LK BANQUIER
«M. Rémond, s'il vous plaît ? — Monsieur, c'est moi-même. — Monsieur, continue le nouveau personnage, comme je sais que vous prenez du papier, je prends... la liberté... de... vou» en présenter.» Et il sort de la poche de son gilet deux ou trois effets plies, fripés , salis , qu'il étale aux yeux du banquier, dont le regard est ailleurs; car il a considéré l'individu pendant sa phrase à rélicences , et il lui demande aussitôt : « De la part de qui venez-vous, monsieur?» A cette question il y a toujours plusieurs réponses prêtes, mais toutes plus ou moins embarrassées. Ou l'on a vu le nom du banquier dans Vsilmanach du commerce, ce qui , vous le pensez bien , n'est pas suffisamment recoin mandable-, ou Ton a eu l'honneur d'être... protesté par M. Rémond, ce qui recommande le client surnuméraire d'une manière encore un peu plus faible que la première raison. C'est cette première que notre individu a donnée. « Monsieur, lui répond le patron, sans avoir seulemeut daigné regarder ses valeurs, je n'ai l'habitude de prendre du papier qu'aux personnes que je connais. — Mais, monsieur, celui-ci est très-bon , je vous assure; gardez-le, du reste, un jour ou deux; vous prendrez des renseignements... — Monsieur, j'en ai suffisamment comme cela.» Kt M. Rémond pivote sur son talon, et s'assied dans son fauteuil, en tournant le dos au solliciteur, qui sort désappointé . et d'un air plus boudeur, mais aussi plus gauche encore que lorsqu'il est entré.
Ce troisième genre de clients est d'ordinaire très-peu agréable au banquier. Ce sont presque toujours des gens à la conscience élastique ou usée , et qui ne s'effrayent pas trop d'une excursion dans le domaine de la ruse ou de la friponnerie. Ils arrivent à vous avec des valeurs de contrebande , souscrites par des personnes insolvables, des compères, ou même des hommes { il n'y en a que trop , de ceux-là , les misérables ! ) qui , pour une pièce de cent sous , vont vous signer un billet de cinq cents, de mille et de deux mille francs, d'une signature fictive , d'un nom en l'air, et dont le maître n'existe pas, et qui , après tout, ne peut guère valoir moins que s'ils le signaient de leur nom véritable. Vous concevez que le banquier, pris peut-être une fois à ce piège , doit être désormais sur ses gardes. Et il se trame journellement contre lui, ce grand propriétaire d'argent, des fraudes et des improbilés semblables, les unes moins ouvertement indélicates, les autres plus audacieuses ou plus inattendues... Vous voyez, comme je vous le disais au commencement, que les grands ne mangent pas toujours les petits, et que je vous retourne la médaille du bon et du mauvais coté. Quand un fripon vient lui faire escompter un billet mauvais ou faux, et lui vole conséquemment ses espèces, reprocherez-vous au banquier de prendre quelques commissions, quelques changes de place qui récompensent, en petit, et jour par jour, ce qu'on vient de lui prendre en cinq minutes? Toute brèche , en commerce , doit se boucher. Citez-moi un métier on cela ne se fasse pas , et je vous accorde tout ce que vous voudrez.
Mais n 'oublions pas que nous sommes encore dans le cabinet de M. Ri ( mond. Maintenant arrivent ensemble, ou à peu de distance les uns des autres , des clients de moindre importance : des fabricants qui ont besoin d'argent pour la paye de leurs ouvriers; des ouvriers même qui ont à faire quelques légers payements de fournitures; des épiciers, de petits libraires, des marchands, etc., qui viennent demander, pour le lendemain ou le surlendemain, les uns trois cents, les autres cinq cents, les autres mille franc*, et qui déposent à l'avance les modeste* valeurs dont ils ont composé leurs bordereaux : valeurs sur Paris, valeurs sur la province, valeurs à courte ou à longue échéance, ils apportent tout ce qu'ils ont , et sortent 1res -contents d'avoir pu avec cela obtenir une promesse d'argent.
C'est parmi les valeurs apportées par ces gens-là qu'il ferait beau regarder un peu le pittoresque de la chose. Il v en a quelques-unes qui sont si risibles ! des billets confec-
lionne* par de» Allemands , des épiciers, des bottiers , des marchands de cuirs, etc. etc., et qui trahissent, sans laisser le moindre doute , les mains habiles don ils émanent, lin , entre autres, m'est toujours resté présent à la mémoire. Il était fils d'un père ludesque; jamais plume d'oie française n'avait eu à subir une profanation pareille. En voici la reproduction :
Paris reu 10 janvier 18..
Bon pot» 153-25.
Eau qiuz* maye proclains j'épayerrel allorde M r la some tien censin qantretroi
frans vaigle sinque sentime, valleure reçut anmarchendisse. que je luie doit.
Kr
Marecban taileure, Rut siii taunau rait , n° ...
C'est d'une vigoureuse conlexlure, et le que je luie doit de la fin est joli!- Sur d'antres, dont le corps de billet est écrit de la main du créancier, tous voyez la signature du débiteur précédée d'une acceptation stipulée ainsi : Acpclè, axelté, assept, aquecepét, et autre* variantes du même mot , toutes aussi et plus inconcevables les unes que les autres. Et tout cela n'est rien à dire ; il faudrait voir les autographes.
Eh bien ! c'est de cet amas de valeurs que le banquier va s'emparer. Voilà sa marchandise; pour lui , c'est de l'argent : il n'a plus qu'à les faire manœuvrer. Pour cela il les griffe , endosse , et enregistre (le banquier entend aussi la publicité cl la renommée à sa manière, et il se mire dans son nom , qu'il imprime sur chacun de ses bouts de papier); il sépare le Paris de la province , et prenant ses deux portefeuilles ad hoc, il les y classe mois par mois et échéances par échéances. Ensuite il ouvre un tarif sur lequel sont cotés tous le* prix de ses correspondants de province , cl leur prépare des lois de valeurs suivant le meilleur marché de chacun. Les choix terminés, les commis enregistrent encore chaque effet aux comptes-courants respectifs , font les lettres . que le patron signe , ferment , cachettent et courent à la poste. C'est là de l'argent expédié en province. Les correspondants qui reçoivent ces valeurs ont dans leur portefeuille du papier sur Paris, qu'il* envoient en réponse. Le banquier dépêche ses garçons de recette, et voilà son argent rentré , le tout avec les bénéfices palpés sur chacune de ces opérations. Cet argent rentré sert à reprendre d'autres valeurs , qui ramènent d'autre argent, et toujours comme cela: c'est une navette continuelle, une roue qui tourne, un renouvellement de tous les jours. Et vous comprenez, que, si minimes qu'ils soient, des bénéfices renouvelés si fréquemment doivent finir par s'élever à un certain chiffre.
Pour la négociation de son papier long sur Paris, le banquier a un compte courant ouvert à la banque de France. La Italique, c'est le grand banquier, le grand escompteur. Elle répèle, sur une échelle immense, ce que chacun des petits fait chez soi. C'est un océan où se jet te ut tous les fleuves. Et il n'y a pas à dire que personne le dédaigne et s'en passe; elle est indispensable à tous ceux qui négocient, depuis Laffille, qui y met par centaines de mille franc* . jusqu'au modeste courtier, qui y hasarde quatre ou cinq billets
LE BANQUIER. 475 de mille. La Banque prend à quatre pour cenl les valeurs que chaque négociant, escompteur ou banquier prend à cinq , ou à six, ou à etc. etc. etc. pour cent; de sorte que, dan» un jour, on peut encore réaliser un autre bénéfice de un ou deux pour cent, outre la commission prélevée en dehors du taux, comme un accessoire supplémentaire qui vient rémunérer les soins du banquier.
La commission modeste peut élre tolérée partout sans la moindre récri mi nation ; elle est due parfois, et il Faut bien céder quelque chose. Mais, il est tels banquiers, qui seraient désolés de passer pour juifs, qui ne sont effrayes que du nom , et qui pratiquent parfaitement bien la chose. La commission , pour eux , est un accommodement avec leur conscience ; c'est leur hypocrisie : ils ne prennent que six pour cent, disent-ils; mais ce qu'ils ne disent pas, c'est qu'à ces six pour cent ils ajoutent une commission si bien calculé»', mitigée et voilée, que, sans qu'on s'en doute, l'intérêt double, et arrive, en conséquence, à douze et quelquefois à quinze pour cent ! On ne saurait, de plus, se faire une idée du machiavélisme qui entre dans leur manière de disposer un chiffre, de faire volontaire ment une erreur d'addition , de forcer les centimes, etc. etc. : c'est un dédale , un crypte d'on l'on ne sort que quand on est ferré à glace sur l'article. — C'est là cependant l'honnêteté et la droiture de plusieurs d'entre les banquiers. Mais hàtons-uous de dire, pour la justification des masses, que ce n'est peut-être pas le plus grand nombre , et que parmi eux l'on se plaît à rencoulrer (de loin en loin ) quelques franches et honorables exceptions. J'en sais un qui fait son métier, métier si difficile pour une loyale conscience, et qui le fait avec une probité paternelle et toute patriarcale. Aussi ses clients l'aiment , et causent avec lui , non pas comme avec leur sangsue , ni leur grippe-sou, mais comme avec un homme bienveillant, qui n'oublie pas leurs intérêts tout en faisant ses affaires.
Celte digression nous a éloignés un peu des autres maisons où le banquier écoule son
papier *«r Pari». Ces maisons, qui font , avec de moindres proportions, ce que la Banque fait en reine de l'argent, sont les Rothschild, les Laffitte, et autres venant en ligne immédiate après ces noms riches et connus de tous. Mais, comme nous avions seulement a les indiquer, attendu qu'ils sont les doublures de la Banque, et que nous aurions eu a répéter pour eux ce que nous avons dit pnur elle , nous passons outre , maintenant que notre omission est réparée.
Aussi bien il est temps de dire adieu à ce pauvre M. Réinond, que nous avons laissé dans son cabinet, et qui, pendant notre bavardage, a supputé tous les gains de sa journée, et préparé son bordereau pour la Banque, et ses remises pour ses correspondants de province. Le premier s'en va rue de la Vrillièrc, et les autres iront rue Jean-Jacques- Rousseau. Ne vous semble-t-il pas, maintenant que vous débrouillez mieux les fils de ses opérations, qu'il y a quelque chose d'assez grand à envisager dans cette promptitude à réaliser des sommes importantes, et sur des points très-éloignés ? Vous avez là, devant vous , quarante , cinquante mille francs de valeurs sur Lyon , Marseille , Bordeaux , Toulon, Rouen, Saint-Quentin, Le Havre, etc. etc., et la plupart ayant deux ou trois mois à courir avant d'échoir ; et dans huit jours au plus, sans sortir de votre bureau , vous avez dans votre caisse vos quarante, cinquante mille francs réalisés en espèces sonnantes! C'est beau ! c'est un joli coup de baguette, que celui qui lance et disperse dans tous les sens, sur toutes les routes, ces lettres commerciales, comme autant de bombes renfermant des valeurs ! C'est une agréable ramification à suivre , que celle qui part de Paris, le grand foyer, le grand centre, pour atteindre, embrasser, circonscrire tous les points, je ne dirai pas de la France, mais du monde entier !' — Vous voyez qu'il y a moyen de trouver de la poésie partout.
Ce serait un grand malheur, par ma foi , de n'en pas trouver une parcelle dans l'industrie de ces riches, que je serais tenté de prendre pour des alchimistes du moyen âge , s'ils ne l'emportaient sur ces derniers dans leur habileté à découvrir la pierre philosophai. Oui , ils la découvrent! oui, ils font du précieux métal...! à moins cepeudant que cette comparaison ne soit chez moi une sottise , et ne se ressente de la logique imperturbable de la cuisinière bourgeoise , qui vous dit : Pour faire un civet de lièvre, prenez un lièvre. Si par hasard il fallait dire aussi : Pour faire de l'or, prenez de l'or, cela pourrait s'adresser aux banquiers, car ils eu ont pour en prendre; tandis que les pauvres souffleurs de fourneaux alchimiques n'en avaient guère , hélas! — C'est bien probablement pourquoi ils n'en trouvaient pas.
Et c'est aussi pourquoi bon nombre d'entre nous s'en passeront longtemps... moi le premier, surtout si, au lieu de donner cet article, je m'amuse à bavarder et flâner, comme je le fais depuis on moment. Il y a Un mois qu'il devrait être rendu : j'ai perdu trente jours d'intérêt sur le prix qu'il me sera payé. Un banquier aurait-il fait cela...? On voit bien que je ne suis pas banquier > !
F. PiRTIAILT.
' Je n'ai prétendu parler iei ni des boursiers /l'agent de change a été fait' , ni des préteurs à la petite semaine (l'usurier promène non titre dans les livraisons des Français) , ni de ces autres juifs qui peuplent Clirhy de fils de familles et de jeunes étourdis ; je n'ai rien voulu dire non plus de ceux qui , sur un billet qu'ils escomptent, en retiennent la moitié pour leur prêt... Ouoi que j'aie pu dire des banquier*, il y a loin d'eux a ces dernières gens, et des détails sur leur honnête roiiwMcncc ne pouvaient trouver place sous le titre de cet article.
Mont dm Mtmr*.
M-« Eocénib Foa.
LE JEUNE HOMME
Hbkri Rolland.
LES MAITRES CHANTEURS
Francis Guichardbt