LE ROULIER
e k s minuit, quand tout le monde se livre enfin au repos dans Tauberge de la commune de"*, et que la lune semble blanchir encore les longues murailles blanches qui bordent la route, on entend de loin V'* J comme un bruit vague et sourd ; le bruit s'accroît et devient distinct ; îffëS 'e murmure des larges roues de la charrette qui tournent lentement en ^-s broyant quelques cailloux se mêle au tintement aigu des sonnettes de I attelage ; puis un sifflet commence un air que la servaute Madeleine a entendu siffler
.Ï80 LE PRISMB,
vingt fuis : Portrait charmant... et un grand coup de fouet interrompt la mélodie... portrait de mon amie... et un épouvaulable jurou menace les bêle* pour le* engager à donner un dernier coup de collier. C'est bien Gaspard ! Il s'arrête devant la porte; Madeleine s'avance , reçoit un baiser du roulier, lui applique un grand coup de poing entre les deux épaules , et va préparer sou souper.
La table est couverte , la flamme pétille , et près de la bouteille, à coté du verre de Gaspard , Madeleine a mis un autre verre , car elle sait que Gaspard n'aime pas à boire tout seul ; mais le devoir avant tout. Jamais le roulier, si altéré qu'il fût. ne prit le pas sur ses bétes. C'est lui qui les dételle et les conduit dans l'écurie ; c'est lui qui garnit le râtelier^ et examine avec soin les harnais et l'équipage; puis , accompagné de Castor, qui ne quitte pas son maître , il tourne le loquet , s'avance près du Feu de la cuisine , tend la main à Madeleine , et lui dit : «Voila !... c'est à nous deux maintenant !»
La conversation , pendant le souper, devient intéressante. Madeleine veut tout savoir, et il faut la mettre au courant des nouvelles. Savc/.-vous de qui elle s'informe ? De la compagnie du roulier, de ses bonnes bêtes chéries , car, n'en riez pas , ses bêles , c'est sa compagnie , sa société de tous les jours ; c'est sa famille , qui partage avec lui le soleil et l'orage, la chaleur et les frimas. Chacune d'elle a son nom et son caractère particulier, et sur les six qui composent son magnifique attelage , il n'y en a pas deux qui se ressemblent. Garo et le Borgne sont les deux chevaux les plus robustes. La place au timon revenait de droit à Garo, pour lequel ta» charge n'est qu'un jeu; mais le Borgne a fait le méchant , et, indépendamment de ses ruades , a mordu au cou son compagnon en allant a l'abreuvoir. Gaspard, qui connaît la discipline, a décide que le coupable serait au timon , et n'en bougerait pas jusqu'à Lyon ; trait de sévérité qui a paru produire sur le moral de la bêle l'impression la plus favorable. Au milieu de l'attelage figurent Doucette et Maigron , véritables animaux de juste milieu, sages et dociles, réguliers dans leurs habitudes , et dont les amis du progrès pourraient tout au plus critiquer l'allure routinière. A la tête du cortège , c'est Cocotte , si belle et si douce , et le gros l'Enflé , qui n'est pas à l'abri de quelques censures. L'Kuflé dirigeait autrefois la marche , et s'était tellement accoutumé i la paresse , oue plus d'une fois on surprit flasque et vide la corde qui le séparait de Cocotte, tandis que celle - ci s'escrimait en efforts pour Entraîner ceux qui la suivaient. La pauvre bêle en fit une maladie qui, grâce à Dieu , fut courte , Gaspard ayant toujours sur lui la lancette au moyen de laquelle il lui rendit la santé ; mais, pour éviter de tels efforts à l'avenir, le roulier décida que l'Enflé serait placé le second ; et. permettant à Cocotte , désormais attelée en tête , de ménager sa sauté délicate, il a soumis à une active surveillance le ci-devant paresseux , qui ne peut plus s'oublieï maintenant sans être rappelé à l'ordre par un coup de fouet . et par celle apostrophe , gros fei gnant /... qui parait humilier prodigieusement son amour - propre. A ce personnel de la troupe ambulante , il faut ajouter un des acteurs les plus attentifs, c'est Castor, le chien Favori, l'ami et le compagnon du maître. Sa position intermédiaire donne à Castor une grande influence. Si , aux yeux du maître , il est presque une bêle , aux yeux des bêles, il est presque un maître. Sous ce vaste édifice que compose la charrette et sou chargement , est suspendu à quatre chaînes un lit couvert du foin le plus doux , et qui se balance de la manière la plus agréable. C'est là que voyage Castor, mollement bercé, et souvent livré au sommeil lorsque le chef de la communauté marche lui-même à coté de la voilure. Il est bien arrivé quelquefois à Castor de vouloir rendre à son maître le même service ; mais au moment où Gaspard se livrait paisiblement au sommeil , étendu sur les ballots de marchandises, Castor marchant à coté de Cwolte pour l'empêcher de dévier. ' et celle-ci suivant fidèlement le milieu de la roule comme une bêle qui comprend loule