‹ Le printemps d'un proscritChapitre 12 sur 32 · SIXIÈME NOTE · texte numérisé non relu

SIXIÈME NOTE

Nous avons tous connu, dans l'éclat de sa i^ioirc. Ce roi dont nos neveux béniront la mémoire :

Son ombre eiTe plaintive autour de ces palais , etc.

On avait cru pendant long-temps que Louis XVI n'avait point de tombeau ; mais depuis qu'on peut, sans danger, pleurer sur la cendre d'un bon roi , on connaît le cimetière où repose l'infortuné monarque qui , pour nous servir de l'expression de Chateaubriand , avait disparu comme OEdipe dans ■une tempête. Dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, non loin de la Madeleine , est un coin de terre qui fut ignoré des ennemis de la religion et de l'humanité, et qu'on doit révérer aujourd'hui comme les anciens révéraient les lieux marqués par la foudre du ciel. C'est dans ce coin de terre que sont ensevelis le vertueux Louis XVI et Marie-Antoinette, reine de France.

L'enceinte du cimetière de la rue d'Anjou n'a que soixante pas de longueur et trente ou quarante de largeur. Elle est environnée d'une simple muraille au nord, à l'orient et à l'occident. Au midi, on voit une maison simple et modeste, habitée par M. Duclauseaux qui, du sein de sa retraite, veille sur ce lieu funèbre , et semble être le gardien des ombres royales : cette enceinte avait cessé d'être un cimetière en 1720, et ne recevait les morts que dans les circonstances extraordinaires. Lorsque, dans la révolution, la terreur eut commencé à aiguiser sa faulx, les cimetières de Paris ne suffisaient plus pour contenir les victimes qu'elle moissonnait chaque jour. On conduisit les morts dans des cimetières qui avaient été abandonnés.

Dans la journée du 21 janvier 179^, tandis que l'arae d'un roi martvr allait rejoindre saint Louis dans le ciel, ses restes mortels furent traînés sans escorte et sans pompe, et déposés dans le cimetière de la rue d'Anjou. D'après un décret de la Convention, on jela une grande quantité de chaux dans la

fosse , pour qu'il ne restât rien sur la terre du meilleur des princes. Le silence de la terreur régnait autour du tombeau , dont personne n'osait approcher. L'humanité tremblante cachait ses pleurs et détournait la vue. La religion seule veillait encore pour braver tous les dangers , et prenait ses habits de deuil, malgré les menaces des bourreaux. Vers le soir du 21 janvier, le curé de la Madeleine, accompagné de ses vicaires, vint i-éciter les prières des morts et répandre l'eau sainte sur le tombeau du roi martyr. Tous ces laits, inconnus jusqu'ici , nous ont été attestés par le respectable M. Duclauseaux.

Au mois de septembre de la même année, Marie- Antoinette de France, condamnée parle tribunal révolutionnaire de Paris, conjujra ses bourreaux delà faire ensevelir auprès de Louis XYL Cette demande lui fut accordée : tant les prières des mourans conservent d'ascendant sur les cœurs les plus barbares! Les restes de Marie-Antoinette furent déposés dans une fosse voisine de celle du monarque infortuné, près duquel, quelques mois auparavant , on l'avait vue assise sur le premier trône du monde. En creusant la fosse de la reine, on s'aperçut que le cercueil où reposait Louis XVI restait entier, et que la chaux n'avait point altéré les dépouilles mortelles de l'auguste victime. Ainsi la Providence se jouait des décrets d'un sénat impie, et conservait, pour les offrir un jour à la vénération des Français, les restes d'un prince qui s'était immolé au salut de son peuple.

Trente-trois ans se sont écoulés depuis que Marie-Antoinette de France et Louis XVI reposent dans le cimetière de la rue d'Anjou. Aucun monument n'est élevé dans ce lieu ; le Dieu qui fit les saisons s'est chargé seul d'orner les tombes royales que les hommes avaient abandonnées. L'humble marguerite, quelques plantes de souci, quelques arbustes, le simple gazou

des prés , couvrent le cercueil d'un puissant monarque, et d'une reine qui donna tant d'éclat à la couronne de France. C'est là que le roi de Prusse, l'auguste successeur de Frédéric, peu de jours après son entrée à Paris, oubliant l'éclat de ses triomphes, est venu adorer à genoux les décrets de la Providence , et déplorer le trépas d'un roi qui n'obtint point de funérailles. Sur le simple gazon et parmi les fleurs qui couvrent les tombes de Louis XVI et de Marie-Antoinette , on m'a montré la place où s'est agenouillée une princesse qui fit admirer à l'Europe les vertus d'Antigone , et que l'amour de tout un peuple ne peut consoler d'avoir perdu le meilleur des pères.

La tombe de Louis XVI est placée dans un angle de la muraille, vers le nord du cimetière. A quelques pas de-là , vers l'orient, est une vaste fosse, où furent ensevelis pêle-mêle les Suisses et les Français qui périrent à la journée du lo août ^ victimes de leur fidélité et de leur dévouement. Plus loin, dans une autre fosse , ont été déposés les ossemens de Danton , de Camille Desmoulins, de Fabre d'Eglantine , de Chabot, d'Hébert , et de plusieurs autres chefs de parti , moissonnés par la révolution , qui , semblable au vieux Saturne , dévorait ses propres enfans. Sous quelques arbres plantés à l'extrémité du cimetière, vers le nord, on montre la place où reposent ceux qui périrent étouffés dans la foule, au milieu des fêtes qui suivirent le mariage de Louis XVI. Que de contrastes réunis dans un étroit espace ! que de leçons pour la politique 1 que de souvenirs pour l'histoire ! A chaque pas que l'on fait dans le cimetière de la rue d'Anjou , on ne peut contenir ni sa douleur, ni sa surprise : la pensée se reporte tour à tour sur les vertus d'un bon roi , sur les crimes de ses bourreaux , sur les grandeurs périssables de la terre, et sur la mort, qui , promenant partout

son triste niveau, confond les urnes des bons et des mcchans, des sujets et des monarques. Lorsqu'on a épuisé les méditations qu'inspire ce lieu funèbre, lorsqu'on a parcouru tous les cercueils qu'il renferme, on revient malgré soi à la tombe d'un monarque dont la France gardera éternellement la mémoire. C'est le tombeau de Louis XVI qui rendra le cimetière de la rue d'Anjou à jamais célèbre. Un jour la gloire de ce lieu s'élèvera au-dessus de la gloire de Saint-Denis, qui n'a point su conserver le dépôt que vingt générations lui avaient confié; les Français y viendront pleurer sur leurs propres infortunes en pleurant sur celles des rois, et reliront sur une tombe royale ce Testament qui fut inspiré par le ciel, et que les augustes frères du roi martyr ont recueilli comme l'Evangile de la royauté. Alil s'il est encore parmi nous des hommes qui nourrissent dans leur cœur l'amour de la vengeance et l'esprit des factions , qu'ils n'approchent point de cette enceinte sacrée ; qu'ils n'aient point de part aux prières que Louis XVI fait pour nous dans le ciel, et que la vois des tombeaux s'élève contre eux 1

Lorsqu'on a visité le cimetière de la rue d'Anjou , on demande où reposent les cendres de M™'' Elisabeth , sœur de Louis XVI , et celles du jeune dauphin qui mourut dans la prison du Temple. Le Dauphin, Louis XVII, qui n'avait vécu un moment que pour souffrir, est perdu dans la foule des morts ; on ne sait quel lieu renferme ses dépouilles mortelles. M™* Elisabeth , que rien n'avait pu séparer de son frère pendant sa vie , ne repose point à côté de lui : la tombe de cette princesse est à Mousseaux , où les âmes pieuses vont chaque jour déplorer son trépas et bénir sa mémoire. (^Cette note a été écrite en i8i4- )

Page 1