LES PETITS MÉTIERS LITTÉRAIRES
LE REDACTEUR iiNDLSTRIEL.
A xs ces derniers temps , Tindustrie est venue au secours de la liltérature ; une large voie, voie nouvelle s'il en fui, a été ouverte aux jeunes écrivains ^i fatigués de vivre de gloire et d'espérances.
^1 11 s'est rencontré des gens dotés par la nature d'une dose d'inlelligencc
^ù^^^^^i asse?. vaste pour devenir parfaits, verduriers ou droguistes supérieurs qui,
^^j^-<as:ii&/ fjiigyjs jg igyi-j succès et de leur argent , encore parfumés d'une forte
odeur de suif, imprégnés de mélasse, les mains jaunies par le safran, ont transformé leurs
comptoirscn bureaux de journal.
Du commerce de la chandelle à la création d'un journal il n'y a qu'un pas: c'est toujours rester dans les lumières. Et puis, n'étaient-ils pas entourés de productions toujours nouvelles? Les /ciiilles de la veille u'allaient-elles pas chez eux chercher, sous forme de carnet, le sel qu'elles n'avaient pas encore .<er\i à leurs abonnés?
Ces nouveaux directeurs, exaltés par la réalisation de leurs idées, se composent aussitôt une tournure diclatoriile, un langage napoléonien; et si vous les y poussez, ils disputent le pas à toutes les dynasties de la presse. Quelquefois ils se reprennent, entraînés par l'habitude, à appeler leurs rédacteurs garans .' 11 ne leur manque, en effet, que la casquette et le tablier.
Las de frapper inutilement aux portes d'un journal encombré, ou d'une revue inhospitalière, les poêles incompris et les feuilletonistes de naissance viennent se ranger sous cette nouvelle bannière plus industrielle que littéraire. Là ils amortissent leurs brûlantes inspiralions en coulant à fond ces grandes questions commerciales : Des rapports qui peuvent exister entre le Kaïfja d'Orient et le liacalwiU des Arabes ; Influence de la pommade du chameau sur les mœurs; Quel est le créateur de la spécialité des chemises .' Heprifc des hostilités entre flurct et Fichet , rois delà mécanique ; De la coupe d'Humann et de Sentis ; Oraison funèbre de la lictlerai c, etc., etc.
Heureux enfin de se trouver dans cette voie productive, dans ce sentier ombragé de productions en pleine maturité .dms ce paysob.scur autrefois, et désormais éclairé par le flambeau delà réclameet des allumettes chimiques inexplosibles, le rédacteur de journal industriel, tranquille sur son avenir, ne regrette plus ses succès eu perspective, son nom qu'il voyait déjà imprimé chaque jour à la suite d'un feuilleton incessamment dévoré par les lecteurs! Son seul désir est aujourd'hui de marcher sur les traces des illustres gàte-saucesdece temp,«, de pouvoiranalyserun jour la cuisine de B:)rel et de Véry. et de faire jaillir de son cerveau en ébuUition un travail sur les cuisines comparées.
Gloire donc à la création des journaux iadusliiels! Voilà une carrière, autrefois inconnue, ouverte aux jeunes talents! Métier complesc, semi-littéraire, qui exige l'habileté del'écrivain et les qualités du coiumis-marchand, profession dont le commerce est jaloux et dont les membres peuvent faire partie de la république des lettres.
Pour être feuilletoniste industriel parfait , il faut avoir uu certain vernis littéraire, connaître ses auteurs : Noël, Condillac, La Harpe, Carême , Viard, Fouret; citer Berchoux à propos, être à la fois bachelier ès-lel très et licencié en cuisine; enfoncer A. Dumasau^aKi de l'omelette, étudier la place de Paris, suivre le cours des denrées, collaborer k l'Echo des halles et marches , lire assiduement la cote des farines, etc., etc. Muni de celte érudition indispensable , le feuilletoniste marche la tête haute, se lance dans la rédaction de la petite réclame et se trouve assez fort pour orner de sa prose les fioles d'huile incomparable , les étiquettes de cire à moustache , les puf f culinaires et les prospectus de poudre pour les dents.
Quelques rédacteurs moins ambitieux se renferment dans une spécialité. L'un s'empare de la coiffure; tous ses travaux découlent de ce sujet; l'autre adopte les comestibles; celui-ci est à l'affût des inventions nouvelles et des projets de société dont il rédige les prospectus; cet autre trouve son existence dans la librairie ; ce dernier se contente d'une place lucrative dans un bureau d'annonces.
Et qu'on ne croie pas que nous nous amusons à créer des personnages fantastiques! Les rédacteurs industriels encombrent les rues de Paris. Si, dans un journal , ils sont fatigués d'une existence trop sédentaire, ils se transforment en commis du dehois , ils courent la pratique. Munis d'échantillons de style à tout prix, ils réveillent, ils excitent, ils raniment, ils improvisent, ils offrent du crédit, ils donnent de la marchandise à bon marché, ils font des remises inusitées, ils obliennent des commandes.
Deux types bien distincts se partagent les profi ts de celle profession : l'attaché à un journal et le rédacteur libre. L'attaché en est à ses premières armes, il a sa réputation à faire; le rédacteur libre possède une réputation consolidée par de nombreux succès. Le premier s'essouffle à la recherche des pratiques; le rédacteur libre attend paisiblement ses clients. L'un se croit dans la voie de la richesse ; l'autre, servi par les circonstances si favorables il y a quelques années, a une fortune faite; il ne demande simplement qu'à l'augmenter.
Un rédacteur consolidé vous dira : •< Depuis que toutes les industries ont senti le besoin de la publicité, des brouillons sont venus gâter le métier, en donnant leur marchandise à tout prix. En vérité, ces gens sans esprit, sans érudition, sans intelligence, sont tentés de se croire littérateurs et économistes parce qu'ils ont eu quelques écus à enterrer dans un journal. Imaginez-vous que. dans ces méchantes boutiques, les intéressés, entraînés sans doute par l'habitude de leur ancien état, reçoivent des payements en nature. Aussi, voyez ces nouveaux bazars, s'affublant du nom de bureaux ! Tout s'y trouve réuni , épicerie, mécanique, tapisserie, pâtisserie, boulangerie, pommades, comestibles, bougie de l'Étoile qui veut éclipser le soleil; c'est un véritable capharnaum commercial, une exposition de l'industrie permanente. — On dit que lorsque la direction est satisfaite de ses collaborateurs , elle leur donne quelque gratification d'une défaite difficile: un homard cuit à point depuis un mois, ou quelque pâté de Strasbourg ennuyé d'attendre les chalands. Chez moi, rien de pareil; je ne connais que l'argent; et encore je ne fais des affaires qu'avec les maisons solides. — Dernièrement, j'ai enlevé à une feuille littéraire où on le faisait mourir de faim un jeune homme de la plus belle espérance, et qui aujourd'hui trouve le moyen de se faire .ses deux cents francs par mois. Son style est peut-être trop brillant, mais je le corrigerai de ce défaut ; du reste, à cheval sur le chemin de fer, enfoncé dans la houille, plein de goût pour le sucre colonial et traitant la betterave avec disliiiclion II a été phr^ieurs fois
ALBIJM DES FRANÇAIS.
consulté par un diléguii, et nous avons retrouvé nos idées reproduites dans tous les grands journaux. — Malgré la concurrence, ce garçon fera son chemin. Autrefois nous n'avionsquela librairie, la pharmacie, quelques mines et les sociétés en commandite trop rares alors ! La librairie nous a été enlevée par les grands noms; mais les compagnies sont venues à notre secours. Je faisais payer un prospectus jusqu'à cinq raille franco, et c'était un travail consriencieux, étudié, compris, apprécié à sa juste valeur ! Ah ! le beau temps! Aujourd'hui le petit commerce s'en mêle; peu satisfait de la modeste réclame, il exige l'article raisonné. Qu'il le paye! et on lui en donnera pour son argent.»
A l'époque de la fureur industrielle , le cabinet du rédacteur en renom était encombré de .solliciteurs: un prospectus rédigé avec habileté et lancé avec adresse lui attirait chaque matin de nouveaux créateurs embarrassés de la propagation de leurs idées. 11 s'engageait alors, entre l'inventeur de quelque spécialité et l'industrieux littérateur, un dialogue des plus curieux.
« Monsieur, vous êtes l'un des fondateurs de la grande compagnie de *" ?
— Non-seulement j'en suis le fondateur , mais elle doit à moi seul son existence; je l'ai soutenue de mon talent et de mon crédit.
— De votre crédit?
— Certainement. Nel'ai-je pas lancée, exaltée, ranimée parla voix des prospectus et des journaux?
— Vous avez aussi aspiré à la fondation des voilures de*'*.
— C'est grâce à moi qu'elles ont eu deux années d'existence. Celle affaire m'a donné bien du mal ! Heureusement toutes les actions ont été placées en quinze jours. Un de mes beaux succès !
— N'avez- vous pas donné vos soins à la pâte pectorale?
— Sans nul doute.
— Aux omnibus-restauranis?
— Ce travail est d'un de mes élèves.
— A la compagnie du chemin de*"?
— J'ai créé pour elle un journal spécial.
— Je vois, monsieur, que vous savez présenter les affaires sous un jour convenable. Je vous prie de vouloir bien vous charger de la rédaction de nos premiers prospectus et de nos circulaires. Si nous avons besoin de quelques articles après la mise-en-train, nous passerons un nouveau traité. »Etsans orgueil, malgré tous ces titres qu'il pourrait livrer à l'admiration publique, le rédacteur industrielse contente de faire imprimer sur ses cartes :
(£l)tu(iliciîic l'orîirc 6t '",
Mvniljrc dr plusieurs Soriilcs suivantes.
Dans cette famille industrieuse, nous rcncunlrons aussi le rédacicur marron, pauM diable sans tenue , butinant de loin en loin quelques maigres affaires. Celui-ci proKle d
lOS LE FRISME,
sa collaboralion à quelque petit journal célèbre par son incognito pour transformer ses esquisses de mœurs en fuiff de créanciers, vulgairement appelés articles Ae fond. Au courant de tous les produits de ses rivaux , si son coiffeur est attaqué dans sa frisure la plus éludiée, il se rend dans les salons de larlisle capillaire et lui dit :
«Mon cher, ce malin, en lisant le bulletin des modes du Pclit-Poiicet , journal des arls , j"ai vu avec horreur que vous étiez éreinlé , abîmé , bafoué , écrasé ! On prétend que votre pommade de rhinocéros est une véritable pommade de cornichons. Vous avez des ennemis politiques ! Je crois que votre infâme voisin le perruquier veut vous faire la queue. Que diles-vous du mot? Croisons le fer avec lui ! Encore un autre. Si vous le voulez, nous lui donnerons de mon plus beau style une graisse qui enfoncera son cosmétique de hannetons. Je fais mettre l'article dans le Loup-Garon littéraire ou dans la Rcmefashionable des apothicaires unis, et votre nom de\ icnt européen : il était déjà universel!
«J'écris : Des attaques sourdes et intéressées ont été dirigées contre la pommade de rhinocéros du célèbre coiffeur D. — Ici une longue tartine sur votre nouvelle invcnlion : votre lourl/illon pilturesquc. Nous n'avons qu'un mol à dire : le rhinocéros en pommade est visible tous les jours dans ses nombreux salons. — Celte annonce vous allire tout Paris. »
Fk\>cis g.
Li: BOULEVARD DES ITALIEÎSS.
HAQi E boulevard de Paris a sa physionomie qui lui est propre, avec ses I habitudes, ses mœurs cl ses hôtes particuliers. Le boulevard Montmartre tourbe au boulevard des Italiens , et cependant un abîme les sépare. — Cet , abîme de quinze pieds de large, qui est la rue Richelieu , sert de frontière A I deux popuL.lions tout à fait différentes. — C'est le Rubicon de deux eui- > pires limitrophes. —11 n'y a que Paris qui puisse offrir aux regards de l'invcstigaleur ces changements à vue de populations.
Nous ne nous occuperons pour aujourd'hui que du boulevard des li.ilicns. Ce boulevard, que l'on appelle aussi le boulevard de Ijand, rcimmcuce à la i ue Richelieu cl vient expirer au cap des Capucines; c'est peut- cire le plus petit, le plus resserre des boulevards de Paris, elcepcnd.int c'e.-t le plus peuplé, le plus bruyant et le plus élégant. — C'est là que se promènent dans la journée, aussitôt qu'un rayon de soleil vient dorer les dalles lie bilume, les lions et les lionnes les plus huppés, et les désœuvrés à la mode. C'est le boulevard de Gand qui voit le premier essai d'un habit excentrique et d'une robe audacieuse; il a la primeur des mises les plus nouvelles et des loilelles les plus osées; on n'y vient pas pour voir, mais pour se montrer: c'est un Longchamp en permanence. Si vous voulez voir ce biulevard dans loule sa splendeur, placez-vous, pendant l'été, à
dix heures du soir, sur un de ses balcons, et vous aurez à vos pieds tout le Paris de lafashion, de la flânerie et du monde élégant. Aux jours anniversaires et aux fêtes extraordinaires la ville fait planter des ifs aux Champs-Elysées et allume des lampions et des verres de couleurs pour la satisfaction des promeneurs; eh bien! toutes ces illuminations officielles, (eus ces lampions municipaux , pâlissent devant Tillumination de chaque soir que vous apercevez depuis le commencement du boulevard de la Madeleine et qui va mourir à l'extrémité du boulevard Beaumarchais, à quelques pas delà Bastille. — Une double rangée de gaz forme une immense colonnade de feu que l'œil ne peut suivre jusqu'au bout. — Les divans, les eafés, les restaurants, les boutiques éclairées jettent aussi sur l'asplialle des flots de clartés blanches et fauves. — C'est un rêve des Mille et une Nuits réalisé ; on y voit clair comme en plein jour. — Regardez à vos pieds toute cette foule qui se presse et s'agile en tous sens: ce sont les promeneurs habituels du boulevard. ^ 11 y a quelques années, on se promenait partout, au Palais-Royal, aux Tuileries, aux Champs-Elysées; aujourd'hui le Palais-Royal est abandonné en grande partie aux acteurs de province qui viennent à Paris chercher des engagements , les Tuileries sont moins fréquentées que les années précédentes, et les équipages seuls traversent les Champs-Elysées pour se rendre au bois de Boulogne... La seule promenade, c'est le boulevard Italien; on se coudoie, on se presse, on se pousse sur le bitume du café de Paris... il semblerait que toute la ville se soit donné rendez-vous entre la rue du Mont-Blanc et la rue Grange-Batelière.
11 ne faudrait pas croire cependant que le boulevard des Italiens ne soit fréquenté que par la fine fleur de l'aristocratie parisienne; le bourgeois y passe quelquefois, mais il ne s'y arrête pas; ïiiuhisUiel , qui affectionne particulièrement la haute société, la société qui a des tabatières en or et des bijoux de grande valeur, se promène assez volontiers sur le bitume aristocratique ; puis on a aussi le malheur d'y rencontrer des artistes nomades protégés par la police, lesquels se livrent à l'exercice de leurs fondions sur la basse, h contre-basse, la clarinette, le violon, la vielle, la harpe, la guitare et le trombone. — C'est un charivari peu agréable! Le poslillon de Lonjumcau se hurle à côté d'une chansonnette de M. Beauplan ; la Normandie de M. Bérat fait concurrence à la romance de Guido, et pardessus tous ces concerts discordants planent, comme une infernale dérision, les sons glapissants des orgues de Barbarie!... O Parisiens! pourquoi ne faites -vous pas comme ces spirituels habitants d'une ville du département du Nord qui a\ aient demaudé et obtenu l'expulsion des trouvères et des nocturnes troubadours?
Les lions et les beaux qui font élection de promenade sur le trottoir du boulevard de Gand prennent leurs repas au café de Paris ou au café Anglais, ces deux établissements dont la réputation est européenne, on ne sait trop pourquoi. ^ On se fait généralement une idée assez fausse de ces êtres en bottes éternellement vernies, en pantalons collants et en gants jaunes, qui donnent le ton, qui font et défont les modes , qui parlent sans cesse de chiens, de femmes et de chevaux. — Le bourgeois les regarde avec envie, et croit que tous ces beaux désœuvrés du boulevard .sont pour le moins millionnaires. — Erreur. — Pour mener cette vie étincelante et dorée sur tranche, le lion n'a pas besoin de beaucoup d'argent. — La vie du lion est toute fictive. — • Pour lui, il ne s'agit pas de vivre mais de faire semblant ; le point capital n'est pas d'être riche, mais de le paraître. — Voilà tout le secret. — Avec trois ou quatre cents francs par mois, on peut être très-facilement fasliionable, dandy ou lion à volouté. — Unlion ignore les dépenses nécessaires, il ne connaît que le superflu. 11 ne déjeunera pas si l'argent fait défaut, mais il se procurera à tout prix des gants paille; il ne dépensera que quatre francs pour son dîner, mais vous l'apercevrez le soir sur le boulevard, regardant effrontément les femmes avec son lorgnon et se donnant des airs légèrement avinés. — 11 économisera sur son logement et sa nourriture pour pouvoir se montrer au
bois de Boulogne deux fois par semaine, sur un cheval de louage qu'il décore dulilre un peu ambitieux de pur sang. Quand le lion arrive au café de Paris, il entre avec fracas, parle au garçon avec autorité, dit tout haut qu'il ne prend pas de vin parce que son médecin lui a ordonné de boire de Veau ferrée pour refaire son estomac, mange un aileron de dinde aux navets, sous prétexte de gastiite aiguë. —Après son dîner il se place invariablement sur le perron aristocratique, et là il s'occupe à mâcher un cure-dent pour qu'il soit bien avéré pour les gens qui passent qu'il a dîné au café de Paris.
Nous connaissons des lions, et des plus huppés , dont chacun ne dépense pas plus de six mille francs par an. Us sont dix qui ont formé une espèce de sainte alliance de luxe fictif, une association de richesse apparente , et ils ont réglé les choses de telle sorte que, pour ceux qui ne connaissent pas le secret mécanisme de cette vie brodée sur toutes les coutures, ils paraissent facilement très-riches. — Par exemple, ils louent au mois une calèche et deux chevaux avec deux domestiques. — Chacun des lions ne peut disposer de la calèche que tel jour de la semaine. — Us se la passent les uns aux autres. — Mais chacun d'eux a une livrée particulière qu'ils font successivement endosser aux deux éternels domestiques, lesquels changent ainsi d'habits tous les malins, aujourd'hui verts, demain bleus, après-demain rouges, et ainsi de suite... Chacun a son jour de calèche, et même, une fois par semaine, le train d'un homme qui a cent mille livres de rente.
Le lion est donc l'habitué principal du boulevard de Gand; mais, à dix pas du café de Paris , il y a aussi le spéculateur-agioteur qui vient régulièrement de dix heures à midi devant le perron de Tortoni, cette succursale de la Bourse; là on ne parle plus de chevaux pur sang, de jockeys, etc.; la conversation a une allure plus positive; on s'entretient du trois pour cent, des bons espagnols, du cours des huiles et de toute sorte d'opérations commerciales. Quelquefois on retrouve encore le lion dans le groupe de Tortoni ; alors il cumule, il mène de front les importantes fonctions de dandy et de boursicotier. — Mais cela se rencontre rarement. — Aux jours difficiles, aux crises ministérielles , par exemple , Tortoni offre l'aspect le plus animé. — Tous les habitués sont à l'affût des nouvelles. — Us vont et viennent sur le boulevard, s'iulerrogeant les uns les autres : — Savez-vous si le cabinet est formé? M*"' a-t-ilété reçu chez le roi?N'"' cntre-t-il dans le uou- \ eau ministère? Que disait-on à la chambre des députés?etc., etc.. Puis, s'il vient à passer un journaliste ou un personnage politique, il se voit aussitôt entouré par dix personnes qu'il ne connaît pas cl qui lui font mille questions sur la situation. — Ces jours-là , le boulevard Italien est transformé en place publique; c'est Wlgora d'Athènes. — Chacun s'arrête pour se demander ce qu'il y a de nouiean. — Parisiens! qu'y a-l-il de plus nouveau que le printemps qui arrive, le .soleil qui reluit, et l<s tkurs qui jettent aux \ents leurs parfums :'
ALBUM DES FRANÇAIS. t II
Il est une heure de mystère, comme dit poéiiquemenl M. deLamanine, où le boulevard Italien n'est pas exclusivement livré aux lions et aux beaux de toute espèce. — C'est cette heure crépusculaire qui suit le coucher du soleil ; alors , parmi ces groupes d'habits noirs , on voit passer comme de» apparitions des robes de satin qui chatoyent à réclat du gaz hydrogène et laissent voir de blanches épaules et des tailles voluptueusement prises. — Le mari se hasarde rarement à traverser avec sa femme le boulevard à cette heure. — Le père de famille fait un très-long détour pour ne pas donner à sa fille le spectacle de ces agaceries féminines , de ces œillades provocatrices , de ces mille et mille trébuchets perfides tendus à la vertu et à la fragilité humaines... Ces reines nocturnes s'emparent ainsi du boulevard jusqu'au dernier coup de minuit, moment fatal où elles disparaissent toutes pour se rendre dans leurs logis respectifs, brutalement reconduites par \euTs protccieurs. — Voilà le boulevard des Italiens, boulevard de bruit, de luxe, de misère et de dépravation; c'est le plus élégant de Paris , c'est aussi le plus misérable , car c'est là que se rendent toutes les existences problématiques de la capitale.
Er)M0>u Texieb.