‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 84 sur 120 · LARONNÉ A LN THÉÂTRE DE PROVINCE. 3.Ï · texte numérisé non relu

LARONNÉ A LN THÉÂTRE DE PROVINCE. 3.Ï

générosité , qui cadrent assez mal avec la position des jeunes gens, pour l'ordinaire étudiants, commis, ou sous-lieutenants, fort aimables d'ailleurs, mais qui, en fait de luxe et de dépenses , n'ont guère que de magnifiques intentions. L'abonné de soixante ans prend hardiment le pas sur cette jeunesse étourdie. C'est lui qui conseille le directeur, qui fait renouveler l'engagement des actrices, qui prête un peu d'argent, se porte conciliateur dans les discussions , et daigne accepter, avec deux ou trois de ces dames, le soir, chez le directeur, un magnifique souper, qu'il a lui-même commandé , et payé des le malin.

Pour ce respectable doyen de l'abonnement, il n'y a musique nouvelle qui tienne: Kossini l'étourdit, Mcyerbeer l'ennuie, Halevy l'impatiente. Après avoir , en public, fait le sacrifice apparent de ses opinions, il attend comme l'heure du berger l'heureux moment où , après le souper, il pourra obtenir de la remière chanteuse ces airs si tendres qui le charmaient autrefois. Et l'actrice, qui connai le faible de ce respectable protecteur des beaux-arts, dirigeant vers lui un regard où brile l'eip ression la plus^délirieuse , lui récite, l'un après l'autre , le* airs langoureux de no* vieilles pièces.

Rien , tendre amour, ne résiste à tes armes...

(Gulnare.)

Pour mieux le prouver mon amour...

{htem.)

Je t'aimerai toute la vie...

(Àline.)

Je suis encor dans mou printemps, Abandonnée, et sans défense...

{Une Folie.,

Aussitôt que je l'aperçois , Mon cœur bat et palpite...

{Azimia.)

Sans élrc belle on est aimable.

Ou a certain air agréable...

(Jmbroise.)

«Voilà des airs! voilà de la musique! s'écrie le vieil abonné. Ils ont beau dire, je ne comprends pas leur tapage; et, après trente ans encore, je m'attendris jusqu'aux larmes à ces chants qui expriment si bien l'amour.» Puis, lançant à l'actrice un regard plein d'une expression qu'elle supporte avec un courage héroïque, il chante lui-même, d'une voix tendre :

Femmes, voulez- vous éprouver Si vous êtes encor sensibles?...

et chevrotant les deux autres couplets , sans faire grâce aux convives d'un seul vers, il répand toute la sensibilité de son àme sur le dernier :

Ah! rendez grâce à la iiatun !

Le lendemain de ce souper, où tout le monde a bien mangé, et où l'abonné seul n'est amusé, le directeur, le régisseur , l'actrice et sa compagne, reçoivent à domicile un joli cadeau , assurément bien mérité par la patience et la politesse avec lesquelles l'amateur du temps de l'empire a été religieusement écoute.

Pour celui-ci , fidèle à ses anciennes affections, il hait jusqu'au nom des emplois nou veaux, qu'il fait semblant de ne pas comprendre. Un ténor est toujours pour lui un Elleviou, et il ue se décidera jamais à appeler le Martin un bar) ton ; une basse chantante, fnt-ce Lablache ou Levasseur, n'est autre chose qu'une basse-taille a ses yeux; la prima donna est une première chanteuse à roulade s, qu'il veut toujours distinguer des mères nobles et des Dugazons ; et , si vous pensez que le second ténor est un peu faible, il vous répond que ce jeune homme a bien assez de voix pour un Colin.

Franchissez au moins un siècle , et arrivez a jeune abonné. Ce que celui - ci redoute le plus, ce qui le rendrait malade et malheureux au dernier point , ce serait de ne pas passer pour un homme a la mode. Les drames nouveaux, il les dévore; la musique savante, il l'écoute, ou fait semblant de l'écouter, pendant cinq actes, avec une apparence d'admiration qui lui vaudra, pour prix de sa laborieuse patience, la réputation bieu méritée de dilettante. Si Meyerbeer, se rendant aux eaux, passe , fût-ce en poste, par la petite ville, le jeune abonné, averti par son ami le maître de poste, accourt immédiatement, et tout pressé de chanter au compositeur un air de Hobert le Diable, comme si celui-ci ne le connaissait pas, il saisit le moment où l'infortuné voyageur prend un bouillon, et entonne l'air Des chevaliers de ma patrie, de manière à bien convaincre Meyerbeer que, parmi les chevaliers de notre patrie, il y en a peu d'aussi ennuyeux.

Jaloux de se mettre en communication avec les sommités de notre littérature, le jeune abonné a écrit à Victor Hugo peur lui demauder lequel était le meilleur de ses portraits, et l'homme célèbre a répondu : «Je n'en sais rien.» Il a supplié Alexandre Humait de lui envoyer la collection de ses ouvrages , et celui-ci lui a répondu que c'était l'affaire de son libraire. Il a annoncé à Scribe, que, grâce à son insistance, on allait enfin monter au théâtre de sa petite v ille la pièce du jour, la Calomnie, et lui a demandé quelques instructions â ce sujet, et Scribe a répondu : «Ma seule instruction consiste â recommander qu'on joue ma pièce le mieux possible.» Toutes ces lettres, conservées avec soin, forment une précieuse collection d'autographes, et l'on dit dans la ville que le jeune abonné est le correspondant des premiers littérateurs de Paris.

La vie de province est monotone. Un jeune homme qui attendrait du sort et des circonstances l'occasion de voir les dames et d'en être vu pourrait souvent n'être heureux qu'eu espérance. Le théâtre est une occasion toute simple d'observation mutuelle. Lâ , de la galerie aux premières loges , un homme peut parfaitement juger de l'effet d'une nouvelle mode arrivée de la capitale ; et des premières loges à la galerie on peut distinguer l'énorme différence qui existe entre des gants glacés jaunes, brillants et frais, et d'obscurs gants noirs, qui n'ont d'autre avantage que d'être toujours les mêmes; entre un élégant frac vert, de forme moderne, aux boulons guillochés , et le désespérant habit noir, éternelle livrée des magistrats, des a\oeats, et des médecins de tous les pays. Un jour, ce sont ses manchettes que le jeune abonné montre sans affectation; un autre jour un objet nouveau paraît fixer son attention . et il n'a pour but que de montrer un binocle magnifique. Il y a des moments où tout le monde bal des mains, et où il applaudit avec sa canne; il est impossible que ce bruit particulier n'attire pas les regards, et sa canne, en effet, mérite bien d'être vue.

Le spectacle est-il changé subitement? Le public voudrait en savoir la cause , et appelle à grands cris le régisseur. Celui-ci arrive , salue trois fois, et attend qu'on

L'ABONNÉ A I N THEATKE DE PROVINCE. 35T, l'interroge , ce que personne n'ose faire. Alors , à la grande satisfaction de rassemblée , le jeune abonné prend la parole : «Le public désirerait savoir pourquoi le spectacle a été changé aujourd'hui.» Le régisseur se tourne respectueusement du côté de son interloteur, fait une réponse que le public accueille toujours avec bienveillance , et le jeune abonné va faire un tour au foyer, ou il reçoit les félicitations de ses honorables amis.

Mais c'est surtout dans deux circonstances capitales que le jcuue abonné se passionne , et essaye son empire sur la multitude : c'est l'époque des débuts et celle de la clôture théâtrale qui amènent au théâtre ces incidents importants et ces graves rumeurs dont toute la ville doit retentir le lendemain. Dans ces occasions solennelles, le jeune abonné ne se montre plus seul , mais soutenu de tout le bataillon de ceux qui sont jeunes, ou qui se croient jeunes comme lui. L'actrice parait; elle est jolie, mais elle vient occuper l'emploi de celle qui , l'année dernière , s'est fait dans la ville des amis puissants, et qui , n'étant pas engagée ailleurs, reprendrait ses rôles si l'échec de celleci lui faisait place. L'orchestre , composé de ses vieux amis , parait tiède et presque hostile à la débutante. La jeune génération qui peuple le balcon a résolu de déjouer cette cabale de vieillards : à chaque scène , â chaque air, la nouvelle actrice est applaudie, on l'inaugure avec enthousiasme , et l'ovation bruyante d'un aimable avenir réduit â la confusion etau silence les vénérables voltigeurs du passé.

Mais il est de ces talents devant lesquels les discordes s'apaisent, et qui réunissent tous les partis dans une commune admiration. Madame Lucilc, la prima donna, élève du Conservatoire de Paris, qui a débuté à l'Opéra , et qui doit y retourner après quelques études en province , a obtenu dans la ville un de ces succès contre lesquels toute critique est impuissante. Vieux abonnés, jeunes abonnés, premières loges, parterre, tout le monde applaudit avec frénésie. Se voyant l'objet de l'adoration publique, la prima donna a résolu de se placer en tout au premier rang, et, pour preuve de celte noble ambition qu'on ne saurait trop louer, elle a exigé du directeur des appointements de vingt mille franc.* , qu'on ne donne, ni qu'on ne donnera jamais dans une ville de troisième ordre. Le départ est donc résolu , les adieux sont déchirants, et la dernière représentation est témoin d'un triomphe pyramidal. Les vieux abonnés ont retrouvé, pour applaudir, la vigueur de leur jeunesse, les dames des loges jettent des fleurs dont l'actrice est couverte , et qui jonchent le sol autour d'elle. Une couronne de magnifiques fleurs est lancée des troisièmes loges par un bras vigoureux, et comme un billet s'y trouve joint, et que toute l'assemblée crie : Les vers! les vers ! on voit rougir aux premières un jeune abonné que l'on sait être ami de la littérature , et que chacun soupçonne d'être l'auteur de l'aimable surprise. Le régisseur a été solliciter la permission de l'autorité , sans l'approbation de laquelle rien ne peut se lire sur le théâtre , et avec un organe sonore qui dévoile l'habitude de l'ancienne comédie , il lit le madrigal suivant :

De vos talents, de vos attraits si doux .

La mémoire en nos cœurs doit rester immortelle ; Comme vous Vénus était belle , Mais chantait-elle comme vous?

Les applaudissements éclatent , et l'idée est admirée ; car enfiu, personne ne sait comment Vénus a chanté , et il est fort délicat d'avoir trouvé à madame Lucile un avantage sur Vénus. Le lendemain , le journal du département reproduit le quatrain, et ajoute ces moU : «Quoique l'auteur ait voulu garder l'anonyme, on n'en devine pas moins que cette charmante poésie doit être attribuée â l'un de nos jeunes abonnés au théâtre, connu

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