Le Prisme
ON , ce n'est pas parce qu'il est mon enfant , mais il faut avouer qu'il est charmant !»
Prenez un père, n'importe où , et vous êtes certain d'entendre sortir cette phrase de sa bouche paternelle.
Or, entrez par hasard, ou miens dit , pour votre malheur, chez un propriétaire de ce trésor. Dès l'antichambre , vous êtes assailli par un , deux ou trois enfants charmants ; car il n'est pas dans l'obligation des pères et des mères de n'avoir qu'un enfant charmant. Tant plus il y en a, comme dirait notre spirituel Odry ^tant plus il y en a de charmants !
L'un vous étourdit de son tambour, l'autre vous jette à travers jambes sa toupie d'Allemagne , un troisième se pend à vos bras, l'autre se peud à voire habit.
A cette vue, et surtout à ce bruit, l'étranger est plus tenté de s'en aller que d'avancer; déji il déplore sa visite, et va mettre à exécution son premier projet, lorsque la porte d'un salon en face s'ouvre , et la maman paraît.
«Madame, je.. ..«dit l'étranger en s'avançant vers la mère, qui tenait à la main un bas qu'elle remmaillait.
«Pardon, monsieur, je n'entends pas, dil la dame, qui , se tomnant calme vers Tenfaui qui jouait du tambour en chantant, ajouta sans élever la voix, ni l'air le moins du monde émue : Alfred , tais-toi , mon garçon , tu empêches monsieur de parler.
— Madame, le...,» dit l'étranger interrompu une seconde fois par la toupie, qui, lancée avec force contre ses jambes, lui arracha presque un cri de douleur, et lui fil faire un bond en arrière.
«Est-ce que le petit vous aurait manqué, monsieur? demanda tranquillement la maman.
N'y faites pas altenlion, madame, ce ne sera rien, dit l'étranger, frottant la partie
blessée... Je voudrais seulement...»
Le père, qui parut alors, causa une espèce de suspension d'armes; les enfants se lurent, la maman baissa la tète sur son bas , et acheva de relever la maille que , pendant tout ce colloque, elle avait maintenue très-adroitement sur la pointe de son aiguille.
Retenu hors de chez lui pendant le jour par les fondions de son emploi, le père se trouve enchanté de la joie bruyante que sa présence excite, et qu'il attribue à son arrivée , tandis que ce n'est qu'une continuation de conduite de la journée.
«Quel feu! quelle vie il y a dans ces enfants!» se dil alors le père, se complaisant dans ce qu'il appelle son image! Et tout est pour lui sujet d'admiration. «C'est comme moi!» Un enfant casse-t-il un verre : «Quelle adresse! dit-il; il pouvait tous les casser! c'est comme moi.» Tombe-t-il et se démet-il un bras : «C'est du vif argent qui coule dans ses veines, dit-il; c'est comme moi, je ne peux pas tenir en place. «Crie-t-il à se casser une veine dans le gosier : «Quel poumon ! dit-il avec orgueil; ce sera un Turc, cet enfant-là, il me ressemblera.» A-t-il brisé un meuble : «Quelle force!» Enfin tout, tout , je le répèle, est pour ce père un sujet d'admiration et de comparaison avec lui. Or, pour en revenir, le père entre; il reconnaît un de ses anciens amis, camarade de classe, qui arrive d'Afrique.
« Tiens , c'est Eugène , Eugène que je n'ai pas vu depuis dix ans. Ma femme , c'est Eugène, tu sais... Taisez-vous donc, enfants. Paul, laisse le bras d'Eugène tranquille. Mon ami , je te présente ma femme, qui m'a donné quatre enfants, quatre enfants charmants, comme tu les vois, qui font tous les quatre mou bonheur. Mais taisez-vous donc, enfants, vous me rompe/, la télé.
— Ils sont un peu bruyants tes enfants,» dit Eugène en suivant les parents dms un salon où pas un meuble n'était à sa place, et où il fallut un moment avant de trouver un fauteuil qui ne fut encombré ni de joujoux , ni d'habillements, ni même de débris de déjeuners.
« Bruyants, dit tranquillement la mère en s'asseyant sur une pile de bas à raccommoder. Mais pas trop, monsieur; on ne les entend pas aujourd'hui.
— Bruyants! répéta le mari eu regardant Eugène qui avait ouvert de grands yeux étonnés à la réponse de la mère , des yeux qui voulaient dire : Comment vous lc.\ Jautil donc ?
— Bruyants, mon ami! c'est de la vie, c'est de la sève, ça; c'est mon sang qui coule dans leurs veines.
— Dcplusjort en plus fort . eurent alors l'air de dire les yeux d'Eugène, qui de la mère se tournèrent vers le père.
— Mais je veux te les faire connaître en détail , reprit Gaspard. D'abord, mon Paul.
— Cet enfant est admirable! dit le père; il a un esprit d'une justesse étonnante; il i;era un bon magi>lrat quand il sera grand, .l'ai de lui des traits élonnants; ma femme eu lient un registre, je te le ferai lire un jour. Paul, regarde monsieur... Hein, comment le irouves-lu , Eugène.'
Très-bien , dil tiigène.
— C'est mon aîné ; il a sept ans. Vois comme il est grand , fort. Du reste, les autres ne lui cèdent en rien. Ernest, approche, approche ici, te dis-je; ne mange donc pas Ion pain au beurre comme un goulu; lève les yeux, ouvre-les... plus grands, plus grands. Hein, quels yeux ! Quant à mon Alfred, celui-là est un prodige , c'est un esprit, une vivacité, une pétulance : tout mon portrait, c'est du salpêtre. Imagine-loi, mon cher, qu'il ne peut pas rester en place... Et puis un enfant qui veut tout voir , tout toucher, tout connaître.. .
Il doit casser quelquefois, fit observer timidement Eugène
en ramassant le bras de son fauteuil, sur lequel il avait voulu s'appuyer, et qui avait cédé et tomba sur le tapis à la première pression.
— Casser ! il ne fait que cela , mon ami. Du reste , il est bien aidé par ses frère.?. Les laisse-t-on tout seuls dans une pièce, on dirait que les Cosaques y ont passé... Ma femme médit bien quelquefois que je devrais me fâcher; je le voudrais bien, moi aussi ; j'essaye, je commence.... Oh, mon Dieu ! la bonne volonté ne me manque pas, mais impossible. Mon cher, ça vous a des petites raisons, des réponses, des répliques, que je reste court, moi , devant eux. Non , vrai , ce n'est pas parce que ce sont mes enfanis ; mais , d'honneur, ce sont des enfanis charmants. Mais laissons les moutards, et parlons un peu de toi... Alfred, pose ton tambour, tu m'étourdis.
— Tout à l'heure, papa, quand j'aurai fini mon air.»
Et le petit démon , frappant à tour de bras et à faux son tambour, se met à chanter en hurlant : « 11 était un p'iit homme. »
«Cet enfant est mélomane dans l'âme, dit le père avec admiration ; il fera un Ros.sini ou un Auber dans quelques années... C'est étonnant comme il aime la musique ! Seulement va achever ton air dans l'antichambre , va , mon petit. Ah ça , Eugène , parlons donc un peu de toi, de tes voyages, de tes aveniures; car lu dois avoir eu des aventures en Turquie.
— Et des plus piquantes, mon ami , dit Eugène.
— Oh ! conte-nous ça.»
Voyant le silence régner à peu près autour de lui , Eugène prit la parole : «Imagine-loi, Gaspard , qu'un soir à Alger...
— J'espère que mes enfants ne sont pas sauvages, dit Gaspard en regardant avec satisfaction Ernesl, qui grimpait comme un pelit chai sur les genoux d'Eugène ; s'il le fatigue, metsle à terre , Eugène.
— Non, mon ami, du tout, dit Eugène qui d'abord avait essayé d'empêcher l'enfant de monter, mais qui, voyant la chose impossible , s'était décidé à l'aider et à l'asseoir. Je le disais donc qu'un soir, par une belle soirée d'Orient... Tiens-toi tranquille, Ern.. pelit.
— Mais va donc, dit Ernest se démenant sur les genoux d'Eugène, va donc , remue ton genou. .4u pas , au pas ! au trot , au trot ! au galop , au galop ! plus haut , j'ie dis !
— Cet enfant adore le cheval! dit le père dans rébahissement devant Ernest. Ce sera un Franconi un jour. Tu disais donc, Eugène , qu'un soir... »
Eugène , obligé défaire aller son genou , continua en réprimant un mouvement d'impatience : «Par une belle soirée...
— Eh bien, Amélie , qu'as-tu à pleurer? dit le père, interrompant encore son ami pour s'adresser à sa fille , qui tout d'un coup s'était mise à pousser des cris déchirants.
— C'est Ernest qui veut que je monte sur l'autre genou du monsieur, et Paul qui ne veut pas.
— C'est que je veux que tu viennes jouer avec moi à cache-cache, dit Paul impérativement.
— Et moi , je ne veuï pas , répliqua Amélie pleurant plus fort. Je veux faire comme Ernest , et puisque Ernest tourmente le monsieur, je veux le tourmenter, moi aussi.
— Alors , moi , je vais lui sauter par derrière, » dit Paul , se mettant à grimper le long du fauteuil ; et à l'aide du col d'habit d'Eugène qu'il avait saisi pour se hisser, et auquel il resta un moment suspendu, il finit par atteindre avec as;;ez d'agilité le dossier du fauteuil sur le haut duquel il s'installa en conquérant.
— Délicieux, délicieux ! sur mon âme, » dit le père en se pâmant de rire, pendant qu'Eugène, assis sur le bord de son siège pour éviter les pieds de Paul , qui décrottait ses souliers à son habit , avait hissé sur son autre genou Amélie , qui, satisfaite, répétait en s'agitant: — Puisque Ernest tourmente le monsieur, je veux le tourmenter, moi aussi.
— Tu ne t'imagines pas combien cette petite a d'esprit, mon ami, dit Gaspard; aussi turbulente que ses frères, mais autrement volontaire , je t'assure. Et puis de l'intelligence: un enfant de cinq ans qui n'ignore rien!...
— Mais tu es trop bon de souffrir toutes leurs petites gentillesses... Mes enfants te fatiguent peut-être?...
— Peut-être! mâchonna entre ses dents Eugène, qui suait à grosses gouttes... Peutêtre!... il est bon... le père... Je t'avoue, mon ami... , reprit-il plus haut.
— Qu'ils t'incommodent, n'est-ce pas?... Diable, c'est qu'ils ne sont pas morts les amours!» acheva Gaspard.
Aces paroles, Eugène dit qu'il cherchait la porte, ou au besoin la fenêtre, pour s'échapper au plus vite.
«Ah ! c'est que ce ne sont pas des enfants ordinaires , les miens ! dit le père, le geste superbe d'orgueil. 11 est vrai que je les élève moi-même, et que je ne les gâte pas; d'abord, je déteste les enfants gâtés... Du reste, mon ami, vois-tu , les enfants sont ce qu'on les fait : il ne s'agit que de savoir les prendre... Moi , j'en fais ce que je veux... Aussi, au dire de tout le monde, il y en a peu comme les miens, et ce n'est pas parce que je suis le père... mais , vrai... Ah ! mon Dieu , qu'as-tu donc au col de ion habit?...
— Quoi ! s'écria Eugène vivement et avec inquiétude.
— Ou dirait de la graisse... ou du beurre... C'est, pardicu, du beurre..., affirma Gaspard. Ah ! si je savais lequel de mes coquins a ainsi arrangé ton habit...
— Je t'en prie, Gaspard, ne les gronde pas, dit Eugène se levant, ce qui força lesenfants à descendre de dessus ses genoux et essuyant avec la patience d'un martyr le col de son habit tout abimé. J'aime miiux m'en aller...
— Non , reste donc, Eugène, je veux te faire voir comme j'élève mes enfants ici... Moulards, lequel devons a mis du beurre .lur l'habit de mon ami?
— C'est moi , papa . dit Paul toujours juché sur le dossier du fauteuil.
—Très-bien .viens nrembrass( r, mon [jarçoii... Hum ! ajoula-l-il, se tournant victorieux
ALBL.M DES FUANf.AlS. 5
vers son ami; j'espère qu'il n'est pas mealeur, celui-là!... .Mais ([iie fioUes-tu dom: à ion paaialon... il est tout noir?
— Je crois que c'e,^t de l'encre, dit Eugène, dissimulant mal sa mauvaise humeur.
— Impossible, mon ami; il n'y a que mes enfants qui auraient pu t'en mettre, ctje leur ai défendu d'y toucher... C'est plutôt du charbon.
— Que non, ce n'est pas du charbon, c'est bien de i'eaere, dit Ernest avec effronterie. Tiens, regarde, papa , j'en ai encore les mains toutes remplies.
— Comment, de l'encre! Vous savez bien pourtant, monsieur Ernest, que je vous avais défendu de loucher à mon écritoire; vous y avez donc touché?
— Oui , papa; mais il ne faut pas me gronder, je n'ai pas menti.
— Tu es un enfant adorable! Viens m'embrasser, mon vieux Ernest.
— Papa, dit Amélie en s' avançant vers son père, embrasse-moi aussi.
— Et pourquoi , ma fille ?
— Parce que j'ai cassé ton beau sucrier de porcelaine de Sèvres.
— Comment, ma fille! dit la maman avec un grand sang-froid... c'est très-mal, et si je n'étais si pressée après cet ouvrage...
— Ma bonne amie, ne gronde pas cette petite, dit le père avec effusion, elle est trop charmante; venir s'accuser ainsi, pauvre chatte! Viens dans mes bras... viens... Un autre père les gronderait, les fouetterait même; eh bien ! qu'est-ce qu'on en ferait?... des menteurs... tandis que moi, de la manière dont je les élève... Non; ce n'est pas parce que ce sont mes enfants... avoue-le, Eugène, ils sont charmants...
— Charmants! répéta Eugène d'une voix étouffée, et comme si ce mot ne pjuvait sortir de son gosier.
— Mais où vas-tu donc, Eugène?
— Mon ami, dit Eugène de l'air de quelqu'un qui prend une grande résolution , je m'en vais.
— Et le dîner, et l'aventure d'Alger... Certes, je ne veux pas te retenir si tu as affaire ailleurs; seulement, promets-moi que tu reviendras, demain, ou après... n"est-il pas vrai?
— Oui, dit Eugène, comme s'il eût dit : bien fin si tu m'y rattrapes. a
Comme il descendait quatre à quatre, ne pouvant trop mettre d'espace entre les enfants de son ami et lui , il heurta une personne qui l'arrêta par la manche de son habit.
«Mais, si je ne me trompe, c'est Eugène, le camarade de classe de mon fils! Vous êtes donc arrivé d'Afrique? et vous avez vu Gaspard, et sa femme et ses quatre enfants?... Comment les trouvez-vous?... C'est ça des amours d'enfants, toujours de bonne humeur, ne pouvant rester une minute en place, toujours en l'air, riant, criant, cassant, brisant tout, de vrais petits diables, des eufants charmants, en uu mot! ce n'est pas parce que je suis leur grand'mère... Mais... vrai...»
Eugène pensa laisser la manche de son habit à la grand'mère plutôt que d'attendre la fin de la phrase.
Du reste, qu'on ne s'y trompe pas : n'est pas enfant charmant qui veut. Pour mériter ce litre, il faut être à la fois tracassier et adroit, raisonneur et juste , tapageur et franc, et avoir surtout beaucoup, mais beaucoup d'c.^prit.
Toutefois et malgré. Dieu vous garde des enfants charmants. C'est ce que répétait Eugène en s'éloignant à grands pas de la maison de son ami, et en secouant ses bras, ses jambes et son cou, sur lesquels il lui semblait encore sentir les griffes grassouillettes de ces petits démons.
«Où allez- vous donc si vite, mon cher Eugène . dit un monsieur tout habillé de noir, en
passant familièremenl son bras sous celui du jeune homme. Pardicu ! je suis bien aise de
TOUS rencontrer.... Vous savez que j'ai perdu ma femme .^
— Quoi ! vous êtes veuf Pet sans enfants, sansdoute ? dit Eugène ayant presque sur les lèvres unefélicitation.
— Non , Dieu merci ! elle ne m"en a laissé qu'un , la pauvrette . mais un comme il y en a peu ; ce n'est rien que d'en parler . il faut le voir.... Non, ce n'est pas parce que je suis son père.... mais, vrai.... d'honneur.... c'est un enfant....
— Encore un enfant charmant !»
Et Eugène , se débarrassant du bras de son second ami , s'échappe.
prend la première rue venue , et court encore.
M"" El i;É Mi; Fo».