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LE BANQUIER

lionième près , ce que telle somme à tel taux fait pendant tel ou tel nombre de jour*..., j'allai» dire de minutes : c'est qu'il vous le chiffrerait , au besoin !

Mais observons. Voici entrer un des clients que nous avons laissés dans l'antichambre. C'est un gros monsieur, court, aux cheveux rares, à la physionomie réservée, aux manières prétentieuses. Sa boutonnière montre ostensiblement un petit morceau de soie rouge , derrière lequel il a l'air, lui , le gros monsieur, de se retrancher pour se donner une importance ou une valeur quelconque. Tout son port, tout son maintien, tous ses gestes, semblent dire: «Puisque j'ai la croix, je dois être considéré.» Il salue obséquieusement , s'assied pour reprendre haleine, passe les mains sur ses genoux , et tousse absolument comme s'il voulait se faire admirer jusque dans sa manière de tousser: «Monsieur, continue-t-il après avoir rétabli son gosier dans son élat normal , et en se penchant vers le banquier, monsieur, j'aurai besoin pour mon trente d'une quinzaine de mille francs. J'ai cette fin de mois une échéance fort chargée. Voici mon bordereau.» Et il sort cérémonieusement de sa poche une vingtaine de valeurs , billets , traites , acceptations, lettres de change, etc., qu'il pose avec politesse entre les mains de son interlocuteur, qui , connaissant son client , ne jette qu'un coupd'œil superficiel , et répond poliment aussi : «C'est bien , monsieur, vous pouvez compter dessus; le trente . au matin , les fonds seront à votre disposition.» Et, après une phrase réciproque d'adieu , toujours à cérémonie de la part du gros monsieur, h- gros monsieur sort en caressant le parquet de la semelle de ses bottes, et se rengorgeant en lui-même; car il vient, selon lui, d'accomplir l'acte le plus important de sa vie, de remplir sa plus grande mission... : il vient d'assurer le payement de son échéance ! Comme on le connaît, on n'entame jamais la conversation avec lui , attendu que le gros monsieur déroge très rarement à sa dignité en s'abaissant au dialogue familier et intime. Le banquier, après son départ, met les valeurs de côté. Son cédant ( celui qui les lui cède ) est bon ; il n'a pas à s'inquiéter du crédit ni de la responsabilité des confection naircs ou souscripteurs. Il est tranquille , et gagnera sans courir de chances son intérêt, son change , et sa commission.

Le gros monsieur est un riche négociant , homme honorable, du reste , et dont le banquier n'a , en affaires, jamais eu qu'à se louer.

Une autre personne entre. C'est un petit mousieur, cette foi*, mais maigre, à la déinarche empressée, à la physionomie active. Son costume laisse deviner, et de reste, qu'il n'y apporte pas la moiudre prétention. Il a des socques et un parapluie, et semble faire concurrence aux ctileveurs de boues, Uni son pantalon en est couvert. Il dit bonjour, s'assied , et cause avec familiarité : « Eh bien ! monsieur Rémond , comment vont les affaires? — Eh ! eh ! monsieur Dufuret, comme ça , ça boulotte. — La fin du mois, cependant, s'est bien passée? — Oui , cela s'est assez bien payé.— Trop bien! je n'ai eu que dix protêts. — Là ! plaignez-vous ! mon huissier sort d'ici ; il ne m'en emporte que six. — Eh bien ! si vous ne voulez pas être trop méchant aujourd'hui, je vous apporte... du nanan.» A ces mots, le courtier sort de sa poche un énorme et ventru portefeuille , d'on il extrait une seule valeur. «Tenez, continue-t-il, en la mettant sous les yeux de M. Rémond : cinq mille francs sur Bordeaux, à soixante jours... — Mais, interrompt le banquier, qui regarde M. Dufuret en souriant, c'est sur ce même M. de Santiverne, qui ne paye pas? — Précisément, c'est pour cela que c'est bon. Vous l'enverrez tout droit à votre correspondant de Bordeaux, et vous aurez sur vous le plus joli compte de retour 1 que

1 On doit dire ici , pour l'idincalion des lecteur» du Prisme qui ne sont pas initiés aux rubrique* de» affaires , ce qu'en banque on entend par compte de retour. Quand un banquier de province a reçu d'un de se* correspondant* de Paris ,ei vice versa) une valeur qui n'a pas étf

vous ayiez jamais vu. Ceut cinquante francs de frais environ ! c'est soigné ! A combien me le prenez-vous ? — Vous savez; cette place se fait difficilement ces jours-ci. Vous me donnerez demi pour cent. — Ah ! vous voulez tout pour vous ! A un quart, je vous le laisse. » Et , comme il arrive toujours dans ces sortes de différends , chacuue des parties fait la moitié du chemin à la rencontre de l'autre, et on tombe d'accord à trois huit. Puis la conversation continue à vaguer sur différentes choses, tandis que M. Dufuret referme son portefeuille, et le remet dans sa poche de derrière. «Avez-vous l'appoint?» interrompt tout à coup M. Ré mon d. C'est que tout en causant il a calculé ce que font les cinq mille francs à sis pour cent pendant soixante jours, et à trois huit de change de place. «Combien? demande le courtier. — Soixanle-huit soixante-quinze», répond le banquier; et il sort de sa caisse cinq billets de mille francs que M. Dufuret met celle fois dans sa poche de devant, et centre lesquels il donne à M. Rémoud l'appoint demandé. «C'est tout ce que vous me donnez? ajoute ce dernier; je ne viderai pas votre portefeuille aujourd'hui. — Vous êtes trop dur p »ur le pauvre monde , reprend l'autre d'un ton moitié convaincu, moitié souriant; il me faut mon huit sur tout cela, et j'en ai le placement assuré.» Et comme il a vu que d'autres clients attendaient, et plus encore parce que lui-même attend ou est attendu quelque part, le courtier Dufuret se lève : «Au revoir, monsieur Rémond, à une autre fois.» Il prend familièrement la main du banquier, et une prise dans la tabatière d'or posée sur le bureau , et s'en va.

Pendant que nous parlons encore de ce dernier visiteur, et que le patron encaisse ses soixante-huit soixante-quinze, il serait peut-être opportun de dire deux mou sur la nature des opérations du courtier. Le courtier est un des intermédiaires les plus actifs doul nous avons parlé dans notre comparaison du commencement. Il sert de liaison entre les derniers échelons de la classe travailleuse et les escompteurs de la classe élevée , que l'on désigne indifféremment sous le nom de banquiers, comme je l'ai fait moi-même pour M. Rémond. Il court, il trotte , il ramasse un las de papiers , de valeurs, auxquels il met son endos , et qui par là deviennent bons pour le banquier, qui ne les prendrait pas sans celte garantie. Nécessairement , a ce métier, il faut qu'il gagne , et d'ordinaire le taux du courtier est assez élevé. Il prend le plus cher qu'il peut à ses clients , et donne à ses preneurs le moins possible. C'est la différence de ces deux prix qui constitue tout son avoir. Le courtier ne travaille pas avec ses fonds: souvent il en a peu; mais il bénéficie sur le mouvement qu'il donne aux fonds des autres. Parce moyen, il n'est pas rare de voir un courtier faire pour cent, deux cent , ou même trois cent mille francs d'affaires par mois , et n'avoir à lui que vingt , vingt-cinq , ou trente mille francs au plus. Vous voyez que sa signature ne représente pas toujours une valeur pécuniaire. Mais le tact cl l'habitude qu'il apporte dans ses choix de valeurs font qu'en affaires on ne court pas plus de chances avec lui qu'avec d'autres, qui souvent en imposent bien davantage.

La caisse de M. Rémond est fermée , et il s'est remis à son travail. Entre une troisième personne; elle est étrangère, a l'allure timide , et s'avance en faisant force saluts :

payée a son échéance, il la lui retourne (renvoie). Mais en la lui retournant il a bien soin d'y ajouter le plus qu'il peut une kyrielle de petits frais accessoires , tels que courtage , certificat . limbre , commission , porls de lettres , etc. , le tout non compris le protêt et l'enregistrement , le tout proportionné au oaptlal de l'effet impaye', et le tout n'ayant pas été le moin» du monde débourse par le banquier, (.'eut un impôt prélevé sur les mauvais payeurs , et que la loi lolrre. Dès |nrs il n'y a rien a dire. — Vous comprenez maintenant pourquoi le courtier Iwfurei appelle nannn le compte de retour qui peut èire fait ii M. Rémond pour «es cinq mille francs sur Bordeaux ?

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