L\ I I^MME SANS GOUT
iKN au monde ne m'attriste comme un mauvais dîner prétentieusement disposé, une réunion de femmes mal mises dans un salon décoré sans goût, un orchestre criard, des danseurs portant lunettes, un appartement sombre et bas, un maître de maison importun, joyeux et qucstion- . neur. Tous ces trésors se trouvent chez le président C. , qui se croit !> — ' Paris parce qu'il habile la rue du Pas de la Mule. Il me fallut bien accepter une invitation à dîner chez le bon président, ancien ami de ma famille. Au dessert, il me fil goùlcr de ses meilleurs vins avec un empressement orgueilleux digne de M. Jourdain; mais sa mai.son est, je crois, maudite, car le vin sentait le bouchon, le cuisinier provençal avait mis de l'ail partout, les convives étaient bavards et ennuyeux, les domestiques gauchement attentionnés. Je tombai dans le marasme au second service: ce ne fut cependant pas par la faute du bon président qu'un domestique embarrassa ses deux pieds l'un dans l'autre, et se jeta la face contre terre avec un plat de crème préparé par la maîtresse du logis, qui se désola de cet accident pend int tout le temps du repas.
Le soir, on vil arriver quelques dames, habitantes de quartiers inconuiis, qui voulurent danser au piano. L'une d'elles secouait terriblement sa robe, et courait dans le salon, les bras tendus et la tête en arrière, portant au veut un nez jovial et épicurien; une autre, timide et honteuse, piétinait à contre-mesure avec hésitation; une grande femme maniérée penchait sa tète sur ses épaules; une petite fille faisait de giands pas; une vieille complétait un quadrille: j'avais le cauchemar! Un jeune homme portant lunettes s'écria :
«Quelle ravissante personne!»
Il regardait une dame dont la robe faisait de grands plis dans le dos, don t la tournure commune et négligée éloignait toute idée de coquetterie, et dont la chaussure, d'une largeur démesurée, faisait craindre l'abandon du pied dans un trop brusque mouvement. Ma surprise était grande, et mon étonnement redoubla lorsque je vis tous les regards se fixer avec admiration sur cette reine de la fête. Les paroles du jeune homme à lunettes passèrent de bouche en bouche. Je crus avoir \ei yeux fascinés, et j'examinai cette dame avec la plus scrupuleuse attention. Elle avait d'assez beaux yeux, des cheveux noirs arrangés sans habileté, une expression de pruderie modeste qui n'était pas sans agréments; du reste, aucune grâce dans la taille, les os des joues trop saillants, les coudes trop en arrière, les mains trop fortes; enfin, quelque chose de triste, de malheureux et de travailleur répandu sur toute sa personne.
Dans cette singulière réunion , se trouvait un jeune élégant qui vint à moi et me dit à l'oreille, avec une certaine fatuité:
«Ne trouvez-vous pas qu'il serait piquant de troubler, dans le court espace d'une soirée, quelques-unes de ces existences bourgeoises ?
— Je crois, lui dis-je, que vous aurez bon marché de la dame au nez épicurien.
— J'aimerais mieux m'occuper de cette dame dont les manières et les ajustements sont marqués au coin du mauvais goût, de cette dame dont l'apparition a jeté l'ivresse dans tous les cœurs de ce cercle brillant.
— Elle vous donnerait autant de mal qu'une jolie femme. Quant ;i moi, je suis trop ennuyé pour faire un essai. Je regarde ma .soirée comme perdue, et je vais aller me mettre au lit.
— Secouez celle tristesse; buvez quelques verres de punch, et cherchons à nous distraire; jetons le trouble dans ces paisibles ménages. »
Je voulus .'^uivre ce conseil ; mais le punch se trouva fade, et je tombai dans le dccouragemenl. Notre élégant, qui s'était donne, avec quelques verres de sirop, une assurance convenable, fil une cour foit empressée A la femme sans goût; de sorte que l'homme portant lunettes, qui adressait à celle beauté ses hommages depuis plusieurs mois, se vil dépassé , en quelques minutes, dans les bonnes grâces de sa charmante.
"Mon cher philosophe, me dit-il avec tristesse, expliquez-moi pourquoi les femmes sont ries êtres changeants et infixables .'
ALIilM DES FRANÇAIS. I I 3
— Je vous expliquerai , mon ami . pourquoi vous avez été suppl.iulé ce soir : vous u'êtes pas assez entreprenant, votre tailleur est détestable, et vous portez des lunettes. Pourquoi diable porter des lunettes ?
— J"ai la vue basse.
— Eh ! mou ami . on a la vue basse ; mais on ne met pas de besicles. » Heureusement pour Tamoureux myope, son rival , ennuyé de la fastidieuse conversation
de la femme sans goût, quitta la maison du bon président, sans doute pour n'y revenir jamais, et l'homme portant lunettes put s'écrier à la fin de celte soirée lugubre : «Quelle délicieuse réunion ! d
11 est à croire que, d'ici à quelques années, cet heureux Lovelace obtiendra, dans les affections de sa belle, une préférence marquée sur les autrC:? danseurs des quartiers étrangers. Depuis cette soirée, il m'est bien arrivé quatre fois, pendant cet hiver, de me trouver à des bals déserts, à des réunions de femmes laides puissamment admirées par de ridicules danseurs. — Qui me dira pourquoi j'ai rencontré, dans ces quatre maisons, la femme sans goût qui fait l'ornement des bals du bon président ? Qui me dira pourquoi sa figure honnête et prude, ses robes mal faites , ses poses sans grâce, se retrouvent dans toutes les fêles manquées ou mal ordonnées? Est-ce la femme sans goût qui porte malheur, ou bien est-il dans sa destinée de n'assister qu'à des réunions attristantes? Expliquez-moi pourquoi je l'ai vue, dans un bal d'enfants , figurer avec sa grande taille au milieu d'un quadrille de petites filles, et accepter, avec une joie orgueilleuse , les invitations de quelquesjeunes gens qui se pressaient sottement autour d'elle, au grand désappointement de ses petites rivales de dix ans. Dites-moi pourquoi je lai rencontrée au fond du Marais, dans ces maisons que les exigences de famille vous font déterrer dans les dernières limites du quartier latin, au Gros- Caillou, au beau Grenelle en plein hiver. Pourquoi, si on la voit par hasard au théâtre, la salle est-elle déserte, les acteurs sont-ils froids, les spectateurs endormis? Pourquoi est-elle placée dans une mauvaise loge , et n'a-t-elle jamais que des billets peu considérés des ouvreuses? Dites-moi pourquoi il se trouve, dans quelque endroit qu'elle paraisse, un homme tout exprès pour l'admirer , qui s'écrie à son approche : «Voilà une bien jolie dame!»
C'est surtout son mari qui m'inspire une profonde et sincère pitié, un véritable intérêt. Le pauvre homme aime et garde précieusement cette sage moitié; il la loge de son mieux; il cherche à lui plaire; il lui prodigue de doux surnoms dictés par une tendre amitié; il s'inquiète de sa santé; il la surveille et la protège ; il est jaloux , ô ciel ! Peut-être un jour il en recevra . en échange de ses méritoires affections, de cuisants chagrins : il y a là de quoi fendre le cœur!
Décidément . la première fois que je rencontrerai l'homme aux lunettes, cherchant à séduire la femme sans goût, je le prendrai à part . je lui montrerai du doigt ce bon et respectable mari, qui étalera sans doute un long cordon de montre habilement filé par son épouse encore fidèle.
«11 serait bien affreux, dirai-je, de troubler inulilement un ménage paisible , de briser une union aussi heureusement assortie. Il faudrait trouver dans le mal une bien affreuse jouissance pour avoir seulement la pensée d'égarer nue créature qui marche dans la plus profonde
m LE PRISME.
ornière qui soit sur les grandes routes de la civilisation , une créature que Dieu a placée dans un coin pour y accomplir une insijjnifianle mission, et mourir ensuite oubliée à jamais! Abandonnez, je vous en supplie, cet horrible projet qui me désespère. N'écoutez pas le langage de la passion. Non, non, vous ne la compterez pas au nombre de vos victimes! Homme vraiment sensible, vous vous montrerez moins implacable que don Juan! Et que deviendriez-vous, grands dieux! si, dévoré par les poisons de la jalousie, subitement transformé en Othello farouche , le mari de votre adorée poignardait une nuit cette nouvelle Desdémona dans son castel de la rue Copeau ! »
Mais si le jeune homme portant lunettes est sincèrement amoureux de la femme sans goût, s'il me répète mille fois qu'il la trouve belle comme le jour, s'il me jure qu'il perdrait plutôt la vie que de renoncer au bonheur de la voir ; surtout si je vois que, pour lui plaire, il vient de faire l'acquisition d'une paire de gants verts , alors il me fera à son tour une si profonde pitié que je ne pourrai résister à tant d'émotions, et que, pourne pas fondre en larmes, il me faudra prendre la fuite en m'écriant :
«Que la volonté de Dieu s'accomplisse!»
La destinée probable de la femme sans goût est aisée à deviner : après avoir fait, pendant nombre d'hivers, l'ornement de tous les bals économiques de la capitale, elle se confinera dans son irisle intérieur, au milieu d'un cercle borné dont la place de choix sera toujours rései'vée à l'homme en lunettes. Il est à espérer que la timidité de cet amoureux , la vertu et la froideur de la dame sauveront l'honueur du mari d'un dépicrable affront! L'empire de l'habitude est tout-puissant chez les esprits prosaïques. Elle reparaîtra dans te monde quand sa fille aînée sera en âge d'être mariée. Alors on verra, dans un de ces bals impossibles à découvrir , un homme grisonnant s'approcher d'une vieille dame qui semblera avoir tiré d'une armoire tout ce qu'elle possédait de vieilles nippes , et saluer cette dame avec une politesse plus cérémonieuse que si c'était une impératrice déguisée en marchande à la toilette. Ce ravissant tableau vous représentera l'homme aux lunettes , heureux de rencontrer la femme sans goût.
Cependant il est uiile de reconnaître que la femme sans goût est une des nécessités de ce temps. C'est elle qui protège de sa présence les théâtres abandonnés ; c'est elle qui achète tous les objets vieillis depuis dix ans; c'est elle qui soutient de son crédit et de son admiration la mauvaise musique, la romance du coin du feu, la peinture économique et parfaitement vernissée, les lithographies amoureuses et coloriées, la littérature de cuisinière , le portrait de famille parsemé de carlins , les conversations brillantes de lieux communs. N'est-ce pas elle qui sauve la vie aux fabricants d'étoffes de mauvais goût, et qui s'affuble magnifiquement d'un chapeau fané, vainement étalé pendant des siècles? Comme complément naturel, .«on adorateur fait une ample consommation de vèlemenls mal taillés, de gants verts, de socques articulés, de parapluies écarlale, de chaînes de sûreté et de breloques.
Si jamais la femme sans goût s'avise de vouloir donner un bal, je puis vous en faire d'avance la relation frobable à la manière de la conversation monosyllabique du moine de Rabelais avec Pantagruel. Si vous me demandez :
— Gomment sera l'escalier?
Je vous répondrai :
— Noir.
Si vous me demandez:
— (Juel parfum répandu dans l'appartement ?
— Je vous répondrai :
— Choux.
— Comment sera le salon?
ALBIM DES FKANÇAIS.
— Bas.
— Elle papier?
— Gras.
— Comment seront les murs ?
— Nus.
— L'éclairage, quel?
— Suif.
— De quoi seront le.<! rafraîchissemenl.«?
— Eau.
— Et les pâtisseries?
— Pain.
— Quelle sera la collation ?
— Veau.
— Et les fruits?
— Nois.
— Les cavaliers ?
— Sots.
— Les visages des danseuses?
— Laids.
— Leurs épaules?
— Os.
— Et leurs pieds?
— Plats.
— La partie dominante?
— Nez.
— Combien de joueurs?
— Un.
— Gomment sera l'orchestre?
— Lent.
— Elles valets?
— Sourds.
— Quel sera donc le maître du logis?
— Gueux.
— Quel sera son état?
— Clerc.
— Gomment sera sa fille?
— ■ Louche.
— Que deviendront les assistants?
— Tristes.
— Et les visages ?
— Mornes.
— Quelle envie aurez.- vous?
— Fuir.
— Quel sera le départ?
— Prompt.
Priez Dieu qu'il vous préserve d'une aussi affreuse soirée!
LES YISITEURS Dl SALON.
^^^^ L esisle des hommes instruits qui vont au Saloa, couduils par le désir ^^^f^Ç^^ d"y donner des preuves évidentes de leurs connaissances historiques. Le î:'-^>-^ f'-lf ' "om des peintres leur est étranger , ils se soucient fort peu de l'exécution r\J- V p'yl; d"uQ ouvrage; pour être de leur goût , il suffit quun tableau soit inspiré
^ ■'*-^^?i^ N par l'histoire. Pleins de mépris pour le livret, ils se placent carrément ^'' • •"'^^*"'' devant une bataille, et, d'un ton consacré par le Prudhomme d'Henri Monnier, ils lancent aux oreilles de leurs voisins: — Diable! voici un admirable sujet ! Ceci doit nous représenter la bataille de Fleurus , la bataille de Friedland ou la bataille de la Moskowa ! 11 n'est pas nécessaire d'être très-fort sur les guerres de l'empire pour deviner cela tout de suite !
A un voisin : — Nous sommes nécessairement devant une bataille de l'empire?
Le voisin : — Non, monsieur, c'est le combat de Ghamp-.\ubert !
— Je le disais bien, combat de l'empire! combat de Champ-.\uberl! c'est un très-beau fait d'armes, ma foi! Le maréchal Blucher fut entièrement défait dans celle mémorable journée... battu, rebattu et complètement battu!... On fit quatre mille prisonniers à l'ennemi, le reste fut tué ou dispersé plus ou moins. L'armée française s'y couvrit de gloire! Vous ignoriez donc cela? Si vous avez négligé ce fait historique,je suis heureux de vous l'apprendre !
Reprenant : — Ah ! ah ! nous voici sans doute devant la sanglante bataille d'iéna ! Un voisin: —Bataille d'Austerlilz!
— léna, Austcriilz; qu'importe! c'est toujours la même gloire! Un de nos plus beaux faits d'armes ! Vous ne sauriez croire, monsieur, les drapeaux enlevés à l'ennemi dans cette mémorablejournée ! Le nombre des prisonniersest incalculable! Les Français furent vainqueurs comme toujours. Si vous ne saviez pas cela, monsieur, je suis heureux et fier de vous l'apprendre!
Continuant : — Nous assistons, je pense, à la .sanglante bataille de Malplaquet ? Un spectateui- avec fatuité: — Champ de bataille de Fontenoy !
— Ah! ah! bataille de Fontenoy, vous ave/, raison; je n'aime pas celte époque; cependant c'est un bien beau fait d'armes! Tout cela est d'une exactitude vraiment historique. Voilà bien Louis XV qui commandait eu personne dans celle mémorable journée! Deux régiments, anglais et français, se firent mille politesses avant le combat. Si vous ne saviez pas cela, monsieur, je suis enchanté de pouvoir vous l'apprendre!
Quelquefois, .s'abaissani à l'examen des ouvrages d'un ordre inférieur, le même visiteur
ALBUM DES FUAiNÇAlS. 117
est heureux de vous faire encore profiler de ses études historiques; et, à propos du plus mince tableau de genre, il nous apprend qu'Henri IV est mort assassiné par Ravaillac, ruede la Ferronnerie;que Napoléon abdiqua à Fontainebleau ets'embarqua plustard sur le Beltérophon ; et enfin, que le général Damrémont a été tué au siège de Constanline. Le Musée est pour lui une chaire d'hisloire dont il s'est créé le professeur honoraire.
H y a quelques années, le Salon était encombré de toiles consacrées aux exploits de la garde nationale. Les portraits eux-mêmes avaient subi cette influence guerrière. Le petit marchand, l'épicier le moins belliqueux, croyaient devoir léguer à leur postérité un échantillon de leur courage civique. Aussi toutes les têtes françaises étaient-elles e.xaltées en présence de ces braves figures bourgeoises rehaussées du schako, des épaulelles de laine et des buffleleries devenues irréprochables sous la main de l'artiste. En cas de danger, on aurait pu extraire de l'exposiliou un bataillon complet avec ses musiciens, ses tambours, ses officiers de tout grade , ses grenadiers, ses chasseurs et voltigeurs! Souvent il arrivait, grâce à l'intelligence du garçon de salle, qu'une compagnie se trouvait réunie sur une même ligne, et cela dans un ordre si parfait, dans une tenue tellement rigoureuse, dans une attitude si menaçante, qu'on était tenté de se demander si l'ennemi était aux portes du Louvre.
L'innocent iwrei , ce petit guide sans préteution , empruntait alors des formules militaires et se parait de l'emphase d'un ordre du jour. Vous y lisiez :
— Portrait de M. D. en costume d'officier de la garde nationale.
— Portrait de M. G. se rendant à une revue.
— Portrait de M. S. après une revue.
— Le jeune Félicien Pastourel jouant avec le bonnet à poil de son |iérr. Ce dernier se plaît à enl retenir ces instincts guerriers.
lis LE PKISME,
— M. LeQlille au port daniics.
— Le jeune Verdure essayant l'habil de M. son père, caporal de voltigeurs, 8" légion.
— Portrait d'eufaut en tenue d'artilleur de la garde nationale.
— M. Cochenille, grenadier de la compagnie S., la première qui ait adopté le sac et le sabre-poignard.
— M. F., officier de la garde nationale à cheval , montant Shéiidau, son coursier favori.
— M. Lépinard faisant l'exercice dans son jardin, au milieu de sa famille.
— La 4" compagnie du 2*^ bataillon (chasseurs) venant de faire une promenade militaire et se livrant aux douceurs du repos. Sur le premier plan, de bons campagnards apportent des fruits; des vivandières improvisées offrent des cigaresetdu vin; M. V., sergent, veut embrasser une jeune et jolie paysanne.
(Ce tableau appartient à i^l. B. , capitaine de la compagnie. L'auteur de cet ouvrage fait partie du premier groupe : il remet ses lunettes vertes.)
— Distribution de drapeaux. Tous les personnages sont des portraits.
— Grande revue du l*^' mai. — Portraits.
Ces derniers tableaux faisaient naître des rivalités sans nombre, des discussions interminables,des haines mortelles. Du sein des groupes qui se formaient devant ces toiles, vous entendiez des spectateurs s'écrier:
— C'est une indignité : le lieutenant Castor n'était pas à cette revue !
— Croyez-vous que je sois ressemblant?
— Vous avez eu tort de couper vos moustaches; cela vous change beaucoup. El puis , le costume bourgeois vous donne une tout autre physionomie.
— Et ce T., qui s'est fait planter en faction pour laisser croire qu'il fait son service!
— Ah ça, le capitaine n'était pasencore décoré à l'époque deladislribution des drapeaux. Il s'est pourtant fait mettre sa croix... Pas gêné du tout I... Et vous appelez cela tableau historique?
— Dites donc, dites donc! u'aperçois-je pas ce gros joufflu de P.? Pourquoi se trouve-til en si bonne compagnie?
— C'est le propriétaire du peintre. Vous m'entendez?
— Fort bien ! toujours des injustices ! Ce ridicule barbouilleur, après m'avoir fait poser pendant des journées entières, s'est avisé de me masquer de telle sorte qu'on ne me voit plus que l'oreille et l'épaulette. Je défie qui que ce soit de me reconnaître. Et l'on destine celte toile à Versailles! c'est vouloir mystifier la postérité la plus reculée. —
Cette exaltation guerrière s'est enfin apaisée. Aujourd'hui vous comptez à peine , parmi les portraits, des gardes naliouaux : sublime protestation! Le parfait soldat, le grognard citoyen, le /'airoui/Zcu;- le plus accompli, se contentent du frac bourgeois et de la redingote à la propriétaire. Du reste, le costume excepté, ce sont les mêmes toui'nures, les mêmes poses , les mêmes regards menaçants. Cette innocente catégorie est le point de mire des visiteurs facétieux, gens vraiment nuisibles, qui ne viennent au Musée que pour tourner en ridicule les choses les plus respectables. Rien n'est à l'abri des méchantes observations de ces désoeuvrés, lis inventent des faits dont l'histoire n'est point complice, ils confondent ;i dessein tous les siècles, ils intervertissent toutes les dates, et propagent ainsi le doute cl l'erreur. Le portrait est ordinairement le but privilégié de leurs sarcasmes. Sans respect pour nos illustrations, pleins d'indifférence pour des noms qui font la gloire de la France, ils les dépouillent impudennneut de l'auréole qui les entoure, et leur font subir une complète transformation. Quelquefois, au contraire, s'emparaut d'un de ces hommes à profession tranquille, d'un de ces bons pères de Famille, dont le portrait se trouve modestement placé dans un coin obscur des galeries, ils le décorent d'un nom devenu populaire. Un'unecxccl-
ALlflM DtS IKANÇAIS. II'J
lenle épouse, guidée par l'inlculioii (ouïe louable de faire uue surprise à son mari, la veille de sa fête , se soit décidée à confier sa fille au talent d'un artiste, et que, pour la gloire de ce dernier, cette production arrive au Musée, soyez sûrs qu'un de ces mauvais plaisants s'écriera, après avoir regardé ce modèle d'innocence et de vertu: — Ah! Déjazet; comme elle est ressemblante! Voyez donc Déjazet ! C'est d'une vérité incroyable ! Ne vous étonnez donc plus de voir chaque jour des groupes nombreux et permanculs devant un fort triste tableau représentant un ecclésiastique assistant un condamné; l'un de ces êtres mal intentionnés vient de lancer aux oreilles de cette foule : — Graud Dieu ! le portrait de Laceuaire ! Comment admet-on de semblables Loueurs ?
Par respect pour les saintes affeclious de la famille , les portes du Louvre devraient être murées pour toutes ces exhibitions domestiques. Des gens qui devraient passer leur vie à cacher leurs figures croient devoir à leurs concitoyens l'exposition de leur laideur. Celui-ci lance des regards obliques et furibonds aux personnes qui s'arrêtent devant lui; cet autre prend une pose dramatique des plus fatigantes ; il croit sans doute que le public lui en saura gré. Un monsieur nous apprend qu'il possède une venue sous le nez; son voisin, à peine guéi i d'une ophthalmie, nous fait savoir qu'il porte encore un abat-jour ; un homme riche, sans uni doute, vient étaler au grand jour tout ce qu'il possède de hardes neuves; une jeune dame, venant au secours de la nature, se fait représenter avec des épaules qui descendent juïiques aux talons; et tous lesg«ns à l'air inspiré que ces toiles nous reproduisent nous font croire que la France est une pépinière d'hommes de génie tout à fait incompris.
Celte exhibition de portraits amène quelquefois au Salon une jeune femme venant essayer la précoce intelligence de son fils. — Où est papa? Dites doue où est papa ? Voulezvous bien dire tout de suite ouest petit papa? Provoqués par ces questions, d'effroyables cris viennent enfin révéler l'affection de cette faible créature pour l'auteur de ses jours ; et la mère , persuadée que la ressemblance de son mari n'est pas parfaite , se décide à retrancher quelques écus sur la somme promise à l'auteur dece chel-d'œuvre. Alors l'artiste se révolte , il invoque la foi des traités, il connaît le prix de sou travail!... et le juge de paix se voit dans la nécessité de compléter ce ravissant tableau de famille.
Maintenant passons rapidement en revue les visiteurs que des sympathies particulières conduisent au Salon une ou deux fois seulement. Ce sont:
Les amis, parents et connaissances des exposants. Ils arrivent au Louvre avec une admiration anticipée;
Tous les originaux des portraits exposés ;
Leurs amis, parents, domestiques et portiers, venant juger des resscinblanrcs ;
Un jeune enthousiaste voulant se convaincre qu'il s'est fait une idée exacte d'un homme de génie dont le portrait est au Salon;
Les auteuis qui ont inspiré le sujet d'un tableau de genre;
Les amateurs de théâtre qui veulent s'assurer si tel acteur exposé est aussi bien â la ville qu'à la scène ;
Les propriétaires de tableaux, Mécènes dont le nom est soigneusement consigné au livret;
Les personnes qui n'ont jamais vu la famille royale;
Les modèles dont les belles formes sont venues au secours des arlisles :
Les amants qu'un rendez-vous doit réunir devant un sujet égrillard :
Tous les rapios de l'Académie des beaux-arts ;
Enfin les concierges et employés de cette même Académie.
Si, par hasard, on vient nous dire que nous n'avons pas parlé des habitués des jours privilégiés, BOUS répondrons que, le samedi, les salles du Musée pourraient se passer de tableaux.
et que la visite du Salon, ce jour-là, n'est qu'un prétexte de promenade élégante. Toutefois nous devons ajouter que nous avons entendu un de ces hommes d'élite répondre à une dame lui demandant: — De toutes ces croûtes, quelle est celle que vous préférez? — .4dam et Etc , parce que je connais l'anecdote , et que je n"ai pas besoin de me fatiguer à consulter le livret.
ALBIM Dliii FRANÇAIS.
PARIS NOCTURISE.
ARis a des piiéiiomèiics de relation qui établissent des analogies entre son existence et celle d'un corps anatomique naturellement organisé : nous dirions encore que, jouissant d'un système sidéral bien supérieur à celui du firmament , Paris , sublime composé d'astres et de planètes . - -?y a opère une révolution diurne et nocturne, si sa physionomie devait résul- ^^^^^2^ '^'" •'" similitudes microscopiques; mais Paris est plus à même de fournir des comparaisons que d'en emprunter aux autres.
Nous allons, sans être un Homère, procéder A la façon di> l'Odyssée , cl contempler Polyphème pendant son sommeil.
Monstrueux physétère couché entre la barrière de Charenton el celle des Bons- Hommes , le monstre , privé de son flambeau , ciii lumen adcinpluin , a beau être plr)n{jé dans le sommeil, ses artères n'ont point cessé de battre. L'heure de son premier sommeil est celle d'une torpeur, d'un engourdissement trop justifié par un excès de lassitude, et qui serpente du centre aux extrémités ; les pieds et les bras surtout sont plongés dans un repos léthargique, quasi morlis imago; mais le cerveau travaille, et l'imagination enfante encore des romans, soit dit .sans allusion aux femmes de lettres, qui improvisent des nocturnes pendant que Paris dort du sommeil du juste et de l'homme fatigué.
A l'heure où nous écrivons, à minuit moins un quart de l'an 1840 , rien n'est encore plus imposant que Paris. N'allez pas, toutefois, le confondre avec le Paris d'autrefois, le Parisde Notre-Dame et de V. Hugo , des truands et de La Esraéralda ; ou bien avec celui d'hier, le Paris de Rétif de la Bretonne et du lieutenant ds police , semé de débauchés de bon ton et de mœurs pires, de maisons de jeu , de voleurs, d'exempts de police, de filles de joie, de piliers de taverne , d'entremetteurs et d'escrocs; mais un Paris bourgeois, rangé , tiré au cordeau ; un Paris honnête et silencieux , troublé tout au plus par quelques patrouilles de la garde civique qui se cherchent, .s'observent, s'épient, et ne font luême pas autre chose dans ses Catacombes.
Gaz hydrogène, prête-moi ton flambeau! dirait un auteur cUssique; mais le gaz hydrogène .se/crmc un des premiers. Les autres opercules, qui distribuent la lumière A la voie publique, immense bénéficiaire qui n'a que ce qu'on lui donne, ne lardent pas à s'entourer aussi de verrous et d'obscurité.
Les fiacres vont plus vite, les piétons plus lentement.
Le mouvement se retire des extrémités; le cœur seul de la capitale reçoit une prolongation d'existence jusqu'à minuit. Les grands seigneurs vivent plus longtemps que les prolétaires , et les couches concentriques du globe , A peine refroidies , sont revêtues d'une écorce solide et complètement cristallisée : ainsi de Paris. La nuit ne commence pas aux m('mes lieiirrs sur les divers points de .^a circoiiFérencc : les cafés bourgeois ferment iiour
geoisemeiil eulre dix et onze heures; le café Anglais et Paul Mquet ferment Lien plus tard , quand ils ferment. Sur ce point , les goûts , les habitudes , les exigences sont identiques ; les estrèmes se ressemblent sans se toucher.
Trois points, trois quartiers principaux, au rebours du roid'Yvetot , se couchent trèstard pour se lever plus malin : le Palais-Royal, les boulevards, la Halle. Ceux-là vivent double . si c'est vivre que de ne pas dormir.
Ramené à des habitudes bourgeoises , mis en retenue , exproprié pour cause de moralité publique, le Palais -Royal ressemble à ces anciens moines dont le spiritualisme de commande siégeait tout entier à l'intestin rectum. Le Palais-Royal mange , digère , et se guérit petit à petit du suicide à force d'indigestions : il est devenu essentiellement nocturne. Il tient à la Halle par des canaux sécréteurs qu'un physiologiste devine, mais qui échappent à la loupe de l'observateur.
Nous touchons au solstice d'hiver, Paris s'est arrangé pour une de ces nuits d'intérieur, qui accusent l'admirable résultat d'une civilisation , l'incroyable énergie des institutions civiles , l'extrême rigueur des règlements de police et le sens de ce mot : ordre public. Tandis que le philosophe pessimiste grouille au carrefour, à la honte des Périclès constitutionnels, des fiacres, des demi-fortunes, des équipages financiers stationnent dans les rues aristocratiques des grands quartiers. Là , les ténèbres dont Paris s'enveloppe sont toutes extérieures , et des sillons de lumière tracés çà et là sont l'enseigne nocturne des plaisirs et des fêles de l'hiver.
Il y a . nous n'en doutons point , un Paris étincelantde parures et de bougies, passé à l'eau de Portugal, enivré de danses et de musique, saturé de jouLsitances; un Paris intérieur qui s'épanouit au calorifère de la richesse, et dontrKden fleurit au mois de décembre: ■c'est celui des .«alons du grand monde , dont il existe des millions de contrefaçons. On croit, mais à tort . que tout ce que l'imagination des poètes rêve de plus fortuné est puisé dans les régions de l'idéal. Il existe un paradis dont le leur n'est qu'un pâle reflet: c'est celui des salons dans une longue et froide nuit du paradis nocturne.
Ce qu'il a fallu de mouvement pour assurer à la capitale un repos ou des plaisirs de deux ou trois heures, qui pourrait l'écrire , le calculer, eu dresser l'inventaire? .Mais aussi quel est celui qui en a souci ?
En ce moment toute agitation cesse au dehors, toute vitalité se concentre an dedans D'une à trois heures du matin le caput mortuum est à peu près tout ce qui reste de Paris. Sa physionomie n'offre plus que des couleurs négatives , Paris nage dans une sorte de clair-obscur, même parfois très-ob.scur.
Paris est alors calme, imposant, poétique; il éveille des terreurs magiques; il règne sur l'imagination par le charme infini de la .solitude, de ri.solement. C'est connue si l'on était pau\re en plein midi . ou seul vivant dans les ruines de Paris noclurne; l'isoleuienl est le même; mais le désert de Paris à deux heures du matin est bien plus mélancolique. Ce tableau a besoin d'un rayon de lune. On aime alors à se figi'rer Paris dans deux mille ans avec le vent du désert caressant les altiques de ses monuments, s'engouffrant dans ses palais solitaires, soulevant une vieille poussière et de vieux souvenirs. L'imagination bâtit dans le vide de superbes édifices détruits, des ruines majestueuses, et s'inspire des grandes images du passé. On existe un moment dans le dédale d'uu Paris antique; aucun bruit ne vient donner un démenti à ces affirmations de la solitude. Il nous a semblé qu'il y avait plus de grandeur dansée calme, plus de gravité dans ce silence, plus de poésie dans ce spectacle (|ue dans (ont le liinnille, l'activité , le tintamarre et les évolutions bruyantes d'une ville peuplée d'un million d'hommes.
C'est l'heure oi'i r<m assassine très-peu . parer i|ii'il n'y a que liini peu di' monde à
assassiner dans les rues de Paris , et qu'il y a au contraire beaucoup de patrouilles pour surveiller de simples malfaiteurs. Les voleurs n'ouvrent plus passé minuit; leur industrie est du domaine de l'histoire ancienne. Les derniers voleurs remontent au moins à M. de Sartine , cet homme prodigieux qui fit tant parler des voleurs à une époque où Paris avait l'honneur d'en posséder quelques-uns. Paris avait autrefois un drame nocturne, macadamisé d'anecdotes à faire pâlir la Gazelle des tribunaux elle-même. Nous avons changé tout cela. Robert Macaire, le héros du siècle, est un homme diurne s'il en fut jamais.
Il existe , en revanche , des travailleurs nocturnes : les uns, à titre de parias , les autres . dont on a tracé l'esquisse dans les Français sous le nom de dévoués, forment les deux classes innomées de travailleurs nocturnes.
Les compositeurs de journaux, les garçons boulangers , forment deux autres classes qu'il faut inscrire au nom de l'utile dans notre galerie.
La nuit, en longeant les trottoirs, on entend quelquefois, par des soupiraux étranges, des cris plaintifs, des gémissements étouffés, un râle profond et saccadé comme le souffle d'un taureau qui succombe : le geindre, ce travailleur nocturne, Ixion de la pâte ferme et du pain quotidien , est la cause innocente de tout ce bruit.
Homme homérique et biblique tout à la fois , placé sans contredit sur le premier degré de l'échelle utilitaire, le garçon boulanger est l'être le plus méconnu de Paris. C'est encore l'homme le moins \êlu de France et de Navarre , Y Ecossais réduit à sa plus simple expression. Au lieu d'être placé , selon son mérite , au sommet de la pyramide sociale . le garçon boulanger vit et meurt ignoré dans les entrailles du Paris nocturne. Son dernier soupir se confond avec le hein! éternel que lui arrache incessamment sa vocation. Si le pain , comme le dit Saint-Just, est le roi du peuple , le garçon boulanger doit être son premier ministre.
Une analyse détaillée de notre sujet révélerait peut-être cette vérité physiologique que toutes les fonctions nécessaires , indispensables à la vie de Paris s'exécutent la nuit. Les pertes de ce grand corps se réparent pendant la courte inlerruptiou de ses phénomènes visiblement actifs.
A trois heuresdu matin les approvisionneurs donnent le bruyant signal de l'invasion : de lourdes voitures convergent des principales barrières vers un point central; les Halles sont envahies. Le marché de toutes les productions de nécessité première qui a lieu la nuit demanderait à lui seul une narration plus détaillée que les analyses de Tacite. Dire par quelle filière de transactions le même produit, en se fractionnant, est l'objet de cinq ou six ventes successives , entre trois et cinq heures du matin , avant d'arriver aux mains de la fruitière; peindre le tumulte silencieux de ce pittoresque marché des Innocents serait entrer dans une histoire potagère de Paris nocturne. Consommer et payer, telle est la grande philosophie du Parisien : son épicurisme ne va guère au delà. L'argent, cette énigme sans mot, ayant été inventé pour simplifier toutes espèces d'idées et de transactions, a un cours immense, et exclusivement alimentaire sur le carré des Halles. Le secret des approvisionnements, du taux des denrées, ne sera jamais bien connu. On ne saurait inventer une langue pour si peu de chose, et la pratique en cette matière laissera toujours de bien loin derrière elle la théorie, â plus forte raison la description. Le Parisien ne devine l'approche du jour qu'à l'horrible cauchemar dont il est saisi, et qui le réveille en sur.saut, quand les voitures du maraîcher grincent et ébranlent le pavé, de trois à cinq heures du matin. Heureux qui peut dormir d'un profond .somme à ces heures infernales; plus heureux celui dont l'habitude a éinon.ssé les sensations. Il est des per.sonnes qui clioisisscnl de préférence les ((narlieis bniyanls. pour n'èlre point assourdies. Ce serait
124 Lli PR13.MI':.
une étude d'acoustique à décidei', lequel vaut mieux d'un quartier ir.iiiquille ou du faubourg Saint-Denis pour jouir d'un repos absolu. Les faubourgs Saint -Denis, Saint- Marlin, la rue d'Enfer, sont les eonflueiits principaux des voitures maraîchères qui se rendent aux Halles avant le jour. Le tapage se complique ensuite de cris, d'interjections horripilantes ; tontes les industries roulières de la banlieue semblent s'être donné rendez-vous dans les rues désertes de Paris. Le tintamarre ne fail que croître et onduler dans tous les sens jusqu'au point du jour. Alors il est quelquefois possible de s'endormir, même au sein de Paris, si l'on sort surtout de l'orchestre Musard nu d'un bal par souscription.
Si quelque eho.se doit ressortir d'une esquisse à la plume d'un croquis nocturne de Paris, c'est le caractère vraiment spécial des mœurs bourgeoises, le phlegme des habitudes constitutionnelles. Le jour a pu ne point jaillir du choc électrique des révolutions : la nuit en est sortie ; une nuit calme , imposante, uniforme jusqu'à la monotonie. L'idée du merveilleux,du fantastique, de l'incroyable, s'alliant volontiers;! ce seul mot, on peutaffirmer que la nuit a perdu tout son prestige. Lesanciennes nuits ont pu être des nuits de roman ; il eu est mille et une qui sont des coules , à ce qu'on dit , et des contes à dormir de bout. Donc puisque Paris nocturne n'a plus rien de débraillé, de pilloresque, de saisi.ssant , de tragique , de patibulaire , rendous grâce à l'ordre public ; et tandis que Paris s'éveille . qu'avons-nous de mieux à faire que de suivre le conseil du chansonnier?
Ah , quelle cohue !
Ma tète est perdue , Moulue ou fendue :
(Kl donc me cacher .' Jamai.s mon oreille M'eut frayeur pareille ; Tout Paris s'éveille.
Allons nous coucher.
!.. Roi \.
Ui ULASt.
^tj/f^^^^^i f- désillnsionnement est ;\ l'ordre du jour de la génér.ition nouvelle. Dans ■^1^^^^^^^ un siècle où toute foi est morte (style de circonslanc ), oii la poésie "^Sj Pv'-:^-'' ^'fi ''*'' ''"'''^ •'^*^'' '•'■'' dieux sur je ne sais quelle terre inaccessible aux TC^>1 1- l'^'r'i faiseurs d'utopies , aux femmes politiques et aux Invciileurs de sociétés Wv'^^-^ ' par actions, comment voulez-vous qu'un rhétoricien qui se respecte **^^'^^"' ^ puisse afficher la moindre déférence pour les choses .saintes et les illusions sentinienlales qui charmaient hier sa jeunesse ? On \h si vite aujourd'hui (|u'il faut se hiler, pour \i\rc (■iiiivciialilniii-iil . de se drl)arrasser de liiut ce liaj;a(;e ineoMunmle de
ALBIM DKS FKANÇAIS. 12:,
|>oésie et de sentiments honnêtes , bons , tout au plus , pour occuper les loisirs d'un adolescent. Or, il est utile, avant d'aller plus loin dans noire sujet, de nous entendre sur les mots. Vous avez cru jusqu'à présent, peul-èlre, que la vie humaine était comme les saisons de l'anflée , divisée en certaines périodes réglées et constantes , et que l'adolescence formait cette période ascendante entre l'enfance et l'âge viril où l'homme n'est plus un enfant et n'est pas encore un homme. Erreur profonde ! Dites-moi ce qu'est devenu le printemps en France depuis plusieurs années? Eh bien! il en est de même aujourd'hui pour la vie de l'homme; le printemps, c'est-à-dire l'âge où l'imagination fleurit , où l'àme s'épanouit à tous les nobles sentiments , où la sève circule abondante et forte dans l'organisation humaine , la jeunesse , enfin , disparait d'entre les divisions régulières de la vie. Le cercle s'est rétréci , la vieillesse va tout envahir ; le commencement et la fin n'ont plus de transition. On est enfant jusqu'à douze ans, on est vieux à vingt -deux! Le désenchantement commence , d'ordinaire , à l'âge où l'homme commence à comprendre et à sentir.
Communément, l'homme blasé a de dix-huit à vingt-cinq ans. Passé ce temps , il dépérit . et dégénère en cette chose prosaïque et banale qu'on appelle un homme raisonnable; il tourne au père de famille, tranche du citoyen honorable, envoie ses enfants au collège, et paye ses contributions. A dix-huit ans , l'homme blasé a tout vu , tout expérimenté... au collège. Il sait son monde par cœur; il a appris la société moderne dans Tacite; il appelle les rois tyranni, et prétend que toutes les femmes sont des liipœ. Les plus hautes spéculations philosophiques lui sont familières; mais il avoue n'avoir jamais admiré que médiocrement le fameux chapitre de Scnèque sur le mépris des richesses. Horace était son auteur de prédilection ; l'ode à Glycère a fait ses délices quand il avaii encore des illusions. Mais aujourd'hui... il a trop aimé , trop senti . pour être capable d'aimer et de sentir encore ; son cœur s'est desséché au souffle des passoins, et son esprit est tombé , de désenchantement en dé.senchantement , jusqu'aux dernières profondeurs du scepticisme: le doute le dévore. Lui aussi il a cru à l'amitié, à l'amour, à la vertu... Chimères ! illusions ! déceptions ! Le monde est une immense forêt Noire , et tous les hommes sont des égoïstes, des lâches, des voleurs et des as.<assins... Consultez à ce sujet le répertoire de la Porte-Saint- Martin, de laGaité, de TAmbigu ! Les femmes! oh! les femmes!.. Écoutez plutôt. A quinze ans, Cornélius ( c'est le nom de mon héros) croyait encore au bonheur; c'est pourquoi il adressa à un ange de sa connaissance . ange dont les reg"drds promettaient le ciel , un hommage poétique , où h frénésie de l'amour débordait en laïcs brûlantes , où s'exhalait la volupté de deux âmes qui meurent en s'élreignant dans des embrasscmenls convulsifs. L'ange fut pris d'un rire inextinguible en lisant cette déclaration étrange, fit des papillotes avec lépitre byronnienne, et, l'année suivante, épousa son cousiu le clerc de notaire. Profanation! L'infortuné Cornélius roula, pendant plusieurs jours, de sinistres pensées, saisit avec rage sa meilleure lame... de canif, tailla tout un paquet de plumes', et écrivit immédiatement, de son encre la plus noire, une .satire sanglante contre les femmes. L'année suivante , il fascina de son regard de vautour une colombe de quarante-cinq ans qui avait eu des malheurs , et qui lui parlait tout bas des amères tristesses de la solitude et des mystérieuses sympathies des âmes. Il fut heu - Aux vacances prochaines, il trouva que le cœur de l'iuléressanle vic-
reux deux mois
time pensait , à cet (fgard , autrement que l'Université. Cette fois , Cornélius écrivit deu\ satires, quinze épigrammes, et un nombre infini de stances intitulées : Tristesse, désenchantement , désespoir^ etc.
L'homme blasé se reconnaît, quant au physique, à certains signes qui pourraient échapper à un observateur vulgaire. A la vérité, il paraît jouir d'une santé que n'ont pu altérer les épreuves d'une jeunesse orageuse; il a le teint d'une fraîcheur irréprochable, fait ses quatre repas . digère communément comme une autruche et dort comme un loir ; mais ce sont là des signes trompeurs, et, croyez-le bien, il n'en est pas moins un homme blasé , incapable désormais de jouir des biens de la vie, si toutefois la vie a des biens. Et qu'est-ce que la vie? Un fruit sans saveur!
Plus j'ai pressé ce fruit, plus je l'ai trouvé vide, Et je l'ai rejeté comme une écorce aride Que nos lèvres pressent en vain !
Mon cœur, lassé de tout , même de l'espérance , Ne demande plus rien à ce vaste univers.
Aussi , voyez comme ses lèvres vermeilles sourient amèrement ! comme son front blanc et poli aspire à la rêverie! comme sa démarche est lente! quel air arlistement découragé et savamment ennuyé de vivre ! Au spectacle , il affecte de regarder la salle et les spectateurs, quand tous les yeux sont .sur la scène. Je vous défie de le surprendre en flagrant délit du plus faible accès de gaieté. Son rôle, à lui, c'est d'être impa.ssible. C'est à peine s'il laisse tomber sur les gracieuses têtes de femmes qui l'entourent un regard distrait. Son esprit doit être bien loin , car il paraît entièrement étranger à ce qui se passe à ses côtés. Pourtant, en l'examinant attentivement, vous remarquerez comme une arrièrepensée dans son maintien, une préoccupation mal dissimulée de l'effet qu'il produit et du résultat de ses profondes combinaisons mimiques. C'est un acteur qui a pris pour scène le devant d'une loge ou une stalle de balcon. Sa douleur n'est pas de celles qui se nourrissent de silence et d'obscurité: il faut à son désespoir, comme aux fureurs d'dreste, comme à la vengeance d'Othello , l'éclat de la rampe et les regards de la foule. Il lui faut peut-être moins, ou peut-être plus que tout cela: il faut qu'à tout prix il fixe l'attention de cette jolie femme qu'il admire et qu'il ne regarde pas; il faut qu'il soit remarqué par elle. Or (voyez la profondeur ! ), pour arriver à se faire distinguer, il doit jouer l'indifférence ! Et, vraiment , le moyen n'est pas aussi mauvais qu'il le paraît , puisque les femmes s'y laissent prendre si souvent.
Or, maintenant , voulez-vous savoir ce qu'est , au fond , ce grand professeur de désenchantement? Un excellent jeune homme, en vérité, aimant ei honorant ses père et mère, animé des meilleurs .sentiments, obligeant envers ses amis, simple , doux , facile à vivre, rangé , exact à l'heure des repas , se couchant et se levant comme uu houiièle fils de famille doit le faire... Uu ange au logis, un réprouvé au dehors, un pauvre agneau courant la campagne, affuble de la peau d'un tigre ! Costume de fantaisie ! affaire de mode ! Demain , si, par impossible , le vent de la mode .soufflait à la vertu , vous le verriez, avec les mêmes prétentions bouffonnes, se draper dans ce nouvel habit, mieux fait pour lui sans doute, mieux assorti à son innocente figure , et à .sa nalui-e encore tendre et délicate. Mais que voulez-vous? Les romanciers cl les dramaturges en ont ordonné aulreuienl. Il faut bien être de son époque. Et puisque loule la lilléralure. tous les hommes i|ui pensent cl iliri-
ALDL.M DES FRANÇAIS. 127
gent les autres , ont proclamé que le siècle était profoiidéiiient ennuyé , dégoûté , désillusionné , usé , desséché , blême et agonisant , il faut bien que la jeunesse , essentiellement amie du progrès , se tienne à la hauteur des idées du siècle.
AtciSTE DE Lacroix.