chez toi, ceux de la Perse, ceux de la Chaldée, ceux de
rOlympe et ces sphinx qui se taisaient depuis des siècles; avec eux étaient accourus les sages, les sibylles, les antiques pythonisses, les mages et les prophètes, apportant tous de Tencens et de la myrrhe, — et tous ils se tenaient humblement prosternés autour du trône du Christ. Ce jour-là, Seigneur, déposant pour la première fois votre couronne d'épines, vous aviez ceint votre front de violettes parfumées qu'avait vues fleurir Tllissus, et vous teniez à la main un lotus du Nil d'une blancheur immaculée. Alors, vous penchant sur tous ces dieux et ces sages, on vit vos lèvres sourire et votre bras s'étendre pour les bénir, et une voix d'ange^ plus douce encore que celle qui avait annoncé votre nativité, s'écria : — Gloire à Dieu sur la terre! paix entre les dieux réconciliés sous le regard du Christ! Bénie soit la sainte Église universelle !
(( Le prince avait prononcé ces paroles avec tant de véhémence et avec un accent si pénétrant, que j'en fus profondément ému. Que dis-je? mon saisissement fut tel, que j'eus une véritable vision. Je crus voir le crucifix se détacher de la muraille et le
Christ se pencher en souriant vers THermès Trismégiste, qui lui faisait face, et il me sembla que ce dieu à tête d'épervier tressaillait sur son piédestal. Les deux bustes de Platon et la Minerve Poliade tressaillirent aussi. Et aussi loin que s'étendaient mes regards, je vis lé peuple de dieux qui remplissait la galerie s'incliner pour recueillir la bénédiction et le sourire du Christ. Sur les murailles aussi et dans les arabesques dont elles étaient peintes, tout remuait. Les phénix. agitaient leur huppe de pourpre, les longs cheveux des sirènes flottaient au vent, les roses et les* lotus frissonnaient de joie, les mystérieux scarabées égyptiens entr'ouvraient leurs ailes d'émeraude qui jetaient des étincelles. Une chaleur brûlante s'était répandue dans l'air, un mystère s'accomplit dans mon cœur; il me sembla que Tâme de la renaissance entrait en moi. Et si dans ce moment on m'eût donné des pinceaux et une palette, aussi vrai que j'existe, moi, le baron Théodore...
— Vous . auriez peint à tout le moins une des sibylles de Michel-Ange, interrompit madame Roch,
Si4 LE PRINCE TITALE.
qui eut vraiment Tair de se réveiller. Enfin vous avez trouvé le mot pour rire, mon cher baron. U en était temps, je vous assure.
— Madame, répondit-il, je vous jure que dans ce moment je n'étais pas en humeur de rire, le prince encore moins. Il était si ému, que je lui proposai de prendre l'air pour se remettre. Madame je vous en supplie, gardez encore votre sérieux pendant quelques minutes. .. Nous allons en pèlerinage.
« Dans les jardins du couvent de Saint-Onuphre, on montre le chêne séculaire à Fombre duquel le Tasse aimait à s'asseoir dans les derniers jours de sa déplorable vie. Est-ce une légende? Est-il vrai que le véritable chêne du Tasse a été abattu par la foudre il y a quelques années? Peu importe, ces jardins ont vu le poète, la mort sur les lèvres, se promener d'un pas chancelant parmi leurs ombrages, et c'est de cette terrasse que ses regards près de s'éteindre ont contemplé pour la dernière fois la ville éternelle... Lé soleil allait se coucher. J'entraînai le prince à Saint-Onuphre. Ayant traversé l'église, une porte latérale nous donna entrée
dans un atrium qu'entourent de petites arcades soutenues par des piliers. De là nous gagnâmes le jardin dont la grille était ouverte. Ce jardin, d'une médiocre étendue, est situé sur la crête même du Janicule. Le sentier que nous suivions court entre un potager et une vigne en pente qui enlace ses pampres à de longs roseaux. Rien de plus simple que cet agreste décor : un champ de tomates, des fèves, des figuiers, un bassin de fontaine aux marges moussues et ombragé de lauriers-roses, le bruit léger d un ruisseau qu'on ne voit point, des saules qui se penchent pour écouter la plainte de cette eau fugitive qui s'échappe en se dérobant sous leurs pâles feuillages. A quelques pas plus loin, le terrain se relève brusquement, et Tenclos se termine par un tertre de gazon. Du côté du couvent, ce tertre présente aux regards une grotte dont rentrée est obstruée par des gravois et des ronces, et que surmonte une niche décorée d'une urne brisée. Là tout est laissé à l'abandon, là foisonnent à Tenvi les folles herbes, le lierre, Tortie, la laitue, et les mille jets fantasques d une vigne sauvage qui s'entortille
à des buissons et à des osiers; mais sur la pente du monticule qui regarde Rome a été pratiqué un petit hémicycle dont les gradins en brique sont dominés par une rangée de cyprès. C'est là que Philippe de Neri rassemblait ses jeunes élèves et leur enseignait une musique d'église toute nouvelle; c'est sur ces gradins que sont nés, avec les harmonies du drame chanté, ces opéras sacrés qu'on appelle des oratorios. Au bas de l'hémicycle, une étroite terrassé est bordée par un petit mur eîi ruine; à main gauche s'élève l'énorme tronc du chêne du Tasse, dont une branche maîtresse a été fracassée par la foudre, ce qui a pu donner lieu aux méchants propos que je vous rapportais tout à l'heure.
a Ah I quel tableau embrassaient de là les regards du divin poëte ! A droite, le prolongement en courbe du Janicule avec son Transtévère à ses pieds, avec ses bosquets, ses vergers, ses terrasses couronnées d'églises, jusqu'à ce qu'en face de l'Aventin il dévale brusquement dans le Tibre, resserré à sa sortie de Rome par ces deux hauteurs rivales ; -« de l^autre côté5 s'abaissant en pente rapide^ un bois
d'yeuses, de noirs cyprès et de pins d'un vert velouté ; — en bas, le Tibre qu'on voit à peine, mais dont le cours se fait reconnaître à la longue rangée de maisons sur pilotis qui l'accompagnent, hautes masures lézardées, ébréchées, jaunes comme les eaux qui en baignent le pied et percées d'étroites fenêtres où pendent des guenilles. Au delà s'étend Rome tout entière, Rome immense depuis la place du Peuple jusqu'à la pyramide de Cestius, Rome avec ses toits rustiques recouverts d'une mousse flétrie et jaunâtre, Rome avec ses splendeurs que rien n'égale, et qu'annoncent dans un langage superbe ses dômes et ses coupoles. Au loin, on aperçoit les ombrages du Pincio, les jardins de Salluste, le grand ravin verdoyant qui sépare le Quirinal de l'Esquilin et que domine Sainte-Marie-Majeure ; plus près la tour du Capitole, le Palatin avec ses cyprès, ses myrtes et ses grenadiers enlremètant leurs feuillages aux immenses arcades ruinées du palais des césars, l'Aventin désert et ses églises solitaires environnées de cultures^ le Celius à la croupe allongée qui se termine par la sublime basi*
lique de Saint-Jean deLalran. Malgré la distance, je voyais se profiler sur le ciel les statues qui la surmontent, tant Tair était limpide! On eût dit des esprits célestes en tournée sur la terre, et qui, se posant un instant sur ces corniches, reprenaient haleine avant de s'envoler vers le ciel. Plus loin, la plaine onduleuse et nue; plus loin encore les monts Albains baignés d'une lumière violette, — puis les plans fuyants des montagnes de la Sabine, qui noyaient leurs cimes dans de fauves nuées, et dont la teinte purpurine allait se dégradant par des nuances insensibles jusqu'au gris cendré des lointains aériens. En retournant la tête, j'apercevais le mont Vatican, Saint-Pierre, une ligne de pins se dessinant sur l'horizon étincelant, des figuiers et des broussailles imprégnées d'une poussière d'or, et plus près de moi le bassin dans lequel tremblotaient les dernières lueurs du soir, nappe d'argent liquide où je voyais courir par instants de longs frissons de lumière rose.
« Je m'assis au pied du chêne, et Torquato s*y assit avec moi. Il était bien pâle, il tremblait la fièvre.
a — Demain, lui dis-je, tu te mettras au lit pour ifen plus sortir. Regarde Rome une dernière fois. Là tu vois ce palais de Monte-Giordano que tu habitas dans ta première jeunesse, et plus tard à ton retour de France; il est resté tout plein de tes rêves. Ailleurs tu aperçois l'église et le couvent de Sainte-Marie-du-Peuple, asile ouvert à l'indigence de ton âge mûr. Sans ces bons pères, depuis longtemps tu serais mort de faim. Derrière toi se dresse ce Vatican où tu passas tant d'heures dans de mortelles attentes toujours trompées. Ici tu vois le Capitole, où se font les apprêts de ton couronnement, apprêts, hélas 1 inutiles; la fièvre qui te dévore ne te le dit que tron. Ah! détourne plutôt les yeux de cette ville où tu as tant souffert; contemple ces montagnes, suprême ornement de ce vaste tableau. Ces hauteurs accidentées, mais continues, qui l'encadrent d'une ligne horizontale infinie, communiquent à l'âme des aspirations immenses mêlées aux douceurs d'un repos éternel. Ce repos va commencer pour toi; que dis-je? tu en savoures Tavant-goûtl Certain de ta mort et la sen-
tant déjà en toi, tu as atteint ce moment où l'homme se devient étranger à lui-même et se regarde comme par les yeux d'un autre, de cet autre mystérieux qui nous succède au delà de la tombe. Non, celui qui a tant souffert à Ferrare et à Rome, ce n'est pas toi, mais un ami qui te fut cher, et ce n'est plus la douleur, c'est la pitié qui fait couler tes larmes.
« Cet entretien se prolongea quelque temps.
Quand je revins à moi, Tombre avait tout envahi à Texception de quelques nuées violettes qui recevaient les derniers adieux du soleil.
« — Mon cher prince, m*écriai-je, si j'avais le bonheur d'être poète, je voudrais composer une élégie que j'intitulerais les Dernières pensées du Tassey et si j'étais capable d'écrire en prose, je composerais une vie du Tasse dont je vous emprunterais la moitié et Pautre à Mgr Spinetta. Ma con« clusion serait que, comme le bonheur, le n^alheur a son ivresse, que^ toutes les disgrâces ayant accablé à la fois ce divin poête^ son âme^ attaquée de toutes parts, a été jetée dans un état de désordre, que sa folie ne fut que le sentiment exalté de maux trop
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réels, et que cette exaltation, accompagnée d'accès de fièvre, de fureur et de délire, a duré jusqu a ce que, dans son cœur épuisé par ses propres violences, l'esprit de révolte eût fait place à une résignation inerte. Ma dernière ligne serait conçue en ces termes : « Le Tasse dut la moitié de ses infor- « tunes à la faiblesse de son caractère et l'autre c( à la beauté de son génie. »
a Le prince ne répondit pas. Il s'était assis sur un des gradins, et tour à tour il considérait un médaillon qu'il tenait à la main, ou, relevant la tête, il contemplait par delà le tertre les vapeurs cendrées qui s'élevaient k Thorizon, et au-dessus desquelles la lune dessinait sa faucille d'argent. Je m'approchai de lui et lui pris des mains le médaillon. Il renfermait une copie en miniature du portrait de Léon X par Raphaël. En ce moment, j'entendis un bruit de pas, et je vis paraître fra Aut tonio. Cette apparition me causa le plus vif déplaisir. Aussi bien Antonio avait un air d'humeur aigre et bourrue : apparemment il nous en voulait d'être entrés chez lui sans lui en demander la permission ,
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mais, quand il eut reconnu le prince Vitale, il changea soudain de contenance, el ce fut d'un ton de cararde humilité et en s'inclinant jusqu'à terre qu'il le prévint qu'on allait fermer les grilles du jardin. Quant à la grassoccia sensitiva^ il ne daigna pas l'honorer d'un regard. Dès qu'il eut tourné le dos, montrant du doigt tour à tour ce frocard et le médaillon :
« — Ceci, dis-je au prince, a tué cela.
« Il attendit pour me répondre que le moine se fût éloigné, et alors, d'une voix sourde, mais vibrante :
a — Je crois et j'espère I s'écria-t-il. Et d'une main faisant un signe de croix, de lautre il jeta un baiser au Vatican. C'était un geste bien italien.
— Mon cher baron, dit madame Roch, vous aurez beau dire et beau faire, vous ne me ferez jamais aimer votre prince Vitale. Tout à l'heure, pendant que vous aviez la bonté de nous lire son étrange manuscrit, j'avais les nerfs fort agacés. A vrai dire, je ne vous écoutais que d'une oreille; mais le peu que j'ai compris m'a fort déplu. Je n'aime pas ces gens qui cherchent midi à quatorze heures. Sur ces choses-là, il en faut croire son
curé, car enfin, à ce compte, de quoi serviraient les curés dans ce monde? Allez, baron, la foi du charbonnier est la seule bonne. Comme le Tasse, votre prince est un esprit chagrin et orgueilleux, et je voudrais parier que, comme le Tasse, il finira par devenir fou.
— Rassurez-vous, madame, il n'en est rien. Ce jour avait commencé entre nous une liaison trèsintime. L'ayant beaucoup pratiqué, je puis vous assurer qu'il n'y avait point d'orgueil dans son fait et qu'il n'était point en danger de perdre la raison. A la vérité, il était sujet à des accès de découragement et de tristesse ; mais il s'en défendait de son mieux à l'aide de ses consolateurs, qui étaient ses livres, sa harpe, ses pauvres, et un grand ouvrage qu'il composait à ses moments perdus. .. Oh I n'ayez crainte, je ne vous en dirai pas le titre I D'ailleurs il croyait, il espérait, et, son cœur étant simple et bon, il avait des gaietés et des confiances d'enfant. Un jour que nous étions allés ensemble au Vatican, il me fit admirer les soins religieux qu'on y rend aux antiques, et il est certain, madame, que Jupiter
55i LE PPJIICE VITALE.
n^éiait ni mieux logé ni plus honoré sur l'Olympe qu'il ne Test aujourd'hui dansla demeure.des papes.
a — Convenez, me dit le prince en portant, que ce n'est plus Sixte-Quint qui règne à Rome.
« Et il m*expo$a la théorie sur laquelle reposaient ses espérances. Il comparait l'Église, à une vigne imprudente qui est trop pressée de fleurir ; mais le grand vigneron, qui sait combien les printemps sont trompeurs et qui veut que sa vigne attende l'heure marquée par sa sagesse, lui envoie, au moment où elle s'apprête à épanouir ses fleurs, des gelées qui la font rentrer dans le sommeil de l'hiver.
« — Au dix-huitième siècle, me dit-il, l'Église, conduite par les Benoit XIV et les Clément XIV, crut de nouveau que le moment de Içt flaraison était venu. Dieu chargea la révolution de l'avertir qu'il était trop tôt. Aujourd'hui pourtant je. crois reconnaître à plus d'un signe que le temps de l'épreuve est passé, que toutes les divisions vont cesser et que l'âge d'harmonie va s'ouvrir.
« El, comme je l'écoutais d'un air réveùr :
« — A quoi pensez-vous? me demanda-t-il?
« — Je pense, lui répondis-je, à ce mot trivial, mais expressif, d'un philosophe : a Un bas raccom- « mode vaut mieux qu un bas déchiré ; mBis il n*en « va pas de même des consciences. »
« — Croyez-moi, s'écria-t-il gaiement, Dieu remet à neuf ce qu'il raccommode, et on n'y voit point de reprises.
« Pendant le séjour que je fis à Naples, j'écrivis quelquefois au prince ; il ne répondit pas à mes dernières lettres. A mon retour, j'appris qu'il venait de mourir. Il courait plusieurs versions sur cette mort : les uns disaient qu'il s'était tué à force de fatigues et par des excès de charité; d'autres parlaient d'un anévrisme au cœur. Le marquis Moroni m'assura qu'un jour le confesseur dû prince^ à l'instigation d'un cardinal rigoriste, avait ordonné à son pénitent de débarrasser son oratoire de la Minerve et des deux Platons qui en décoraient l'entrée^ que le prince avait obéi, mais qu'il lui en avait tant coûté qu'il avait succombé à son chagrin. J'allai faire un tour dans son palais. Je trouvai la bibliothèque tout en désordre* Arrivé prés de l'o*
ratoire, j'aperçus la Minerve et les Plalons gisant dans la poussière à côté de la harpe, dont toutes les cordes étaient brisées. Je voulus visiter Téglise où on l'avait enseveli. Son tombeau de marbre est décoré d'une inscription fastueuse et banale dont je ne me souviens plus ; mais sur une des faces latérales j'aperçus dans un coin obscur quelques lignes crayonnées hâtivement par une main inconnue, et que j'eus de la peine à déchiffrer. Elles étaient ainsi conçues :
« Passant, ici repose un prince qui lut un saint. Il avait le cœur d'un enfant et il n'ignorait rien, pas même la kabbale. Il savait rire dans les festins, et souvent il a été vu pleurant devant les autels. Il balayait la chambre des pauvres, et il savait jouer de la lyre. Il adorait le Christ, il honorait Platon, il chérissait les muses. Passant, s'il fût né trois siècles et demi plus tôt, il se ftit appelé Pic de la Mirandole, et Jean de Médicis l'aurait aimé. x>
FIK.