LES RÉFRACTAIRES
Loin de lui manquer, la protection occulte de la population redouble d'activité dans ces circonstances périlleuses. Chacun vient en aide au contrebandier qui trompe le fkc au profit -des contribuables: nuire au gouvernement d'abgrd,et faire quelque bonne affaire ensuite, c'est prendre deux plaisirs a la fois. L'égoïsme se trouve donc d'accord avec la générosité. On donne asile à l'homme qui fraude, au contumace qui vend à bon compte. A ce métier-là le réfractai re , quand il n'attrape pas quelque balle , attrape quelque argent; au boutd'uu certain temps il se trouve à la tète d'un comfortable regimentHe pièces décent sous. Il n'est pas rare alors de lui noir faire sa soumission: il se livre aux gendarmes, se laisse incorporer gaiement, et achète un remplaçant, un pauvre camarade qui aura fait de mauvaises affaires. Quitte envers le ministre de la guerre . vous croyez peut-être que l'ex-réfractaire va signer la paix avec le ministre des finances? Point ; quand on a goûté de la vie aventureuse , on ne divorce plus avec les aventures. Les pionniers de l'Amérique du Nord ineurent dans les bois. Il y a dans le péril une fascination qui entraine et séduit. La contrebande est une sorte de coudotliérisme où, à l'espérance de faire fortuue , se joint le charme d'une existence animée et remuante. On sait que le repos fatigue les marins; le calme du foyer serait, pur le contrebandier, ce que la nostalgie est pour le montagnard. L'esprit a sa patrie où il aime à vivre , et sa patrie , à lui, c'est le danger. Xe réfractaire-contrebandier se soumet pour avoir le droit d'épouser la jolie fille qui si souvent a déjoué les ruses des douaniers en donuanl le signal du départ; s'il n'avait pas de maltresse par là , sur la côte ou sur la frontière, il ne se rendrait jamais. Mais, avant la bénédiction nuptiale, il fraude hardiment le voile de la mariée. Peu de temps après il fraudera la layette de l'enfant et la robe de l'accouchée.
Nous avons écrit le mot de chouan déjà. Des côtes de la Bretagne, où passe le lougre du contrebanditr, au Bocage vendéen, où s'égaille la bande éparpillée des chouans, il n'y ji que quelques landes et quelques marais; mais , entre les mœurs des réfractaires il y a tout un monde.
Sitôt que, dans la Vendée, un jeune soldat manque à l'appel de sa classe, quel que soit le motif qui l'ait empêché de partir, il ne tarde pas à battre la campagne, un fusil à la main, et une cartouchière à la ceinture. Une main intéressée a cousu une cocarde blanche à son chapeau , et il se trouve , sans le savoir et sans le vouloir, transformé en héros. Ces héros-là finissent le plus souvent par passer par la cour d'assises, be nombre des réfractaires , en Vendée , augmente et diminue avec les chances de troubles à l'intérieur, et de guerre à l'étranger ; leur chiffre est le baromètre de l'état politique du pays: il monte avec l'agitation, et descend avec le calme. Alors que les circonstances sont graves, et que l'horizon politique se couvre de nuages, comme disent les premiers-Paris, on voit surgir çà et là les réfractaires dans le Bocage et le Marais , et la gendarmerie a fort à faire. C'est que ces réfraclaires-là exercent les armes à la main , et ils font si bien qu'ils obligent bientôt notre maréchaussée constitutionnelle à se conduire à la façon des. carabiniers pontificaux dans les marais Pontins : on parlemente à coups de fusil.
Ici la condition des réfractaires se modifie encore. Si dans la campagne ils continuent à jouir du droit d'asile , et possèdent les sympathies latentes de la population , ils soulèvent à un haut degré la haine des citadins. Le réfractaire n'a pas d'ennemi plus implacable que l'habitant des villes; le gendarme et le soldat le poursuivent avec moins d'ardeur que le garde national; partout où au nom d'un principe les réfractaires cherchent* violemment à fomenter la révolte , la résistance s'organise avec uue énergie qui s'accroît en raison du danger : les ville* font une barrière à la campagne.
Les réfractaires acquièrent en Vendée quelques-unes de ces merveilleuses qualités que Cooper prête aux Jauvages de l'Amérique. L'habitude d'une vie aventureuse sous le
dôme murmurant des forêts , la conscience du danger qui les entoure , la continuité de la lutte, ont étrangement développé dans leur esprit la finesse cl l'astuce propres au paysan français. Bientôt la nécessité, cette fée qui fait des miracles encore plus que l'intelligence, leur donne une patience à toute épreuve, une perspicacité exquise, une adresse inouïe, qu'aucune embûche ne peut mettre en défaut. Ils savent endurer la faim, la soif, la fatigue, le froid, sans plainte, sans murmure. Prompts à découvrir une piste, tenaces dans Ieurs^>rqjet8 , hardis dads l'occasion , vindicatifs surtout, ils évitent les pièges, frap penl à coup sûr, et disparaissent dans les balliers après s'être vengés de la trahison. Leurs sens physiques atteignent ce degré extrême d 'acutcsse où il semble que les organes agissent sous l'influence mystérieuse de l'instinct. C'est l'esprit qui voit, qui entend, qui respire , qui touche. Les réfracta ires de l'Ouest expliquent Bas-dc-Cuir.
Mais , "hélas ! il faut bien le dire , car sans doute on Ta compris déjà , la route que suit le réfractai re conduit parfois à un abîme ténébreux. C'est une pente rapide qui côtoie le 4 crime, et quand ou s'habitue à la descendre , entraîné par l'exemple, il se trouve souvent que le pied glisse dans le sang. Comment cela se fait-il? Par hasard, certainement, à l'improviste. Le réfractaire n'en avait pas la pensée-, mais, malheureusement, tandis qu'il cherchait la liberté dans la révolte, sa main imprudente s'était armée d'un fusil, et ce que l'esprit ne rêve pas, la main l'exécute. Un jour le réfractaire s'est endormi sur l'herbe, en regardant au loin le clocher du village : un bruit de pas criant sur les feuilles sèches le réveille; des gendarmes sont là qui montent la colline; il se lève le cœur palpitant, et s'élance d'un bond vers le taillis, où si souvenl.il a trouvé tin asile. Mais un gendarme plus rapide l'a devancé: la route est coupée. Le réfractaire s'arrête, il hésite; son regard effaré cherche à l'entour ; sa main crispée tourmente la platine du fusil ; une voix lui crie de se rendre: alors l'arme s'abaisse subitement; une détonation*d'abord,un cri ensuite, fendent l'air... le réfractaire est libre; mais, derrière lui, le corpsd'un gendarme agonise sur l'herbe teinte de sang.
Une autre fois le réfractaire , poursuivi à outrauce, a gagné un canton voisin; il a marché longtemps dans les bois et dans les ravins; il s'eit traîné au travers des balliers; ses pieds se sont déchiqfs parmi les ronces; il est haletant, épuisé; la faim et la fatigue l'accablent : la nuit est venue; l'ombre monte de la vallée , et couvre la campagne de ses ailes noires et silencieuses. Une pauvre ferme est là tout auprès ; le feu de Pâtre brille comme un phare à travers les fenêtres mal fermées. Le réfractaire marche droit a la ferme; il écarte le chien qui gronde avec la crosse de son fusil , et il entre. Une famille travaille autour du feu; des femmes, un vieillard , quelques enfants; les hommes ont porté la moisson à la ville. Le réfractaire est seul, mais il est armé. Ce qu'on hésite a ilii donner, il le prend. Il avait faim et soif, il mange et il boit. Eu buvant , il songe que bien souvent dans sa vie errante il a , comme aujourd'hui , 'souffert, et que parfois, moins heureux, il n'a rien trouvé. Or, le lendemain peut être semblable à la veille: alors le pain et le vin ne lui suffisent plus; il veut encore de l'argent. Le vieillard résiste; le réfractaire menace; une femme, en tremblant, ouvre une vieille armoire; au besoin le réfractaire fera sauter la serrure et brisera les tiroirs : lestement il vide dans se« poches les économies de la famille. Si le vieillard crie trop haut, le réfractaire lève son fusil, et il peut se faire qu'au retour de la ville les hommes trouvent la ferme pillée , et des femmes pleurant autour d'un père assassiné. •
Désormais le vol et le meurtre se dressent entre le réfractaire et la société. Engagé dans cette voie fatale, il est bien difficile qu'il puisse s'arrêter : les crimes sont comme les anneaux d'une chaîne , ils se tiennent entre eux. Il if était que réfractaire, il devient bandit. • *
LES REFRACTA IRES. # 425
Qu'ils «oient de la Vendée ou de l'Auvergne, de la Bretagne ou de» Pyrénées; qu'ils soient chouans ou contrebandier); , pâtres ou braconniers, tous les réfractaire* se trouvent souvent places dans cette terrible position de demander a la violence les moyens de soutenir leur existence vagabonde , ou de se soumettre à la rigueur des lois. Trop souvent aussi, entre la violence et la soumission , ils choisissent la violence. C'est la crainte qui les pousse. La peur à elle seule fait commettre plus de crimes que la vengeance et l'ambition , la haine et la jalousie ensemble. *
On sait avec quelle déplorable rapidité les mauvaises pensées germent dans le coeur de l'homme; il arrive donc aussi que le réfractaire , après quelques mois d'insoumission , laisse parfois la paresse chasser une à une toutes ses habitudes de travail. D'abord il a évité de paraître dans le hameau pour ne pas conduire sur ses traces le gendarme et le douanier; mais, plds tard , lorsque l'attention s'est détournée de lui, il continue à vivre à l'écart, cà et là, à l'aventure. Alors il ne pouvait pas travailler par nécessité; maintenant il ne veut plus travailler par paresse. Le réfractaire se transforme eu vagabond. A cette vie errante, il perd peu à peu les sentiments de probité et d'honneur que l'exemple de sa famille (jii avait inspirés; il se dépouille, au contact de cette indépendance sauvage, de toutes les habitudes saines et morales puisées dans une jeunesse laborieuse, ainsi qu'tfh bélier laisse aux buissons du chemin la laine de sa toison. Le vagabondage conduit au vice , le vice engendre le crime , et le réfractaire expie un jour au bagne de Brest ou de Toulon l'erreur d'un moment.
Les villes, les grandes villes surtout, fournissent très-peu de réfractaire*. L'amour du sol n'existe pas chez les citadins . qui sont d'ailleurs beaucoup plus familiarisés avec l'existence et les servitudes militaires que le paysan. L'ouvrier, après avoir fait son tour de France, s'arrête au hasard dans la ville où il espère tirer le meilleur profit de son travail; chaque jour il voit des manœuvres, des parades, des revues; il rencontre des soldats partout; il fraternise avec eux aux barrières; ils chantent les mêmes chansons en vidant la même bouteille, et quand le tambour bal la retraite, ils rentrent parfois en semble en chancelant. Quelque se troUVe certainement dans la garnison, et l'ouvrier ne tarde pas à s'apercevoir qu'on dort aussi bien à la caserne qiy; dans son étroite mansarde , et que souvent on y mange mieux. Le travail ne va pas toujours bien , mais les rations ne chôment jamais. Le soldat est chaudement vêtu , quelquefois l'ouvrier porte en hiver la veste de loile de l'été. Quand vient le jour oh, grâce à son numéro, l'ouvrier doit quitter la lime, le rabot ou la truelle, il prend assez gaiement la clarinette de cinq pieds. Il sort de la ville en chantant , comme il l'a fait si souvent pendant son compagnonnage. Que lui importe de vivre à Bordeaux ou à Orléans, a Toulouse ou à Nancy. Il y a du vin partout et les Françaises au nord ne haïssent pas plus qu'au midi le casque du dragon et les épauletles du grenadier. •
A mesure que les lumières se répandront davantage dans les campagnes , le nombre des réfractaire* ira sans cesse en diminuant. Certainement , quoi qu'il arrive , il y en aura toujours quelques-uns, mais l'iusoumission au recrutement ne sera plus, du moins, un mal endémique dans certains départements. La fréquence des communications est le meilleur remède qu'on puisse appliquer pour guérir ce mal. Les chemins sont de grandes voies frayées par l'homme à la civilisation. Kn multipliant les rapports, ils multiplient les connaissances, et ils apprennent, en outre, aux diverses classes de la population à se connaître et à s'estimer. Sous ce point de vue surtout , les routes stratégiques ouvertes dans la Vendée, par les soins du gouvernement, sont un grand bienfait, et le pays en recueillera bientôt les fruits. L'insurrection se recrute surtout parmi les réfractaire* ; en tarissant la source qui la nourrit, on frappe l'insurrection au coeur.
Le développement des école* primaires concourra à cet heureux résultat, qui n'est déjà plus un problème. L'instruction déposée au cœur de l'enfant est une semence qui fructifie lorsqu'il se fait homme.
Tout le monde gagnera a ce nouvel état de choses, les réfractaires entre tout le monde. La tradition de l'insoumission se perdra dans les campagnes: les malheureux égarés aujourd'hui par l'amour du sol, et plus souvent encore par les passions politiques, appren dront que le premier devoir du citoyen est l'obéissance aux lois, et aucun ne donnera plus au pays le spectacle effrayant d'une indépendance vagabonde , qu'on n'achète qu'au prix de la révolte, et que le crime accompagne quelquefois .
AWKttKF Ar.lURt».