‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 111 sur 120 · LE PORTEUR DE JOUR.NAUX · texte numérisé non relu

LE PORTEUR DE JOUR.NAUX

carrières ouverte* au commerce , et là où le commerce arrive le brocantage succombe. Chaque année voil donc s'amoindrir le nombre de colporteurs; ils ont à peu près disparu dans les pays de plaines; les montagnes sont leur dernier asile ; encore quelque temps, et ils doivent céder ce terrain au commerce envahissant. Mais ce temps, que les plus intelligents prévoient, est encore assez éloigné pour que nul ue puisse préciser l'époque où le dernier des colporteurs aura vendu son dernier ballot.

Quand il est fatigué, lorsqu'il a assez battu le pays, le colporteur dépose enfin son fardeau pour ne plus le reprendre; il achète une humble métairie avec quelques vaches, et se marie. De son ancien métier, il ne garde que l'ahbitude de beaucoup parler et de mentir quelquefois. Quiconque a beaucoup vu peut avoir beaucoup retenu , dit la fable Il amuse ses voisins, et plus tard ses enfauts, par de réjouissantes histoires qu'il finit par eroire à force de les répéter, et le plus vagabond des amants devient le plus rangé des maris par l'application de celle loi des compensations , qui est parfois un paradoxe, et souvent une vérité.

Ahkdèe Aciuitn.

LE PORTIUIR DE JOIRÎNAUX.

on donnera la pensée écrite celle vitesse de mouvement inhérente à toute pensée quotidienne, et qui surprendrait de la part d'un conducteur électrique, un homme s'est rencontré rapide, comme la conception elle-même; un homme qui n'a qu'une heure, qu'un moment, qu'une seconde dans sa journée, mais qui est toujours i u attendu , et qui revient toujours frapper à toutes les portes. A l'exclusion des créanciers et des amis intimes , il a le privilège de les trouver toutes ouvertes , et la mauvaise habitude de n'en fermer aucune. Cet homme , vous n'avez nulle raison de lui interdire l'entrée de votre maison , et il en a mille pour s'y présenter. Ne faut-il pas que vous soyez informé que tel ministère qui existait hier n'existe plus aujourd'hui; que M. un tel, qui avait cent coudées la veille, est le lendemain à peine visible à l'œil nu ; que telle actrice, qui, hier soir en votre présence, a fait fiasco, ce matin se Ircuve avoir chanté comme une sirène , et épouse un prince russe, jaloux d'enlever à la scène un si beau talent. Voir paraître le porteur de journaux, n'est-ce pas vivre deux fois? n'est-ce pas revenir sur ses impressions d'hier, douter de ce qu'on a vu, senti, éprouvé, et commencer à nouveaux frais l'existence de la veille? Le porteur de journaux change à chaque instant , et c'est pour cela qu'il est éternel comme les vaudevilles de M. Scribe, au physique maigre el efflanqué comme un discours de réception à l'Académie-, il apparaît et passe aussitôt, étoile filante de la presse el de la renommée.

Le porteur de journaux est uo homme incompris, qui jette sa nouvelle et qui s'en va. qui ajoute chaque jour une colonne ou deux à cette série de feuilletons destinée à rendre précieuse, au bout de dix ans, la collection des journaux quotidiens. (Les journaux d'aujourd'hui sont comme les vins de choix, il leur faut plusieurs années fa feuille.) Le porteur de journaux court comme i étincelle , il va et bouleverse tout en criant : La suite au prochain numéro.

Confiez-lui de nouvelles gloires , de nouveaux vers , de nouvelles harmonies , tout ce qui vieillit en un jour avec la prétention de vivre à jamais : le porteur de journaux fait fleurir toutes les renommées fraîches écloses, et s'éclipse avec celles qui commencent à s'éteindre. Il est impassible comme un homme chargé d'une grande justice politique , et rendant toujours la même.

Cet homme fabuleux, qui va d'une main tendant un journal récemment muni de ses enveloppes , honneur que l'on rend aux momies même ! de l'autre soutenant sa bricole, qui peut passer, avec raison , pour celle du char de l'Étal; c'est, en style de l'Empire, le messager boiteux du Parnasse; c'est l'incarnation d'une nouvelle forme, le symbole d'une nouvelle religion, le journal fait homme.

Les journaux vont vite , dit la ballade , le porteur de journaux va plus vile encore : il faut qu'il arrive avant son journal; il faut qu'il se montre partout en même temps, tous les abonnes ayant un égal droit à recevoir les uns après les autres te même journal.

La Bruyère a cru dire une nouveauté en écrivant : « Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se corrompt la nuit, et qu'il est obligé d'abandonner le matin à son réveil.» Nous avons bien progressé depuis, la nouvelle se corrompt bien plus vite, et les choses se savent bieu plus promptement. Pour obvier à cet inconvénient du fait Paria, le porteur de journaux, semblable en cela au pieux Enée, se lève de trèsgrand matin, ou se couche très-lard, selon le besoin de ses abonnés. On peut ne pas lire celui du matin , il y en aura un autre le soir pour redire les mêmes choses en moins , et pour compléter ce qui , de sa nature , ne peut être complet , pour être porté enfin par le même homme, un géant qui a les bottes du Petit-Poucet.

Le porteur de journaux part comme un trait, et entre comme uue bombe dans un cabiuet de lecture. Il intéresse la curiosité sans la satisfaire; il laisse ici une plume de son aile , et vole là en déposer une autre. 11 fait un pair de France à un étage, et annonce à un autre la faillite d'un pauvre diable qui n'en peut mais, ce qui fait qu'à leur réveil les deux locataire* sont salués bien différemment par leur concierge, autant qu'un concierge puisse l'être encore d'un homme failli ; il court ressusciter l'espérance dans l'àmc d'un auteur qui voit naître avec le feuilleton du jour l'aurore de sa renommée.

Le porteur de journaux doit de ces compensations à ceux mêmes qui alimeolent son industrie , car on pense pour lui quand on pense , on écrit pour lui toujours ; c'est pour le porteur qu'on met sous presse , pour les abonnés jamais.

Le porteur de journaux tonsen e une espérance. On lui a dit que le journal devait prospérer, et le porteur de journaux prospère ; il voit croître en perspective le nombre de ses abonnés , il est aux pièces, et ne reculera jamais devant l'ouvrage , dût-il sillonner Paris dans tous les sens, devenir ce juif errant, ce fantôme qui est partout et nulle part en même temps.

Avant qu'aucun abonné ait songé au journal du lendemain , ou se soit souvenu de celui de la veille , le porteur de journaux assiège déjà son bureau , recueillant le premier la manne du désert; impatient de gagner sa journée avant de l'avoir commencée, il y va et il y revient. Se faisant arme de tout, tantôt c'est un foulard qu'il exhume pour le mettre au service de la publicité , tantôt c'est l'envergure d'un bras d'Encelade qu'il

LE PORTEUR DE JOURNAUX. 451 courbe à cet usage; malheur aux jouruaux qu'il peut loger dans son gousset de montre.

Il sait d'avance toutes les stations qu'il doit faire sur son chemin , le secret de toutes les portes, l'humeur de tous les concierges, les pierres d'achoppement qu'il peut rencontrer sur sa route ; il se taxe à l'heure , à la minute , et y renchérit toujours de vitesse sur son propre mouvement. Jamais attardé, jamais malade ou même indisposé , éprouve-t-il un malaise, il l'ajourne; une migraine, il la repasse a l'abonné.

Fontenelle a dit, je crois, de la curiosité : «C'est la plus matinale de toutes nos passions»; on pourrait ajouter qu'elle est la plus vivace, la plus insatiable ; elle renaît sans cesse des journaux qui l'entretiennent. On a un journal aujourd'hui pour en avoir un demain : c'est à celui-là qu'on s'abonne; il a le charme de l'inconnu , qui , de toutes les choses de ce monde , est la plus charmante ; c'est par elle que le porteur de journaux existe, et qu'il est sans cesse attendu.

Aussi nui n'a la croyance de sa mission comme le porteur de journaux , nul ne sait comme lui l'intérêt qu'il inspire , la terreur qu'il sème , l'espoir qu'il ressuscite , l'émotion qu'il éveille , la passion qu'il éparpille , le drame qu'il jette au hasard , nul ne grandit chaque jour comme lui : vires acquirit eundo. Le porteur de journaux a le sort de ces planètes obligées de graviter autour du même astre, sans s'écarter d'une seule ligne , sans avoir de mouvement qui leur soit propre , ou le droit de se reposer une seconde , de retarder d'un seul instant leur apparition.

On s'arrache les journaux qui tombent de la main du porteur. Qu'ils sont intéressants avant d'avoir été lus! qu'ils ont de charme quand on les ouvre! qu'ils renferment d'illusions quand ils renferment quelque chose ! qu'ils sont attachants quand ils doivent l'être! Apres la première ouverture d'un journal quotidien , tout est su , tout est commenté , tout est vu , analysé et jugé. Le porteur disparaît à peine, et l'émotion cesse sous ses pas, le charme se dissipe , l'illusion s'évanouit. On s'aborde : «C'en est fait , elle est condamnée.

— Condamnée! et à quoi? — Eh, parbleu! aux travaux forcés. — Ils l'auraient osé? — Que n'ose-t-on pas de nos jours? — Pauvre femme ! pauvre faible femme! — J'excuse son crime.— Je plains son malheur. — Quel grand exemple! — Quelle atroce punition !

— Lisez-vous le journal ? — Non , cela me suffit. » Et cet homme qui s'était levé pour lire le journal s'en retourne sans l'avoir ouvert. Le journal le plus intéressant est celui qu'on ne lit jamais, tant il est vrai que la publicité ne s'applique qu'aux petits drames, aux petits intérêts delà vie humaine. Ce que l'on sait, a-t-on besoin de le lire. Un livre n'est jamais acheté, pour peu qu'il soit su de tous et qu'il ait paru trop intéressant.

Le porteur de journaux n'a fait que paraître et disparaître, et il n'est déjà plus bon a rien; c'est un de ces héros , ou hérauts ad libitum , qui ne vivent qu'un moment , mais qui renaissent tous les jours. Il répond à ce grand mot, la presse, qui cesse à chaque instant de représenter la même idée, et il a pour véhicule l'actualité.

Si l'Evangile n'est plus prêché en plein air, si l'on ne crie plus la vérité pardessus les toits , si notre Credo de chaque jour circule comme l'air, se produit comme la lumière du gaz ou du soleil , c'est au porteur de journaux que nous devons ces phénomènes.

Dévouement ambulant, abnégation vivante, politique à pieds et à pattes, ou voit le porteur de journaux, pour la moitié d'un petit écu, endosser tous les systèmes, se faire le Sganarelle de tous les pouvoirs en crédit, le véhicule de toutes les doctrines, et faire de su personne la préface de ses impressions ; et il n'y a de sa part ui complaisance maudite, ni coupable flatterie, ni basse adulation , ni fanatisme, ni aveuglement: ce n'est pas une opinion qu'il porte, c'est un journal. L'Europe peut perdre à jamais son équilibre, le

globe peut crouler comme tant de journaux oui croulé ou crouleront , il se tiendra debout , ou s'il succombe . im^avidum Je rient ruina".

Le porteur de journaux a une vie extrêmement privée. Il est a peine inscrit sur li liste de» fonctionnaires publics: on croit qu'il ne l'a jamais été ;on le suppose sans but . sans lien social, lui l'élément le plus actif du monde moderne, V aorte du corps politique; lui qui fait la société , ou l'accuse de ne pas en être, et de vivre en bohémien.

Et il est vrai qu'après avoir fait sa distribution, après s'être promené partout comme un messie, cet homme se couche ainsi qu'il plaît à Dieu , avec plus de sang-froid qu'un ministre, avec plus de calme qu'un procureur, avec moins de millions et plus de gaieté, d'insouciance , qu'un agent de change.

Sans passions et sans préjugés politiques, sans préventions littéraires, le porteur de journaux ignore complètement qu'il y ait une politique et une littérature, et que chacune de ses courses marque un pas immense dans la route du progrès qu'il représente en portant son journal.

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