RECHERCHE DU PRINCIPE
près axiomes, se développant suivant les lois de sa propre méthode, sans intervention de toute autre connaissance quelconque.
Ce n'est pourtant pas la conscience immédiate, c'est le contact du monde extérieur qui nous fait connaître les rapports dans lesquels s'exerce notre activité. Celle-ci forme une partie intégrante de l'ensemble des phénomènes dont la science inductive, vérifiable, positive, s'applique à déterminer les lois. On pouvait faire rentrer l'étude de la vie sociale dans la science de la nature, rattacher à leurs antécédents organiques les penchants, les aptitudes, les fonctions, les arts, les institutions caractéristiques de l'humanité, pour déduire enfin de l'observation des effets produits les conseils qui pourraient être jugés utiles, puisque, après tout, l'observation elle-même nous montre l'homme en quête de conseils. Ainsi la loi pratique de l'humanité, sa règle de conduite, dans la mesure où l'établissement d'une telle règle est possible, se déduirait de la pure considération des phénomènes, en laissant absolument de côté les problèmes d'essence, de cause et de destination finale. C'est ainsi que la morale, se greffant sur l'anatomie, couronnant la physiologie, s'élèverait à la dignité de science positive.
On sait que les deux voies ont été tentées, et que les deux entreprises se font concurrence aujourd'hui même. Eh bien, indépendante ou positiviste, cette rivalité seule suffirait à prouver que la morale n'est point encore une science démontrable, constituée sur une base universellement acceptée, et que la vieille
question de son principe comporte décemment un nouvel examen.
Cette étude mérite d'être entreprise dans un double intérêt, pour elle-même d'abord, en raison de son importance pratique, puis comme recherche spéculative rentrant dans l'ensemble de la philosophie, dont elle forme un membre important. Une philosophie est une conception des choses qui encadre, qui enchaîne et qui explique l'ensemble des phénomènes conformément aux exigences de notre nature intellectuelle et morale. Elle a pour point de départ l'ensemble des faits donnés par l'observation sensible et par l'observation interne ; la constatation des faits moraux primitifs est donc indispensable à son début, et la science proprement dite étant prise pour donnée, le principe de la morale est le premier objet qui s'offre aux investigations de la philosophie inductive.
l'obligation.
Et d'abord il faut bien s'entendre sur la signification des termes. Nous prenons celui de morale au sens consacré par l'usage, comme un ensemble de préceptes ou de conseils. La morale n'est pas une théorie ; c'est un art, c'est la règle de la vie. Il n'est
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pas inutile de s'en expliquer, car le mot comporte naturellement plus d'une acception. Nous ne saurions reprocher à Spinoza d'avoir présenté sous le nom d'éthique ou de morale un système de métaphysique et d'anthropologie dont la conséquence hautement proclamée est l'inutilité parfaite de tout travail pour moraliser les hommes. Chacun étant nécessairement tout ce qu'il peut être, et ses actes un résultat fatal de son organisation particulière et des circonstances dans lesquelles il se trouve placé, la morale devient pour Spinoza la science des mœurs, la connaissance des mobiles qui déterminent notre activité de fait ; il décline toute prétention de qualifier cette activité par le blâme ou par l'éloge, et bien plus encore l'espoir, absurde à ses yeux, d'en changer le cours par la vertu des exhortations. Son sentiment est aujourd'hui partagé par des écrivains très en vue ; mais la plupart des hommes ne l'entendent point ainsi. Ils s'approuvent ou se condamnent les uns les autres ; chacun d'eux intérieurement s'approuve tour à tour et se condamne. Entre la grossièreté bestiale et la culture raffinée d'un petit nombre de penseurs, dont on répète les sentences dans certains milieux sans être en état de les contrôler, le peuple des civilisés connaît les sentiments de Testime et du mépris ; les gens se servent couramment des catégories de bien et de mal ; ils conçoivent vaguement un idéal de conduite, qu'ils trouveraient beau de réaliser ; quelquefois même ils s'efforcent de le faire. Préciser les traits de cet idéal, montrer en quelle mesure et par quels moyens il est
possible de s'y conformer, ce travail répondrait à des besoins qu'ils éprouvent. Ce serait l'objet de la morale telle qu'ils la conçoivent, et telle que nous la définissons.
Pour se faire accepter des esprits réfléchis, cette conception devrait renfermer les preuves de sa légitimité; elle devrait satisfaire aux conditions de la pensée, c'est-à-dire être conséquente et se déduire tout entière d'un principe évident par lui-même.
Qu'un tel système existe ou non, qu'il soit réalisable ou non, il est certain qu'un idéal moral flotte devant Tesprit des hommes, bien qu'il varie singulièrement de peuple à peuple, et même d'individu à individu.
A la conception d'un type du bien se lie invariablement l'idée d'une obUgation de s'y conformer, obligation qui implique à son tour la possibilité de le faire. Toute doctrine morale roule sur le devoir et suppose la liberté. A chaque pas dans la vie, nous nous demandons : que faut-il faire? que dois-je faire? Et cette question n'aurait aucun sens quelconque si, dans l'esprit de celui qui la pose, il n'y avait pas plusieurs partis possibles, dont un seul répond au devoir. Ainsi la conscience du Ubre arbitre et le sentiment d'une obligation forment les conditions de la pensée morale, parce que ce sont les conditions de l'activité pratique elle-même. Ceci nous semble évident, indépendamment de toute analyse des notions concrètes et parfois confuses de devoir et de liberté.
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Que la volonté puisse se déterminer contre les ddo-^ tifs suggérés par Tinteiligence, ou que son apparent arbitre consiste uniquement dans Tabsence d'une représentation distincte du meilleur parti ; que le conflit des motifs se ramène aux mouvements simultanés de plusieurs cellules cérébrales, cela n'importe pas à notre objet; mais, de quelque façon qu'on entende la liberté, il faut, pour pouvoir délibérer, que le sujet se trouve libre.
L'idée du devoir, dont nous parlons comme essentielle à toute morale, n'est pas nécessairement celle d'une obligation péremptoire qui trouve sa raisoa d'être uniquement en elle-même. Si l'objet dernier de la volonté se trouvait être invariable, ce qu'il est bien permis de supposer, le choix ne pourrait porter que sur les moyens de l'atteindre, et le devoir consis-^ terait à chercher le meilleur moyen. La vertu se confondrait donc avec l'habileté, le vice avec la maladresse : la paresse, la négligence, l'étourderie seraient la source de toutes les fautes, qui se ramèneraient à des erreurs de calcul ou d'exécution. Cette conception mérite assurément qu'on l'examine. La réciproque du moins en est évidente : en se plaçant au point de vue de l'impératif catégorique, suivant lequel nousdevons employer au bien notre force intégrale, qui pourrait nier, en effet, que toute erreur évitable con-tienne un péché? Nous prenons donc le mot devoir dans le sens le plus large possible. Cette explication
donnée, nous maintenons que la conception d'une règle de conduite, d'un art de la vie, est inséparable des idées de devoir et d'obligation.
La morale de l'intérêt, pour peu qu'on l'aiialyse, fait ressortir clairement cette vérité. Elle voit dans le bonheur le but unique de nos actions, ce qui est une erreur palpable en point de fait, si l'on prend les sensations agréables et les représentations qui s'y rapportent pour les seuls ingrédients de la jouissancCjj mais ce qui s'entend de soi-même, en revanche, si l'on admet la réalité de la volonté , puisque dans ce cas la satisfaction de la volonté devient la seule définition possible du bonheur.
Suivant cette école, la morale est donc l'art d'être heureux. Ceci suppose évidemment un idéal de bonheur universellement acceptable. Le docteur qui s'adresse à la communauté cherche à convaincre ceux qui l'écbutent qu'ils trouveront leur compte, c'est-à dire leur satisfaction durable, à suivre une conduite profitable aux autres, et surtout à s'abstenir de leur nuire ; il s'efforce de les obliger par la considération de leur intérêt. Un raisonnement pareil ne peut avoir pour objet qu'une félicité idéale. L'utilitaire statue chez les hommes une similarité de goûts et de penchants que l'expérience justifie peut-être en quelque mesure, je le veux bien ; mais au fond l'utilitaire entend nous obliger à comprendre le bonheur comme il l'a compris lui-même. S'il arrivait à quelqu'un de trouver son paradis fastidieux et d'en enfoncer la porte, il n'aurait rien à répondre, et ferait probable-
ment appeler les sergents de ville. En réalité, chacun a son goût, chacun prend son plaisir où il le trouve. L'utilitaire conséquent ne peut nous conseiller d'autre conduite que celle qu'il lui convient à lui-même de nous voir tenir. Lorsqu'il parle d'intérêt général, il faut toujours se souvenir qu'il songe à son intérêt propre, ou penser qu'il ne s'entend pas, nous dirions volontiers : qu'il se calomnie.
Conditionnelle ou péremptoire, l'obligation suppose la Hberté. La conscience de l'obhgation implique la conscience du libre arbitre, et la réalité de la première, la réalité du second : on n'est tenu qu'au possible, cela parait aussi clair que le jour. Dès lors, rétablissement d'un code moral dont le témoignage de la conscience serait la sanction devient une entreprise illusoire, et surtout inutile, pour ceux qui admettent le déterminisme de la volonté.
C'était l'avis de Spinoza. Les philosophes naturalistes qui se piquent d'un empirisme conséquent partagent sans doute la même opinion; la morale, en effet, ne figure pas dans leur encyclopédie, qui se termine par la théorie du développement social. Néan-
moins des écrivains réputés^ de bons esprits, et dans ce nombre quelques partisans décidés du libre arbitre, n'admettent point cette conséquence; ils la •déclarent même impertinente. Essayons de nous entendre. Qu'on ne puisse pas s'estimer à la fois obligé clans un sens par le devoir et rigoureusement déterminé dans un autre sens par la nature, cela n'est pas contesté ; la fatalité qui parfois nous entraîne au mal reconnu comme tel est une fatalité relative, secondaire, adventice. Que le concept de l'obligation morale renferme en soi le concept de la liberté, nous nous flattons aussi d'en faire convenir tout esprit sincère. Mais on pourrait juger que l'illusion du libre arbitre permettant l'illusion d'une obligation, cela suffit pour que l'établissement d'une règle de conduite devienne logiquement possible, scientifiquement légitime et pratiquement salutaire. Pour le déterminisme, ce qu'on appelle vulgairement la conduite est une résultante mathématique de tractions opérant en sens divers, un effet produit suivant la loi du parallélogramme des forces. L'idée du bien considéré comme possible devient Tune de ces forces qui concourent nécessairement à déterminer l'action, et, si l'influence en est constante, elle finira par prévaloir. Ainsi Tidée travaille à se réaliser elle-même ; l'impossible tend à devenir possible par le charme de l'illusion, et, du moment qu'il devient possible, il devient aussi réel et nécessaire. Jamais l'agent apparent n'a pu faire autre chose que ce qu'il a fait; jamais il n'a donc réellement mérité l'éloge ni le blâme, les catégories de l'es-
time et du mépris sont des catégories de l'illusion; la signification du bien et du mal est toujours relative, il n'y a pas d'ordre moral distinct de l'ordre de la nature ; la valeur d'un homme de bien est toute semblable à celle d'un bon cheval ou d'un bon champ — mais il est utile de tracer le plan de conduite dont l'observation serait la plus avantageuse à la société ; il est heureux que certains esprits soient déterminés à ce travail par la nécessité de leur nature ; il est heureux que la même nécessité les pousse à présenter cette manière d'agir comme obligatoire, heureux que la nécessité de leur nature porte d'autres personnes à les écouter ; parce que l'établissement d'une telle règle et l'opinion que, dans un moment donné, il est en notre pouvoir de l'observer contribuent au progrès social ainsi qu'au bien des individus.
La conception déterministe du monde, qu'on prétend en être la conception scientifique, enlèverait donc sans doute aux notions morales le caractère spécifique, la valeur absolue, l'auréole de sainteté que leur attribuent les kantiens et d'autres bonnes gens, comme Pascal ; mais la morale n'en subsisterait pas moins et ne perdrait rien par là de sa véritable importance.
Cette vue a quelque chose de plausible, on ne dit pas de séduisant. Nous lui reconnaissons même une vérité conditionnelle : on serait naturellement conduit à l'adopter si la vérité du déterminisme moral était démontrée. Qu'en faut-il penser ?
Assurément la conscience immédiate du libre ar-
bitre n'établit pas suffisamment qu'il soit réel. La conscience de l'obligation elle-même n'en fournit pas la preuve au sens ordinaire de ce mot. On ne prouve pas le libre arbitre ; et ceux qui l'affirment ne feront plus difficulté pour avouer que, dans un grand nombre de cas, nous croyons qu'il nous aurait été possible de faire mieux que nous n'avons fait, tandis que, ensuite de fautes antérieures ou pour d'autres causes^ cette possibilité n'existait pas effectivement.
La législation positive, qui frappe l'infraction au devoir d'une peine matérielle, se justifie au moins aussi bien dans le déterminisme que suivant la croyance au libre arbitre. Si le déterminisme devenait la croyance générale, les notions de responsabilité, de culpabilité, de justice ne formeraient plus la base du droit répressif; mais plus l'enchaînement régulier des effets et des causes paraîtra certain dans le champ de l'activité personnelle, mieux on calculera la force de chaque mobile sur la moyenne des organisations, moins on pourra mettre en question l'utilité de la douleur pour corriger les délinquants, et surtout celle de la crainte pour détourner de leur exemple.
De même, indépendamment de toute sanction extérieure, dans l'ordre de la moralité pure, on comprend que l'idée d'un but à conquérir, d'un progrès réalisable, d'une satisfaction intérieure accessible , exerce une influence sur un être conscient dont les représentations déterminent l'activité. Plus cette détermination sera constante et rigoureuse, plus il importera
que ridée du bien soit précise, lumineuse et cons-* tamment présente à son esprit.
Loin de rien ôter à l'utilité de l'enseignement moral, la conception mécanique du rapport entre les représentations et l'activité musculaire rendrait donc cette utilité plus considérable et plus certaine ; mais l'indispensable condition pour qu'il en soit ainsi, c'est que l'agent nécessité se croie libre au moment où il agit. S'il avait le sentiment de ne pouvoir suivre qu'un seul chemin, la représentation qui s'offre à cet instant donné commanderait forcément l'action , car il n'aurait point de motif pour la différer et pour se demander : que dois-je faire ? Cette question n'aurait aucun sens pour lui. — Convaincu théoriquement que son action sera conforme à la raison la plus forte, cherchera-t-il quelle est cette raison? — Alors il n'est pas le déterministe conséquent que nous supposons. S'il avait bien compris son maître , il saurait que le rapport de ses représentations entre elles est aussi rigoureusement fixé que le rapport entre la représentation actuelle et la décision. Certain qu'il ne peut penser autrement qu'il ne pense, il ne demanderait plus ce qu'il doit penser; il obéirait à la première impulsion venue, sans la discuter. On ne prétend point qu'un tel état d'esprit n'implique pas contradiction à son tour, ni qu'il soit réellement possible au sujet d'effectuer entièrement cet anéantissement de lui-même : tout ce qu'on veut dire , c'est qu'un fatalisme conséquent détruirait le ressort de la pensée
aussi bien que celui de l'action. II faudrait donc choisir (toujours choisir !) entre la possession actuelle de la vérité et de la réalité de la vie. Pour subsister, le sage est obligé d'oublier sa sagesse toutes les fois qu'il agit. Il lui faut mener une double vie et §b démentir lui-même à chaque instant. Lorsqu'il délibère, ne fûtce que sur l'ordre de ses réflexions ou de ses lectures, par le fait même il se considère implicitement comme libre de choisir, tout en sachant explicitement qu'il ne l'est pas.
Cette doctrine peut sourire à des imaginations avides de l'ingénieux ; je confesse humblement qu'elle me répugne.
Et d'abord, s'il était vrai que le libre arbitre fût scientifiquement inadmissible et que néanmoins le sentiment du libre arbitre, naturel à notre espèce, fût indispensable à notre activité raisonnable, de sorte que la vérité portât sur le mensonge et qu'un prestige formât la base du progrès moral et social , ceux qui ont passé derrière le voile n'auraient-ils pas dû respecter le secret du sanctuaire? Si la civilisation repose sur Terreur du libre arbitre, ceux qui travaillent de leur mieux à dissiper cette erreur ne sapent-ils pas les piliers de la civilisation? Ne sont-ils pas coupables, serions-nous tenté de demander, si nous pouvions oublier que ces spirituels indiscrets ne sont pas libres de se taire, et que leurs livres se font tout seuls. Quel est, puisqu'ils sont déterminés par des motifs, le motif assez puissant pour triompher de ceux qui devraient, semble-t-il, leur imposer silence? Ces esprits
affranchis des conditions de Fhumanité (puisqu'ils peuvent se passer d'une illusion indispensable à celle- -ci), ne lui doivent apparemment rien, étant d'une race plus haute, et trouvent sans doute un plaisir délicat à faire crouler sa petite fabrique. Peut-être se sont-ils dit qu'il n'y a pas de danger, attendu que l'illusion est tenace, et que le vulgaire ne les entendra jamais. Peut-être enfin, tranchant bravement dans le vif de la question , se sont-ils rassurés par l'opinion professionnelle suivant laquelle la science domine tout, et jugent-ils que, dût un monde en périr, il faut proclamer une découverte, leur découverte.
Est-ce bien une découverte? Nous en doutons encore. Cette construction du progrès infailliblement déterminé par la chimère ne nous semble si profondément évidée et creusée, si précieusement ciselée, •qu'aux dépens de sa solidité. L'objection de sentiment, grossièrement utilitaire , que nous venons de présenter sans nous flatter qu'on la discute, en contient une autre qui n'est assurément pas plus sérieuse, mais peut-être un peu plus technique.
Une théorie qui fonde le progrès moral et social 5ur la persistance d'une illusion nous paraît contradictoire dans son essence , sinon dans ses termes , en tant qu'elle affirme et nie à la fois implicitement la possibilité du savoir. Elle affirme le savoir parce ^qu'elle est doctrine, elle le nie parce qu'elle en rejette les conditions. La vérité se définit naturellement une conformité entre nos représentations et leur objet, lequel existe indépendamment d'elles. L'idéalisme sub-
jectif supprime la notion même de la vérité et contredit tout notre être. La théorie mécanique de la connaissance , qui se pique aussi d'en effacer l'inévitable dualité, n'est qu'une hypothèse inventée pour rendre compte de celle-ci. Nous ajoutons : une hypothèse insuffisante. En s'allongeant , en se compliquant, en s'obscurcissant , on peut en dissimuler les fissures et lui prêter une certaine apparence , mais on ne parvient pas à éliminer sérieusement la spontanéité de l'esprit. Le mécanisme , qui n'a jamais fait comprendre la sensation, n'expliquera probablement pas mieux l'amour du savoir, la soif de la vérité pour elle-même • au mépris de tout autre intérêt. Au fond d'ailleurs, la philosophie mécaniste ne conteste pas notre définition de la vérité. Ayant pris la licence de partir de Tobjet, ce qui scientifiquement n'est pas admissible,, la difficulté consiste pour elle à rebâtir le sujet , dont elle se flatte vainement d'être sortie; mais c'est toujours raccord du sujet et de l'objet qu'elle cherche, La possibilité d'un tel accord , en d'autres termes la possibilité de la connaissance, est une supposition commune à toute doctrine, sauf le scepticisme absolu. Cet accord, assurément rien ne le prouve; la velléité de le démontrer accuserait même un singulier défaut de réflexion. Il est impossible à la représentation de sortir d'elle-même pour prendre une position intermédiaire entre elle et son objet problématique.- L'existence de l'objet, la correspondance possible entre nos représentations et lui, la possibilité de la vérité reste une allégation sans preuves ; l'existence du monde est.
un article de foi. Mais, qu'elle reste purement instinctive ou que l'analyse puisse la confirmer après coup, <;ette opinion suivant laquelle nos facultés sont tellement constituées qu'en les employant conformément à leurs propres lois nous réussissons dans une certaine mesure à connaître les choses telles qu'elles sont , la croyance à la vérité se présente comme l'antécédent obligé de toute recherche quelconque, même de celles -dont la faculté de connaître forme la matière.
Maintenant, l'affirmation de l'accord entre la pensée bien conduite et les choses est celle d'un ordre, d'une harmonie, qui impliquent l'ordre et l'harmonie au sens général. Penser que l'existence normale des êtres moraux, et par conséquent la nôtre, consiste en un effort vers l'impossible et repose sur une erreur, c'est au •contraire nier implicitement l'ordre et l'harmonie. Si l'emploi de l'intelligence que nous estimons régulier nous conduisait à reconnaître l'incompatibilité de la Vérité théorique et de la vérité pratique, un tel résultat suggérerait les doutes les plus graves sur la compétence de nos fecultés mentales, sur la possibilité de la connaissance en général. Or toute application de la faculté de connaître qui aboutit à mettre en question la possibilité de la connaissance se détruit naturellement elle-même. Telle est la contradiction qui nous semble frapper le système du progrès moral fondé ■sur l'illusion de la liberté.
Peut-être rendrons-nous cette contradiction plus sensible en la poursuivant dans la pratique. Nos anleurs considèrent l'illusion de la liberté comme favô-
rable au progrès des mœurs. Ils ne contestent vraisemblablement pas Timportance des bonnes mœur& pour Tordre social ; ils ne sauraient non plus refuser leur assentiment à la vieille thèse, évidente en soi,, que Tordre et la sécurité sociale sont essentiels au progrès scientifique. Mais alors c'est illustrer singulièrement la doctrine de Tidentité des contradictoires que de détruire pour l'amour de la science, au nom des droite suprêmes de la science, les conditions indispensables^ à la réalisation de la science.
On nous répondra sans doute, en invoquant Texpérience, que dans le relatif, dans le particulier, dans le provisoire , bien des illusions se montrent salutaires,, et qu'au fait nous ne sortons guère du provisoire et du relatif. On dira que notre déduction n'est pas constringente ; que Tordre partiel n'implique pas nécessairement Tordre total ; que cette perfection de Tordre dans Tunivers est manifestement contredite par le crime et par la souffrance ; que l'accord, nécessaire à la possibilité de la connaissance , entre les lois de la pensée et celles de Tobjet se peut concevoir sans Taccord de la science idéale avec les conditions d'une activité bornée ; enfin que Thypothèse de l'illusion bien-^ faisante est le seul moyen de concilier les faits empiriques de la conscience du libre arbitre et de son utilité dans la sphère morale avec la vérité scientifique fondamentale, laquelle est précisément le déterminisme absolu dans l'enchaînement des phénomènes.
S'il fallait accorder ce dernier point , la thèse de laliberté purement idéale resterait assez forte, en dépit
de nos objections. L'examen du déterminisme moral sous sa forme sa plus récente et la plus ingénieuse nous conduit donc à considérer le déterminisme dans sa généralité.
Le libre arbitre ne se prouve pas, disions-nous; mais la croyance au libre arbitre est inséparable du sentiment de l'obligation , indispensable à l'activité morale ; ceci n'est pas contesté. Mais on ne prend pas aisément son parti d'un somnambulisme qui nous fait vivre tour à tour, sinon simultanément, dans deux opinions, dont l'une est vraie et n'est pas bonne, tandis que l'autre est bonne et n'est pas vraie. Il serait plus naturel de chercher dans la vérité les conditions de la vie normale. Au point de vue moral, le déterminisme a donc les apparences contre lui.
Si le libre arbitre ne se démontre pas, l'universelle détermination ne se prouve pas davantage. Ce n'est assurément pas une vérité d'expérience : l'observation de la nature et son interprétation mécanique nous disposent en sa faveur; mais pour l'étabUr dogmatiquement, en dépit des raisons contraires, qui se tirent précisément. de l'ordre moral, il faudrait une induction complète, et cette induction complète est manifestement impossible. Dans aucune direction nous ne saurions remonter la série des effets et des causes depuis le premier anneau jusqu'au dernier de manière à pouvoir établir, comme résultat de Texpérience in casu, que tout ce qui est arrivé s'est produit nécessairement. Nous n^en sommes pas encore là ; dans les présentes conditions de la recherche tout nous
montre bien plutôt que nous n'y parviendrons jamais. La preuve expérimentale du déterminisme ne saurait être autre chose que la connaissance de tous les faits dans tous leurs rapports. Non, le déterminisme n'est pas un résultat légitime de l'induction, le déterminisme n'est pas une conclusion de l'expérience. A l'entendre ainsi, notre tâche serait trop facile. Mais le déterminisme est mieux que cela , c'est le principe même de l'induction. C'est une thèse a priori^ mais cet a priori se trouve être la condition de l'expérience. On ne saurait donc en contester la valeur régulative. En revanche , c'est s'abuser que d'y chercher une vérité de fait. Quel que soit l'objet de notre étude, nous devons la diriger comme si le phénomène en question était le résultat nécessaire de certains phénomènes antécédents, car énumérer ces antécédents et constater le rapport qui les enchaîne , c'est expliquer le phénomène y. c'est édifier la science. Nous devons donc nous laisser diriger constamment dans la science (y compris l'histoire et la psychologie) par la supposition du déterminisme universel. Si la science absolue était accessible à nos facultés et réalisable par nos méthodes, le déterminisme absolu serait une vérité ; or nous devons nous conduire dans la science comme si la science absolue était possible , parce que nous ne saurions lui tracer d'avance une limite sans nous mutiler nous-mêmes. — Mais la science absolue est-elle effectivement possible? On ne le démontre pas le moins du monde , et toute l'apparence parle en sens contraire. Nous voyons donc dans
le déterminisme un postulat de la curiosité scientifique , ou , pour parler la langue de Kant , un postulat de la raison pure, qu'il est essentiel de reconnaître, mais qu'il n'importe pas moins de limiter à son emploi légitime. La liberté ne se démontre pas ; le déterminisme ne se prouve pas davantage. La vie morale se développe dans la croyance à la liberté ; la science se développe dans l'hypothèse déterministe. L'intérêt de la morale plaide pour la liberté; l'intérêt de la science théorique plaide pour la nécessité. Voilà comment la question semble se poser. Qu'est-ce qui importe le plus à l'humanité, est-ce la réalisation de l'idéal moral? est-ce l'achèvement de la science? C'est là ce qu'il faudrait savoir pour se prononcer. Aristote, saint Thomas , Hegel , les philosophes en général , y compris ceux qui n'admettent point la finalité , n'ont pas mis en doute que la dernière fin du monde ne fût de fournir matière à leurs explications. Pour moi, j'ose penser, avec M. Arnold, avec Kant, avec Pascal, avec Paul de Tarse et le gros des simples , que l'original vaut plus que l'image. Le savoir m'apparaît non comme un but absolu, mais comme un moyen pour l'édification du monde, dont les dernières raisons et les fins suprêmes sont d'ordre moral. Le fond de tout est à mes yeux volonté ; la conscience , le procédé suivant lequel la volonté prend possession d'elle-même; la perfection de la volonté, la perfection de l'être et le but de la science. Je crois à la primauté de la raison pratique, et je vote librement en faveur de la liberté. Ce qui me confirmerait dans mon choix, si la chose
était nécessaire, c'est que cette supériorité dans l'intérêt scientifique accordée , assez légèrement peut-être, au déterminisme, devient passablement équivoque lorsqu'on y regarde d'un peu plus près. L'avantage lui reste aussi longtemps qu'il ne s'agit que de l'objet du savoir et de la science idéale considérée en elle-même ; mais en dirigeant son attention sur les conditions de la connaissance, on voit que cet avantage est payé bien cher. En effet, la conformité de la pensée à l'objet ne saurait, disions-nous, être constatée. Cette impossibilité ne tient pas à l'imperfection de nos moyens de connaître, elle tient à la nature même de la question. En demandant ce que sont les choses en ellesmêmes, en prétendant les voir telles qu'elles sont, sans y rien mettre du nôtre , nous nous proposerions un problème contradictoire , car il reviendrait à vouloir nous représenter quelque chose qui ne fût point une représentation, à prétendre percevoir sans percevoir. La vérité objective ne peut donc signifier qu'une représentation où les particularités de notre conscience personnelle n'entrent pour rien : en style théologique, ce serait voir la chose comme Dieu la voit ; en style métaphysique, ce serait, j'imagine, la voir comme elle se voit elle-même. Ni l'un ni l'autre ne sont possibles, puisqu'il faudrait toujours cesser d'être nous-mêmes. La seule approximation concevable de cette vérité idéale, son équivalent, son représentant, qui est luimême un idéal , c'est une représentation commune à toutes les intelligences semblables à la nôtre ou susceptibles de le devenir. Cela s'applique au concret et
à Tabstrait, à la perception sensible comme à Tévidence rationnelle. La personne ou le groupe qui tient une opinion pour vérité entend par là que tous pourraient et devraient l'embrasser. C'est l'accord des esprits au sujet d'une proposition qui la fait entrer dans^ la science. Cet accord n'est jamais qu'approximatif, la science l'est également. Ainsi le mouvement de la terre est une vérité scientifique, non parce qu'il est démontré par tels et tels phénomènes, mais parce que, depuis un temps jugé suffisant , tous les hommes qui s'occupent de ces matières et qui s'envisagent réciproquement comme compétents s'accordent à juger ces démonstrations valables.
Faire avancer la science , c'est donc amener l'uniformité des représentations. Ce point est assez évident; il importe seulement de ne pas le penlre de vue. Maintenant, comment les opinions divergentes pourraient-elles se modifier pour se rapprocher, si chacune d'elles était nécessaire? Comment puis-je proposer à quelqu'un de changer d'avis , s'il est vrai que chacun de nous ne puisse penser que ce qu'il pense? — Le déterministe répondra sans doute : « En effet, chacun des interlocuteurs pense nécessairement comme il le fait à cette heure, mais d'une nécessité pareille ils se communiquent leurs sentiments ; nécessairement les raisons de l'un, les faits qu'il produit amèneront l'autre à son opinion. » — J'entends bien cela ; mais toujours faut-il se considérer comme capable de changer d'opinion pour écouter celle d'autruî et pour remettre en question ce dont on se croyait
<5ertain. L'illusion de la liberté serait donc le ressort du monde intellectuel aussi bien que celui du monde moral. Et ce que nous disons de l'espèce et de la science objective, universelle, il faut le dire également de l'esprit individuel et des croyances personnelles. Si j'estime qu'il m'est impossible de changer d'avis ^et cette opinion s'établit d'elle-même, lorsque les raisons particulières de douter ne sont pas déjà présentes à l'esprit), je n'examinerai pas le sentiment des autres, je ne recommencerai pas mon étude, je ne ferai rien pour m'éclairer. Quoi qu'il en soit du déterminisme pris en lui-même , la croyance au déterminisme intellectuel briserait évidemment le nerf de l'esprit.
Les fatalistes de système ne sont point d'accord avec eux-mêmes, et ils le savent. Ils oublient leur philosophie et se dirigent suivant la doctrine opposée dans leur cabinet d'étude et dans la discussion savante aussi bien que dans les affaires et dans la société. Une doctrine qu'il faut traiter de la sorte nous inspire une défiance insurmontable.
Finalement, si la connaissance de la chose en soi n'est qu'une contradiction dans les termes, si la vérité ne peut être que la représentation normale, conforme à la nature du sujet, et si les représentations du sujet sont toujours nécessaires; si s'instruire , se corriger n'est qu'échanger une représentation nécessaire contre une autre qui l'est également ; si le jugement du tiers qui compare ces deux représentations et les apprécie n'est encore que sa représentation nécessaire à lui,
sans qu'aucune de ces représentations puisse jamais être rapportée à la chose même, on se demande en quoi peut consister la supériorité de l'opinion d'aujourd'hui sur celle d'hier, comment on peut définir la diCGérence entre l'erreur et la vérité. Le fatalisme ramène un esprit conséquent à la doctrine de Protagore. Cette considération serait décisive, si le défenseur du libre arbitre possédait lui-même un critère de la vérité bien rigoureux ; mais il ne faut pas demander des perfections incompatibles. Dans le système du libre, arbitre, la nécessité de penser disparaît. Le critère de la vérité objective n'y peut être qu'un idéal ; mais cet idéal est intelligible. C'est le concert des esprits, obtenu par le sincère effort de chacun d'eux pour étendre et pour ordonner le champ de ses représentations. La possibilité de cet accord implique l'homogénéité foncière des intelligences, c'est-à-dire au fond la réalité de l'espèce. Il s'obtient par la vérification, c'est-àdire par la concordance des résultats d'une méthode avec ceux d'une autre, se reproduisant dans chaque esprit. Dans le système déterministe, où chacun a toujours nécessairement la seule opinion qu'il puisse avoir, on ne trouve pas de motif qui puisse l'engager à la mettre en question lorsqu'elle est formée , et la comparaison de la représentation avec son objet étant impossible, on ne sait plus où chercher un critère de la vérité. Dans le système du libre arbitre, où chacun est responsable de ses jugements, le motif de les contrôler sans cesse est manifeste : c'est un motif de conscience. A défaut d'un critère certain de la vérité
î)4 LE PRINCIPE DE LA MORALE
o!)jective, nous en trouvons l'équivalent dans Tunion des opinions consciencieuses.
La supériorité du déterminisme pour la science se trouvant donc illusoire, rien ne saurait nous empêcher -d'affirmer positivement le libre arbitre, dont l'admission pratique est indispensable à l'établissement d'une morale.
L'accord final sur la vérité suppose, ainsi qu'on -vient de le marquer, Tidentité essentielle d'un esprit et d*un autre esprit. Ce seraient donc finalement l'unité de l'espèce et la liberté des individus que nous trouverions former les conditions de la science possible, car l'identité sans l'unité ne saurait s'entendre. Mais nous n'insistons pas sur ce point maintenant, on «n verra bientôt l'importance souveraine. Qu'il nous suffise aujourd'hui d'avoir justifié la croyance à la liberté, dont nous avons besoin. *
* L'auteur ingénieux de la théorie qui cherche à concilier le -déterminisme avec la liberté en rejetant celle-ci dans la sphère idéale, a pris la peine de réfuter notre critique dans le cahier de décembre 1882 de la Revue philosophique , p. 585-598. Nous «s rayerons de lui répondre brièvement, en suivant l'ordre de £oa argumentation :
10 M. Fouillée n'accorde pas que le déterminisme et la liberté «oient deux hypothèses: suivant lui, le déterminisme est la logique même, c'est la loi fondamentale de la pensée, la loi de <5ausalité. — C'est trop prouver. A ce compte la liberté ne se <^ncevrait point et ne serait admise de personne. Or elle l'est, chacun parle de causes libres. Ce qui est impossible, «'est la régression à l'infini, il faut un commencement à la pensée; la liberté est un commencement, une cause qui n'a pas de causes.
2« Si l'intérêt de la science est d'un côté, celui de la pra-
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LE DEVOIR DANS l'eMPIRISME.
Le dernier mot de la logique n'est donc prononcé que par la morale. Réciproquement, nous allons voir que le commencement de la morale est donné par la logique. Nous avons posé les préliminaires indispensables, l'obligation, la liberté. Nous arrivons à notre
objet.
Un empirisme conséquent ne se risquera jamais à formuler une morale, car l'idée de cet art implique un
tique de Tautre, le premier doit remporter comme plus général. — On ne saurait admettre cette thèse, il ne s'agit point des intérôls de la société, qui cependant ne sont pas c un intérêt de clocher, » il s*agit de l'ordre moral en soi, lequel, par son caractère impératif, s'affirme à nos yeux comme Tordre absolu.
30 M. Fouillée n'admet pas que la croyance au déterminisme nuise à la recherche en favorisant la paresse d'esprit. — L'histoire nous offrirait pourtant certaines preuves à l'appui d'un sentiment au moins plausible, et les instances contradictoires ne nous ébranleraient pas, attendu que personne n'est réellement déterministe dans la pratique. Cette impossibilité du déterminisme à se prendre au sérieux est un argument distinct, qui ne laisse pas d'avoir son importance ; mais comme il ne s'agit en tout ceci que de plus ou de moins^ nous n'insistons pas.
4* Les raisonnements de M. Fouillée pour établir que la nécessité des jugements individuels n'exclut pas la possession
idéal qui s'impose universellement à la pensée, en d'autres termes une obligation. L'esprit logique n'es-
d'un critère de vérité ne me semblent pas concluants et ne se rapportent pas à ce que j'ai dit. Personne n*a jamais compris le rôle du libre arbitre dans la représentation de la façon qu'il impute à ses adversaires pour les rendre ridicules, et ce qu'il dit des balances et des thermomètres d'autant meilleurs qu'ils sont moins libres ne porte pas juste, la comparaison impli» quant l'ignorance ou l'oubli du point essentiel, savoir l'impossibilité où nous sommes de comparer nos représentations à. l'objet représenté. Un esprit libre de prononcer un jugement ou de le suspendre encore, de porter son attention sur tel aspect d*un problème ou sur tel autre, n'est pas un esprit sans lois, le concert des représentations individuelles, qui tient liea de l'accord supposé mais invérifiable de ma représentation propre et de l'objet, suppose les divers esprits soumis à des lois semblables, nous n'avons garde de l'ignorer après l'avoir rappelé nous- même d'une manière très explicite. Mais l'existence de telles lois n'implique point nécessairement que l'esprit soit déterminé dans toutes ses opérations, comme le voudrait un adversaire invariable en son propos de supposer accordé le point en litige. Je n'appelle pas nécessaire un jugement accompagné du souvenir de s'être trompé, du soupçon qu'on pourrait se tromper encore et du désir de voir son avis cor* roboré par l'assentiment d'autrui. Il ne m'apparaît pas tel; il n'est pas absurde, je l'avoue, de supposer qu'il le soit pourtant, avec toutes ses nuances et tous ses accessoires ; mais on n'en fournit pas la preuve. L'impossibilité d'atteindre l'objet supposé de la représentation pour le comparer à celle-ci est également évidente pour le déterministe et pour l'indétermi» niste. Celui qui l'a reconnue, et qui est, en outre, persuadé que sa représentation ne peut pas être autre qu'elle n'est, ne saurait découvrir aucun moyen de discerner l'erreur de la vérité : cette opposition n'a plus de sens à son point de vue. Ne résultant pas d'une comparaison avec l'objet, qui est impossible,, elle se confond nécessairement, si Ton persiste à la maintenir^ avec la différence entre une représentation suffisamment pro-
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sayera point d'emprunter l'obligation à quelque autre fait qu'au .sentiment d'être obligé.
longée et judicieusement conduite et une représentation hâtive et irrégulière ; mais on ne peut comparer les représenta* tiens entr*ellei sous ce point de vue sans s'attribuer le pouvoir de soutenir et de diriger son attention. Incapable de comparer l'image à son objet, le déterministe qui ne s'attribue aucun pouvoir sur elle, n*a point de motif non plus pour la comparer à celles des autres, qui sont aussi nécessairement ce qu'elles sont. Ainsi les catégories de Terreur et de la vérité disparaissent, voilà ce que nous avons voulu dire, et nous ne voyons pas qu'on l'ait réfuté.
50 Passant à la portée morale de son point de vue, M. Fouillée estime que je ne l'ai pas compris; c'est très possible, c'est môme probable. Il se peut aussi qu'il ne s'entende pas bien lui* môme, que deux pensées contradictoires s'agitent ensemble dans son esprit et qu'il s'abuse en croyant les avoir réconciliées. Au reste, il n'est pas besoin de le dire, les deux 8upposii> tiens ne s'excluent pas.
Nous avons mal compris notre savant confrère en jugeant qu'il considère l'idée de la liberté comme étant sous tous les rapports une pure et absolue illusion. G*est une exagération. Il part simplement de ce principe c que l'existence de la liberté métaphysique est incertaine^ et que la prétendue expérience de notre liberté se réduit de fait à l'idée de la liberté, laquelle devient un des facteurs de nos résolutions. » — Nous accordons le second point, et si Ton s'en tient aux considérations métaphysiqueSf nous accorderons aussi le premier. Nous voilà bien près de nous entendre. Mais M. Fouillée ajoute aussitôt : c Nous savons de science certaine que tous les phénomènes proprement dits sont enchaînés par le déterminisme. • Nous n'entendons pas, ne sachant comment limiter la classe des phénomènes proprement dits. Sans cette qualification énigmatique, l'affirmation certaine du déterminisme universel nous aurait paru contredire absolument l'existence incertaine de la liberté métaphysique.
Nous ne parlerons pas de ces rationalistes sans le savoir qui se piquaient d'empirisme pour, suivre la
6» Je n'entends pas l'opposition qu'établit M. Fouillée entre l'indépendance absolue et l'indépendance relative de nos actions. Il me semble lutter contre un bomme de paille (toujours le môme), lorsqu'il prouve aux défenseurs de la liberté morale que la volonté n'agit pas sans motifs ou contre leç motifs qui lui sont présents. Nous l'approuvons quand il dit qu' c une fois conçue et comprise comme désirable, l'idée de ma puissance sur moi tend à se réaliser et pourrait se réaliser en effet peu à peu, mais d'une façon régulière et par des moyens déterminés ». Seulement on ne saisit pas bien quelle est ici la force de cet adjectif déterminés, M. Fouillée^ ajoute aussitôt : c A tout autre motif, je substituerai le motif de ma puissance possible, de mon indépendance possible comme être responsable, de ma liberté, que je veux essayer de réaliser, et ce motif agira comme les autres, dont il pourra devenir le principe hégémonique. » Ce discours est bien celui d'un philosophe qui tient la perfection morale pour la seule digne de ce nom, mais non, semble-t-il, celui du psychologue de la « volonté nulle, » — « Je substituerai, je veux essayer», est-ce bien le langage du déterminisme? Tâchons de traduire afin de comprendre. La pensée de l'auteur pourrait, je crois, s'écrire ainsi : « Le motif de mon indépendance possible se substituera nécessairement à tout autre. En vertu de sa force intrinsèque, le désir de la réaliser se produira fatalement.» — Nous le voulons bien, mais sous la réserve expresse que nous ne ferons rien de nous-même pour suggérer ce motif à la conscience, car s'il dépend de nous de le laisser dans l'ombre ou de l'évoquer, alors il ne faut plus du tout parler de déterminisme.
70 M. Fouillée nous semble en sortir complètement dans sa réponse à nos dernières critiques. Nous avons dit que l'homme persuadé que son action est toujours tout ce qu'elle peut être, n'éprouvera pas le besoin d'une règle : sachant que le jugement se produit en lui d'une manière fatale , il n'aura pas de motif pour se casser la tète en recherchant la vérité. — A ces banales objections on répond avec beaucoup d'apparence : la conviction
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mode, et qui déduisaient la morale de leur prétention personnelle au respect d'autrui. Impossible que cette volonté d'être respecté donne autre chose qu'elle-
qae les mobiles sont irrésistibles est un motif pour se proposer ies meilleurs, et croire que les effets résulteront des causes, ne saurait détourner de poser les causes pour obtenir les effets... •€ Convaincu que Faction résulte des motifs , nous dit-on avec ironie, ne jugerons-nous pas superflu de modifier les causes pour Dtodifler les effets? La délibération exercera une influence .nécessaire sur la détermination, donc il faut agir comme si la délibération n'exerçait aucune influence. Elle est ulile^ donc •elle est inutile, »
Cette réduction à Tabsurde serait triomphante si nous étions vis-à-vis de notre propre esprit dans la position du mécanicien devant sa machine, s'il dépendait de nous de poser ou de ne pas poser les causes, de les modifier ou de ne point les modifier, d'introduire les poids dans la balance ou de les laisser à terre , de délibérer ou de pas délibérer. Dans l'état réel de la •question, elle nous semble un peu frivole. Si la nécessité des antécédents veut que l'esprit pose, il posera, sinon, non ; si la nécessité des antécédents veut qu'il modifie, il modifiera, sinon, non; si la nécessité des antécédents veut qu'il délibère, il le fera, sinon, non. Y a-t-il là véritablement un motif d'action ? Je ne l'aperçois point encore.
8» Enfin, nous avons dit franchement que si l'idée de la liberté est le ressort du progrès chez l'homme, ceux qui travaillent à détruire la croyance à la liberté commettent une mauvaise action. On nous répond « qu'il n'y a nulle contradiction à professer le déterminisme et à croire que l'idée de la liberté peut faire partie des motifs dominants de notre conduite. » L'mÉE de