‹ Le Principe Saint-SimonienChapitre 1 sur 19 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

Exposé général de la doctrine saint-simonienne

Le Producteur et l'Exposition de la Doctrine. — La conceptior historique des Saint-Simoniers; les périodes orgariques et les périodes critiques ; l’associatior universelle. — L’évolutior de la propriété privée et la suppression de l’hérédité — Critique de la Société irdividualiste : l’anarchie économique; les oisifs et les travailleurs, — La propriété privée doit disparaître et faire place à la propriété sociale. — L’école saint-simonrierre proserit toute idée de violence pour établir l’ordre futur. — La formule sairt-simornrierre; en quoi elle marque de précision. ;

Après la mort de Saint-Simon, en 1825, quelquesuns de ses admirateurs les plus passionnés se réunirent pour continuer son œuvre. Esprits distingués, d’une haute culture scientifique, ils ont pu dire très justement qu'ils appartenaient à la elasse des « hommes qui se paient le meins de rêveries (1) ». Ils fondèrent un journal, Le Producteur, pour « développer et défendre les principes d’une philosophie nouvelle»,

(1) Doctrine de Saint-Simon, 1re année; introduction, p. 19.

Ve

basée « sur une nouvelle conception de la nature humaine (1)». Ils ne devaient pas tarder à faire subir aux idées du maitre des transformations profondes. Si, comme le remarque M. Halevy (2), la doctrine de Saint-Simon «repose sur un principe contraire à celui de l’économie politique classique », elle s’y rattache pourtant par des liens nombreux. Ces liens, les disciples allaient les rompre, en prêchant un socialisme intégral.

Toutefois, dans Le Producteur, on ne trouve pas tout à fait cette conception nouvelle; l’école cherche sa voie, le Saint-Simonisme n’est encore qu’un « état d'esprit (3) ». Mais, trois ans plus tard, le système était complètement établi. Bazard (4) était chargé de l’exposer dans des conférences où les assistants se pressèrent en foule. Ces conférences, réunies en deux volumes sous le titre : Doctrine de Saint-Simon, Exposition, 1" et 2" année, constituent — suivant l'expression de M. A. Menger — le monument le plus considérable du socialisme moderne. C’est là que sont posés les fondements du système parvenu à l’état définitif (5). Nous allons l’exposer brièvement, pour

(1) Le Producteur, tome Ier; introduction, p. 5.

(2) Revue du Mois, du 10 décembre 1907; étude intitulée : La Doctrine économique de Saint-Simon.

(3) Charléty, Histoire du Saint-Simonisme, p. 39.

(4) V. Gide et Rist, Histoire des Doctrines économiques, 1909, p. 244.

(5) Il faut ajouter les deux grands journaux de l’école : l’Organisateur et le Globe ; on y trouve des articles du plus grand intérêt, dus souvent à Enfantin; ils apportent des précisions nombreuses, surtout au point de vue économique.

Por

marquer la place qu'occupe la formule, dont nous entreprenons l'étude, dans l’ensemble de la doctrine.

Avant tout les Saint-Simoniens tiennent à faire œuvre scientifique; leur doctrine est une vaste philosophie de l’histoire. Saint-Simon, écrivent-ils, « cet homme passionné pour l'humanité, parvint à prophétiser l'avenir et à vérifier ses prophéties par des vues toutes nouvelles sur le passé (1) ». Ils ont la prétention de prouver que sa « prévoyance » a « la même origine, les mêmes bases que celle qui apparait dans les découvertes scientifiques ». Le génie de Saint- Simon, disent-ils, est de la même nature que celui de Kepler, de Galilée (?). »

Cette assurance, cet enthousiasme nous semblent, aujourd’hui, un peu excessifs. Nous avons pris l’habitude d'entendre invoquer l’histoire « non seulement en faveur d’une réforme de la propriété, mais encore en faveur des réformes proposées par tous les partis (3) ». Mais les Saint-Simoniens n'avaient pas notre scepticisme ; ils croyaient, de très bonne foi, avoir découvert la loi du développement de l'humanité.

Leur conception historique, qui ne manque pas de grandeur, peut se ramener à quelques termes très simples. Ils affirment — après Condorcet et Kant —

(1) Exposition, 1re année, p. 107.

(2) Ibid., p. 119.

(3) Gide et Rist, Histoire des Doctrines économiques, p. 255.

la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine, mais ils enseignent que celle-ci ne progresse pas d’une facon continue. Tantôt, « l’ordre » règne, « tous les faits de l’activité humaine sont classés, prévus, ordonnés par une théorie générale ». Tantôt, au contraire, « la société ne présente plus qu’une agglomération d'individus isolés et luttant les uns contre les autres (1) ». Les périodes d'ordre, qu’ils appellent « organiques » sont seules des périodes de progrès. Lorsque cet ordre disparait, l’égoiïsme, la lutte lui succèdent : la société traverse une époque «critique ». Alors, il n’y a plus de croyances; « le poète n’est plus le chantre divin, placé en tête de la société pour servir d’interprète à l'homme, pour lui donner des lois, pour réprimer ses penchants rétrogrades, pour lui révéler les joies de l'avenir (?) ». Et l'humanité doit attendre une nouvelle apparition de l’ordre pour continuer sa marche vers la perfection. Ad augusta per angusta !

Ainsi, malgré des vicissitudes sans nombre, la civilisation grandit. Chaque période organique marque un progrès sur la période organique précédente : elle est constituée plus fortement, elle englobe un plus grand nombre d'hommes, elle dure plus longtemps. Dès lors, Saint-Simon a pu indiquer nettement le terme de l’évolution des sociétés : l'établissement de l'ordre définitif par « l'association universelle », comprenant tous les hommes, les unissant dans une

(1) Exposition, 1re année, p. 79. - (2) Ibid., p. 17.

même croyance. « Ce but, nous dit l’un des disciples (1), est le plus généreux, le plus grand et le plus utile qu'on puisse proposer, car il est dans l'intérêt de toutes les classes ». Et L'Organisateur précise « l'association universelle » doit procurer « l’amélioration progressive, sous le rapport physique, moral et intellectuel, de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre (2). »

Voilà l'avenir de humanité dévoilé ! Il est « une conséquence nécessaire », « un résultat fatal du passé (3)». Mais il est au pouvoir de ceux qui connaissent maintenant l'idéal à atteindre d’écarter les obs- tacles et de hâter l'avènement de la société future.

Après la révélation de cette grande loi, il s’agit de déterminer les réformes nécessaires pour passer de là société actuelle, où l’antagonisme a encore trop de place, à l'association universelle, qui fera régner pour jamais l'unité et l'harmonie.

De profondes transformations s'imposent — les Saint-Simoniens le déclarent avec plus de franchise que beaucoup d’autres réformateurs; — la première, celle d’où découleront toutes les autres, c’est celle de la propriété.

Les économistes constatent son existence, procla-

(1) Lemonnier. À chacun selon son mérite, à chacun selon son travail, Paris, 1832, p. 1.

(2) L'Organisaleur, 11 juin 1831.

(3) Exposition, 1re année, p. 50.

EN Pres

ment qu’elle est la pierre angulaire de l’ordre social; ils ne paraissent pas se douter qu'elle puisse même être discutée; ils la présentent comme un fait invariable. « Nous aussi, répondent les disciples, nous répéterons, si l’on veut, que la propriété est la base de l’ordre politique; mais la propriété est un fait social, soumis comme tous les autres faits sociaux à la loi du progrès; elle peut donc, à diverses époques, être entendue, réglée de diverses manières (1). »

Cet argument sera largement utilisé par tous les socialistes du x1x° siècle. Les Saint-Simoniens s’efforcent de le justifier par des faits. Autrefois, la propriété comprenait même les hommes; le maître avait sur son esclave autant de droits que nous en exercons aujourd’hui sur les choses. Puis, le servage est venu, marquant une atténuation notable à la barbarie primitive. De nos jours, les choses seules peuvent être possédées; et cette propriété, à son tour, se modifie : tantôt la volonté du père peut donner tout l'héritage à l’ainé de la famille, tantôt la loi exige que cet héritage soit partagé entre tous les enfants ; tantôt le père peut transmettre à son fils la charge la plus importante de l'État, tantôt l'État décide qu'il nommera lui-même le titulaire de cette charge et il choisit, pour l’occuper, le plus digne. L'évolution est donc manifeste et doit se continuer. « Un dernier changement est devenu nécessaire ; c'est au moraliste à le préparer; plus tard, ce sera au législateur à le pres-

(1) Exposition, p. 179,

2 y ol À

crire... La loi de progression que nous avons observée tend à établir un ordre de choses, dans lequel l’État, et non plus la famille, héritera des richesses accumulées, en tant qu’elles forment ce que les économistes appellent le fonds de production (1). »

Le raisonnement prête d’ailleurs à la critique. Les Saint-Simoniens constatent une évolution de la propriété et ils la justifient dans une certaine mesure. Mais ils affirment, sans le prouver, qu’elle tend à faire de l'Etat l'unique héritier. [ls interprètent mal certains actes de la Révolution, qui, somme toute, est restée individualiste (2). En réalité, comme nous allons le voir, la transformation qu'ils réclament leur parait indispensable pour faire cesser « l'anarchie économique » dans laquelle se débat la société. Et c'est seulement pour fortifier leur thèse qu'ils ont eu recours à l’histoire.

Il faut donc étudier de près la propriété dans nos sociétés modernes. Les Saint-Simoniens voient nettement son importance et ils savent que, s'ils parviennent à ébranler cette institution fondamentale, tout l'édifice qui repose sur elle croulera nécessairement. Ils l’attaquent avec une violence que les réformateurs postérieurs n’ont guère pu dépasser et à l'aide d’arguments qui seront souvent reproduits.

Ils la définissent d’abord et indiquent son rôle. « La propriété, dans l’acception la plus habituelle du

(1) Exposilion, tre année, p. 183.

(2) V. sur ce point Robert : Le Saint-Simonisme el l'hérédité, thèse, p. 17 et suiv,

ui TE

mot, se compose des richesses qui ne sont pas destinées à être immédiatement consommées et qui donnent droit aujourd'hui à un revenu... En ce sens, elle embrasse les fonds de terre et les capitaux, c'est-àdire, selon le langage des économistes, le fonds de production. Pour nous, les fonds de terre et les capitaux, quels qu’ils soient, sont des instruments de travail ; les propriétaires et capitalistes sont les dépositaires de ces instruments, leur fonction est de les distribuer aux travailleurs (1). »

Or, cette fonction des propriétaires et des capitalistes est particulièrement mal remplie. Ce qui domine, dans l’industrie, c’est l’égoisme; son moyen d'action, c’est la concurrence. Les lois de l'offre et de la demande agissent comme le veulent les économistes et les crises sont toujours plus nombreuses et plus douloureuses. C’est que, « tout est livré aux chances incertaines des lumières individuelles (2) ». Les capitalistes sont au plus fort de la mêlée; ils ne dominent pas l'ensemble de l’activité économique. Comment, dans ces conditions pourraient-ils la diriger ! Souvent même, ils sont incapables, car c’est simplement le hasard de la naissance qui les a investis d’une fonction sociale si importante. C’est l’anarchie forcée dans les relations économiques : « aucune vue d’ensemble ne préside à la production; elle a lieu sans discernement, sans prévoyance ; elle manque sur un

(4) Exposition, 1re année, p. 190, (2) Ibid., p. 88,

Page 1