CHAPITRE PREMIER
Les mesures transitoires et le gouvernement de l’avenir
Les Saints-Simoniers partent des principes classiques. — Le crédit; la baisse de l’irtérêt, — Les réformes : création d’ure banque commanditaire de l’irdustrie; suppression des successions er ligne directe ; impôt progressif sur les successions collatérales ; mobilisation de la propriété foncière ; les emprunts. — Le système géréral de banques.
Saint-Simon, au début tout à fait libéral et individualiste, s'était détaché peu à peu de l’économie politique classique. On à pu dire qu’à sa mort, sa doctrine était devenue, insensiblement, presque socialiste, en ce sens qu'elle considérait comme possible «et comme se réalisant graduellement une organisation centralisée du travail industriel et une distribution concertée de la richesse sociale (1). »
Il est intéressant de constater que les idées des Saint-Simoniens ont subi une évolution analogue à celles du Maître — mais bien plus accentuée — depuis l'apparition du Producteur jusqu'à l’'Exposition de la doctrine. Partant des principes classiques
(1) Halevy, La doctrine économique de Saint-Simon.
— Saint-Simon lui-même n'avait jamais céssé de tenir pour ses maitres Adam Smith et J.-B. Say — ils rêvent un magnifique développement du crédit; ils concoivent ensuite une série de mesures transitoires, pour parvenir enfin à la réalisation de leur idéal.
Dans Le Producteur, les disciples s'adressent avant tout aux industriels. Ils commencent par leur exposer les grandes lois de l’économie politique; ils leur montrent que tous leurs travaux, de genres si différents, sont cependant étroitement solidaires; ils leur enseignent la puissance de l'esprit d'association. « C’est pour développer ses avantages, écrit Adolphe Blanqui, que Le Producteur a été concu : il est le héraut de la science économique; il tend à dégoûter les âmes bien faites de la passion, trop commune encore, des sinécures de toute espèce; il ouvre le champ de la gloire industrielle, toute fertile, toute pacifique, à ceux qui sont las de la guerre de parti, et qui ne veulent plus de la guerre étrangère. Il croit avoir deviné l'opinion de la France et il espère y répondre (1). » Dans le même article, Adolphe Blanqui compare les phénomènes de la production et de la répartition des richesses dans les sociétés, au mouvement du lever et du coucher des astres dans la voûte céleste; il dit que les lois économiques sont aussi fatales que celles de l’astronomie, et que les hommes doivent apprendre à connaitre les unes comme les autres pour s’y conformer.
(4) Le Producteur, tome I, p. 348.
rl) ——
Mais les Saint-Simoniens se dégagent bien vite de ces données. Pour eux, l'homme a une mission plus haute : s’il ne peut rien contre la marche régulière des planètes, il doit utiliser les lois économiques pour obtenir une meilleure organisation de la société.
En vertu de quel principe devra se faire cette organisation? Le point essentiel est de corriger le plus grand défaut de la société contemporaine : la distribution selon le hasard de toutes les fonctions sociales. « Le but de l’association, dit Enfantin, est que les instruments de l'exploitation et l’objet à exploiter soient toujours à la disposition des hommes qui savent le mieux en tirer parti » et « que la quotité de cette répartition soit basée sur la capacité industrielle du travailleur (1). » L'important est ensuite de rendre moins lourd le despotisme qu’exercent aujourd’hui les oisifs sur les travailleurs, en précipitant la déchéance progressive des premiers et en faisant croître le prestige social des seconds. « Nous disons aux industriels, écrit l’un des apôtres, qui sont la force physique du corps social... qu'ils doivent bien se pénétrer de l’idée de leur importance (2). » Ainsi, dès l’origine, les Saint-Simoniens s'attachent avant tout au classement selon la capacité. La formule saintsimonienne apparait comme une conséquence nécessaire des violentes critiques formulées par l’école; elle fournit le moyen de supprimer l’anarchie économique; elle constitue la base même de la doctrine.
(1) Le Producteur, tome IE, p. 67, (2) Le Producteur, tome I, Introduction, p. 10.
Les saint-simoniens songent surtout à utiliser l’admirable puissance du crédit, seule capable, à leurs yeux, d'imprimer à la société « une force de production et une direction d'ensemble inconnues jusqu’alors (1). » Poser les règles du crédit, l’étudier dans sa condition actuelle, montrer les perfectionnements dont il est susceptible et qui favoriseront les progrès. futurs de l'humanité : telle est l'œuvre du Producleur.
Voici d’abord la définition du crédit, d'après l’école saint-simonienne : « Le crédit a pour but, dans une société où les uns possèdent des instruments d’industrie sans avoir capacité ou volonté de les mettre en œuvre, et où d’autres, qui sont industrieux, ne #ossèedent pas d'instruments de travail, de faire passer. le plus facilement possible ces instruments des mains des premiers qui les possèdent, dans celles des seconds qui savent les mettre en œuvre (2). »
Tous les matériaux, dont l'usage est indispensable aux travailleurs, les capitalistes les mettent à leur disposition, moyennant un prix de location, un intérêt, dont le taux diminue à mesure que la civilisation grandit. Or cet intérêt se compose de deux parties qu'il importe de distinguer avec soin : d’abord, la prime d'assurance qui garantit la solvabilité de l’emprunteur; ensuite, la part que le propriétaire prélève réellement sur les produits obtenus chaque année en
() Le Producteur, tome I, Introduction, p. 13. : (2) Le Globe, 27 septembre 1830.
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utilisant le capital. C’est cette dernière part qui tend à se réduire de plus en plus. Un jour, sans doute, elle sera tout à fait nulle, la prime d'assurance alors subsistera seule, c’est-à-dire que le travailleur recevra des capitaux s'il en est digne, s’il est jugé « capable » de les mettre en œuvre.
Cette baisse de l’intérêt et de la rente — car l’un entraine l’autre — est d’ailleurs indispensable. « On reconnaitra que cette rente, dit Enfantin, si elle ne devait pas continuellement diminuer, et enfin s’annuler, constituerait dans la société l'existence d’un oisif par transmission jusqu’à l’époque Ia plus reculée; le père léguerait à ses descendants une rente perpétuelle d’oisiveté; un pareil contrat peut satisfaire l'amour aveugle d’un père ou la paresse d’un fils, mais il n’est pas en rapport avec les besoins d’une société (1). »
Car il ne doit pas se trouver d’oisifs dans une société bien faite. C’est l'erreur des économistes de n’avoir pas aperçu cette vérité. Ils ont appris aux capitalistes que l’on produisait de deux manières : par son travail et par celui de ses capitaux. La première méthode, naturellement, a eu la préférence des capitalistes ! « Nous nous reposons, peuvent-ils dire, mais
nos capitaux travaillent; nous sommeillons, mais ils veillent ; donc, il est juste que nous consommions les produits de leurs travaux et de leurs veilles. » Dérision amère! Les écus auraient-ils travaillé? Non cer-
() Le Producteur. tome I, p. 556.
lo
tes! « Mais voyez l'homme à qui vous les avez prêtés et qui tombe de fatigue en vous les rapportant : c’est lui qui a veillé, c'est lui qui est usé, fatigué (1). » Voilà « l'exploitation de l’homme par l’homme. » Elle tend à diminuer à mesure que l'intérêt baisse; ainsi le veut la loi de perfectibilité. Mais l’organisation actuelle du crédit a-t-elle pour résultat d'accélérer ce mouvement ? Pour les Saint-Simoniens, toute la question est là.
A ce point de vue le crédit leur semble établi sur de mauvaises bases. Sans doute, l'institution des banques a constitué un énorme progrès, car ies banquiers sont en mesure de procurer aux industriels des instruments à bien meilleur marché que ne pourraient le faire les capitalistes; ils connaissent mieux qu'eux les besoins de l’industrie; ils peuvent apprécier, dans une certaine mesure, la capacité des industriels. Mais tout cela n’est encore qu'un rudiment grossier. Le banquier le mieux informé ne peut pas saisir l’ensemble de l’activité économique, puisque toute cette activité ne converge pas vers lui. De plus, les travaux agricoles lui échappent complètement, car la législation de la propriété foncière est « toute empreinte du dogme d’immobilité des sociétés de l'antiquité » (2) et il est le plus souvent trop éloigné des emprunteurs pour pouvoir apprécier efficacement leur capacité. Enfin, et c’est le vice fondamental, ces banques, fondées par des capitalistes, désirent avant
(1) Le Globe, 4 avril 1831.
(2) Exposition, 1e année, p. 204,
tout de gros bénéfices. Elles s'efforcent de retarder autant qu'il est possible la baisse de l'intérêt. Elles veulent prolonger l’asservissement du travail, tandis que leur devoir serait de l’affranchir.
Il importe donc de lutter contre cette influence néfaste, et les Saint-Simoniens ne se dissimulent pas la difficulté de la tâche. « Certes, nous sommes encore loin, constate mélancoliquement Enfantin, de cette époque où l’oisiveté ne pourra plus consommer que les produits recus gratuitement par héritage ou bien acquis par un travail passé, c’est-à-dire un capital et non pas un intérêt (1). » Pourtant, les disciples ne se répandent pas en récriminations vaines. Îls abordent de front l’obstacle et se séparent définitivement du libéralisme, en proposant la création d’une « banque commanditaire de l’industrie ».
« L'association commanditaire de l’industrie, nous dit Le Producteur, ouvre une nouvelle série de travaux et prend, dès son origine, le caractère d’une des plus larges conceptions produites par l’esprit d’association (2). » Cette banque devait être fondée par l'Etat, qui lui aurait fourni un capital. Pour obtenir ce capital, les Saint-Simoniens demandent lapplication immédiate de deux mesures : la suppression des successions en ligne collatérale et l'établissement d’un impôt progressif sur les successions en ligne directe. L'Etat aurait ainsi rapidement des sommes considé-
(1).Ee Producteur, tome TIT, p. 68.
(2) Le Producteur, tome I, p. 13.
Sp
rables et qui augmenteraient régulièrement chaque année.
A la tête de cette banque on placerait des gérants, des administrateurs nommés par l'Etat. Ils seraient entourés d’auxiliaires nombreux, pris parmi l'élite des banquiers et des industriels. On aurait ainsi un conseil d'administration qui serait une véritable « chambre représentative des travailleurs ». Le capital de la banque étant devenu propriété sociale, « l’établissement n'aurait plus les mêmes motifs d'intérêts 2ndividuels, oisifs ». Il agirait uniquement dans l'intérêt des travailleurs. « Les gérants de cette banque nouvelle publieraient les noms des hommes industrieux dont elle aurait adopté les projets et favorisé les travaux, ils annonceraient les nouveaux plans conçus et à concevoir, ils traceraient les routes dans lesquelles il serait urgent de voir entrer l’industrie; par eux, des concours seraient ouverts; ils signaleraient les besoins à satisfaire; ils diraient, là est l'encombrement, là au contraire est la disette; ils régleraient l’œuvre industrielle; ils administreraient alors réellement la fortune publique (1). » La banque aurait du reste des filiales dans les plus importantes localités; des banques de plus en plus spéciales devraient à leur tour s’établir, pour être en rapport constant avec toutes les catégories de travailleurs (2).
(1) Le Globe, 4 avril 1831.
(2) Voir, dans le Globe du 7 janvier 1831, le projet de M. Gué-
roult : Création de douze comptoirs d’escompte, destinés chacun à une profession spéciale, libraires, épiciers, etc.
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La création de la banque commanditaire de l’industrie est la plus importante des mesures conçues par les Saint-Simoniens pour amener la société à sa condition future. Ce n’est cependant pas la seule qu'il convienne de citer. Ils proposent encore de « mobiliser » la propriété foncière et de supprimer tous les impôts en les remplacant par des emprunts.
Au sujet de la propriété foncière, les apôtres songent tout d’abord à améliorer les lois de la Révolution qui concernent le régime des hypothèques. Mais un nouvel examen de la question les amène à proposer un système beaucoup plus radical et beaucoup plus simple. Ils conseillent aux propriétaires oisifs d’abandonner leurs terres à l'Etat; en échange, ces derniers recevraient un titre de rente dont ils toucheraient les arrérages (1). Par ce moyen, l'Etat — qui, d'autre part, aurait chaque année la propriété de nombreuses terres, par suite de la suppression des successions collatérales — dirigerait lui-même la production agricole.
Quant aux impôts, les Saint-Simoniens veulent les supprimer, purement et simplement. Le seul moyen logique de se procurer de l'argent, c'est d'emprunter. Mais les prêteurs, dira-t-on, exigeront un intérêt ? — Sans doute, et pour les payer il faudra faire toujours de nouveaux emprunts. Pour les apôtres, l’accroissement de la dette publique ne saurait constituer un danger ; ce qu’il faut craindre, ce n’est pas l’énormité de la dette, mais l'emploi défectueux que l’on
(1) Le Globe, 21 décembre 1830,
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fait trop souvent de l'argent emprunté. Elevez des écoles pour le peuple, disent-ils, tracez des routes, construisez des chemins de fer, creusez des canaux et personne ne vous accusera d’avoir trop emprunté ! — Mais, objecte-t-on encore, les prêteurs n’accepteront pas de n'être jamais remboursés? — Ils le seront, affirme l’école. Les titres seront facilement négociables et tout capitaliste pourra, s’il veut devenir industriel, faire substituer à ses droits un industriel qui désire se reposer. Et « ce remboursement individuel est le seul qu’il soit utile d'admettre; il satisfait aux besoins réels de la société, puisqu'il tend toujours, à procurer aux capitaux l'emploi le plus productif (1). » Sur la portée de ces mesures, les disciples se montrent pleins de confiance. Leur mise à exécution n'était cependant possible qu’à la condition de convertir lé pouvoir politique, puisqu'ils proscrivent la violence. Les apôtres essayent d'y arriver par tous les | moyens. Tantôt ils s'adressent au roi; tantôt ils se tournent vers les Chambres, par exemple pour demander des modifications à la loi électorale en faveur des représentants de l'industrie (2). : = Ils n'ont aucun succès; mais leurs échecs ne les. découragent pas. Au contraire, ils s’exaltent; Enfantin affirme que le but sera bien plus vite atteint que l’on
(1) Le Producteur, tome IIL, p. 238. Voir aussi la brochure de de Stéphane Flachat intitulée : Le Choléra. Il développe un: plan de travaux à entreprendre pour assainir Paris.
(2) L’Organisateur, 31 octobre 1829. Voir aussi la brochure de Michel Chevalier ; Aux hommes politiques, 1832.
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ne pensait. La seule banque commanditaire de Findustrie, par l'accroissement progressif de son capital, sera propriétaire « en moins d’un demi-siècle » du sol entier, des maisons et des usines qui le couvrent (1). Et le Gouvernement de l’avenir sera constitué !
L'Exposition en indique Her générale.
Au sommet de la hiérarchie serait une « banque centrale », « représentant le gouvernement dans l’ordre matériel : cette banque serait dépositaire de toutes les richesses, du fonds entier de production, de tous les instruments de:travail, en un mot de ce qui compose aujourd’hui la. masse des propriétés individuelles ». Puis, « des banques de second ordre » qui n’en seraient que le prolongement et au moven desquelles elle se tiendrait en rapport avec les prin- .cipales localités, pour en connaitre les besoins et la puissance productrice. Ces banques « commanderaient encore, dans la circonscription territoriale qu'elles embrasseraient, à des banques de plus en plus spéciales embrassant un champ moins étendu des rameaux plus faibles de l'arbre de l'industrie (2). »
Tel est le schéma de l’organisation future. La banque générale accorderait des crédits aux banques inférieures suivant les besoins ; et ces dernières feraient la répartition entre tous les travailleurs.
Rien n’empêcherait, du reste, de conserver dans
a) Le Globe, 4 avril 1831.
(2) Exposition, le année, pp. 206 et 207.
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l'état de l'avenir les administrateurs de la société d'aujourd'hui; on pourrait même les appeler encore ministres, préfets ou maires. Ils devraient seulement changer de caractère, comme celà leur est déjà si sou-. vent arrivé. « Ainsi nos gouvernants d'aujourd'hui, dit un apôtre, n’ont plus la lance au poing, le casque en tête et l'épée au côté, comme au temps de Charlemagne ; ils seraient même quelque peu ridicules si seulement ils laissaient pousser leurs moustaches; ils ne sont plus soldats, ils sont bourgeois. C'est un progrès parce que le bourgeois est débonnaire. Pourquoi ne deviendraient-ils pas industriels ? (1) »
Malgré tous les efforts des Saint-Simoniens, leur conception de l’avenir donnait lieu à de vives critiques et inspirait d’unanimes appréhensions. Les journaux les prenaient violemment à parti. Ils les traitaient d'utopistes, de rêveurs; ils leur faisaient remarquer que rien, dans le passé, ne pouvait donner la moindre idée d’un pouvoir aussi vaste que celui de l'état saint-simonien et qu'avant de se laisser diriger par lui on voudrait au moins le connaitre d’une facon un peu plus précise (2).
À ces sollicitations pressantes, les disciples répondaient en répétant les mêmes explications, presque toujours dans les mêmes termes. « Aux hommes qui s'arrêtent aux petits détails de pratique, ajoutaient-ils, nous disons que leur temps n’est pas encore venu. À
(1) Le Globe, 4 avril 1831.
(2) Voir un article de la Gazette de France, reproduit dans le Globe du 11 février 1831, avec la réponse des Saint-Simoniens,