‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 117 sur 120 · LE BANQUIER · texte numérisé non relu

LE BANQUIER

Croiucz cl mullip!i«.

{V Êranglle aux citai ur t , et let banquiers aux pièce* de cent toitt.ï

'urgent est une marchandise

Ceci est un principe reconnu déjà par bien des gens comme un axiome. Tous ceux qui exercent ou connaissent une industrie quelconque, *e livrent à la moindre opération d'achat ou de vente, de prêl ou d'emprunt; tous ceux qui touchent au commerce, depuis les hauts et puissants seigneurs de la finance, qui remuent dans leurs coffres et leurs caisses l'or et l'argent à pelletées, jusqu'au timide et obscur brocanteur, qui attend de quelque échange, troc ou marché, longtemps et péniblement élaboré, le misérable gain qui doit le faire vivre au jour le jour: tous ceux là, dis-jc, savent à quoi s'en tenirsurla valeurdc l'argent... Les uns le font tropsouvente fois bien amèrement savoir aux autres !

Mais ne faisons pas de récriminations anticipées : il y a du bon partout, et partout aussi du mauvais. Tous les banquiers ne sont pas des juifs, ni tous les nécessiteux ne sont pas des victimes honnêtes, et, par conséquent, à plaindre.

Mon but est loin de faire une sortie contre ceux-ci en faveur de ceux-là. Je ne prétends pas venir systématiquement vous dire que toujours les petite sont mangés par les grands. La Fontaine et Béranger l'ont dit avant moi , et ils ont peut-être eu raison de le dire; mais un peu d'éclectisme ne gâte rien à l'affaire, et il est bon de reconnaître ici que, dans plus d'un cas, les petits sont rageurs, et donnent souvent du fil à retordre aux grands. C'est d'un autre point de vue que je veux vous faire envisager les banquiers ( t la banque , point de vue dont on paraît jusqu'à présent ne s'être pas assez rapproché , point de vue physiologique plutôt que technique, et qui. tout en ne négligeant rien de ce qui pourra être utile ou intéressant dans les accessoires, vous fera principalement discerner les fibres secrètes , le mouvement , l'animation , la vie de la chose. Ce sera , si vous le voulez , de l'anatomie morale : le commerce sera un corps; l'argent , le sang qui v circule et le fait mouvoir. Vous assisterez au déversement, à la transmission de ce Huide, des hautes régions du corps jusque dans ses régions les plus liasses et les plus minimes.

Pour cela il faut que vous me permettiez une comparaison.

LE BANuLIbK. 46!)

Figure/- vous un immense réservoir, renfermant cet or, fluide vital du commerce. Ce réservoir est placé sur une hauteur, et entouré de difficultés de terrain et d'escarpements. Tout à l'entour, nuis à une distance plus que respectueuse, vous pouvez vous figurer le commerce, avide, nécessiteux et cupide, et représenté par tout ce que nous avons d'acheteurs, de vendeurs, de brocanteurs, de rajusteurs, d'accapareurs, d'amélioratcurs , de spéculateurs , de fournisseurs , tous de talents , de probité , de mérite , et d'habileté d'espèces différentes, mais tous couvant des yeux cet or éloigné , qu'ils ne peuvent pas toujours atteindre, et n'ingéniant de mille manières pour en arriver le plus près possible, et participer, pour leur somme de vitalité et de bien-être , au bien-être et à la vitalité que doit dispenser a tous le trésor lointain et convoité. — D'autres, plus près du réservoir que ces derniers, se sont imaginé d'être les points intermédiaires, les canaux au moyen desquels l'or pourrait couler de ses suprêmes hauteurs jusque dans les mains laborieuses et mercenaires ; et leur hiérarchie s'est jalonnée de manière à remplir tous les intervalles , toutes les distances, tous les degrés imaginables entre le réservoir et le commerce. Leur idée était bonne , et , en effet , l'or >c distribue par eux comme par autant de bouches qui lanceraient à petits jets les eaux d'un volumineux bassin. Comment l'obtiennent ils , cet or, et à quelles conditions le distribuent-ils? Voilà ce que nous allons savoir.

Sortons d'abord de noire comparaison, qui est finie, et appelons chaque chose par sou uom : notre grand réservoir est tout simplement la haute banque , l'aristocratie de l'argent; le cercle nombreux qui l'entoure de loin, nous l'avons nommé, c'est le commerce, et les points intermédiaires, les jalons placés à intervalles, sont les escompteurs , depuis le plus infime courtier jusqu'au plus huppé preneur de billets à ordre.

Sans doute, dans les temps primitifs, quand deux hommes faisaient un marché entre eux, et que l'un n'avait pas momentanément en sa possession de quoi payer le prix de la chose qu'il prenait de son vendeur, sa parole devait suffire , et l'autre, après avoir livre sa marchandise , dormait tranquillement sur Tune et l'autre oreille , jusqu'au moment oit l'acheteur, plus riche , et revenu à flots , pouvait se libérer envers lui. Aujourd'hui , que tout a marché en suivant l'impulsion ascensionnelle des progrès civilisateurs ; que chacun est habile, et fait du dévouement... pour soi, la parole parlée ne suffit plus-, il faut la proie écrite. La parole écrite , en fait de commerce, n'est autre que le billet à ordre ou la lettre de change. C'est une sûreté de plus ; car, comme le disent ces quatre vieux mots latins , verba votant, scripta marient . Encore celte parole écrite n'est-elle pas toujours franche et ponctuelle..., la preuve, c'est qu'elle nous a enfanté les huissiers!

C'est cette parole écrite qui , circulant de mains en mains , et se noircissant d'endos et de signatures, devient la garantie des opérations faites par la banque et le commerce. C'est à l'aide de ces billets que les petites bourses vont solliciter les cordons des grosses , en Faisant un appel plus ou moins entendu , non pas à leur générosité , s'il vous plaît , mais à leur intérêt. Alors- les grosses bourses examinent, consultent, scrutent, analysent, tournent et retournent dans tous les sens les suppliques timbrées des bourses plates , et , si elles acceptent, après uue brèche faite suivant les principes d'une conscience qui... tait les affaires , donnent leur compte aux pauvres demandeurs , qui font de nécessité vertu, et ne manquent jamais de s'en aller en Faisant force remerclmenlsaux très-hauts, très-puissants, très-nobles, et très-généreux préteurs.

Mais, trêve un instant, si cela vous duit , aux froides énumerations , aux explications philosophiques. Lue scène qui se passera sous vos yeux vous en dira au moins autaul que tous ces mots secs, et vous le dira certainement d'une manière plus attrayante et plus profitable.

Nous allons nous installer chez un de ceux que nous avons désignés tout à l'heure

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sous le nom de point* intermédiaires, c'est-à-dire chez un escompteur. Nous aurions pu prendre aussi bien plus haut on plu» bas , mais je choisis celui-ci , pour la raison que vous allez comprendre. Chez lui nous allons voir arriver toute la multitude affamée des régions basses, avec ses faces humbles et ses formules quêteuses; et lui , plus tard, nous le verrons aborder à son tour les omnipotents du métier, ses seigneurs et maîtres, ceux qui sont pour lui ce qu'il est pour ceux qu'il viendra de recevoir, et de satisfaire ou mécontenter. — En un mot, et pour être plus précis, nous verrons les quartiers Saint-Denis, des Bourdonnais, du Sentier, Saint-Martin , Saint-Antoine, de la Cité, du quai des Augustins . etc. etc. etc., tous endroits de labeur et de commerce, se rendre en foule chez notre homme, que nous logerons à peu près faubourg Poissonnière , ou Montmartre , ou même près de la rue de Provence, et d'où nous le suivrons, lui, ensuite, à l'hôtel de la banque de France , rues Laffitte , Saint -Georges, Saint-Lazare, Cbaussée-d'Antin , etc., riches et brillants quartiers où l'or a son troue, où l'on pourrait se faire une bibliothèque en reliant des billets de banque.

Il est dix heures. Arrivez au numéro indiqué, et, sans rien demander au cerbère de concierge . abordez les marches : une plaque vous dira suffisamment à quelle porte vous de\ez cogner. L'ovale de cuivre convexe, cloué au beau milieu de cette porte, détachera de Min fond brillant deux mots gravés en lettres noires: BUIŒAl X ET CAISSE. Vous pouvez même y voir . en supplément d'indication , ces six lettres hiéroglyphiques qui dispensent de sonner, quand on a le bonheur ou le talent de les comprendre : t. i. t. s. v. p., et qui veulent dire: Tournez le bouton, s'il vous jdatt. Entrez. Traversez, sans vous y arrêter, et l'antichambre où attendent les clients, et le guichet ou l'on paye, et que les garçons de recette bariolent toujours de leurs cyniques ou grossières inscriptions; laissez même dans le premier bureau caissier, teneur de livres et autres employés , classe qui ne doit pas faire aujourd'hui le sujet de nos éludes, et pénétrez directement dans le cabinet du patron.

Vous ne lui trouverez pas la figure pâle , anguleuse , ni les lèvres serrées de nos harpagons modernes. Une face souvent avenante et réjouie pourra vous recevoir, et quelquefois même un certain vernis d'homme du monde pourra se laisser deviner à la manière dont il vous saluera. Il a ses pantoufles, sa robe de chambre, et son bonnet grec aux broderies conjugales. Son corps décrit les zigzags d'un homme pris entre son fauteuil et son secrétaire ; devant lui est ouvert son journal; à côté de lui sont entassés des paperasses, des portefeuilles, des bordereaux , des comptes courants, etc.; à sa main droite sVIevc majestueusement son magasin , c'est-à-dire son coffre -fort. Ne croyez pas qu'il se plonge dans la politique ou la littérature..., regardez plutôt à quel article est ouvert sa feuille quotidienne : Bourse ! Croyez-vous qu'autre chose germe et fermente dans sa tête? Calcul .chiffre, intérêt, cinq pour cent, vingt pour cent, voilà ses sujets de méditation ! Sa bibliothèque se compose de tous les almanachsde commerce publiés depuis qu'il est dans les affaires, cl je ne me fais pas la plus légère idée de ce qu'il doit pouvoir dire à sa femme dans les instants où, malgré toute prédilection pour les nombres, les nombres doivent faire place aux fleurettes domestiques.

Sa marchandise est pour lui une chose si précieuse (et on le conçoit sans peine), qu'il ne songe qu'à elle, à la conserver, à la travailler, à la multiplier. Et il sait si bien par cœur toutes les opérations sur lesquelles reposent ces deuv dernières choses, que tout indice, toute formule, tout guide-Ane, lui sont devenus parfaitement inutiles. Ainsi vous ne verrez à sa cheminée ni barème , ni comptes d'intérêts préprés d'avance, ni autres imprimés aidant les calculateurs novices ou rouillés; il n'a pas besoin de tout cela: sa tête pour tout, rien que sa tête !— Et il vous dira incontinent, croyez-moi, à un dix-rail-

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