‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 104 sur 120 · LE PARISIEN EN PROVINCE · texte numérisé non relu

LE PARISIEN EN PROVINCE

avait mat protégée contre les prenantes attaques du séduisant commis. L'été, on allait faire une promenade à âne à Romainville ou à •Montmorency; l'hiver on se permettait le dîner à deux francs au Palais- Royal , après quoi , Ion courait à la Gaiti ou à l'Ambigu, maudire Saint-Ernest et Dctaistre , et s'apitoyer sur les infortunes de madame Gautier et de Francisque atni. Telle était la vie de Bobina rd ; telle est , en général , à Parts , celle des jeunes gens sans fortune que vous voyex pulluler dans les magasins des quartiers Saint-Denis, Saint-Martin et Saint-Honoré.

Héritier futur d'une tante fort riche qui l'appelait auprès d'elle , Bobina rd aurait dû trouver dans son changement de position mille motifs pour se réjouir; mais , en digne Parisien, il eût cru déroger si , à peine installé dans la diligence, il n'avait manifesté une profonde affliction , et fait un appel aux sympathies de ses compagnons de voyage. Dans quelle Sibérie . au milieu de quel peuple sauvage, allaient se flétrir ses plus belles années ! Pour quelle fade et monotone existence on l'arrachait à la vie si pimpante , si variée , si parfumée , si joyeuse , de son bien-aimé Paris ! Et , pendant la roule , sa mauvaise humeur s'exhalait sur les objets les plus dignes de fixer l'attention du voyageur. Qu'étaient Orléans, Tours, Angers , sinon de misérables villages, qu'il daignait tout au plus comparer à Vaugirard ou à Montrouge? Les chemins de halage de la Seine nctaient-ils pas mille fois plus pittoresques que les rives fertiles de la Loire ? Les coteaux de la Touraine offraient-ils rien qui put l'indemniser de sa butte Montmartre et de son mont Valérien ? Ah ! qu'il était aisé df voir que ces routes , ces arbres , ce fleuve , étaient des routes de province , des arbres de province , un fleuve de province !

Arrivé à Nantes , Bobinant consacra les premiers moments de son séjour à l'examen de la ville et de ses monuments. C'étaient à chaque pas de nouvelles exclamations : que celte rue est étroite et courte ! que cette place est mesquine ! Où sont mes tours de Notre-Dame, mon Louvre, mon Panthéon ? Si on le conduisait sur le port , toute cette forêt de mâts lui semblait digne à peine d'être exploitée en bois de chauffage; à la vue des bateaux à vapeur qui sillonnent la Loire d'Angers à Paimbœuf , il s'écriait : «Qu'est-ce que ces coquilles de noix à coté du bateau à vapeur de Saint-Cloud?» Et il fut sur le pointde se ficher tout rouge contre quelqu'un qui lui fit observer que ce bateau , l'objet de son admiration, était précisément sorti des chantiers de Nantes, et l'un des plus petits qui y eussent été construits.

Enfin , n'ayant pas d'autre parti a prendre , force lui fut de se résigner à vivre dans ce misérable trou, comme il disait. Mais, pensa-t-il, je me garderai bien de descendre jusqu'à ces épais et ignares provinciaux : n'oublions pas que je représente ici le pays des lumières, du savoir-vivre, de l'élégance et du bon ton; il faut que je tienne incessamment à geuoux devant ma personne le crétinisme de ces gens-là.

•Vous ne sauriez vous représenter, à partir de ce moment , la jactance, la vantardise, la hâblerie de Bobinant. Ses manières et ses discours sont d'une impertinence achevée. Le Gascon , tant célébré comme le héros de la menterie, ne saurait entrer en comparaison avec lui.

Il s'informe quel est , dans la ville , le tailleur en renom ; il le fait venir, et lui commande des habits : «Je n'ose pas, lui dit-il avec un insolent sourire d'indulgence, vous demander que tout cela soit de bon goût; tâchez, du moins, que ce ne soit pas ridicule.» Il essaie, et fait retoucher vingt fois la redingote, le pantalon, le gilet : aujourd'hui c'est un sous-pied qui n'emboîte pas la botte avec grâce; demain ce sont des revers qui n'ont pas le chù/ue ; il met à bout la patience de l'ouvrier. Lorsque,enfin,il s'estdécidé à recevoir les objets comme à peu près confectionnés, il ne manque pas de dire en entrant dans chacune des maisons où il est admis : «Je vous demande pardon de me présenter

ainsi fagoté. Humann rirait bien de me voir babillé de la sorte, lui que j'ai tant de fois gourmande pour la coupe de me* pantalons!

Va-t-il au spectacle, il a grand soin de ne faire son entrée que vers le milieu de lasecoude pièce ; il parle tout haut à l'ouvreuse, dérange vingt personnes pour aller s'installer sur le devant du balcon , tourne le dos à la scène, et promène son binocle de loge en loge. Au moment où l'attention du public est le plus captivée par quelque situation pathétique, il part d'un éclat de rire, et si on lui cric : chut! il rit encore phisfort. Il se donne Uni de mouvement, et fait Uni de bruit, que bientôt se dirigent sur lui tous les regards; les spectateurs chucholtent en se le désignant mutuellement; il entend de tous côtes circuler ces mots : «C'est le Parisien »; et il se rengorge. Une triple salve d'applaudissements accueille l'actrice qui vient de chanter le grand air du Domino noir: il lance au parterre un ironique peuh ! peuh! qu'il accompagne d'un haussement d'épaules des plus méprisants : « Mais, monsieur, lui fait observer son voisin . celle actrice est madame Cinti- Damoreau , que nous avons le bonheur de posséder pour quelques jours. » Vous croyez que celte observation le déconcerte? Poiul du tout; et il répond avec un aplomb imperturbable : «C'est possible; mais la Damorcau n'est pas en voix ce soir; je ne l'ai jamais entendue chanter si mal à Paris. »

C'est surtout au milieu d'un cercle déjeune» gens qu'il est curieux de l'étudier. Avec quel sans-gêne admirable il coupe la conversation, et s'empare de la parole, tranehani sur tout, louant ce qu'on critique , blâmant ce qdbn loue , afin de se donner des airs de connaisseur, entassant avec une merveilleuse volubilité platitudes sur platitudes, et n'admetunl pas qu'il puisse s'élever le plus léger doute sur l'infaillibilité de ses arrêts. Voulez-vous le rendre inUrissablc? Mettez-le sur la voie de ses bonnes fortunes à Paris. Il vous dira à demi-voix, comme s'il craignait d'effaroucher sa propre modestie, que chacune de ses journées était marquée par quelque glorieux triomphe; il avouera même avec humilité que son nom éUit devenu , pour ainsi dire, un scandale , et que des appréhensions, malheureusement trop motivées , lui faisaient fermer la porte de toutes les maisons où il y avait de jolies filles à marier. Baronnes, comtesses, duchesses, se TéUient disputé, et il lui serait impossible de dire au juste le nombre de maris qu'il avait eu le désagrément de blesser au bois de Boulogne. Si, dans rénumération des belles femmes de la capiUle, il lui arrive de prononcer un nom qui commande le respect, et qu'un de ses auditeurs se hasarde à lui dire : «Ce nom-là n'a jamais donné prise à la médisance », il répond tranquillement : «Vous croyez ?» et se met à rire d'un air qui signifie : j'ai par-devers moi d'excellentes raisons de n'en rien croire.

Mais cette fatuité, ce n'est pas seulement en matière d'amours qu'elle s'exerce. La répuution d'homme à la mode ne lui suffit pas; il faut encore qu'on le croie un homme important en littérature el en politique. Aussi parle-l-il souvent, et avec complaisance, de ses bons amis Thiers et Fictor Hugo : il a vécu dans la plus grande familiarité avec Lamartine et Alexandre Dumas ; il dînait une fois par semaine chez Guizot, et Scribe ne se fût pas permis de donner une pièce au Théâtre-Français sans lui en avoir fait préalablement la lecture. Il se rappelle qu'étant de soirée chez M. de Broglie , il parvint , dans une chaleureuse improvisation, à démontrer que M. Mole n'entendait rien à I* question d'I trient. Tous les cabinets lui ont fait faire des offres ; il n'a tenu qu'à lui d'occuper uo poste élevé dans la diplomatie: il a préféré garder son indépendance et son franc-parler. M raconte à qui veut l'entendre que , dînant un jour aux Tuileries, en sa qualité d'officier de la garde nationale, il se permit de faire au roi une observation qui motiva le changement de tout un paragraphe du discours de la couronne.

N'allez pas croire qu'il puisse se présenter une circonstance capable de démonter le

LE PARISIEN EN PROVINCE. 417 sang-froid de Bobinard. Le hasard voulut qu'un de nos illustres, dont il s'était intitulé l'ami intime , se trouvant inomentanément à Nantes , passât dans la même rue que lui, et sur le même trottoir. Quelqu'un le tira par le bras, et lui dit :

• A quoi pensez-vous? voilà votre ami , M. C"*. dont vous m'avez tant parlé. Vous ne le voyez donc pas?

— Pardon .je l'ai parfaitement vu.

— M. C*** lui-même a passé sans avoir l'air de faire attention à vous, absolument comme s'il ne vous connaissait point.

— Je vous garantis qu'il m'a très-bien reconnu.

r— D'où vient alors que vous ne vous êtes ni salués ni serré la main ?

— Nous avons d'excellentes raisons pour cela. ,

— Vraiment! Y aurait-il eu entre vous quelque chose?

— Oui; nous sommes eu froid. J'ai le malheur d'être franc, et lorsqu'il me fît lecture de la tragédie qu'il destinait au début de la petite Rachel, je ne pus comprimer un bâillement qu'il ne me pardonnera jamais. » .

Toutes ces choses, débitées avec assurance, ne laissent pas de produire pendant quelques jours un certain effet. Mais notre Parisien ne tarde pas à s'apercevoir qu'il s'est étrangement mépris sur notre époque, et qu'H a eu tort de s'appliquer le proverbe. A beau mentir qui vient de loin. C'est que, en effet , il n'y a plus aujourd'hui de la province à Paris la même distance qu'autrefois. Les communications sont si rapides et si fréquentes , les intérêts commerciaux et politiques se rapprocheut et seconfondeqt en tant de points, il se fait des deux parts un échange si actif en fait d'arts et de sciences, les journaux les publications de toute nature , sont tellemeot répandus, et rayonnent avec tant de vi tesee du centre à la circonférence , que le provincial connaît son Paris , et sait , à quelques heures près., ce qui s'y passe . aussi promptement et aussi bien que le Parisien lui-même, lien résulte qu'un hâbleur de l'espèce de Bobinard ne saurait persévérer dans son rôle «ans s'exposer à être bientôt moqué , hué , sifflé. Le Parisien en province voit donc chaque jour se resserrer le cercle où peut s'exercer sa jactances il ne lui reste plus guère à exploiter que quelque misérable village du Jura ou des Pyrénées.

Mol rri.'

LES RÉFRACTÂMES.

oiu uu mot avec lequel on a fait bien des drames et bien des nouvelles; soyez assurés , cependant, que l'avenir nous en réserve bien d'autres encore. Les coulisses du boulevard du crime et les revues du faubourg Saint-Germain ne laisseront pas longtemps chômer ce nom-là. Il en est des réfractaires de l'ère constitutionnelle eommedes capitaines d'aventure du moyen âge : tous les semestres, à peu près, quelquejournal ou quelque théâtre les met en action. Le casque a fait place au feutre troué, la cuirasse reluisante, à la veste de bure, la longue rapière, au fusil rouillé par la pluie: c'est toujours une vie semée de craintes et d'espérances, une existence en pleine campagne , sous l'ombre humide des forêts , dans les clairières verdoyantes , sous le couvert des taillis. Mais cette fois le héros ne marche pas gaiement a la face du soleil ; hardi et joyeux, il errecà et là le long des sentiers solitaires, dans les vallons obscurs, sur les plateaux déserts; il rampe aux alentours des fermes bruyantes, se glisse aux approches des villages populeux, et franchit d'un bond la grand'route où reluit la plaque du garde champêtre. L'un avait à sa suite une compagnie de ces francs archers qui ne craiguaient rien , ni le peuple , ni le roi , et Dieu moins encore que le roi. Ceux-ci , au contraire, appellent sur leurs traces le gendarme patient et résolu , qui seul passe où ils ont passé, gravit sur leurs pas la haute colline, et traverse le marais bourbeux sans craindre la fatigue qui l'attend toujours, et la balle qui le frappe quelquefois.

Selon qu'on est abonné à la Gazette de France ou au Constitutionnel, le réfractaire est un héros ou un bandit. Le plus souvent il n'est ni l'uu ni l'autre. Mais il arrive parfois que le paysan qui a quitte sa chaumière, parce qu'il ne voulait pas manger le pain du roi dans deg casernes , devient celui-ci ou celui-là , suivant les circonstances. Dans les temps de trouble , c'est le hasard qui en décide. Cependant la route du crime étant moins ardue que celle de l'héroïsme, et les circonstances ne poussant guère que ceux qui ont la noblesse du cœur, chose plus rare que la noblesse du blason, il ne faut point s'étonner si, au demeurant, il y a moins de héros que de bandits.

Il en est des causes qui engagent le conscrit à rester daus ses foyers malgré la loi comme de toutes celles qui décident des grandes actions de la vie. 11 est rare qu'elles ne soient pas multiples et diverses. Ce n'est point le résolut prévu d'une volonté ferme et d'une résolution motivée d'avance ; c'est ordinairement le résultat accidentel de circonstances fortuites. Souvent , la veille du jour on le conscrit a cherché un asile dans les bois, il avait pleuré sur le sein de sa mère en recevant le baiser d'adieu. Il a suffi d'une nuit et d'un rêve pour le mettre en révolte contre la loi.

LES RÉFR ACTAIRES. 419

M eut des conscrits timides qui , n'ayant pas. vu revenir au village ceux qui sont parti; autrefois, s'épouvantent quand vient leur tour de les suivre. Ils ont entendu , pendant les longues veillées de l'hiver, des récits terribles de batailles où la mitraille Fauchait les hommes comme des épis mûrs. De pauvres mères portaient le deuil de soldats morts au loin sur une terre brûlante, ou la voix du prêtre n'avait pas consolé leupagonie, ou béni leur tombe sanglante. De jeunes tilles vieillissaient en attendant leurs fiancés. Alors la conscription venait atteindre ceux qui entendaient et voyaient toutes ces choses à l'âge où le cœur s'ouvre aux rêves d'amour; ces esprits craintifs, habitués aux joies paisibles du dimanche, aux tranquilles travaux de la semai ue, s'effarouchaient à la pensée d'un avenir mystérieux et sombre, où, pour gagner des épaulettes , une croix, qui rayonnent à l'horizon , il faut exposer sa vie vingt fois dans une carrière pleine de périls. Ceux-là pleurent, s'effrayent , hésitent, et la peur les fait réfractaires. C'est le petit nombre.

Il en est d'autres qui aiment leur pauvre village comme les Mohicans aimaient leurs prairies. La cloche de la petite église a une voix qui parle i leur cœur : c'est sous cette voûte crevassée» que la main tremblante du vieux curé a versé l'eau du baptême sur leur front ; ce toit humble et misérable a protégé leur sommeil depuis vingt ans , et chaque matin leur voix joyeuse y saluait l'aurore avant les petits oiseaux. C'est là qu'une jeune fille a écouté, confuse et rougissante, les premières paroles d'amour que leurs lèvres aient bégayées. Us savent les noms de tous les habitants du canton; tout s'ouvre à leur'approche, la main, le cœur et la maison. Enfants, ils ont rampé sur cette herbe ; jeunes hommes, ils ont dansé sous ces arbres; il n'est pas un sentier, pas un ruisseau , pas une cabane, pas un pli du terrain, qui ne leur rappelle un souvenir. C'est là qu'ils ont aimé, souffert , pleuré; leur famille dort à quelques pas du hameau, dans- ces petits cimetières de campagne si calmes et si pieux: il leur semble que le départ, c'est l'exil; que jamais ils ne reverront la fumée du village , si par hasard ils quittent le pays. Sitôt qu'ils ont tiré le numéro fatal* qui les appelle à l'armée, ils se désespèrent; ils cherchent à mettre en défaut le conseil de révision ; puis enfin , quand vient le jour où il leur faut partir pour la garnison , leur courage faiblit et le désespoir les arrête. Ceux-là sont des montagnards; c'est l'amour du sol qui les fait réfractaires.

Quelques-uns demeurent au pays, parce- qu'une jeune fille chaque soir les attend derrière la haie du jardin. Cherchez au fond de tqutes choses, et vous y trouverez toujours un peu d'amour. Us ont trouvé le bonheur ; ils n'ont que faire de la gloire: leur patrie , à eux, c'est la pelouse où ils dansent en se tenant la main , la prairie où ils se rencontrent par hasard , le vieux tronc moussu où ils s'asseyent; ce sont toutes ces choses qui leur rappellent un sourire, un aveu, un baiser, souvenirs pleins d'espérances! Il y a beaueoup de Paris au village , autant que d'Hélène* en sabots; et l'amour qui perdit Troie peut encore faire des réfractaires, lui qui ne'peutplus faire de favorites.

Mais une cause toujours agissante , et malheureusement toujours exploitée depuis cinquante ans , se joint à toutes ces causes. La politique, cette passion qui supplée à toutes les passions, s'empare merveilleusement de toutes les douleurs qui fermentent dans le cœur des jeunes soldats, se fait une arme de leur colère, de leurs craintes, de leurs angoisses, et soufflant à leurs oreilles des mots qu'ils ne comprennent pas, mais qui, pour eux, signifient indépendance et liberté, les pousse hardiment dans une voie de révolte. Le laboureur, forcé de quitter la charrbe , a pris le fusil , mais il le tourne contre les bleus. Les premiers chouans furent des réfractaires. La Vendée se souleva contre la conscription , et des armées de réfractaires combattirent pour rester dans leurs foyers. Des gentilshommes se trouvaient par là % et l'on fit une guerre de principes de ce qui était une révolte contre la guerre. C'est encore aujourd'hui la même chose, avec les modifications

qu'un demi -siècle apporte dans les affaires de ce monde , où lès plus longue* durent fi peu.

Les chouans de 1 830 sont les fils légitimes des chouans de 93 ; seulement ils sont moins nombreux: deux générations ont passé sur la France. Les résultats sont moindres, mais les causes sont les mimes. Les mêmes passions ont été exploitées au nom des mêmes principe*, à peu près par les mêmes hommes. On a mêlé le nom de Dieu à une affaire qui ue le concernait pas, et parlé du roi à des gens qui ne le connaissaient guère ; et il s'es^ trouvé que de pauvres diables , qui en avaient une médiocre envie , ont été embrigadés pour le service de la bonne cause, lorsqu'il* ne pensaient qu'à éviter les ennuis de la charge en douze temps, et la fraternité de la gamelle.

C'est là l'histoire dè beaucoup de réfracta ires poussés à la révolte à main armée par , des chefs de file qui faisaieut bonne chère en leurs châteaux, tandis que leurs soldats guerroyaient à leur profil en rase campagne. iîn petit nombre sait ce qu'il fait, et le fait résolument. Ceux-là, étant trop pauvres et trop braves "pour quitter la France, se battent et se font tuer. Les ré Tractai res sont alors les émigrés du peuple. Il y avait , en 1 830 comme en 1 7S>3, des Catheiiueau, des Charette, des Stofflet, patmi les chouans vendéens; mais ceux-ci sont morts inconnus; les circonstances leur ont fait défaut. La Vendée a fait place au Bocage, et, ne pouvant avoir de Lescure, le Bocage a eu Diot.

Après la Vendée, ce sont les pays de montagnes qui fournissent le plus de réfractaire*. Les Cévennes , l'Auvergne , les départements qui longent les Pyrénées, la Corse; partout enfin où l'amour du sol est inné dans le cœur de l'habitant. Les riches vignobles de la Bourgogne, les grasses prairies de (a Normandie , les fertiles plaines de la Flandre, en comptent a peine quelques-uns: aussi ces provinces sont-elles en grande estime auprès du miuistre de la guerre. Si quelque Dupin militaire faisait une. carte statistique de la France sous le point de vue du recrutement, ce ne sont point celles-là qu'il couvrirait de la sombre teinte noire. L'homme quitte sans regret les lieux oft il a vécu «ins peine. La douleur est le ciment de l'amour. Qui ne sait aussi l'amour profond et tenace du Savoyard pour ses montagnes neigeuses, du Higblander pour les glens sauvages de l'Êcosse, de l'Auvergnat pour ses âpres collines, du Breton pour ses landes désolées, du Corse pour ses maquis.

Lorsque la crainte ou la passion , le désir de l'indépeudance ou la croyance politique, ont transformé le jeune soldat en réfractaire , sitôt que le jour du départ est passé sans qu'un motif légitime l'ait dispensé de paraître au chef-lieu , à l'heure de la revue , les gendarmes se rendent au domicile du délinquant. Les larmes d'une vieille mère leur disent assez le motif de son absence. Le conscrit vient d'allumer sa pipe avec l'ordre de route émané du ministère, et il a pris lç chemin des montagnes ou des bois. Bientôt son signalement circule de brigade en brigade; on le fait connaître aux gardes champêtres, aux douaniers , aux gardes-côtes , à tous les agents de la force publique. La chasse au réfractaire s'organise dans tout le canton : il faut qu'il soit arrêté, ou tué s'il résiste. Dn bat la campagne en tous sens, et à toute heure; il est poursuivi sans relâche et sans trêve, de jour et de nuit ; on fouille les gorges obscures , les vallons écartés , les grottes , les taillis ; od suit patiemment ses traces; on s'embusque au détour des sentiers, dans les ruines du vieux manoir, au» portes des fermes ; on questionne la lavandière qui chante accroupie au bord du ruisseau, l'enfant qui passe sur le chemin , le berger qui veille sur les grand* troupeaux , drapé dans son manteau de laine , la servante d'auberge , alerte et joyeuse comme l'oiseau des champs : c'est une poursuite infatigable que le temps ne saurait lasser. Mais le réfractaire a, lui aussi, une patience à l'épreuve du temps: il recule lorsqu'on avance, va cl vient, leste, rapide , l'œil ouvert, l'oreille au guet comme le lièvre tournant

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autour de «ou gite. Oui connaît mieux que lui les rtlraites le* plus sûres, le rocher creux au flanc de la colline, le chêne évidé de la forêt, l'affût du chasseur, près de letang. Il n'est point de clairière où il n'ait déniché de petits oiseaux , point de traîne» où il n'ail passé tout enfant. Et d'ailleurs, s'il n'a pas d'alliés, n'a-t-il pas beaucoup d'amis? Il a embrassé la* lavandière sur l'épaule, un jour qu'elle baignait ses pieds nus dans la fontaine; il a cueilli des pommes pour l'enfant -, il a ramené une brebis égarée au troupeau du berger ; il a dansé arec la fille d'auberge. Tous ces amis occultes éludent les questions, et ne savent jamais de qui le gendarme veut parler : il n'y«a rien de plus impénétrable que la bonbonne du paysan; toute la science d'un diplomate échouerait devant cette ruse d'autant plus puissante qu'elle est inerte, et qui simule la naïveté. Le réfràetaire poursuivi trouve donc un asile partout, ou, du moins, presque paroul; il dort à l'abri dans b grange ou dans l'étable, sous le chaume et sur la paille. Si le maître de la maison , à qui la richesse enseigne la prudence , refuse de le recevoir, il y a par là u*he servante accorte qui ouvre nuitamment la porte de la ferme, et prend la main du réfrartaire en» jetant un os au chien qui gronde. Le matin , il s'éloigne d'un pied leste; il n'a plus faim, et il n'est plus fatigué. Tout le village s'emploie à le sauver; une grande camaraderie le protège; la cause de sa mère est celle de Unîtes les mères; sa voix suppliante couvre celle du préfet. Un pacte tacite lie toute la population. C'est une association mystérieuse qui agit avec un merveilleux ensemble, sans que les membres se soient concertés les uns les autres.

Et puis, ne le sait-on pas? il y a dans tous les pays, en France comme en Espagne, comme en Ecosse, comme partbut, un sentiment innéMiez le peuple, qui le pousse à se faire le protecteur du faible contre le fort. Tous ceux qui résisten là l'autorité sont les bien venus auprès de lui. Sa sympathie est acquise d'avance à quiconque se révolte hardiment contre le pouvoir, quel qu'il soit. C'est une protestation à laquelle il doit aide et secours, car il lui semble que la révolte plaide sa cause, à lui, peuple, qui travaille et souffre. Ainsi les Jacques .en France, et les Outlaws en Angleterre, pendant les guerres du moyen ige, trouvaient asile chez le pauvre paysan. Ils le pillaient quelquefois, mais n'importe ; le Jacques et l'Outlaw avaient travaillé et souffert avec lui : leur commune origine était un baptême qui les lavait de leurs fautes. Encore aujourd'hui les bandits espagnols des sierras viennent s'asseoir gaiement au solwil , sous la treille des posadas, et l'aubergiste se garde bien d'en parler i Yajuntamiento ; ils boivent au même verre, et se séparent en se touchant la main. Le paysan assassinera le bandit peut-étrè, si le bandit l'a molesté, mais il ne le dénoncera pas ; longtemps il l'a protégé et secouru, et certainement la veille du jour où il lui plantera son couteau dans le cœur, il aura partagé avec lui sa gousse d'^il et sun morceau de pain. La popularité des contrebandiers , qui chaque jour échangent des coups de fusil avec les douaniers, est proverbiale sur les deux versants des Pyré nées, et en Bretagne aussi comme en Andalousie.

Ce que le peuple des campagnes faisait au moyen âge pour les Jacques, il le fait aujourd'hui pour les réfractaires; les réfraclaires sont les Outlaws du dix -neuvième siècle.

Ce n'est donc point une chose facile que l'arrestation des réfractaires, malgré l'étendue des moyens d'action que possède le gouvernement. Il en est qui vieillissent et meurent sans que la loi ait obtenu justice. Jamais la main d'un gendarme n'a pu toucher leur épaule: ceux-là , il est vrai , sont en petit nombre; beaucoup se soumettent volontairement, et sont dirigés sur leur corps, et quelquefois même rendus à leurs foyers après avoir passé devant un conseil de guerre , qui. prenant en considération cet acte de soumission, les traite, le plus souvent , assez doucement. Pcrnr quelques-uns. le temps efface

le souvenir de la faute : l'Age est une prescription. Mais, hélas! il en est d'autres qui meurent tués par le sabre ou le fusil, en guerre ouverte contre .la société, terrible holocauste offert à la loi , cette souveraine puissance qui demande encore des victimes humaines, comme les dieux sanglants du paganisme!

Les conditions du réfractaire varient selon les pays. La tradition , cette roi orale et populaire, influe sur sa destinée aussi bien que les mœurs de la population et la nature du sol; il fait à peu près toujours ce que ses frères aînés ont fait. Dans tous les départements de l'ancienne Auvergne, la Lozère, le Cantal, le Puy-de-Dôme , dans le Périgord et le Rouergue, dans le Vivarais et le Ouercy, les réfraclaires, retenus au pays par l'amour du sol et l'effroi qu'un avenir inconnu inspire toujours aux esprits faibles et ignorants, se livrent toutes sortes d'industries pour échapper aui recherches de la gendarmerie. Protégés pâr la configuration même du pays et les sympathies des habitants , ils trouvent à vivre dans les montagnes sans trop de peine. Tantôt patres, ils conduisent de grands troupeaux aux pâturages , ? ur des hauteurs où l'ordre légal se hasarde rarement; tantôt colporteurs , ils pérégrinent de hameau en hameau avec un ballot de menues marchandises sur leurs épaules; valets de labour, ils travaillent dans les fermes écartées, où leur présence , connue de tous^ n'est trahie par personne. Si par hasard le chef de la brigade voisine, en échangeant quelques verres de vin avec un cabaretier, conçoit quelques soupçons ; le réfractaire, averti par une police amie, s'éloigne de son asile temporaire, et' le brigadier, malgré toute son activité, en est pour ses courses et ses petits verres : l'oiseau n'est jamais au nid quand le nid est découvert.

Né pauvre , le réfractaire a vécu» pauvrement; il se contente donc de peu. Au besoin , il couche à la belle étoile, et mange du pain dur: que lui importe , pourvu qu'en passant la jeune fille lui jette un sourire avec le refrain de sa chanson , pourvu que sa vieille mère l'embrasse sur la lisière du bois, pourvu . surtout , qu'il respire en liberté l'air vif de ses montagnes. Au demeurant, il n'y a dans sa vie qu'un peu de mystère de plus. Sa fiancée, en attendant qu'elle soit sa femme, devient sa maîtresse; quant a ses amis, ils ne changent pas. Il vivait de sa faux ou de sa bêche ; il vivra de son fusil : l'instrument de travail seul est changé. Tous les paysans de France savent manier les armes à feu : le réfractaire était laboureur, il deviendra braconnier. Les gardes champêtres , qui sont du pays, ferment assez volontiers les yeux ; tes lapins seuls souffrent de cet étal de choses; quand ils sont morts, la servante de M. le sous-préfet les achète, et l'autorité lcsmaupt sans reconnaître au goût le gibier dont le trépas est une illégalité.

' Les insoumis, ainsi que les appellent les journaux du gouvernement, s'habituent aisé- * ment à ce genre de vie, attendant qu'il plaise à Dieu ou aux révolutions de susciter quelque circonstance favorable qui leur permette d'en faire légitimer tous les actes et toutes les conséquences.

De Perpignan à Bayonne, dans tous les départements limitrophes de l'Espagne, dan.» les Vosges et le Jura, le long des Alpes, les réfraclaires sont ordinairement contrebandiers. Ils sont aussi contrebandiers, les réfraclaires des côtes de la Bretagne et de la Normandie. Mais si les uns exercent a pied , et tout au plus quelquefois à cheval, ceux-ci exercent en bateau : avant d'être insoumis , ils étaient marins. Ici la vie du réfractaire commence à courir un double danger. Si les agents du ministère de la guerre ne lui laissaient guère de repos , voici maintenant les agents du ministère des finances qui s'apprêtent à lui faire bonne chasse. Le gouvernement ne pardonne pas les crimes qui s'adressent au fisc. Le trésor est le cœur de l'État , èt c'est l'attaquer au cœur , que s'attaquer aux douanes. Voilà donc deux ennemis implacables acharnés à la poursuite du réfractaire,

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