III. — LES JOURS FERIES. - LE SPECTACLE
on me pour mériter la permission de faire campagne , la plupart de nos coutumes de terre ferme se sont barbouillées de goudron , et ont revêtu la rude casaque de matelot , puis, s'élançant à l'abordage, le juron a la bouche et la hache au poing , elles ont envahi l'arrière et l'avant du même bond . et grâce aux déguisements qui leur servent de passe-ports. «K^.îûsiiâi*' ~» c ]j cs otll conquis le droit de régner en pleine mer. L'étiquette et ses froides minuties ne sont pas restées au rivage *, mais aussi le vieil usage de se réjouir périodiquement à certaines époques de l'année a levé l'ancre avec les marins, et les a suivis au large. Les fêtes chômées sur le sol de la patrie le sont également sur les ponts des navires; les joyeuses folies maritimes du passage de la ligne ou du tropique ne les excluent point, et, leur jour venu , on les accueille gaiement si les flots et les vents veulent bien le permettre.
Semblable à l'antique Panthéon , l'Océan est le lieu d'asile de tous les cultes ; les navigateurs des quatre extrémités du monde y chantent tour à tour leurs hymnes religieux ou nationaux. Hier, sous cette latitude , passait un vaisseau anglais hurlant Rule, ISrilannia ! et Cod sat c tht queenf demain , ce sera peut-être une polacre napolitaine dévotement enivrée en l'honneur de saint Janvier; aujourd'hui, c'est la frégate française l'Arêlhusc célébrant à sa manière le 1 er mai , les glorieuses , le nouvel an , ou le mardi gras.
Ces quatre solennités ne diffèrent presque pas entre elles , surtout si l'on se trouve sous \oiles. Point de salves d'artillerie ; en ce cas , l'on n'a que faire d'effaroucher les bonites et les marsouins; on réserve les détonations pacifiques pour le séjour en rade, et les deux fêtes réglementaires perdent ainsi leur marque distinctive. Une inspection de deux heures eu grande tenue et en armes, une double ration de vin à dîner, la permission déjouer, de danser et de chanter à plein gosier, depuis midi jusqu'au soir, appartiennent aussi bien au premier jour de l'an qu'a la Saint-Philippe, ou au 28 juillet ; le mardi gras seul est exempt
LES FÊTES A BORD. 3ô7 de loulc espèce de corvée : c'est le seul jour férié où l'équipage ne soit pas forcé d'acheter ses plaisirs par une parade militaire cent fois maudite. La matioée , il est vrai , a été consacrée aux travaux habituels; mais le reste du temps sera complètement abandonné aux meneurs du peuple matelot.
A bord de l'^réthuse, Flafla est en possession de présider aux distractions du gaillard d'avant : l'autorité l'y encourage et lui en sait gré. Kn considération de sa verve exhilarante, bien des peccadilles lui sont pardonnées , et une grande indulgence est le prix de ses saillies. Le fou du navire a ses privilèges comme celui des cours d'autrefois , car il provoque le rire et la gaieté franche de tous ces braves gens enlevés à leurs affections pour vivre emprisonnés sur les flots , et soumis à la plus rude discipline. Voici trois fois vingt-quatre heures qu'on l'apercevait à peine aux manœuvres générales Jouant du fifre pour donner le pas, et disparaissant aussitôt ; on remarquait aussi les fréquentes absences de Friséic et du Parisien , et l'on se disait tout bas : « Bien sur, à eux trois , ils nous préparent quelque comédie pour notre carnaval ; pourvu toutefois qu'il fasse beau temps mardi qui vient !»
Le ciel a été favorable aux vœux de l'équipage; une brise rondelette balance la frégate comme dans un hamac ; pas de houle , pas de nuages, on court en bonne route , bon quart partout! Déjà se forment au pied des mâts des groupes semblables à ceux des collégiens au commencement d'une récréation lorsqu'il s'agit de voter pour les barres, le diable boiteux ou la balle empoisonnée , et c'est la même question qui se débat. Assaut de bâton ! en avant les fleurets ! à moi les tireurs de sabre ! crient les uns ; rallie au loto , qui veut des cartons? à la galoche ! on ne roule presque pas ; à la drogue , matelots ! i la brisque ! qui en est? répondent les autres. Tout à coup un bruit confus domine les diverses motions des orateurs , une oscillation marquée agite toutes les têtes : Flafla ! Flafla ! c'est Flafla ! répète-t-on de tribord à bâbord. On court , on se pousse , on se presse; aux plus lestes les premières galeries. Ceux-ci sont étendus â plat-pont, ceux-là accroupis à la façon des Orientaux; une multitude compacte se tient debout en quatrième et cinquième rang; les derniers venus ou les plus petits se perchent dans les haubans , et les grands étais convertis en loges grillées; quelques officiers et tous les élèves, accourus au bruit, assistent de loin au spectacle donné par le fifre et ses deux acolytes.
On sait qu'à la mer les principales embarcation* du navire , einboilées les unes dans les autres , sont installées au milieu du pont sur de solides chantiers; c'est de cette éminence que Flafla va haranguer son auditoire. Celte fois, il est travesti en charlatan forain; Friséic , costumé comme au passage de la ligne , jouera le rôle de son épouse ; Alexis , le Parisien , sera paillasse. L'intéressant trio appelle longtemps à son de trompe, de casserole et de tambour , les traînards du faux-pont ou de la cale. L'opérateur commence enfin par un éloquent exorde en bouts-rimés, que suivent les discours et les démonstrations les plus grotesques. Le Parisien exploite les facéties de la barrière du Trône; madame Friséic rajeunit de son mieux quelque vieux coule maritime qu'elle débite d'une voix flùlée; l'illustre Flafla, qui se vante d'avoir commencé sa sixième , abuse des citations latines: elles font son triomphe ; les vieux de la cale admirent et envient ce talent oratoire et celte fécondité à toute épreuve. Cependant des dialogues à l'instar des bagatelles de la porte s'engagent sur le tréteau , et amènent toujours d'heureuses réparties , qui excitent les applaudissements frénétiques de la galerie. Une critique grossière est l'assaisonnement obligé de ces improvisations : ainsi les acteurs choisissent toutes leurs épilhèles et comparaisons de mépris dans les antipathies avérées du matelot; l'Anglais, le gendarme, le commissaire , le catnbusier et le soldat , sont des mines inépuisables en Irait» satiriques. Flafla déclame
de grand» vers contre la perfide Albion : on est ravi. Il récite quelque version nouvelle du jeu de loto, comme :
47, le commissaire pendu Pour avoir rogné un petit écu ;
nu .
79, cambusiers venus du fond de l'enfer.
Qu'on va tous jeter au foud de la nier.
On rit. Il raconte un sien exploit au détriment des tourlourous ou des grippe-jèsus ; on éclate en bruyantes marques d'approbation. Enfin , il finit par se quereller avec sa femme et son valet; les coups de poing sont le bouquet du feu d'artifice, la péripétie du drame. Au cri : «Défie du paquet de viande!» la tendre Friséic est jette au beau milieu des spectateurs; Paillasse ne tarde pas à subir un sort à peu près semblable , et le parterre prend alors une part active à la scène qui se déplace. Personne ne songe aux jeux de cartes ni aux assauts d'armes, on est en traiu de rire et de chanter; le repas du soir n'interrompt les plaisirs que pour un instant , et bientôt les passavants et les gaillards, livrés aux gens de l'équipage , retentissent de leurs tumultueux ébats.
Quelquefois la farce est beaucoup plus régulière : c'est franchement un vaudeville ou même un drame, dont une troupe de gabiers et de novices régalent les camarades. Les Itères nobles ont bien leur prix ; mais les jeunes premières sont surtout adorables.
Nous avons vu la Tour de A'esle, l'Auberge des Adrets, et lioberl Macaire, représentés ainsi par les comédiens ordinaires de la frégate la Dryade , où ces divertissements avaient lieu tous les dimanches , et faisaient fureur ; toutefois la pièce qui obtenait le plus grand succès était sans comparaison Michel el Christine. Les marins attendris trépignaient de* que commençait le couplet pathétique :
Pour un soldat qui n'en a point l'usage ,
(la pèse un peu ; mais cependant ,
Malgré ce surcroît de bagage.
Je chemine toujours gui ment (ùis).
Oui , désormais, sans plus risquer d'attendre , Les malheureux à moi pourront s'offrir,
à ce vers, la multitude n'y tenait plus, et faisait chorus avec effusion :
Car j'ai du fer pour les défendre!
Ht de l'or pour les secourir, Kl de l'or! oui , de l'or ! pour les secourir !
La généreuse strophe de M. Scribe était devenue l'hymne patriotique du bord ; on ne se lassa pas de la répéter sous la misaine pendant toute la campagne. Lorsque la frégate désarma, l'équipage en masse fit demander Michel et Christine au directeur du théâtre de Rochefort. Le jour de la représentation , le paradis et le parterre étaient pleins de malelols qui venaient pour la dernière fois assister à leur comédie favorite. Au morne ut fatal , ils ne purent s'empêcher d'entonner de leurs cinq cents voix le refrain qui avait fait
leurs délices deux ans consécutif* ; et le lendemain , en sortant de la ville , le sac au dos , l'étui de fer-blanc pendu à la boutonnière , et le bàlon à la main , ils chantaient encore a \ec enthousiasme :
Car j'ai du fer pour les défendre ï El de l'or, etc.
En prenant le mardi gras pour exemple, nous n'avons pu signaler quelque* particularités propres au premier jour de l'an; nous n'avons parle ni des carillons de tambour qui, longtemps avant le lever du soleil , donnent l'aubade à tous les membres de l'état-major et à toutes les parties du navire , ni des députalions de beaux parleurs que le gaillard d'avant envoie aux autorités du bord, ni de l'irruption des matelots dans le logement des officiers, ni de l'hospitalité exercée par ceux-ci , qui offrent le petit verre , et trinquent avec leurs inférieurs pour commencer dignement la nouvelle année. Ces usages sont encore à peu près ceux de la terre ferme. Les visites de corps au commandant et i l'amiral sont de rigueur, et si l'on est sur une rade étrangère , on va de navire en navire français faire ses visites de cérémonie comme dans une ville de province.
Nous ne dirons que peu de mots des fêtes chômées par une fraction de l'équipage , tandis que tout le reste vaque aux travaux ordinaires. Il en est deux principales, h Sainte- Barbe pour les chefs de pièces et chargeurs ; la Saint- Xicolas pour les gabiers. On ne les célèbre qu'en rade , et c'est sur elles que sont calquées celles des maîtres et prévôts d'escrime ou de danse, ou celle encore que les officiants de la ligne font en commémoration du grand baptême , et aux frais des ci-devanl néophytes.
Si le 4 décembre 1 , ou le 1 0 septembre 2 , on s'est trouvé à la mer, les confréries remettent leurs solennités spéciales a l'arrivée au mouillage; mais dès que l'ancre est tombée , elles plaident chaleureusement auprès des chefs pour obtenir le droit de compenser la perle que les éventualités de la navigation ont fait éprouver à leurs saints patrons. Un repas splendidc est le fond des réjouissances; on fait venir de terre de la salade, du rôti et des friandises ;le second du navire détermine la quantité de vin que l'on pourra boire, et Ton s'attable pour un nombre d'heures incalculable; le commandant et les officiers ont leur place réservéeau banquet , et y paraissent un moment. Les ovations, les santés et les toasts s'y multiplient; les chants belliqueux, les romances et les couplets badins égayenl le dessert ; et le soir, il ne manque pas de boute-en-train pour organiser les danses sur le gaillard d'avant. Les farandoles et les rondes sont , comme on voit , la fin sacramentelle de tous les divertissements de* marins à bord. Comme accessoires, elles couronnent toujour» leurs plaisirs prémédités ; mais souvent aussi elles constituent seules des fêtes impromptu, rt convertissent soudain un jour de spleen en un jour d'allégresse.
G. I>K 14 Laniiellb.
1 Sainlf-RarlK\ • >airil-!Vicolas.
LE BAYONIN AIS.
rf * ignoble bateau ponté , «aie comme la galiolc do Poissy, peuplé, comme elle, de nourrice», de matelot» et de nourrissons, nous reçoit à Dax, et descend avec nous le courant de l'Adour; il parcourt de nuit ses rives accidentées : le jour paraît à peine, et nous voici sous les murs de Bayonne, devant un immense pont de bateaux qui s'ouvre pour nous livrer passage. Quelques brasses encore, et nous touchons terre, près de la douane, visà-vis une masure qu'on nomme l'entrepôt, au milieu de l'activité commerciale, des voitures de roulage, des bouviers, des ballots de laine et des portefaix. Les magasins s'ouvrent , les persiennes battent les murailles , les porteurs d'eau hurlent à fendre la tète , chacun s'éveille , le grand œuvre va commencer. Au négociant notre première visite.
Celui que je vous présente servira à vos éludes comme terme moyen pris entre les différentes nuances qui composent le commerce bayonnais : en lui vous généraliserez le
LE BAYONN AlS. :t(U
caractère de tous ; en accumulant sur sa tète le* qualités ou les défauts de ses voisins . vous en ferez un homme type, un négociaut modèle.
Le négociant bayonnai* est gros et courl . son teint est animé , sa'lëte développée , oou pas au profil de l'imagination , comme chez toutes les races méridionales, mais au profit de la science mathématique, qu'il porte au plus haut degré, et qu'il sait employer à sou plus grand avantage. Actifs plein de finesse, surtout quand il s'agit de ses intérêts, il est d'une patience extrême quand il s'agit des intérêts des autres: il sait à merveille Fart de flatter, de capter, d'exploiter les gens qui lui sont nécessaires , et de les délaisser, comme un meuble inutile , dès qu'il en a tiré, tout le parti possible. Il est très - peu sensible aux nécessités sociales de notre civilisation, ennemi du inonde, aussi difficile à courber h ses usages , qu'un paysan bas-breton aux rigueurs de la discipline militaire, et passionné surtout pour ce far niente qui permet de vivre , après la journée faite . au milieu d'un cercle, d'un café , sans gants, en paletot , lé chapeau sur la téle , le cigare a la bouche. Le progrès , l'industrie , les beaux-arts ne sont pas de sou goût ; Ta peinture , il n'en comprend pas la nécessité, entouré qu'il est de jolies femmes et de riches contrées; la musique est quelque chose de trop futile pour la vie positive qu'il s'est faite. Il est un seul plaisir qu'il aime, une seule distraction qu'il recherche, parce qu'elle lui permet de penser encore spéculations , armements, contrebande, douanes, ou parce qu'elle l'amène quelquefois à ne pas penser du tout: cette distraction est un bon dîner. Mais ce n'est pas le bon dîner en famille ; le négociant ba y on nais n'est jamais en famille hors de chez lui : c'est un de ces dîners entre hommes, qu'Alphonse karr appelle gueuletons, commandé à l'avance à Monthau , le restaurateur célèbre de Biarritz ; à Gras, le traiteur à la mode du Boucau. Il est à Bayonne vingt associations de six ou huit individus chacune , dont le but unique est un joyeux repas. Un loue à Biarritz une petite maison , on la meuble, on la décore pour l'ouvrir chaque dimanche et y dîner bruyamment ; ou achète un coumlin ' pour aller au Boucau, — à l'embouchure de l'Adour, — dîner une bonne fois pour toute la semaine, loin de la parcimonie du ménage quotidien et dutétc-à-lêle conjugal ; on loue quelques cacoletx , ou l'un des omnibus nouvellement implantés à la porte d'Kspagne. pour aller à Cambo chercher, non pas quelques verres d'eau thermale , non pas l'air vif de la montagne , mais toujours un bon diner.
Si le bon dîner est une des affaires importantes de ce monde, s'il est le mobile de bien des actions grandes et petites ^jc puis certifier qu'à Bayonne, plus qu'en aucune ville de France, il n'est rien , après les affaires commerciales , de plus dignement apprécié; que l'homme qui traite bieu, fut-il Anglais ou Busse, fut - il... contrebandier, non pas, c'est un métier fort honorable, mais douanier ou inspecteur de police, sera le bienvenu parmi la bourgeoisie de la petite ville; on vantera par-dessus tout la bonté de ses vins, l'abondance , sinon le bon goût, qui règue sur sa table ; et lui seul . mieux que tout autre, aura le difficile talenL d'opérer la fusion entre tous les partis, et de réunir chez lui carlistes et républicains : tant il est vrai que pas uue passion , pas un préjugé ne résistent à une table bien servie, et qu'à l'axiome «ventre affamé n'a point d'oreilles» on peut ajouter cet autre, non moins vrai, «bon appétit n'a pas*d'opiuion.u
Nulle autre part qu'à Bayonne on ne reucoutre d'aussi nombreux exemples de fortunes rapides, et, par conséquent, en aucune de nos villes commerçantes on ne trouve autant de chefs de maison plus rapidement parvenus. Il n'y a pas peut-être, parmi les comptoirs commerciaux , dix maisons dont la raison sociale ne date d'hier. Tous ont commeucé étant peu de chose; et , à force d'aptitude, de finesse , de ce génie mercantile qui naît avec l'individu et ne s'acquiert pas, sont parvenus à élever leur nom inconnu , leur comptoir
' Petit bateau plat destiné aux promenades sur l'Adour.
Mi 2
à peine accrédité , sur le* ruine* d.'une maison commencée comme ils commencent , et tombée comme ils tomberont peut-être... par un malheur t. Aussi est-ce ici la raison de ce que je disais tout àM'beure, du peu de penchant du Rayonnais, en général, pour ce qui est le monde, le progrès el l'art, et pour les étrangers, par conséquent. Il a commencé avec la dose d'instruction striclement nécessaire pour tenir un grand livre et balancer ses comptes; et, songeant exclusivement à sa fortune, il s'est peu inquiété, à mesure qu'elle slesl accrue, de suppléer aux défauts de l'éducation première; il a pensé même, j'en suis certain , qu'où trouverait dans une belle position financière de suffisantes excuses pour quelques lapsus Unguœ ou quelques erreurs chronologiques.
Tel, en, effet, a commencé porleballe qui , à l'aide d'une activité immense , de cet esprit spéculatif qui tire parti de tout , est parvenu en peu de temps à un rang passablement honorable; tel autre/sachant par cœur les sentiers de la frontière, a fait d'immenses bénéfices en portant lui-même à' Mina des armes el des munitions pour combattre les troupes françaises-, tel autre encore, il y a peu de temps, faisant abnégation d'opinions et de sympathies politiques devant l'amour du gain , fournissait tour à tour à la reine Christine et à don Carlos des vivres, des munitions et des effets; celui-ci , qui fait en amateur le métier de son père, sourit avec finesse lorsque le Phare ou la Sentinelle annoncent que six ballots de salpêtre ont été saisis par la douane sur la cime des Pyrénées; vous l'entendez ajouter tout bas qu'au même moment vingt ballots entraient en Espagne, à cent mètre ; de là . et que les actifs surveillants de la frontière ont été" joués encore une fois.
La contrebande là-bas est un grand mol : nul de ceux dont elle est la ressource ne se fait un crime de l'avouer bien haut ; mais elle est au nombre de ces petits péchés d'habitude qu'on confesse volontiers, et dont on n'aime pas s'entendre faire un reproche: aussi est-ce une question fort délicate à traiter.
Ou conçoit, après tout, que Bayonne , placée aussi prèj de l'Espagne , ail cédé à la tentation et tendu les bras à des malheureux qui se'baltaienl, avaient faim, et étaient nus de l'autre côté des Pyrénées. Le commerce par mer est devenu depuis longtemps difficile pour les comptoirs ba y on nais. L'embouchure de l'Adour, placée sur un côté du golfe que ne préservent ni falaise, ni rochers, entourée, interceptée par les sables que la mer amène des Landes et des côtes canlabriques , est difficilement accessible en tout temps : une barre qu'aucuns travaux humains ne pourront détruire , si même ils parviennent à l'éloigner, en interdit l'entrée aux navires d'un fort tonnage , et ce n'est que dans des conditions atmosphériques qui semblent devenir de plus en plus rares , que les navires caboteurs peuvent entrer à Bayonne, heureux encore s'ils peuvent en repartir après de longues semaines d'atleute. 11 fallait donc un autre aliment à l'activité commerciale des Bayonnais: les guerres de ta Péninsule donnaient de grands avantages à la contrebande d'exportation; beaucoup s'y sontjelés, quelques-uns s'y sont enrichis, »t du temps qui court une telle fin excuse les moyens.
Il en est d'autres dont la fortune ne repose pas sur des bases aussi périlleuses et n'en marche pas moins avec rapidité. Deux ou trois maisons mettent chaque année sur l'Océan une douzaine de navires destinés à la grande pêche: celles-là sont les seules fidèles à la vieille réputation du pays basque; seules elles continuent ces hardies pérégrinations qui
1 On montre, dans la principale rue de Baronne, un commerçant qui a été affligé de trois malheurs dans un court espaee de temps. Au premier, il a acheté la maison qu'il habitait: au seeoud, il l'a élevée d'un étage : au troisième , il est devenu propriétaire d'un bieu de campagne On espère que *i la fortune le maltraite une quatrième fois . il pourra devenir l'un des contri buableséligibles de l'arrondissement.
LE BAYONN AIS. 363
ont commencé la fortune de Sainl-Jean-de-Luz et de Bayonne. Autrefois chasseurs à la baleine , les Bayonnais sont devenus pécheurs de morue : ils ont fondé les meilleures maisons de Terre-Neuve, et les meilleurs équipages qui parcourent le grand banc sont ceux que recrutent la Soûle et le Labourd.
Après les morues, dont on ne devine que trop la présence dans une grande partie des rues de Bayonne , viennent les balles de laine, qui jouent un grand rôle dans l'économie sociale de l'endroit ; les résines, la térébenthine que produisent les pignadaa des landes, et enfin la construction des navires. Leur solidité , leur légèreté , l'élégance de leurs formes, sont appréciées au loin, et pendant longtemps le gouvernement a entretenu dans le port des chantiers dont les cales, maintenant abandonnées, ont donné à la marine militaire bon nombre de bâtiments légers.
Bayonne, à bien prendre, a plutôt l'aspect d'une colonie que d'une ville française. Le Bayonnais pur sang ne forme qu'une très-petite partie de sa population, qui , pendant les six années qui viennent des écouler, s'était accrue du double par uue multitude de réfugiés espagnols appartenant aux première» familles du Guipuscoa et de la Navarre. Bayonne, la seule ville commerçante dans une grande étendue de oe coin de la France, a été de tout temps le but vers lequel a tendu quiconque s'est trouvé un caractère entreprenant, une tête dressée aux quatre règles, et une fortune à faire. Basques et Béarnais y sont en grande majorité; on y rencontre quelques Bordelais, des Landais, des Espagnols naturalisés , et peu de Toulousains. Chacun s'y fait reconnaître au caractère dominant de sa caste, et au milieu d'eux, le Bayonnais pur sang à un langage particulier qui exagère encore l'accentuation originale de l'idiome gascon.
Aussi la physionomie de la ville est-elle des plus animées; à chaque pas on y rencontre des types que nulle part ailleurs on ne trouve réunis. Sur la place Grammont, sous les arceaux du Port-Neuf, des groupes d'Espagnols engloutis dans un ample manteau qui ne laisse apercevoir que la tête, la main droite et un cigare, discutent à haute voix sur les intérêts de leur malheureux pays, et conspirent peut-être à qui mieux mieux.
' L« Panoramas de Bayonne , inouï» Méfiance., moins le luxe , inouï» le» jolie* femme*.
Dans là rue principale de la ville, enlre un vieux pont de bois qui menace ruine , et Ja Bourse en plein vent du commerce bayonnais 1 , le paysan et le portefaix basques marchent la téte haute sans se déranger d'une semelle pour faire place a qui que ce soit ; le bouvier excite ses bétes d'une voix glapissante , et, ne pouvant modérer son activité au gré de leur lente démarche, court en avant jusqu'à trente pas , revient à eux , les pique de l'aiguillon , s'éloigne de nouveau , les appelle , et revient encore; le courtier marron va de comptoir en comptoir recueillant des commissions et des escomptes; la marchande de poisson, venue au pas de course de Saint-Jean-de-Luz , à six lieues de là , apporte sur sa téte les produits de la pèche du matin dans le golfe , s'annonce par des cris comme elle seule au monde en profère, et qui déchirent les oreilles à vingt mètres à la ronde, parcourt la ville sans prendre de repos, et repart aussi lestement qu'elle était venue; le commis marchand , placé sur la porte de son magasin eu attendant le chaland , apostrophe chaque passant, chaque servante, chaque grisetle, de plaisanteries gros-sel qui font rire tout le voisinage; des caméristes biscayennes, aux longues tresses flottantes, traînent ou portent vers la place d'armes une multitude d'enfants ornés de plumes.
• La Bourse de Bayonne e»l un carrefour Formé par cinq rues au cenirc de la ville , et appelé les Cinq-Canton*
LE BAYONNAIS. :w:> De- pauvres petits Aragonais demi-nus, chaussés d'alpargatas , armés d'un Irtng liàton et se drapant dans un débris de couverture rayée; demandent l'aumône déporte en porte.
Eujin aux Cinq-Cantons , l'élite des commerçants élabore les nouvelles d'Espagne, fume un cigare de compagnie, et cause du prochain ; car là comme ailleurs, à Bayonuc comme dans la petite ville de Picard, le prochain est souvent enjeu.
Après le bon dîner dont je vous parlais tout à l'heure, vient la grisette, qui tient une grande place dans la seconde vie du Bayonnais : c'est une des charmantes créations de ce monde. Elle est Femme d'abord , c'est sou premier et son plus grand mérite ; elle est jolie ensuite , et nulle n'a plus de droits qu'elle au nom patronymique de Gracieuse, si prodigué dans le pays basque. Elle a l'œil vif, la bouche toujours souriante, le cœur bon et facile , le visage d'un ovale parfait , la tète bien posée , la taille fine , quelque chose, enfin , de cet indéfinissable caractère , de ce donayre qui distingue la Navarraise et la Castillanne, et qui prouve q'u'il y a plus de l'Espagne que de la France dans tout le pays enclavé entre la Bidassoa et l'Adour. Enfin rien n'approche de la coquetterie de sa mise, de la grâce de ses manières ; et ce mouchoir qui couvre le sommet de sa téte, ce nœud inimitable, ces pointes si originalement placées , semblent un défi lancé au bon goût et à l'art 'toujours heureux des modistes parisiennes.
Il semble au Parisien tombé de France au milieu de Bayonne que la première et h plus importante partie de la population de la ville , la classe commerçante , soit issue de quelque bon, lent et lourd habitant des villes anséatiques; l'autre partie, seule, n'a jamais songé à renier son origine , et si , aux Cinq - Cantons , vous cherchez en vain la couleur locale , chez Jartin, au Petit Versailles i, hors barrière, en un mot, vous retrouvez la joyeuselé béarnaise et la folie basque , les mauvaises têtes des environs de Pau. elles beaux sauteurs du Labourd. C'est hors la ville qu'on reconnaît le pays.
1 l.a Chaumière et le Prado de Bayonne
36fî LE PRISME,
On remarque chez la jeunesse bayonnaisc une tendance prononcée vers le progrès. Son instruction est de beaucoup supérieure à celle de ses pères. Ce n'est pas qu'elle soit passionnée pour le travail, ce n'est pas qu'elle ne soit Fort aise de répaudre joyeusement ce qu'ils ont péniblement amassé ; mais , soumise de bonne heure aux travaux bureaucratiques, elle s'y esPpen à peu courbée, et s'en est fait une douce habitude. Les jeunes gens des classes moyennes, c'est-à-dire de celles qui n'ont pas eu d'aussi heureuses chances au gros jeu qui se joue sur les rives de l'Adour, forment le ban et l'arrière-ban des commis et élèves négociants ; la jeunesse dorée , issue de l'aristocratie financière, en prend ûn peu plus à son aise , flâne du matin au soir, et sait sur le bout du doigt toutes les aventures galantes et tous les scandales locaux.
Il est, certes, parmj cette génération nouvelle, quelques jeunes hommes d'intelligence et d'avenir, et j'en citerais au besoin , il en est jusqu'à... deux..., qui se sont occupés de recherches sur l'histoire de leur pays et de travaux littéraires. Ceux-là , il est vrai , et quelques autres encore parmi leurs proches, sont venus chercher au milieu de Paris ce vernis de bonne éducation, cet usage du monde qu'on ne prend nulle part en province; il leur en restera certes quelque chose : mais il en est de ces qualités commé de toutes les sciences de ce monde, il faut , pour ne pas les oublier, de fréquentes* occasions de les mettre à profit , et ces occasions manquent.
Quand vient le dimanche, Bayou ne cesse d'être une ville demi-française, pour .revêtir toutes les apparences d'une cite espagnole. Les magasins, les comptoirs, sont clos dès la veille, la grisette met ses habits de fête, la noblesse navarraisc reprend pour un instant son costume national , la cloche tinte , et Basques , Béarnais et Biscayens , marchands et courtiers, négociants de tout âge, de toute classe , de toute importance , se pressent sur le parvis de l'église. Là aussi se fait voir le jeuue lion bayoonais '; mais, de même que le don Vicente de certaine comédie de Moreto 2 ,«iI entend la messe à la hâte avec quelque voisin babillard qui l'amuse. Dès que VI te missa est le relève de l'obligation qui l'a amené, il se réunit à deux ou trois amis , s'empare de la porte, et la conversation s'engage : chacune est soumise à un tribut , à un droit de péage ; les médisants qu'ils sont ne laissent ignorer à personne si dona Inès est ennuyeuse, si dona Julîa est coquette, si dona Helcna se farde , si celle-ci est bien mise , si celle-là est blanche ou noire... »
Apres la messe , la population tout entière se porte sur les glacis de la place , la garnison parade et défile; puis peu à peu- un incroyable flot de voitures de toutes formes , des omnibus , des chars à bancs, des charrettes, des coucous, des calèches, des cabriolets, des fiacres et des cacolets, s'élancent hors des remparts sur la route d'Espagne; en un instant ta ville est déserte , pas un habitant n'y reste, hors les vieillards, les enfants à la mamelle et les nourrices; tout ce qui est jeune, tout ce qui est ingambe, tout ce qui aime le plaisir et la bonne chère est en route pour Biarritz.
Biarritz ! Il n'est rien dans toutes les joies parisiennes que l'habitant de Bayonne veuille comparer à ce petit village, il n'est pas un plaisir qui vaille ce plaisir, pas un nom qui soit digne de ce nom. Et c'est presque vrai !... Il n'est pas, sur toutes les côtes de France, un seul point ou la mer soit plus belle, plus grande , plus majestueuse ; il n'est pas, depuis Brest jusqu'à la Bidassoa, de rochers plus beaux, plus hardis, plus menaçants; nulle part , quand vient 1 equinoxe, les flots ne déferlent avec plus de furie.
Réunissez ces trois noms si chers aux bous bourgeois de Paris: Vinccnnes, Montmorency, Saint-Cloud, et vous n'aurez pas une somme de félicité équivalente à celle que
' Formica-lco.
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