‹ Le printemps d'un proscritChapitre 11 sur 32 · CINQUIÈME NOTE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME NOTE

Aux murs de Saint-Denis , dans cette église antique , Qui montre au loin ses tours et sou clocher gothique, Vingt rois dormaient en paix dans le même cercueil.

Pendant les jours de la terreur, les membres des comités révolutionnaires ont fait leurs visites domiciliaires jusque dans les tombeaux de Saint-Denis. La plupart des monumens qui avaient été élevés par la piété, et qui faisaient l'admiration des étrangers ont été détruits.

Un de nos poètes a eu le courage de dénoncer en beaux vers ces attentats dans un temps voisin de celui où ils ont été commis.

Où sont ces ^neux tombeaux et ces marbres antiques Qui des temples sacrés décoraient les portiques .' G forfait! ces brigands, dont la férocité Viola des prisons l'asile épouvanté, Coururent, tout sanglans, de nos aïeux célèbres Profaner, mutiler les monumens funèl)res. Et commettre, à la voix d'un lâche tribunat. Sur des cadavres même un autje assassinat. Gloiie, taleiis, vertus, rien n'arrêta leur rage. O guerriers généreux , dont le mâle courage De l'État ébranlé releva le destin , Vengeurs du nom français, Turenne, Duguesclin, Vous vîtes par leurs mains vos cendres dispersées Errer au gi'é des vents , de vos urnes chassées ! (Legouvé , DOC/ne des Sépultures. )

Les vénérables restes de Turenne furent trouvés dans le

iiiênie état qu'ils avaient été ensevelis. La mémoire de ce grand homme en imposa aux énergumènes ; ils se contentèrent de l'arracher à son tombeau , et de l'exposer entre quatre planches, dans un caveau où tout le monde alla le voir.

Chacun voulait avoir une partie de ses précieuses dépouilles; le fameux Camille Desmoulins lui coupa le petit doigt de la main droite. Ainsi , les malheureux restes de Turenne furent également victimes de l'admiration et de la fureur de ces hommes pour qui rien n'était sacré. Turenne fut transporté en iyg5 au Jardin des Plantes , d'où il a été transféré au Musée de la rue des Augustins, et de-là dans l'église des Invalides.

Tous les rois de France , tous les princes et les princesses ensevelis à Saint-Denis, furent aussi exhumés ; leurs dépouilles furent entassées péle-mèle dans une cour voisine de l'église : ce spectacle étrange avait attiré la foule du peuple. La fière contenance de Henri IV, qui avait conservé toute sa barbe , et ses traits adorés des Français, parut faire une vive impression sur la plupart des spectateurs. Mais le fanatisme destructeur l'emporta bientôt sur l'enthousiasme qu'inspirait cette espèce de résurrection d'un des plus grands rois de France. Je ne puis mieux caractériser cet attentat qu'en citant les vers de madame de Vannoz :

J'ai vu les scélérats, tremblans à son aspect. Frémir et s'ai'rèter, remplis d'un saint respect; Mais bientôt rappelant leur audace première. Par l'outrage et l'insulte aggravant leur fiueur.

Ses ossemens traînés, souillés par la poussière

O des trônes mortels maître et dispensateur! Des monarques parfaits si ta main est avare , s .Si les jours fortunés que leur règne produit

Semblent do rouris érlairs dans la profonde nuit ,

Devais-tu de tels rois à ce peuple barbare ? C'est donc là ce Henri , fameux par sa bonté , Qui nourrit de sa main son peuple révolté , Et qui, forcé de vaincre, en pleurant sa victoire. Sut par tant de l)ienfaits expier tant de gloire! C'est lui : deux fois puni pour un règne si beau, Vivant on l'assassine, on l'outrage au tombeau.

Henri IV fut placé debout sur une pierre, et livré ainsi aux insultes d'une multitude furieuse. Une femme s'avança vers lui; et, lui reprochant le crime irrémissible d'avoir été roi, lui donna un soufflet et le fit tomber par terre. Soit que les militaires aient dans le caractère plus de générosité , soit qu'ils ne considérassent Henri IV que comme un grand capitaine , ils ne partagèrent point en celte occasion la fureur de la populace ; un soldat se précipita sur le cadavre du vainqueur de la Ligue, et , après un long silence d'admiration , il tira son sabre, lui coupa une mèche de sa barbe, en s'écriant : Et moi aussi je suis soldat français ! Désormais je n'aurai plus d'autre moustache. Il appliqua à ses lèvres la barbe d'Henri IV, et il ajouta : Maintenant je suis sur de vaincre les ennemis de la France, et je marche à la victoire.

On ne pourrait s'empêcher d'être étonné des sentimens opposés qui se manifestaient ainsi à l'aspect des rois exhumés, si le peuple n'avait pas offert l'exemple de ces contrastes à toutes les époques de la révolution. Il m'a toujours semblé voir deux hommes dans chacun des Français : l'homme élevé sous la monarchie, avec toutes les illusions qui combattaient encore pour elle , et l'homme de la révolution , avec toutes les craintes , toutes les fureurs et toutes les idées exagérées qui tenaient aux circonstances violentes où nous nous sommes trouvés. On u

vu plus d'une fois des hommes assassiner et pleurer leurs victimes. Combien de fois la fureur et le respect pour l'autorité qu'ils voulaient détruire, se sont combattus dansl'ame des factieux! Ce peuple, qui entourait l'échafaud, et qui applaudissait aux assassinats , a laissé échapper des larmes sur le sort des proscrits. On connaît ce mot d'une femme du peuple , qui venait d'apprendre la mort de M. de Malesherbes : Ce M. de Malesherbes, disait-elle, était un honnête homme, on ne pouvait lui reprocher d'autre tort que d^ avoir défendu ce pauvre tyran. Je crois que ce mot mérite d'être conservé ; il caractérise admirablement l'esprit du peuple dans la révolution.

Cet esprit se manifeste surtout dans le procès-verbal des exhumations ; car on dressait un procès-verbal des événemens les plus horribles , et le désordre le plus effréné a toujours été accompagné de toutes les formes, de l'ordre et delà plus exacte régularité. Ce procès-verbal , qui est signé des officiers municipaux de Saint-Denis, renferme des jugemens très-curieux sur les rois , qu'on n'aurait- pas dû attendre des hommes qui gouvernaient alors; on v rend hommage à Louis XV, et on justifie sa mémoire des soupçons que la malignité avait accrédités sur le genre de maladie dont il est mort. Les rédacteurs du procès-verbal donnent des éloges à Louis XIV et à plusieurs autres rois de France, à qui ils n'ont îi reprocher, disentils , que le tort d'avoir porté une* couronne.

Le peuple, la municipalité de Saint-Denis et les commissaires du comité de salut public , passèrent successivement en revue tous les illustres morts déposés dans les caveaux de l'église de Saint-Denis. Le corps de Louis XIII était parfaitement conservé, comme celui de Henri IV. La peau de celui de Louis XIV était d'un noir de fer. Louis XV était déposé à l'entrée du caveau sur les marches , dans une espèce de niche

pratiquée dans l'épaisseur du mur ; c'était là que restait déposé le dernier roi mort. Le corps de Louis XV, retiré du cercueil de plomb, bien enveloppé de langes et de bandelettes, ne conservait plus aucune forme. Le corps du grand Dauphin et celui de plusieurs princes et princesses, morts dans le siècle dernier , étaient dans une putréfaction liquide. Cette fouille scandaleuse , commencée le 12 octobre 1793, dura jusqu'au 25 du même mois. Toutes les dépouilles des rois furent entassées dans un petit cimetière qui avoisine l'église, et précipitées dans la même fosse. On est parvenu à sauver quelques monumens précieux; on les a transportés au Musée des Antiquités de France. Le directeur de cet établissement, M. Lenoir, a su , par son esprit d'ordre, tirer le parti le plus heureux des débris qui ont échappé au temps et à la révolution.

Cette révolution faite dans les tombeaux de Saint-Denis , peut fournir à l'historien le sujet des tableaux les plus sublimes et des méditations les plus profondes : je ne puis me refuser à citer le beau morceau de M. de Chateaubriand :

« On voyait autrefois près de Paris des sépultures, fameuses entre toutes les sépultures des hommes. Les étrangers venaient en foule visiter les merveilles de Saint-Denis. Ils y puisaient une profonde vénération pour la France, et s'en retournaient en disant en dedans d'eux-mêmes , comme saint Grégoire : Cette nation est réellement la plus grande entre les nations. Mais il s'est élevé un vent de la colère autour de l'édifice de la mort; les flots des peuples ont été poussés sur lui , et les hommes étonnés se demandent encore : Comment le temple ^'Hammon a disparu sous les sables des déserts';:'

o L'abbaye gothique où se rassemblaient ces grands vassaux de la mort, ne manquait point de gloire : les trésors de la France étaient à ses portes ; la Seine passait à l'extrémité

de sa plaine ; cent endroits célèbres remplissaient , à chaque distance , tous les sites de beaux noms , tous les champs de beaux souvenirs ; la ville d'Henri IV et de Louis-le-Grand était assise dans le voisinage ; et l'antre royal de Saint-Denis se trouvait au centre de notre puissance et de notre luxe , comme un vaste reliquiare où l'on jetait les restes du temps et la surabondance des grandeurs de l'empire français.

» C'est là que venaient tour à tour s'engloutir les rois de la France. Un d'entre eux (et toujours le dernier descendu dans ces abîmes) restait sur les degrés du souterrain , comme pour inviter sa postérité à descendre. Cependant Louis XIV a vainement attendu ses deux derniers fils : l'un s'est précipité au fond de la voûte , en laissant son ancêtre sur le seuil : l'autre, ainsi (ju'OEdipe, a disparu dans une tempête. Chose digne d'une éternelle méditation I le premier monarque que les envoyés de la justice divine rencontrèrent, fut ce Louis si fameux par l'obéissance que les nations lui portaient ? Il était encore tout entier dans son cercueil. En vain, pour défendre son trône , il sembla se lever avec la majesté de son siècle, et une arrière-garde de huit siècles de rois ; en vain son geste menaçant épouvanta les ennemis des morts; lorsque, précipité dans une fosse commune, il tomba sur le sein de Marie de Médicis, tout fut détruit. Dieu, dans l'effusion de sa colère, avait juré par lui-même de châtier la France; ne cherchons point sur la terre les causes de pareils événemens ; elles sont plus haut. »

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