UNE ÉDUCATION UNIVERSITAIRE
. rurreiilp rota . riii' iirrr lis exil !
'est toute une coiislitiilion d'État que cette hiérarchie universitaire, qui commence au ministre de l'instruction publique rayonnant sous l'hermine, et finit au maître d'étude grelottant sons son habit râpé. C'est de plus un labyrinthe inextricable que cette multitude d'ordonnances, de contreordonnances, de mesures, de contre-mesures, d'avis, d'arrêtés, de systèmes , etc. , qui entourent dans leurs replis cet avorton déformé qu'on appelle <*(/Mfa^'('« .• lisières qui s'efforcent d'arrêter son inquiétude du progrès; qui sont Ih, non point pour l'empêcher de trébucher . mais pour l'entraver; lisières impuissantes que l'embryon fait homme brisera ainsi que Gulliver les fils des Lilliputiens.
ÉiiicATio:*. Quel mot pour Sparte ! quel mot pour les siècles antiques! c'est-à-dire <i un moule où vous fondez l'avenir d'un peuple en façonnant la génération nouvelle ; une base de monument , une première pierre d'édifice.» Aussi quelle place Lycurgucet Soloii lui ouvraient dans leur code ! Quelle .sollicitude pour ce piédestal où ils allaient a.sseoir la nation! Hélas! comme les siècles, dans leurcour.se, nous l'ont maladroitement déformée! Faire son éducation , chez nous c'est être, pendant plusieurs années, fusillé à bout portant de grec et de latin , bouiré quand même de grec et de latin , comme les animaux qu'on empâte, et se composer une teinte de demi-science .^ l'aide de quelques lambeaux arrachés çà et lA d'histoire , de géométrie . de physique , etc. , etc. Le grec et le latin , voilii le fond de l'étoffe , le reste n'est que broderies , fioritures , accessoires , superfluités. Le grec et le latin se dilatent et se délayent en huit ou dix années, fantômes monotones qui bourdonnent incessamment leur syntaxe à l'oreille de l'enfant et du jeune homme. Creusant de plus en plus l'ornière qu'on nomme roiilinc, l'éducation court toujours sur ce.s mêmes roules en dépit des clameurs de réforme. Ce sont des langues cosmopolites, disent leurs partisans, que parlent l'université d'Dxford , celles de Bonn et de ficrltingnc, tout aussi bien que la Sorboniie de Paris. Très-bien ! mais en fait de cosmopolitisme, comme Sganarelle, je préfère le français à ces idiomes défigurés par les prononciations nationales et les différences de tradition. Du reste, par quelque .secrète pudeur d'obéi.ssance .î l'opinion publique, la routine a laissé ses deux bases puissantes céder quelipies pieds de terrain à des sciences d'une nécessité incontestable; mais ce u'esl pas A dire (|ne les langues étrangères , ces langues bien vivantes et bien indiispensables , que vous entendrez en faisant
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quelques pas pour fiaiii-hir le Bhinou traverser la Manche, aieiil un droit de cité établi. Non , on les intercale honteusement entre deux classes de latin, pendant une heure dérobée à grand'pcine, comme à regret, une seule fois par semaine et libéralement répartie entre quarante élèves. Ce qui n'empêche pas M. le recteur de se confondre, à la distribution générale des prix , en félicitations sur le progrès , de développer ses considérations lumineuses sur les bienfaits de l'enseignement actuel, ses utopies mensongères, qui sont autant de pièges et de chausse- trapes où vient se prendre la bonhomie du père de famille, heureux de trouver pour son fils une direction éclairée et paternelle.
Prenons-en un : M. Bouvillon , par exemple, marchand de soieries , honnête homme . de mœurs simples, d'esprit borné, d'instruction médiocre tant que les sujets sont en dehors des soieries , des mûriers , des vers à soie , des canuts et des fabriques , et placé dans cette position mixte qui n'est pas la pauvreté, mais qui n'est pas non plus l'aisance. Sortant d'une séance en Sorbonne, encore émerveillé par la solennité de la cérémonie , les splendides fourrures des toges, les palmes universitaires; les oreilles encore bourdonnantes du discours latin qu'il n'a pas compris , mais où il s'est attendri de confiance , il se réjouit en son àme de ces révolutions bénies qui ont placé toutes les têtes de niveau , n'ont lais.sé qu'une seule aristocratie , celle du talent . et ont permis à tous , nobles oii artisans, de s'asseoir au banquet de la science. «Grâce à Dieu, s'écrie-t-il, je puis voir mon enfant conquérir une carrière honorable et distinguée par le tra\ail cl l'intelli gence ! »
Rentré chez lui , il calcule ses modestes revenus, restreint la somme de ses dépenses, qui suffisait '
déjà à peine au nécessaire , en détourne une partie qu'il se promet de remplacer par une économie stricte, un travail de tous les instants; et l'enfant va dépenser en paresse et en inapplication le sacrifice de son père. Pauvre homme ! pris à l'hameçon des phrases prometteuses des prospectus dorés, vous aviez compté, grâce à vos mille francs, sur une surveillance active , des soins assidus , des encouragements paternels. Pauvre homme !
Votre fils , ce coq et cet espoir , est sondé , dès son arrivée , sur ses connaissances acquises, sur son savoir-faire ; on lance quelques sarcasmes sur l'éducation privée qui tend à énerver l'enfant par des complaisances funestes et des tendresses puériles; on attriste le malheureux en lui mettant rudement le carcan de la discipline qui doit redresser son caractère vicieux; on le sèvre de toute bienveillance et de toutes démonstrations affectueuses ; il reste isolé, le cœur gros, au milieu de camarades taquins et agressifs , de figures dures et maussades , sous la férule du maître insipide et brutal.
Le jeune Edmond Bouvillon est d'une nature molle et apathique , facile à s'abattre . prompte à se décourager. A la première composition, le professeur le proclame le trentehuitième (notez qu'ils sont quarante). Dès lors il est jugé. C'est pour le professeur même chose que le banc de bois sur lequel il est assis; pas un mot d'interrogation , si ce n'est pour lui demander sévèrement une leçon mal sue; pas une parole adressée, si ce n'est pour le rappeler rudement au silence par un formidable pensum ou un renvoi de quelques jours. C'est un fail notoire et triste que celte ni'gligenre déd:ngMeuse de chaque
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professeur poiii' les trois quarts de ses élèves. Au lieu d'activer les natures endormies . d'aider les intelligences tardives, de combattre la paresse . ils se contentent d'accabler le réfractaire de retenues ou de punitions. Si l'enfant est incapable . aligner à la suite le même vers latin, écrit avec le secours de plusieurs plumes, n'est pas propre à lui développer l'esprit; s'il est paresseux, ce n'est pas le surcroît d'un travail fastidieux et inutile qui attisera son activité; au contraire. Néanmoins, après cette manœuvre judicieuse, le professeur se croit en droit de déclarer hautement que l'élève est un cancre incorrigible ; il l'abandonne à lui-même ou cherche à s'en débarrasser par des voies arbitraires.
Cela est dû à l'influence du concours général : c'est celte considération qui fait choyer les piocheurs et ceux qui sont à la tête de la classe , grâce à des dispositions naturelles. Futurs lauréats dans la lutte des collèges , l'ombre de leurs couronnes doit se projeter sur la tête du professeur. 11 se rengorgera suivant le nombre des élèves couronnés, carc'est là ce qui doit établir la supériorité de son .système , la persévérance de ses soins , la valeur de ses leçons et la sollicitude avec laquelle il les donne.
11 est vrai , monsieur le professeur, vous avez développé une grande sollicitude, mais seulement pour quelques-uns que vous avez nourris de tout ce que vous enleviez aux autres. Ces élus , vous les avez relevés à chaque faux pas, vous avec rectifié leurs idées, purgé leur esprit , illuminé leur intelligence ; mais vous avez laissé leurs compagnons s'embourber dans leur ignorance et croupir dans leur paresse; vous leur avez dérobé vos soins, que votre devoir vous ordonne de répartir sur tous ; vous les avez volés et vous avez trompé leurs familles.
Ce ne sont pas là les seuls bienfaits du concours général. Tel est fort en thème (ce qui, soit dit en passant, .signifie imbécille au collège et dans les vaudevilles) , tel est fort en version : aussitôt le professeur l'engraisse , soit pour le prix de thème, soit pour le prix de version. Le patient est seriné sur la même gamme pendant toute l'année, on lui démontre par les syllogismes les plus étourdissants qu'il est de son intérêt de sacrifier toutes les autres facultés à la seule qu'il ail grande et forte , ce qui me semble aussi rationnel que les paroles de Toinelte déguisée en médecin, di- .<anl à Argant:
(I Voilà un bras que je me ferais couper tout à -ii^âi^î l'heure, si j'étais que de vous. Ne voyez- vous pas i|u'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiler ?»
Heureux celui qui , peu soucieux des palmes d'une année, se récrie comme Argant, et lépond naïvement :
« Oui , mais j'ai besoin de mon bras! »
Edmond Bouvillon fait régulièrement ses pensums que les professeurs, nous devons le dire, exigent avec une iiisistanc bien méritoire ; quant à ses devoirs, il ne les fait plus, certain que le professeur ne les demandera pas ; on lui donne ce ([u'on appelle une feuille lie chou, c'est-à-dire une feuille de papier remplie d'écriture n'ayant nullement trait au sujet donné, même une feuille de papier blanc, certain que le profes.seur ne la lira pas. Si la sévérité de ce dernier est extrême , Bouvillon trouve un piocheur accessible à la corruption . qui élabore ses llièmes el ses versions, moyennant force confitures et provi-
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sions de bouche. Nulis supposons qu'il n'y a point de mutinerie, en terme leciinique , de boucan (sorte de murmure sourd et monotone par lequel les écoliers témoignent de leur mécontentement quand le professeur a commis d'atroces injustices , doublé le devoir ou renvoyé un innocent, et qui aboutit à faire tripler la besogne, congédier dix élèves et peser sur la classe un pensum général) , sinon nous serions forcés de clore la carrière scolaire de messire Bouvillon , car il serait infailliblement jeté à la porte , non pas de la classe, mais du collège , en dépit de Valibi et de circonstances atténuantes, telles que son innocence et la culpabilité de l'élite de la classe. 11 y a certains élèves dans les collèges qui jouent ainsi le rôle de boucs émissaires ; cela s'appelle /aire un exemple. Dans les pensions , les directeurs en sont ménagers, car leurs revenus en souffriraient, et se bornent à la menace; j'en sais un qui ne choisit sei exemples que parmi les philosophes après le dernier trimestre écliu. Psous pourrions dire quelques mots de cette puissance de renvoi donnée au proviseur par laquelle il arrête brutalement l'avenir d'un jeune homme pour quelque peccadille innocente, mais cela nous entraînerait trop loin.
Le père du jeune Bouvillon a tenté à plusieurs reprises de faire sortir son fils les dimanches et jours de fête , mais chaque fois ce désir bien naturel a échoué devant le passif effrayant des retenues de son fils et l'inflexibilité du proviseur, qui n'aime pas qu'on lui force la main, dit-il, et qui abhorre les jérémiades des parents. Madame Bouvillon pleure, .se désole et fait la remontrance à sa progéniture, en maugréant contre la férocité de l'administration; son cœur de mère lui fait inventer toutes sortes de prétextes, de subterfuges et de faux-fuyants pour fléchir la dureté du proviseur :1e baptême d'un cousin d'Edmond Bouvillon, le mariage de sa cousine, la fête de son père, voire même le trépassement d'un oncle, etc. , rien n'y fait; M. le proviseur, qui n'a pas de sensiblerie pour les démonstrations de famille, refuse impiloyablenieut sa signature à Vexeat. M. Bouvillon, excité par son épouse éplorée, vient faire ses réclamations le jour d'audience. M. le provi.seur le reçoit enseveli dans un fauteuil à la Voltaire, assis devant son bureau, l'écoute à peine, ne le regarde pas, et. dans l'impassibilité de sa morgue officielle, feuilleté un livre, tandis que le père lui explique comme quoi il est fort cruel à une famille de ne pas jouir de son enfant pendant des mois entiers. « Que votre fils se mette en règle ; cela ne me regarde pas . daigne laisser tomber de ses lèvres le grand homme. — Je me verrai forcé de retirer mon fils... — Faites ce qu'il \ous plaira,!) répond M. le proviseur, à qui c'est, en effet, fort indifférent, et il congédie le père de faniille d'un ton bref, en le renvoyant à ses .secrétaires. L'impolitesse de ces autocrates de collège est passée en proverbe comme leur pédantisme, et ces rudes manières ne s'apprivoisent même pas pour les vieillards et les dames. Il es! vrai que le plus mince employé de l'Université , envoyé par le ministre, les Irouvera au.ssi obséquieux et serviles qu'ils sont, envers les parents, arrogants et dédaigneux.
Enfin M. Bouvillon s'avise d'une mesure pleine de sage.s.sc : son fils est accablé de punilions, son fils est le dernier de la classe; il lui donnera son professeur pour répétiteur. Le prix des leçons de celui-ci. porté à un taux exorbitant, est en dehors de son budget; mais c'est un nouveau sacrifice que sa .sollicitude paternelle n'hésitera pas à faire, (les répétitions, puisque nous parlons d'abus, nous rappellenl de quelles concussions inédiles elles .«ont le
texte en province: ces messieurs de l'Université savent y grossir leurs appoinlementspar les manœuvres les plus déloyales. Juges sans appel dans les examens du baccalauréat es lettres, ils exigent tacitement, comme condition de réception, que les candidats prennent d'eux des leçons taxées à un prix qui est énorme , même en le comparant aux prétentions des professeurs de Paris. C'est une spéculation odieuse sur laquelle ou ne saurait trop arrêter les yeux des autorités universitaires. La ruse de M. Bouvillou réussit assez bien : l'intensité des retenues diminue , l'orage des punitions s'apaise, les places deviennent meilleures , les notes hebdomadaires se radoucissent. La conduite, dite autrefois très-dissipée. devient légère, puis assez bonne, et enfin bonne, degré où le thermomètre demeure jusqu'à la fin de l'année.
Les vacances arrivent : madame Bouvillon ne se tient pas de joie; son fils , qu'il lui était donné de posséder à peine quelques heures, va lui appartenir pendant plusieurs mois, où elle pourra apprécier ce que les études et l'éducation ont fait pour le développement de ses qualités. Pauvre femme! on vous amène un ours mal léché, un caillou brut dont nul lapidaire n'a fait .sauter avec le ciseau la croûte rocailleuse qui cache peut-être un diamant. L'enfant est malpropre, malhabile, mal accoutumé à toutes les convenances les plus vulgaires; sournois, menteur et grossier, il croit toujours avoir à exercer ces vertus théologales comme à l'encoulre de son maître d'étude : c'est toujours la même indocilité, la même résistance passive, la même obstination préméditée. Au milieu de ses camarades, il a pris une rudesse agressive , une brutalité qui désespèrent madame Bouvillon. Personne ne s'est chargé de lui apprendre ces minuties de la vie polie que l'usage a rendues sacrées : il parle avec un ton tranchant, il émet avec audace des idées saugrenues ramassées au collège; il interrompt bruyamment les amis respectables de son père, sans plus de souci que s'ils étaient ses condisciples. Il se croit toujours au réfectoire, où c'est à qui dévorera le plus vite la maigre pitance; il lai.sise voir à table une malpropretiqui eût soulevé le cœur de M. de Montausier, inventeur des grandes fourchettes et des grandes cuillers pour servir; il oublie à chaque instant les naifs préceptes de tradition que la propreté a maintenues:
Reganle a la table et escoule .
Kt ne le tiens pas sur ton coulle.
^efaiz pas ton morcelronduiie A ton coutel qui te peut nuire-
Ke Miouche liault ton nez à table .
(jar c'est ung faict peu ajjgréabk'.
Oullre la table ne crache |)oiiil ; .le te diz que c'est ung lait poliil.
Le murccl mis hors de ta bouche , A ton vaissel plus ne le touche , 'l'on morcci ne touche à salière .
(lar ce n'est pas belle manière.
Roy sobrement à toute Teste , .\ ce que n'affole ta teste; Et ue rempliz passy ta panse Qu'en toy n'ait belle contenance
Tiens devant toy le tablier net.