UN FOYER DE THEATRE
'est à la li;eur de mille liougies, parfaitement éclairées au gaz, qu'il 1 -J faut voir ce que Paris a de plus saisissant : un foyer. Je ne parle point
É^ ^i^'S '^^ fehii d'un verre lenticulaire, bien qu'il soit quesliou d'un foyer d .jj>^O^Eâ»f lumières.
^^^^f^%^'y Toujours placé nu dernier degré de l'échelle thermoniétrique, le foyer ^^^'^^'^ de théâtre contient des bûches d'une entière froideur ; le feu y est un paradoxe comme l'eau sucrée. >"éaumoins c'est de là que part l'étincelle électrique qui doi; embraser Paris et la province. L'enthousiasme et la chaleur s'y développent par le frottement : le ban et l'arrière-ban de la critique, convoqués pour une pièce de choix, trouvent celle-ci assez froide, s'y rafraîchissent peu, et en revanche y gèlent beaucoup.
Pour le commun des martyrs, la pièce est sur la scène; dans les coulisses, pour les papillons de cinquante-cinq ans et au-dessus, qui ont un bout d'aile à brûler au foyer des acteurs, l'encens d'un bon mot semi-séculaire, à faire fumer sur le trépied toujours incandescent de la curiosité sceptique des habitués de coulisses. Pour les initiés, au contraire, le spectacle est au foyer.
Comédie bourgeoise, en frac et eu gants glacés, le foyer de théâtre réunit l'élite de la fashion journalisante. L'aristocratie de l'esprit y tient ses assemblées hebdomadaires; c'est le conclave de l'esthétique dramatique, une salle des maréchaux pour les titulaires de la grande armée de la presse. Voyez, c'est une femme à la mode qui entre avec son gérant responsable, un rédacteur en chef déjà gros d'un premier-Paris, un amateur, surnommé avec raison le fléau des lettres, qui vous parle chevaux et chasse, ce qui vous enrage, à cause de votre profession, et ensuite à cause de la sienne. \ ous coudoyez des hommes immenses sans vous en apercevoir; il se fait autour de vous un papiUotage tranchant et moqueur, qui résonne comme le premier bruit de l'atelier cyclopéeu de la presse périodique.
J'arrive, et je demande à chacun ; de quoi est-il question? Est-ce un Viennet que l'on dissèque.' Est-ce une candidature à l'Académie, dont on dépouille le scrutin? Est-ce une gloire que l'on coule en bronze à grand renfort de feuilletons?
On va, on vient, on se groupe ; un honnuc, un seul, ce bon gros Jules, que vous savez, tient la plume de Damoclcs suspendue sur un drauie ou une comédie : la pièce n'est encore qu'au troisième acte, elle est jugée en dernier rr.ssort. Autour du prince de la critique se
<iS LE PllISME,
pressent les suzerains du moyeu format, chacun selon l'élévation de sa colonne; scène mouvante et animée, quasi muette, qui orsanise un succès ou une chute. Pans cepcleniéle, il ne faut croire qu'à ce qu'on ne voit pas. Les apparences sont si trompeuses!
La province court les rues pour voir, quoi? Ce qu'on rencontre partout, des boutiquiers, et des gens riches; mais ce qu'on ne voit nulle part qu'ià une première représentation, c'est .1. .tanin et V. Hugo, Alph. Karr, Léon Gozlan, de Balzac, G. Sand, Alex. Dinnaset M. de Lamennais ; mais jamais un provincial ne s'avisera de l'aller chercher au théâtre.
Je ne parle point, et pour cause, de la petite artillerie de la presse, de toute l'école huissonnière du petit format, qui compte ses chevrons par milliers, qui se construit pièce à pièce une individualité puissante et redoutée, de tous les grands noms trop inconnus pour être illustres, trop spirituels pour être encore beaucoup connus.
C'est une soirée qui diffère de toutes les autres : on flâne et on agit; on habille et on pense en même temps ; on est distrait, et on fait mouvoir des ressorts puissants ; on fornude une réputation avec un axiome, on écrase avec un mot, on ressuscite quelqu'un par une sentence. T/homme est à la fois tout yeux et tout oreilles. Il consulte Schelegel et le voisin sur ses principes et son prochain C'est la foire aux consciences, le prétoire de IMelpomène, les assises du goût français. L'ange du jugement se promène un crayon à la main.
Lt puis c'est le feuilleton qui touche déjà à sa première période d'inatba/ion. Les paragraphes s'échelonnent, se superposent. Une nouvelle pièce, entée sur la pièce nouvelle, s'implante avec effort dans la pulpe cérébrale de la critique. Un verre de Champagne, et j'accouche !
Seriez-vous le métromane en personne, n'approchez point de ce lieu maudit. On y danse sur un volcan. La vérité y prend des allures railleuses et distraites ; Prométhée s'y trouve en proie à mille vautours; les serpents de l'analyse y sifllent de terribles paroles. I^e niniie tecel fines est écrit sur les nuu's d'un foyer de théâtre.
Ces yeux qui passent et s'en vont, qui montent et descendent, qui (luent et rellnent, paraissent et s'éclipsent, croyant n'avoir vu qu'une pièce ; ces oisifs qui demandent leur voiture comme au bal de l'Opéra, oih profanum, ils ne sont ni littérateurs, ni poètes, ni critiques, ni dramaturges; ils n'ont rien compris au foyer de théâtre, au désespoir d'un auteur, au triomphe d'un grand honuue. Ce n'est rien, c'est un public qui s'en va !
S'il est à Paris un salon où se soit succédé tout ce que la France a eu d'honnues d'esprit, d'intelligence et de cœur, où, après Corneille, soient venus IMolière et Racine, après eux, Le Sage, après Le Sage, ISLarivaux et Beaumarchais, après Beaumarchais, Fabre d'Églanline, qui lie les générations anciennes à la génération nouvelle, qui renferme les fastes de l'espiit français, les bustes de Corneille et de Molière, de Voltaire et de llacine, ce salon, qu'on me le montre, et j'ôle mon chapeau en y entrant, à moins ([ue ce salon ne soit justement un foyer de théâtre où l'on se promène bourgeoisement, le chapeau sur la tète, en rêvant à la pièce de la veille, et au feuilleton du lendemain.
I,. llDl V.