LA RUE OU L'ON NE MEURT PAS
i^c^~V /"êF ''3^5 ' y •'•<!*"'' li' langue de Paris, une langue A part, des mots d'une prom^^ j (>-Vfi §|IJ fondeur inouïe, d'une énergie incroyable, frappés à l'effigie d'un vice /C^ '^ f"''i^ 01' d'une infirmité physique de ce grand corps, produits morlndcs d'une vfj^i-/' IvIL^/ «'ivilisalion gangrenée, phénomènes immoraux d'une décomposition qui ^i^^^jrj.,,!,.^^ marche du centre aux extrémités: telle est celte expression usitée dans W^^y^hC^i un certain quartier de Paris pour désigner une rue .sans nom, et qui s'appelle /« rue oU l'on ne meurt pas.
On se figure d'abord une rue placée sous une latitude telle qu'aucun air méphitique, aucun miasme dangereux , aucun gaz délétère., n'y puissent pénétrer ; une rue à l'abri des pompes funèbres et de leurs esfaficrs, une douane contre le trépas, une a.ssurance générale contre le décès, avec primes et dividendes; une rue éternelle, garantie viable A perpétuité, jouissant d'immunités mortuaires presque fabuleuses ; une rue de l'âge d'or, domaine inviolable de la jeunesse, dela.^anté, de l'immortalité; une rue à cire habitée par des princes, des rois , des grands hommes , des p^irs de France , des grandes coquelies , ou des académiciens.
Il n'en est rien cependant.
Ce mot est, au contraire, une formule sinistre, une cruelle bouffonnerie , une inipré cation bizarre , un analhème fulminé dans les lermcs d'une ironie sreplique , ipii n'a de pendant dans aucune langue, te mol esl à la fois cynique el impie, railleur el sévère, grave et facétieux. Il conlieni la ré\élalion de misères que la ci\ilisaIion ahrilc .««us son manteau troué ; il est emprunté à l'argol du faubourg ; c'est un !)iasphème lancé à la face de la richesse égoïste ; c'est le titre d'un drame lugubre; c'esl rabré\ialiou d'une phrase élrange,quele paria lui-même ne prononce pas sans frémir; c'est un écrilcau clandestin qu'aucune municipalité n'enregisira jamais sur ses conIrAles ; c'esl un lilre qiu' l'on comprend, el qn'((n rougit d'avoir entendu.
La rue où l'on ne meurl pas esl située dans le faubourg Sainl-Marccan. Kii longeanl
ALBUM DES FRANÇAIS. i;i3
le littoral de la rue Saint-Victor, après avoir décrit de nombreux méandres dans des rues sombres et infectes, étroites et tortueuses , vous arrivez , préparé à subir toutes .sortes d'initiations, dans un Paris triste et visqueux comme une salle d'anatomie: tous les sens sont afferlé.< .i la fois de .sensations désagréables; une espèce de frisson vous parcourt l'épidémie de la tète aux pieds; Tœil est affligé de la mauvaise disposition des niai.«onset de l'encombrement de pauvreté que suppose un as.«emblage de masures destiné à représenter un des carrefours de la civilisation. C'est désolant comme la page la plus lugubre de Jean-Paul Richter. On prend son courage à deux mains . et l'on entre dans la rue où l'on ne meurt pas.
Les habitants de la rue oi'i l'on ne meurt pas sont petits, hâlés, rabougris, malingres et souffreteux. Ils n'ont qu'un souffle d'existence; ils vivent à peine, mais en revanche ils ne meurent jamais.
La rue où l'on ne meurt pas est à elle seule tout un poëme, toute une Odyssée de choses immondes et innomées. Villon, le premier poëte français, habitait la rue où l'on ne meurt pas. Rabelais lui consacre tout un chapitre.
Dans la rue où l'on ne meurt pas, les allées sont sans portes, les portes sans serrure ni verrous , les fenêtres sont sans croisée , les maisons sans toit et presque sans propriétaire. Les vents s'y engouffrent la nuit . la pluie y tombe en plein jour, les voleurs n'y pénètrent jamais que dans des vues honnêtes , celles de se reposer de leurs travaux du jour ou de la nuit.
Jamais, au grand jamais, on n'a vu quelqu'un s'y arrêter un instant pour y mourir. Passer de la vie au trépas, dans cette rue privilégiée, serait violer la religion du pays, une tradition qui date de plusieurs siècles, un contrat gardé par des centaines de générations qui ne sont pas mortes dans la rue où l'on ne meurt pas.
Fidèle à ses habitudes nomades . la peuplade qui habite dans la rue où l'on ne meurt pas va trottant menu dans tous les quartiers de Paris , conservant partout ses allures , .ion culte, sa physionomie pittoresque, une barbe inculte, des haillons pour vêtements; elle vit à fleur de .sol comme les cryptogames à fleur d'eau , et se nourrit, à l'instar du cloporte, des détritus de l'alimentation parisienne: deux . trois, quatre fois par jour, elle emmagasine .<a récolte , compte combien il faut d'immondices pour faire une pièce de trente sous, et poursuit sa course vagabonde à travers Paris.
Le Juif errant n'est pas plus pauvre que cette peuplade tout entière des bohémiens de Paris; elle est immortelle comme lui. On ne connaît pas son cimetière; on lui connaît seulement la faculté de se perpétuer d'âge en âge . sans égard aux lois qui régissent la matière. Le quartier est prolifique à l'égal d'un autre: c'est à dérouler toute statistique de Paris moderne.
La rue où l'on ne meurt pas est ainsi noBimée parée que, dès qu'un de ses habitants sent approcher le terme de son existence nocturne, il ne fait qu'un saut de son palais dans un hôpital. Recommandant son âme à Dieu , son corps au médecin de l'Hôtel de ce nom , il expire, plein de reconnaissance envers M. Monthyon. C'est ainsi que la rue où l'on ne meurt pas n'est affligée de la présence d'aucun corbillard. Résumé as,sez complet des infirmités humaines, la rue où l'on ne meurt pas échappe à la plus cruelle de toutes. C'est une des curiosités du Paris moderne. En lui consacrant un article spécial, nous avons outre-passé peut-être les limites du possible et du permis; et cependant il est vrai de dire que nous n'avons cmbra.ssé qu'une des faces de notre sujet. Les habitanl.< de la rue où l'on ne nieiiri pas ne mourant pas tous à l'hôpital . que de\ieniient doue ceux qui \ivenl ailleurs? Question difficile à résoudre, et dont le premier inconvénient est peut-être de ne pouvoir être posée.