L'AMI D'UN HOMME CÉLÈBRE
ssi rement il est doux et honorable d'être admis dans rintimité d'un de ces hommes distingués par leur mérite, dont le public s'entretient de loin: mais cette faveur a bien au.ssi ses fâcheuses compensations : c'est une douceur particulière qui trouble singulièrement les rapports généraux.
Le moindre mal de l'ami d'un homme illustre est de s'effacer d'abord complètement derrière l'intéressante figure de son patron. Il perd .'^a valeur propre et .soii entité; on ne le compte plus pour rien , il n'est plus que le cicérone d'un monument, le cornac d'uue bête rare, le livret d'un musée. La plus simple politesse l'oublie; plus de conversation et d'égards personnels; on ne le salue point, on ne lui demande plus l'él.il de sa santé, on le feuillette comme une biographie. Il rencontre quel(|u'un au détour d'une rue :
" Kh bien, mon cher, comment va V.?
— Assez bien.
— Que fait-il ?
— Je ne .sais.
— Vous ne le voyez donc plus?
— Si fait.
— Il ne travaille pas?
— Faites excuse.
— A quoi donc?
— Il ne le dit point.
— Mênie:^ ses amis?
— App:iicmnienl.
ALKIM DIÎS FRANÇAIS H.i
— Je l'ai rencontré ce. n)aliii.
— Ah! ah!
— Toujours gros el gras.
— Il est vrai.
— Comment diable ne maigril-il pas:'
— Je me le demande.
— Il serait beaucoup mieux.
— Je le crois.
— Il a bien de l'espril.
— Certes.
— Je le crois bizarre .
— Il se pourrait.
— Au revoir, mon cher.
— Vous êtes bien bon. »
Le même homme se présente dans un salon, il se fait un grand silence, on lui pièlc attention , mais ce n'est pas lui que cela regarde.
« Parbleu! voilà monsieur qui vous répondra l,i-dessus.
— Qu'est-ce?
— Nous parlions d'Y.
— Quoi , monsieur connaît Y. !
— J'ai cet honneur.
— Est-il vrai qu'il va se marier?
— On en parle.
— C'est bien digne de lui.
— Comment l'entendez-vous?
— C'est qu'on ledit fort original.
— On le dit, c'est vrai.
— Est-il positif qu'il aime tant les chevaux?
— Oui , monsieur.
— Et qu'il est toujours entouré de chiens ?
— Oui , madame.
— Comment s'habille-t-il chez lui?
— Comme tout le monde.
— Vraiment !
— Oui , monsieur.
— A quelle heure soupe-l-il ?
— Le soir.
— Et puis il se couche?
— Quelquefois.
— Quel caprice! il écrit la nuit?
— Peut-être.
— On m'a conté qu'il ne mangeait que des raves?
— On s'est trompé.
— Que son cabinet était tendu de cachemire?
— Il n'en est rien.
— Qu'il se costumait en hongrois?
— Balivernes.
— Qu'il avait des cheveux (riinc demi-aune?
M4 LK l'RlSMl'.
— r.fla 11 esl point \iai.
— Qu'il dormail dans uii hamac?
— Je ne l'ai point vu.
— Qu'il était sur le point de perdre la vue?
— J'espère que non.
— Qu'il était menacé d'aliénation?
— Point que je sache.
— Qu'il se faisait servir par des nègres?
— Rien n'est plus faux.
— Qu'il avait une canne de cent mille écus?
— On exagère.
— Qu'il était beau connue Antinoiis?
— On le flatte.
— Fort comme un crocheteur?
— On le dénigre.
— Qu'il mettait parfois des habits d'un aulrc sexe?
— Quel enfantillage!
— Qu'il fumait de l'opium ?
— Je ne le crois pas.
— Qu'il néglige sa mise à dessein?
— Ce ne sont que calomnies.
— Qu'il tenait à grand honneur d'exceller au bilboquet?
— Allons donc ! Y. a trop d'esprit pour laisser courir ces puérilités.
— C'est égal, ces hommes de talent .sont d'étranges animaux.»
De l'ami, pas un mot. Les gens qui l'interrogent ce soir ne se .souviendront plus demain de sa voix ni de sa figure. C'est un concierge qu'on questionne en pas.<anl. Mais c'est peu de chose que ces fadaises indifférentes: viennent ensuite les haines, haines po liliques, haines littéraires, haines jalouses et inexplicables de la foule pour tout homme qui sort de ses rangs, dont l'ami seul .sonlieni les as.sauts. Tel qui ramperait peut-être devant l'homme célèbre ne se fait point .scrupule d'en dire cent injures de\anl .son ami. Celuici se croit obligé de le défendre. Le voilà , bon gré mal gré , bataillant et disputant à (oui propos avec des sols et des insolents ; et où cela ne peut-il pas le conduire? In homme à cheveux gris s'écrie dans son coin :
" Il faut avouer que cet Y. esl un drùle bien impcriinenl.
— Pourquoi cela?
— Vous n'avez pas lu .sa dernière sottise?
— Ah, monsieur!
— Franchi^ment c'est digne de Ricètre.
— Je ne vois pas cela.
• — Un homme sans idées et sans mœurs !
— Ah, monsieur!
— Un faquin qui ne .sait point .sa langue. Doucement!
l.'n maniaque qui rêve des choses monsdneuses.
De grâce!...
l'n misérable (|ui se Miidrail pour \in(;l(|ualic .sous.
Je ne saurais .souffrir ces propos.
Ah ! monsieur esl l'ami de cel homme!
— Je m'en fais gloire.
— .Je ne vous en fais pas compliment.»
L'homme célèbre est encore un prétexte commode à toutes sortes de nK'chants propos dont on espère déchirer personnellement l'ami lui-même; l'injure qu'on n'oserait lui jeter en face, on la lui décoche sûrement sous cette fausse adresse; il est vulnérable sur tous les points du talent, de la renommée et du caractère public de l'homme illustre. Il cause d'aventure avec un de ces méchants de bas étage qui sont toujours à lapisted'unc parole désobligeante , et qui sont pourtant trop lâches pour la risquer à découvert.
« Votre ami Y. vient de faire un bien mauvais livre.
— Cela m'étonne.
— Vous ne l'avez pas lu ?
— Pas encore.
— Cela est pitoyable.
— Vraiment?
— C'est-à-dire qu'on se demande comment lui, Y., a pu faire une chose pareille.
— Voilà qui est fâcheux.
— Au reste, il baisse tous les jours.
— Je n'aurais pas cru.
— J'entendais dire hier à un homme de mérite qui x'y coniuil l (\i\k décidément il n'avait aucun talent.
— Ah, bah!
— C'est une réputation faite à coups de journaux.
— C'est trop dire.
— Expliquez-moi donc, vous qui élcs son ami, comment il peut faire des hètises de cette force.
— Je ne .sais si cela est vrai.
— En vérité, vous qui êtes son ami, vous devriez lui faire vos représentations.
— Je ne me le permettrais dans aucun cas.
— C'est qu'enfin cela ne se conçoit pas , etc. etc.. »
L'homme célèbre essuie d'aventure un revers, une chute au théâtre , un livre qui n'est pas goûté, un tableau qu'on critique, ou même une perte d'argent qui a donné lieu à quelque bonne calomnie. Le même interlocuteur attend l'ami , la face rayonnante.
" Eh bien?
— Plaît-il?
- Que dites-vous de cela ?
- De quoi ?
- Votre ami ?
— Enisuile.
— Cette pièce tombée, sifflée à oulrance?
— C'est un malheur.
— Il n'est p<^>int mort de honte?
— Il se prte a.s.sez bien.
— C'est de l'effronterie!
— Pourquoi ?
— Il parait que c'est une horrible débauche en cinq actes.
— Oh!
— Qu'il n'y a ni cœur, ni esprit , ni talent , ni vergogne ?
— Je ne trouve pas.
146 LE PKIS.ME.
— Qu'il y prêche le meurtre el le \o\ '.'
— Ce n'était point son intention.
— Ses vers sont du patois.
— Je les trouve fort bons.
— Enfin c'est une monstruosité.
— Je ne pense pas.
— C'est l'avis de tout le monde.
— - Ce n'est pas le mien.
— Cela se conçoit , vous êtes son timi.
— Ce n'est point ma raison.
— L'indignation a été générale.
— On en rev iendra.
— f^ofre pauyre ami n'avait pas besoin de eela. - C'est vrai.
— On le dit déjà si déconsidéré.
— C'est faux.
— Il y a des choses prouvées, el je ne comprends pas, pcmr ma pari , que \ous eoiiii nuiez à le voir-
— C'est que ces choses ne sont pas prouvées.
— Quant à moi , je suis fâché de vous le dire ; mais je ne voudrais pas qu'on nie reii contrât avec lui.
— Vous savez , les mauvaises opinions ; il en dit peut-être autant de vous. »
H va sans dire que ce diffamateur furibond se vanterait toute sa vie à ses petits enfants d'avoir offert une prise de tabac à l'honune célèbre dont il parle.