LE MAIRE DE VILLAGE
* p r k s une dernière statistique , la France n'a pas moins de trentecinq mille communes : elle possède donc autant de maires , c'est à-dire trente -cinq mille citoyens, respectables au premier chef, puisqu'ils payent, en général, d'assez gros impôts, mais d'ailleurs éclairé* , impartiaux , exempts de faiblesses humaines , dignes enfiu de votre vénération, qui que vous soyez, le tout en vertu d'une ordonnance royale contre-signée de M. le ministre de l'intérieur. C'est un heureux pays que la France !
Il n'est pas possible de rapporter à un type commun tous les membres de cette intéressante famille, si variable qu'elle se recrute dans toutes les classes de la société, si mobile qu'elle dépend toujours du caprice d'un homme, et que la loi la soumet à uu renouvellement périodique. D'ailleurs , si les positions modifient le caractère , ce n'est jamais aux dépens des préjugés et des mœurs: le maire d'une ville maritime différera toujours de celui d'une ville de l'intérieur; la population manufacturière et la population lettrée ne chercheront ui la même manière de voir, ni les mêmes qualités. chez l'homme chargé de représenter leurs intérêts; il faut encore reconnaître une part d'influence à l'importance des localités, et le maire ne saurait offrir la même physionomie dans la
LE MAIRE DE VILLAGE. 1&:i
grande ville , dans la petite ville , et dans le village. Ce serait donc un travail immense que d'étudier et de peindre le maire sous toutes ses faces et daus toutes ses variétés ; u tache que nous nous sommes imposée est moins ambitieuse et plus Facile, quoique pourtant elle concerne l'espèce la plus nombreuse: nous nous bornerons à tracer, aussi fidèlement que nous le permettent nos observations, le portrait du maire de village.
Pour se faire une idée bien exacte de celui-ci, ce qu'il importe de connaître avant tout, c'est le village dont il est l'administrateur; car les différences qui existent du village a la ville se représentent encore de village à village. Pour ne pas nous engager dans des subdivisions qui pourraient se multiplier à l'infini , nous distinguerons seulement trois variétés bien marquées , que nous allons passer successivement en revue.
Dans quelques départements reculés, surtout aux extrémités méridionales de la France, et de préférence dans les pays montagneux , vous rencontrez de loin en loin un groupe de maisons assez mal bâties, basses, couvertes de chaume, irrégulièrement placées sur une petite rue sale et demi-pavee. Les habitants y vivent dans une ignorance complète des événements : les changements de dynasties, les renversements des trônes, les révolutions , ne s'y manifestent que par la couleur du drapeau. C'est un village, et il y a là un maire. Mais ce maire est un personnage si inoffensif et si oublié ; il a fallu si longtemps pour découvrir, au sein de cette population ignorante, un homme qui put représenter le pouvoir civil, qu'il en est résulté pour lui une espèce d'inviolabilité que tous les pouvoirs respectent. L'Empire l'a trouvé là, la restauration l'y a laissé, la révolution de juillet l'y conserve ; il n'a fait que changer d echarpe à chaque bouleversement nouveau , et c'est en cela que se résument les vicissitudes de sa vie politique.
Quant à sa vie administrative, elle ne brille pas, il faut l'avouer, d'un bien vif éclat. Plus expert à tracer un sillon qu'à déchiffrer les instructions qui lui sont transmises par l'autorité supérieure, il lui arrive souvent de laisser sans exécution les ordres qu'on lui donne, ou, si parfois il s'y conforme, c'est qu'il a préalablement appelé à son aide les lumières du curé. Celui-ci est alors le véritable administrateur; le nuire n'est que sou mannequin; ce qui n'empêche pas le digne magistrat de porter haut sa téte coiffée du bounetde colon, d'imprimer à ses énormes sabots un lent et majestueux mouvement de progression , de se rengorger le dimanche dans l'œuvre , et de trancher du despote quand les jeunes gens vieunent lui demander la permission de danser sur la place de l'église.
Cette première espèce de village est heureusement la plus rare.
La seconde ma toujours offert, en petit, l'image d'un Ëtat bien organisé. Tout y respire le calme , le travail, le bonheur, et, s'il y a division , ce n'est que dans les hautes sphères qu'elle s'agite; car les trois classes de la société y ont chacune leur représentant. Aux deux extrémités du village, vous remarquerez deux maisons: l'une petite, riante, modeste: c'est le presbytère; l'autre, de belle apparence, visant au quatrième étage , placée d'ordinaire sur une hauteur, flanquée de deux corps de logis en forme de tourelles, ayant un faux air de féodalité : c'est la résidence de l'ex-seigneur. Celle du maire est au milieu; elle est blanche, riante, parée d'un drapeau tricolore. Il y a toute une longue histoire politique daus la position respective de ces trois hommes : le seigneur, le maire et le curé. Les deux premiers se rencontrent : ils passent la téte haute , le regard fixe et assuré ; ils se voient sans se regarder. Il y a d'un coté l'orgueil qui survit à la défaite, de l'autre la vanité du triomphe. Le curé et le maire vivent forcément dans des rapports journaliers; les intérêts de l'église ont trop de connexion avec ceux de la mairie pour qu'il en puisse être autrement. Ils ne s'aiment pas intérieurement , et se tiennent même quelquefois rigueur. Le curé ne parait pas dans les fêles patriotiques ; à l'église le maire brille par son absence. Mais ils sont entre eux dans les termes de la politesse la plus parfaite , « t
lit
ils diront même assez volontiers à un étranger, l'un : C'est uu honnête homme que notre maire; l'autre: C'est un digne pasteur que notre curé.
Le maire de village touche d'ordinaire à la cinquantaine ; s'il n'a pas une taille élevée, il y supplée, autant que cela est dans ses moyens, par une démarche majestueuse et digne. Il n'est pas élégant dans sa mise, mais il n'oublie jamais qu'il est homme public . et il y a quelque chose d'étudié jusque dans sa simplicité. Dans les salons du sous-préfet, vous le distinguerez à sa cravate d'une blancheur éblouissante . et i son habit noir, dont les basques tombent en «'arrondissant bien au-dessous des jarrets , et dont les revers croisent depuis le haut de la poitrine jusqu'à l'abdomen. Jadis il vivait simplement , petitement même; mais le lendemain de sa nomination, il avait déjà mis le train de sa maison en harmonie avec sa dignité.
Il y a dans le maire de village, comme dans la Trinité , trois personnes bien distinctes : l'homme privé, le fonctionnaire, et le politique.
Sa vie d'intérieur est calme et sereine. Sa maison est ouverte à tout le monde; il est accessible au plus humble de ses administrés; il écoute toutes les réclamations avec une patience angélique ; il prêche le bon accord , et distribue force conseils , tout cela sans intérêt. Seulement si , dans le courant de la conversation , on le nomme M. le maire, alors il se redresse, et le contentement intérieur se trahit sur son visage radieux. A part le petit air protecteur qui perce à travers le sourire dont il accompagne ses poignées de main, il vit sur un pied d'égalité parfaite avec tous les habitants de sa commune.
Comme fonctionnaire, il est soumis à l'inconvénient des royautés tempérées par des institutions républicaines. Il rencontre de sourdes oppositions au sein du conseil municipal , et sa vie se passe à résoudre le problème de l'équilibre et de la pondération des pouvoirs. L'adjoint , le juge de paix , le greffier de la commune , le garde champêtre , l'instituteur, sont autant de dignitaires dont il doit faire respecter les privilèges. Simple conseiller municipal sous la restauration , qui ne lui permettait pas d'atteindre plus haut . il a, pendant quinze ans, lutté avec courage ; l'administration trouvait en lui un censeur inflexible, et le maire d'alors un adversaire opiniâtre: il n'a pas fallu moins qu'une révolution pour accomplir son triomphe. Mais, après la victoire, il ne s'est pas endormi dans les délices de Capoue. Tous les abus qu'il avait poursuivis, il travaille sans relâche à les réformer. Après avoir calculé minutieusement sur combien de mètres carrés un réverbère peut projeter ses rayons , il arrête un système d'éclairage au moyen duquel on voit un peu moins clair qu'auparavant, mais qui a l'avantage de s'étendre sur toute la commune; le puits artésien qu'il fait creuser ne rend pas d'eau à douze cent* mètres de perforation: il n'en continue pas moins de perforer. Pourrait-il faire autrement, lui qui a si longtemps blâmé son prédécesseur de ce qu'il ne prenait pas en considération les fatigues des habitants obligés de faire un trajet de dix minutes pour se procurer de l'eau? C'est au printemps, surtout, qu'il faut le voir exciter du geste et de la voix lès destructeurs de hannetons, leur rappeler avec emphase la prime promise par le conseil général pour chaque litre de ce» insectes nuisibles, et calculer ce qu'un litre peut contenir, afin d'écrire dans son rapport : « Tant de millions de ces ennemis jurés de notre culture ont succombé celte année, grâce aux soins que j'ai mis à éveiller, à maintenir et à réchauffer le zèle de mes administrés. »
Au milieu de tant de soucis et de peines , notre digne fonctionnaire a bien aussi ses moments de jouissance. La commune a-t-elle obtenu la construction d'un abreuvoir ou d'un corps de garde.il ceint son écharpe, s'entoure des adjoints, des conseillers municipaux, de tous les personnages éminents de la localité, et va solennellement poser la première
LE MAIRE DE VILLAGE. \:,:, pierre du nouveau monument, en présence d'une milice citoyenne de vingt-cinq hommes, et au roulement de Tunique tambour qui la précède. Celte cérémonie, où il se montre dans toute sa gloire, est ordinairement terminée par une allocution dans laquelle brille son éloquence, et suivie d'un banquet pendant lequel il s'incline modestement à charnu des nombreux toasts que Ton porte en son honneur. Mais le plus beau de ses privilèges, celui qu'il chérit par-dessus tous les autres , et qu'il ne manque jamais d'exercer, même dans les plus petites occasions , c'est le droit de haranguer. Il harangue à la fêle du roi . à la fête de la commune; il harangue le sous-préfet en tournée; il harangue les jeunes garçons et les jeunes filles aux distributions de prix de l'école primaire ; et si dans sa commune s'est conservée la tradition des rosières , c'est encore lui qui les harangue et les couronne.
Le maire de village aurait a jouer, comme homme politique, un rôle assez borné , s'il ne prenait soin de l'étendre lui-même , dans le but de se donner aux yeux du pouvoir une certaine importance. Considéré sous ce point de vue , il n'a plus dans sa manière d'être une allure aussi franche. Deux forces le poussent en sens opposé : la commune qui l'a désigné comme candidat a l'autorité , et l'autorité qui , en le nommant , a sanctionné le choix de la commune. Chacune d'elles lui a, pour ainsi dire, imposé l'obligation de lutter à son profit contre l'autre, et il lui faut faire preuve a la fois d'indépendance et de soumission. Sa position est souvent critique ; elle l'est surtout au moment des élections. Mais comme, en celle circonstance, le nombre de voix dont il dispose le rend un auxiliaire très-respectable . il est rare qu'il ne trouve pas moyen de faire ses conditions avec l'administration supérieure; et si de l'urne électorale doit sortir un nom quelque peu compromis . soyez certain que la promesse d'un pont , d'un marché ou d'une roule départementale a d'avance élouffé le* murmures et rallié les suffrages.
Pendant qu'il veille avec soin à la sûreté de la commune , comme chef de la police municipale, il ne néglige rien pour se donner en plus haut lieu les airs d'un homme indispensable a la sûreté de l'État. Que . dans l'entraînement de l'ivresse , it arrive à quelque mécontent de laisser échapper au cabaret une de ces paroles que n'admet point le vocabulaire légal . voilà soudain notre magistrat sur pied , rassemblant . pour instruire cette grave affaire , toute l'énergie de son caractère, ainsi que toutes les ressources de son esprit. Il fait saisir le coupable, procède lui-même à son interrogatoire, essaye, en lui tendant mille pièges, d'obtenir le nom de ses complices et la révélation de ses abominables projets ; puis il rédige un long rapport . bien circonstancié , qu'il adresse au préfet . et dans lequel sont adroitement insinuées quelques phrases apologétiques de sa vigilance et de son dévouement. Le lendemain , il arrive presque toujours que le terrible factieux . après avoir cuvé son vin, va faire d'humbles excuses à M. le maire, qui lui répond par cette paternelle admonition : «Jean, prenons garde à nos discours, et buvons moins; nous avons le v in mauvais. »
Ainsi se dénoue le drame; mais le rapport n'en est pas inoins parti : il fera sensation a la préfecture; le nom du maire circulera ce jour- là parmi les convives et les danseurs , et le résultat désiré sera obtenu.
Si , au lieu d'un mécontent , sa bonne fortune voulait qu'il s'en trouvât trois ou qualre , ce serait bien autre chose encore : il irait jusqu'à risquer la proclamation. Rien alors ne manquerait à sa gloire ; il permettrait volontiers qu'on lui donnât le titre de sauveur de la pairie ; il se le donnerait lui-même , au besoin , et ne rêverait plus qu'ambassade et ministère.
A part ces petits travers ( chacun de nous n'a-l-il pas les siens ? ) , le maire de villageest ordinairement un homme estimable, doué d'une activité précieuse, dont les inteutious
goal pure» , qui travaille consciencieusement à mettre de l'ordre dans les finances , à favoriser le progrès, à réaliser des améliorations. Son mérite est d'autant plus grand que. si le zèle qu'il apporte dans l'exercice de ses fonction» n'est pas tout à fait méconnu , il est en général assez faiblement récompense. Quand il aura soixante-dix ans, on lui octroiera peut-être l'autorisation d'orner sa boutonnière d'un ruban rouge. A sa mort , quelques uniformes renouvelés de la garde urbaine, quelques fusils rouilles, l'accompagneront à son dernier asile, et le curé, oubliant devant la tombe sa vieille inimitié, laissera tomber quelques phrases sur son cercueil. Enfin , le Moniteur, huit jours après, fera ainsi son oraison funèbre: « M. *** est nommé maire de *" à la place de M. *", décédé, u Quant à moi, voici la mienne : «Pour le mal que je désire à certains hommes d'Étal ,je leur souhaiterais tout ce qu'on rencontrait souvent , dans cette tête , de rectitude d'idée* et de gros bon sens campagnard. »
11 y a autour de Paris environ cent communes, réunies sous le nom général de banlieue, dont les maires composent la troisième des catégories que j'ai signalées , et méritent à plus d'un titre une mention particulière.
Le maire de la banlieue est un personnage dont l'importance s'explique par le voisinage du centre gouvernemental. Son nom patronymique disparaît devant sa dignité , et , depuis le membre du conseil général jusqu'à l'enfant qui le salue respectueusement dans la rue, tout le monde dira, non pas M. un tel , mais bien M. le maire. Il est impossible de séparer en lui l'individu du dignitaire. A la mairie, deux scribes au moins sont à ses ordres dans une pièce d'attente, tandis qu'il médite dans la solitude de son cabinet; c'est à peine si vous pouvez arriver jusqu'à lui après une heure d'antichambre. Chez lui , vous chercheriez vainement à le surprendre au sortir du lit , à table , dans un de ces intervalles de la journée ou l'homme libre donne quelques minutes au travail de la digestion; il est enterré derrière une pile colossale de registres , et jusque dans l'ampleur commode de la robe de chambre, sous la prosaïque couronne du bonnet de nuit, il se roidil et pose. En province, au moins, le maire, dans les relations de la vie privée, consent parfois à se montrer un homme comme vous et moi ; il descend jusqu'à causer de la pluie et du beau temps; rentré dans son intérieur.
Le masque tombe: l'homme reste , fil le maire s'évanouit.
Mais, dans la banlieue de Paris, cet éminent fonctionnaire n'a jamais le temps d'être uu simple particulier ; il est d'ailleurs pour cela trop pénétré de ce qu'il vaut et de ce qu'il peut ; sa gravité ne se dément en aucune circonstance, pas même dans les épaucfaeiueut» de la famille, et il croirait déroger s'il disait un mot affable à sa femme ou s'il embrassait ses enfants sans plus de cérémonie que le ferait , dans son ménage , un de ses administrés.
Le maire de la banlieue a deux marottes, l'une générale, l'autre de localité. L'influence absorbante de Paris l'inquiète et le désespère; les intérêts communaux sont méconnus et en souffrance ; il a horreur de la centralisation ; il faut rendre à la banlieue son individualité : voilà pour la première. Il prend un thème, n'importe lequel, les chemins vicinaux, les carrières, le privilège des théâtres, les chemins de fer, que sais-je? les fortifications sans doute, et il entasse projets sur projets, rapports sur rapports, volumes sur volumes; le préfet de la Seine, le conseil général, n'y peuvent suffire: voilà pour la seconde. Grâce à cela , des gens qui se piquent de perspicacité ne manquent pas de dire: C'est une capacité administrative.
LE MAIRE DE VILLAGE. -157 Le maire de la banlieue ; le croiriez-vous? : est un homme essentiellement politique. Il est chevalier de la Légion d'honneur, électeur, éligible ; il a des prétentions à la dépulation ; il a ses entrées à la cour, est exposé à haranguer le roi, et traite les ministres sur un pied d'égalité. Ne croyez pas, d'ailleurs, qu'une mairie de la banlieue se donne comme une autre; que dis -je Pelle ne se donne pas, elle se conquiert, pour ainsi dire, a la pointe de l'épée. Jamais lutte de ministre éconduit a ministre titulaire n'engendre plus de mines et de contre-mines; le conseil municipal devient, comme la Chambre des députés, le champ clos de deux rivalités personnelles. L'avénemeul d'un ministère décide ordinairement la victoire , et je ne serais pas étonné qu'un ministre fit un jour de la nomination d'un maire, comme de la présidence de la Chambre, une question de cabinet.
Je n'ai parlé, du reste, que de la portion intelligente des maires de la banlieue; car, si l'on descend le dernier degré de l'échelle (chose triste h dire), on y trouve plus d'ignorance que dans le village le plus reculé. Mais il est uue autre classe singulière et originale, qui ne se retrouve nulle part en France.
Vous habitez Paris; vous êtes riche, capitaliste ou banquier; vous choisissez un point quelconque de la banlieue, et vous y achetez une gracieuse villa. Vous l'habitez l'été , non point pour y jouir de la nature que vous ne comprenez pas, mais parce qu'il serait de mauvais goût de rester à Paris. Vous devenez bientôt membre du conseil municipal; il n'y a qu'un pas de là a la mairie , et , pour peu que vous bantiez les salons ministériels , le pas est fait , vous voilà improvisé maire. Vous pouvez tout à votre aise, si tel est votre bon plaisir, faire annoncer partout: Monsieur le maire de ***. Vous n'entendez rien en administration ; mais qu'importe ? l'adjoint est là. L'hiver venu , vous regagnez Paris : mais quoi de plus simple? Un jour de la semaine, vous montez en voiture; vous présidez le conseil municipal avec l'ignorance et le déshabillé du grand seigneur, ne fussiez-vous qu'un financier , et tout se borne là.
Si l'on m'eût donné en mille à qualifier cette classe de quasi-maires, je n'aurais pas trouvé le mot : les habitants de la banlieue l'ont spirituellement nommée les hirtmtfclles. Moi km.
LE BÉNÉFICIAIRE DE CONCERT
orsqui les bois u'odI plus de feuille* pour abriter leurs musiciens ailés, lorsque la voix seule du vent exhale ses gémissements lugubres dans les parcs d'où ont fui les romautiques promeneuses , alors l'harmonie parisienne recommence son règne bruyant; alors le mot de concert tapisse de nouveau tous les coins de rue , et se prélasse aux vitres des éditeurs de romances ; le chant se déchaîne avec une sorte de furie ; il se fait , sous prétcxted'harmonie,un vacarme qui effrayerait à coup sûr l'honnête Asuaodée, s'il s'avisait de se poser sur un toit de la capitale pendant une soirée d'hiver. — Un incroyable mélange d'ut de poitrine, de ronron de basse, de sons aigus de chanterelle, de miaulements de hautbois, et d'arpèges de piano, monterait jusqu'au démon boiteux , contraint de reprendre bien vite le chemin d'un monde moins mélomane et plus silencieux. — A notre époque, la musique n'est pas une mode : c'est une fureur, une fatigue, et non un plaisir; un fruit tans sève, une fleur sans parfum . Aimeriez-vous une rose que vingt personnes auraient sentie, une femme qui se produirait à tous les regards? De même, la musique, vierge céleste, qui seule a le privilège de récréer les extases de l'élernité , veut être goûtée sobrement, livrée a peu d'auditeurs; elle n'accordé ses révélations qu'à un petit nombre d'élus , et renie cette armée d'exécutants qui lisent rapidement la note , et en sont encore a épeler les principes de l'art.
Ainsi donc la saison des rhumes est la saison du chant. — Mais qui a fait naître cette rage épidémique ? — L'empressement du public, sans doute? Non, car les dilettanli payants de l'Europe entière ne suffiraient point à couvrir les frais de tant de concerts: les coupables sont ces Allemands, ces Italiens, ces Polonais, ces Belges, ces lauréats de Conservatoire , ces merveilles naines que les diligenees et la rue Bergère versent chaque année sur le pavé de Paris, i l'instar des sauterelles dont l'Egypte fut jadis inondée. Rendons tout de suite justice à la haute impartialité nationale qui anime les Français. Chez nous, pour réussir d'emblée, il faut être doué d'un nom qui se termine en er, en o, en /', ou en k y , s'appeler, par exemple , Kœneszlopfer , Osorio , Marini , ou Kakousky. — L'étrangeté de ces finales attire l'attention; quiconque a lu son petit conte d'Hoffmann ne peut se dispenser de voir si le célèbre violon Rœucsztopfer joue sur un stradivarius qui contient l'âme de sa grand'mère. — Osorio annonce qu'il fait revivre la mandoline castillane et le boléro, dont les traditions sont perdues en Espagne: allons entendre grincer ses cordes de métal. — Marini a eu soin de communiquer i la chronique des journaux une aventure vénitienne digue du temps où il y avait encore une Venise : enfant
LE BÉNÉFICIAIRE DE CONCERT. 459
et simple gondolier, il disait sur les lagunes des stances du Tasse , et ne croyait être écouté que du ciel et de la mer ; lord Byron , charmé de la beauté de sa voix , le lira de sa nacelle pour le mettre au théâtre. — Enfin, Kakousky est un cor de première force. .'Vota. Ne pas oublier la sympathie d'usage pour les malheurs de la Pologne.
Tel est, pris à l'état individuel, le résumé des invasions musicales de l'étranger. Attendez ! nous avons omis les cantatrices anglaises (il y en a ), prononçant ainsi l'italien: Omio fidatv, ti peurdo! — les mougiks russes, esclaves jusque dans l'art, et àqui leurs maîtres ne permettent que de souffler chacun une note dans un long tube de cuivre ; — les Styriens de Strasbourg, dont le gosier n'obtiendra jamais que l'inévitable: La-lala-ou-ou ; — les Pyrénéens, qui chantent beaucoup mieux pour les montagnes que pour des oreilles humaines. Nous ne plaçons même pas en ligne de compte les intrépides concertants des sociétés pbilotechnique* de France , les vieux rentiers amateurs faisant de la musique de chambre , les séduisants ténors de salon , ni les petites pensionnaires qui enlèvent le galop avec une assurance imperturbable , et sont destinées par l'admiration de leurs parent* à devenir très - prochainement artistes lyriques. — Cherchons les types les plus fréquente du bénéficiaire de concert; triste bénéfice, pour la plupart du temps!...
En première ligne, il faut placer le virtuose réel : - mettes le nom qu'il vous plaira. — Répandu dans le monde , sollicité par les grandes dames , chantant ou jouant chaque soir sous les feux des diamants et des lustres, accablé des exclamations: Bravo ! ravissant ! délicieux I il devrait n'éprouver aucune difficulté i organiser ensuite son propre concert. Ne croyez pas, cependant , que toutes choses lui sourient, et qu'il marche entre la Gloire et la Fortune. Par combien de complaisances dont sa fierté rougit tout bas u'a-t-il pas dù payer d'avance les quelques billets que la haute aristocratie daignera prendre, et payera dédaigneusement ! Son temps, le seul capital du génie, il l'a prodigué; ses forces , il les épuise a courir sans cesse dans le monde; ce mystérieux demi-jour, cet isolement si favorable à la durée de la réputation, il en a fait le pénible sacrifice pour se rendre aux mille invitations qui pieu vent chez lui. Ainsi, tout lucratif qu'il soit , son bénéfice lui devient onéreux.
Du reste , excusons un peu le grand monde : il s'ennuie tant à force de s'amuser î Constamment à l'affnt du plaisir, il a besoin de saisir au passage ce qui peut lui procurer une émotion ou lui arracher un sourire. Les salons s'ouvrent à l'ombre même du merveilleux: c'est sur cette scène, on ont péri bien des illusions , qu'on promène ces virtuoses encore barbouillés du lait de leurs nourrices, et dont les petits doigts se jouent de toutes les difficultés. Pauvres créatures étiolées! leur œil brille du feu de la précocité ; mais leur visage pâli atteste de prodigieux efforts et une fatigue démesurée. Musiciens venus en serre chaude, leur patrie commune semble être le pays des éphémères. On se les passe de main en main , on leur donne des bonbons en or, on mesure leur talent à leur taille , et on cherche en quelque sorte le ressort qui les fait mouvoir : les paysans, sur nos places, n'admirent pas davantage les petits valseurs eu bois de Nuremberg. Mais ces triomphes ne durent pas longtemps , et l'avenir n'escompte guère de pareils bénéfices.
Parlons maintenant du martyr des matinées musicales. L'organisation d'uu concert est plus compliquée peut-être que celle d'une armée : on ne se figure point par quelle filière de formalités, de tracasseries , de démarches, de déceptions, il faut passer avant qu'ait retenti le dernier accord de piano. Nous supposons que le musicien en question appartient au genre neutre, c'est à-dirc médiocre, qu'il possède un talent à peu près estimable, jouit d'une apparence de réputation . et a grande envie de réussir: il s'agit d'abord pour