‹ Le Prisme encyclopédie morale du dixneuvième siècleChapitre 89 sur 120 · LE ROI LIER · texte numérisé non relu

LE ROI LIER

Tétendue de sa situation , oo a vu des inspecteurs de police ( de quoi la police ne se méle-t-elle pas ? ) fairê citer le roulier devant le juge de paix , comme coupable d'avoir abandonné les rênes pour dormir sur sa charrette , comme si la société , pour se préserver de tout dommage , n'avait pas une garantie doublement rassurante daus l'intelligence de Cocotte et la fidélité de Castor.

Que de fois, traversant les villes et les villages par un beau soleil , l'on a vu tout le personnel de l'attelage, la tête haute, au bruit harmonieux de mille sonnettes, et au chant joyeux du roulier, exciter sur son passage l'admiration et l'envie du paysan et du laboureur ! L'un ne pouvait s'empêcher de trouver merveilleuse la propreté des courroies et des mors, et des plaques cuivrées qui brillaient ça et là sur les parties diverse* des harnais ; un autre admirait ces espèces de housses en toile bleue , bordées d'une frange rouge , qui servaient de parure aux six nobles bêtes; quelques-uns , eufin , critiquaient le plumet de Cocotte; mais c'était évidemment par jalousie , car on reconnaissait maintenant que Cocotte, sans paraître trop fière, le portait avec beaucoup de grâce et de dignité.

A côté de cette charrette , imposante par sa masse et par le nombre de marchandises dont elle était chargée , marthait Gaspard , un des heureux du siècle , Gaspard, propriétaire de ce magnifique attelage , transportant la marchandise d'autrui de Marseille à Lyon sur sa propre voiture , avec ses propres chevaux , gai , bien portant , bon nombre d'écus dans la poche , et la pipe à la bouche , calculant son bénéfice probable , dont la certitude embellissait encore pour lui le chemin. Des guêtres de cuir le défaisaient contre la boue et la poussière ; une blouse bleue , déjà faite à la fatigue , recouvrait sou vêlement de velours couleur olive , et la modestie de son aspect contrastait avec tout le luxe de son équipage. C'est ainsi que Napoléon , au milieu d'un riche état-major, se distinguait par un costume d'une extrême simplicité.

Cependant Gaspard savait ce qu'on doit a l'étiquette et aux convenances. Cette blouse poudreuse, exposée à tous les accidents de voyage , et son bonnet de coton , surmonté de la mèche classique et bariolé de mille couleurs , il les enlevait à l'approche de la ville, et les roulant avec soin , les déposait dans la voiture, les confiant à la garde de Castor; il' brossait sa faquine de velours , rafraîchissait ses cheveux d'un coup de peigne , et plaçait sou chapeau , légèrement incliné , sur cette figure rayonnante à la fois de santé et de probité. Jamais un vigoureux gaillard ne parut si honnête homme , et jamais honnête homme ne sembla si bien portant.

C'est que, voyez-vous , sous cette physionomie calme , il y avait une conscience plus calme encore. Compter les services que ce brave homme aimait à rendre, ce serait chose impossible. Toute commission que lui donnait sur la route une de ses pratiques était remplie avec un zèle, un désintéressement qui le faisait aimer de tout le monde. Pour un message important, pour un envoi d'argent , c'était toujours lui que désignait la confiance; on disait : «Vaut mieux attendre quelques jours encore, Gaspard passera»; et Gaspard était chargé du paquet.

Un jour, dans une auberge de village , il fut témoiu d'une scène violente qui éclata entre une vieille aubergiste et sa domestique. Celle-ci était une bonne tille, dont la faute était légère*, et qui , désespérant de trouver du pin ailleurs, supportait les injures et même les coups de sa maîtresse sans proférer une plainte. Gaspard , témoin de cette héroïque résignation , murmurait entre ses dents : «Qu'avez-vous à dire? lui demanda la méchante aubergiste. — Cré nom! s'écria le roulier, j'ai à dire que vous êtes une méchante vieille, et que si un homme maltraitait ainsi cette pauvre fille, je battrais sa peau comme un tambour. Je ne mettrai plus les pieds dans votre sacrée bicoque, Madeleine rcs-

ter* dans le village, hors de chez vous, jusqu'à ce que je lui aie trouvé une place « ^ deux cens de s,x francs que je lui prête jusqu'à 'ce quelle puis* a ohr dii pa.n dans une meilleure conditmu. „ Madeleine pleurai, dejoic. Gaspard continua sa route « quatre jour* ne sCaieul pas écoulés, qu'elle reçu! sur du gros papier b\Z ù lettre suivante, caeheiéc avec de la mie de pain : ^ F

» Madeleine ,

-l'y ai di o ocre Rigo que ge raipondé de v«u , é il vou pran an t, «M.tc-vou dcsuh.tc an ruul.c. Conduit- vou bien toujour é xoillàî

toutte confiant.

« Ge vou salut. .

«G*snnn.»>

Madele.ne se rendu , en effet, chez l'aubergiste Bigot , où elle fil preuve de *èle « d intelligence, e le brave homme qui était veuf, lui laissa presque tout le sTd sa maison C est la que vingt fois depuis le rouljer l'a revue , et les voilU caus r au C( "ki ttZr^^~ iS -» « véritable^

ht ce, qual. es de Gaspard , elles distinguent presque toute la classe dont le bo« .„u her fa.i p.rue. Voye.-les, ces gais enfants de la Provence, s'acheminan dé Mar «,11e a Av.gnon, puis au Pont-Saint-Esprit, à Vienne e, a Lyon, toujours^ h Jét de cuir le bonnet color.é , la blouse bleuâtre et la faquine de velours olive 1^ semblables par le caractère Pacxsnt, et presque aussi par la figure; v *ye ner au sole.l sur la grande route, en sillonner toute la longueur, et se enir TdT Unce , comme étrangers les uns aux autres ; puis , quand les Liées ÎT verglas fait glisser.es pauvres bétes , et -Le de\»^^^^^ procher pour se secourir, marcher de conserve avec confiance cime uuf de frères et à ami* , celu.-c, dételant ses chevaux pour aider Faut* à la moulée "Tui à secourant les bêtes malades de son confrère , tous portant leurs secours pour rekv' ' équ.page qu. verse , tous prêts à recueillir par humanité le malheureux qui «uffiTZ frmd et de Fat.gue , et qui , assis sur une charrette , et secouru d un ZI ve rTd^n oublie un moment ses maux , et se sent renaître à la vie ' « Kncore quelques années de voyage , disait Gaspard', heureux de son sort et ie m, retire au pays, dans ma bonne ville d'Aubagne, où jVn'attellerai nlusnT™ ' J marché les légumes et les fruits de mon jaL. E^Mel^^^XTïï" vrage qui donne du pain ! ' 1 vne 1 00

G'était dans la cour d'un riehe négociant de Lvon , M. Ronaud , que le bon r«„li. r se livrait a.ns, aux espérances les plus légitimes. Depuis plusieurs jour* iïavîit HZ en ville les marchandises qu'il avait apportées de Marseille , et il venait l^LlT * Paire son chargement che* M. Runaud. Des colis uombreux élaiem e'n Si cour. Gaspard prend dans un coin du bureau une feuille de papier qu'il dépos sur le" du pitre du patron ; la W - commence par ces mois imprimés / /„ JZ^ n- P sous fa conduite Je... (en blanc), nous vous cJ dion5 l s ' J™ ' << D ' CU bien ! monsieur, di, le rou.ier, étes-vous disposé ^ ^\Zt\ZX U negoeun, regarde fixent,,, Gaspard. «Mo» eher ami, répondit^ il" « du ™

LE R01ÏL1ËR. :m

veau. J'eu suis fâché pour toi , mais je n'aurai plus besoin de les services à l'aveuir. Tu n'as plus rien à charger chez moi , ni probablement dans la ville.

— Vous plaisanter, monsieur. Seriez-vous mécontent de moi ?

— Je n'eu fus jamais plus satisfait.

Et pourquoi donc donnez-vous la préférence à un autre?

— Dieu m'en garde ! aucun autre u 'obtiendrait la confiance que j'ai eue si longtemps en toi ; mais le roulage nous est devenu inutile 4 mon cher Gaspard. Une nouvelle invention celle des bateaux à vapeur, nous permet dorénavant d'expédier dans le Midi tms marchandises en plus grande quantité et à meilleur marché que par le passé ; ces bateaux feront en quatre jours le- trajet que lu fais en deux semaines , et les prix de transport . déjà au-dessous des tiens, baisseront encore tous les jours, car on établira d'autres b.ileaux en concurrence; et sur le Rhône, on n'a à nourrir ni bêtes ni gens. '

- Mais c'est donc le diable! s'écria Gaspard effaré , qui a fait 'ces inventions pjnir ruiner leî pauvres gens?

— Je te plains,; mais tu le vois , c'est un mal sans remède ; et la profession , au moins pour ce qui me concerne , devient parfaitement inutile.

— Cré mille noms!... El où est cette machine-là? peut-on voir cette mécanique qui travaille sans manger?

— Je m'y rends dans ce moment. Viens la voir, si tu veux. »

Le routier désolé s'est rendu sur la rive du fleuve. Il voit fumer la cheminée, s'approche , et examine la machine. On a beau lui en expliquer les effeu , il n'y croit pas, et soutient qu'il e*st impossible qu'une marmite bouillante ait autant de force que ses six belles bêtes réunies. Mais , voyant tout le monde persuadé du mérite et des avantages de l'invention qui lui ravit son pain , il se résigne et se tait. Puis, pour la première fois de puis vingt ans, il sent ses yeux se remplir de grosses larmes, et s'éloigne, honteux d'être vu , pour se livrer seul à ses tristes réflexions.

« Fini , dit-il , fini !... à la fleur de l'âge , et au plus beau moment de mon travail ! fini pour toujours , avec un si bel équipage , qui me faisait tant d'honneur, et qui m'avait donné tant de peine! Il faudra tout vendre maintenant, et la charrette, et les bêtes, cl les harnais, et tout le train! Le Borgne, Maigron, Doucette, Garo, qui était un si bel animal! l'Enflé un mauvais caractère, mais une solide bête , sur laquelle on pouvait compter. El Cocotte! si bonne, si belle, et que j'aimais tant! Vendre Cocotte!, non, c'est impossible!... elle restera avec moi. Eh bien! si le roulier devient jardinier, si, au lieu de mon attelage à grand train, je n'ai plus qu'un tombereau à un cheval, ce seul cheval sera Cocotte. Elle n'est pas fière , et nous nous consolerons ensemble. Allons , sacredieu ! du courage, Gaspard , Dieu n'abandonne pas les pauvres gens. »

Le lendemain le roulier quitta Lyon pour n'y plus revenir. Et comme , plongé dans ses réflexions , il suivait tristement , sans siffler et sans fumer, le chemin qui borde le Rhône, il vit s'avancer avec une rapidité miraculeuse un bateau à vapeur qui sillonnait l'onde de toule la force de sa machine , ajoutée à la rapidité du courant. La cheminée lançait une fumée noirâtre , dont les tourbillons s'élevaient dans un ciel pur, les roues traçaient avec fracas sur la surface de l'eau deux parallèles écumeuses , une pyramide de marchandises s'élevait sur l'avant, et ne semblait pas plus charger le bâtiment que le fardeau le plus léger ; sur l'arrière , une tente était dressée , et une multitude de passagers y étaient assis à l'ombre, voyageant sans fatigue, respirant un air frais, et souriant à la diversité des paysages qui se succédaient à leur vue par centaines. Tout semblait respirer le bonheur sur le fleuve . el quelques minutes s'étaient à peine écoulées .

384 m LE PRISME.

que le roulier voyait déjà le bateau à l'horizon. Alors il reporta amèrement se* regards et sa pensée sur la rive. A l'aspect de sa voilure vide , de ses chevaux qui semblaient surpris d'une si légère corvée, de ce bon Castor, qui marchait la tète basse, comme s'il comprenait le chagrin de son maître , le roulier retrouva toute sa douleur, et ' se sentit profondément accablé ; bientôt il releva la téte : «Que je suis béte ! quand je me brûlerais le sang, est-ce que j'empêcherais cette machine de faire tourner ses roues et fumer sa cheminée? Autrefois, c'était nous, à présent, c'est d'autres; il faut se con sole*, et voilà ! »

Gaspard réfléchit qu'après tout il lui reste quelques économies , que tout le monde n'estas rouiier, et qu'avec du travail, chacun se tire d'affaire. Arrivé à Marseille, il s'occupe de la vente de ses béte» , mais il n'embrasse pas sur-le-champ une autre industrie. Un devoir sérieux l'appelle auparavant là où le roulier et le grand seigneur se rencontrent , à l'église.' Indépendamment du culte de Marie , plus spécialement cher aux matelots, le voyageur provençal a en grande vénération sainte Madeleine et saint Lazare. Tout enfant du peuple a appris de sa mère l'histoire , les fautes et le repentir de Madeleine , et il en est peu qui n'aient été conduits à la Sainte-Bcaumc , que la tradition assure avoir été l'asile de la pénitente.

A la Sainte - Beaume , à l'église , le roulier est entouré de sa famille cl de ses amis; car si leur science est bornée, leur croyance ne l'est pas , et le curé, ce vieux conseiller des familles , les accusa parfois de négliger les saints mystères , mais jamais de les nier ou de les profaner. Le roulier prie, et prje bien.

Plusieurs d'entre eux , moins philosophes que Gaspard , juraient contre les bateaux à vapeur. «Il faut te résigner, disait-il au mécontent. — Me résigner à perdre mon pin ? c'est une autre affaire , et nous verrons. — Qu'est-ce que tu feras? — (Tous ensemble:' Nous nous fâcherons. — Celui-là qui veut se fâcher contre une marmite! — Eh bien , nous la briserons. — On en fera une autre, on en fera deux, trois, cinquante. Les marchands de marmites gagneront gros , et le roulier n'en sera pas plus avancé. Croyezmoi , vendez vos bêles , et plantez des choux. J'en plante demain , moi , et de fameux : nous n'avons plus autre chose à faire.»

Le nombre dés rouliersa été , en effet , diminuant de jour en jour, et si leur industrie n'est pas tout à fait éteinte , elle a beaucoup perdu de son importance en perdant presque toute sa nécessité. Cependant le voyageur qui côtoie tes rives du Rhône et les bords de la Durance a cent fois encore rencontré sur sa route le roulier du Midi, offrant, dans quelques-uns des types qui ont survécu à sa décadence , le portrait fidèle de cette espèce pittoresque telle qu'elle existait aux plus beaux jours de sa prospérité.

Longtemps , beaucoup plus longtemps que le postillon , le roulier est resté fidèle à la poudre, aux cadenettes et au catogan , et le soin extrême qu'il prenait de sa coiffure était toujours en rapport. direct avec l'aisance dont il jouissait , et l'importance de sa situation dans le corps ambulant dont il faisait partie. Un roulier entrait-il dans une auberge , un seul coup d'œil jeté, non sur l'ensemble de sa toilette , mais sur sa téte seulement , révélait le luxe, la simplicité ou l'indigence de son équipage , qu'on n'apercevait pas encore. Vingt ans, la blouse sale et les cheveux tondus ras et sans poudre , annonçaient le roulier surnuméraire et pauvre , auquel le modeste nom de charretier conviendrait peutêtre davantage. Trente ans, les guêtres de cuir, la blouse propre , les cheveux poudrés le dimanche , et une queue grosse et courte , c'était le roulier de classe moyenne , auquel on pouvait supposer une voiture passable , et quatre bêles d'embonpoint fort inégal. Mais qui n'a vu s'avancer avec un calme majestueux au milieu d'une salle à manger d'hôtellerie , le roulier de première classe , ce type original de la grâce provençale? Il

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