V.n un vaissel ton relief met
.SI tu faiz souppes en ton verre .
Boy le vin ou le gette à terre.
^e louche ton nez à main nue .
Dont ta viande est tenue.
Ne offre à nul , si lu es salge .
Le dcmourant de ion potaige , etc.
.Madann^ Bouvillon se récric tout haut sur l'éducation des collèges, qui ne donne pas les notions les plus simples des rapports du monde. M. Bouvillon qui , malgré .son peu de lumières, voit clairement l'ignorance de sou fils, se demande tout bas oi'i sont passés les mille francs fruits de sa sueur et de ses économies.
Notez bien que nous ne parlons pas de la moralité; nous aurions ici bien des voiles ;> soulever, des exemples de précocité tristes à rapporter, d'étranges choses à dire. Ce que remarquait Montaigne sous Henri II est encore vrai de nos jours : <■ Les escholicrs rnel-
ALliUM DES FKANÇAIS. Ifiî)
Icnl à l'essay leurs cogiioissances charnelles devant qued'avoyr leu le ehapistre d'Arislotelès sur la continence. »
Quel serait donc le frein de ces imaginations désireuses, ardentes de jeunesse et d'effervescence, dont les sens s'allument;^ la lecture d'œuvres subversives, de pièces de théâtre, de principes dangereux, de romans obscènes? La religion, qu'on avait mise sur le seuil des collèges comme dans un asile si"ir où la pureté et la foi des jeunes âmes l'accueilleraient avec une pieuse adoration sans arrière-pensée de scepticisme, la religion s'est retirée tristement, perdant le terrain pied à pied contre l'esprit fort de MM. les fonctionnaires de l'Université. Des prières illusoires sont mâchonnées , chaque matin et chaque soir, au milieu des criailleries et du bruit. La messe, ce devoir d'une seule journée de la semaine, est supportée avec impatience; on bâille dans son livre, on regarde à travers les vitraux de l'église, afin de voir si le temps sera beau pour la sortie : les petits rient du bedeau, des chantres, des voisins; les rhétoriciens lorgnent les voisines avec des airs cavaliers. La communion est le seul épisode religieux de la vie de l'écolier ; on lui met entre les doigts un catéchisme qu'il apprend avec tout autant de componction que le rudiment et la syntaxe; le maître d'étude dit quelques mots aux néophytes de l'importance de l'acte qu'ils vont accomplir, en tenant l'index dans les pages d'un loman de Pigault-Lebrun. L'aumonier esta peine con.sidéré; on répond à peine à son salut humble et timide ; on le subit par respect humain pour les préjugés.
Le jeune Bouvillon a appris de ses camarades l'indifférence en matière religieuse, partant pour les devoirs que la religion impose ; et, s'il s'y soumet, c'est par crainte qu'on ne l'en réprimande ou pour conquérir un congé. Ses mauvais instincts se sont rapidement développés; des habitudes funestes et dépravées sont venues s'y joindre : l'oisiveté de ses jeunes années a étendu .sa lèpre sur ses bons sentiments d'activité et de travail. C'est cet homme vicié, paresseux, ignorant, débauché, que l'éducation a produit ; c'est â parfaire cet ilote de l'enseignement, ce fils qui vous dédaigne et vous méprise, monsieur Bouvillon, que sont passés vos mille francs; c'est à déformer votre enfant, madame Bouvillon, que les plus maladroits orthopédistes se sont exercés pendant tant d'années , tout eu l'éloignant de vous, et en ne lui permettant pas ainsi de se corriger à l'exemple de vos actions, de vos vertus humbles et intérieures, à l'aide de vos conseils et au contact de votre urbanité.
0 pères de famille! on peut vous dire avec un écrivain célèbre ( M. de La Mennais) :
« Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à vos enfants , et, par tendresse pour ces enfants, vous les jetez dans des cloaques d'impiété et de mauvaises mœurs, à moins que vous n'aimiez mieux qu'ils demeurent privés de toute espèce d'instruction. »
Hi iitiiT jiic KnMil 1 1.
LA COAFESSIO^ D'UIN DAÎSSELR.
< Paris , le
;jj o.'iMEiii cl inadarae Corsé prieni M. Kusèbe Guergolay de leur faire i»!) l'honneur de \enir passer la soirée chez eux le 11 mars 1835. On
WÛM"""""
' ~* Celle lellre, mon cher Slëphen, était depuis huit jours sur ma cheuii- 1. iqiie fois que mes regards s'y attachaient, je sentais mes nerfs se crisper et
tressaillir jusque dans les moindres fibiilles; mon sang bouillait, j'avais des éblouissemenls. Des tissus et des éventails plus légers que des ailes d'abeille, des rubans, des guipures à remplir des corbeilles, passaient et repassaient dans ma pensée; enfin femmes, walseu.ses, musiciens, pistons, fiacres et danseurs que rien n'arrête, venaieni rire ei bruire à mon chevet.
J'étais poète, comme tu le sais, j'avais eu vingt-trois ans au\ derniers melons, et je joignais à la fraîcheur du champignon la candeur et la timidité d'Obcrmann.
C.e bal m'inquiétait : il y avait fort longtemps que je n'avais vu danser, cl surtoui dansé moi-même. Je ne sais si lu admettras celte sensation; mais chaque fois qu'on a laissé reposer pendant un certain temps un exercice du corps quelconque . il semble
ALBIjM DKS français. 171
qu'on doive s'y trouver (oui à fait impropre cri s'y remctiatii: ainsi le nageur csl défiant, le bâtonniste esl timide, le cavalier frissonne parfois sur sa selle, le funambule lui-même pâlit sous le balancier. Tu sais qu'au collège de Reims , où j'ai fait mes classes, on ne connaissait absolument que le pas de bourrée. J'avais eu un prix de danse ou de pas de bourrée, si tu aimes mieux. «Irai-je, n'irai-je pas au bal?« me disais-je. Cette pensée bourdonnait dans mon crâne avec la solennité d'un balancier. Celait un simple jeu d'esprit, car je savais bien que j'irais, mais on aime quelquefois à faire dos à dos avec ses vœux intimes. «J'irai, m'écriai-je tout à coup, j'irai.» et je me mis à faire ma barbe : je m'interrompais de temps en temps pour faire des pas de bourrée.
Je m'aperçus que je houncjiai.s encore pas.sablemenl. Quand j'eus fini, je m'aperçus aussi que j'avais trois estafilades au menton: ce n'était pas trop pour un prix de danse. Je remerciai Terpsichore et continuai ma toilette.
On a beau dire, Stéphen, un bal cache toujours quelque grande pensée. Mes vœux étaient alors bien modestes. Quand la poésie que j'idolâtrais me laissait quelque répit, je me rabattais sur la réalité; je faisais de la prose pratique et ne demandais au ciel que deux choses : une sous-préfecture et son cœur. Quant à la dol , j'étais fixé, soixante-trois mille francs, ni plus ni moins. A soixante-deux mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf francs et quelques centimes je n'épousais pas. J'avais fait pour trois mille francs de spéculations chez mon bottier, mon tailleur, ma blanchisseuse , etc., et je tenais à ce que la dot de ma femme n'entrât pour rien dans ces sortes de liquidations.
INeuf heures sonnèrent enfin à Saint-Severin. Alors je compris qu'il était temps de partir; je fis un dernier pas de bourrée et me posai devant ma glace en Sparlacus. J'étais frisé, crêpé à la tubéreuse ; j'embaumais.
«0 Hermione ! m'écriai-je, Hermione Lelièvre! c'est pourtant â toi que je dédie ces boucles d'Arabie! A vous, à vous ma tête qui fleuronne et mes cheveux en couronne, comme chante M. Monpoii ;
A vous ma lyre et nu's richesses !.. "
En disant cela, je frappai sur mon gousset: j'y trouvai dix-neuf sous enveloppt^s dans un assignat de cinquante louis; je fis mon compte , je trouvai pour total dis-neuf sous. Je descendis à tâtons: il pleuvait à torrents; mais je me dis que de la rue de la Huchette à la rue Guénégaud il n'y a qu'une éclaboussure. Je m'élançai donc sur le pavé en m'écriant :
Guzman ne connaît pas d'averses !
«0 vieillards décrépits, têtes chauves et nues! ô toupets, mollets ! Veslris, dites-nous comment un danseur-fantassin bondit et cabriole lorsqu'il est contraint de faire untrajet quelconque sur un pavé inondé par l'incertitude du temps! que de soubresauts, de pas de Zéphire et d'impressions de bas de soie lui coûte la moindre enjambée ! A chaque pas il rencontre la cataracte du Niagara, ou la chute du Rhin , ou l'embouchure du Nil , ou le Danube, ou le Niémen, ou l'Ohio. Allons, jeune homme, oriente-toi, évite les gouttières, élude les mares, franchis les torrents.» Pendant que j'improvisais ce feuilleton, un fiacre passa : je lui tendis les bras de l'espérance , il me répondit en m'éclaboussant des pieds à la télé ; je m'essuyai froidement en m'écriant comme Macbeth: "tM horror.' Iionor.' Ao/ror .'» N'importe, je tenais toujours à mes soixante-trois mille francs de dot, tout éclaboussé que j'étais : «Je suis plus près de Vienne, m'écriais-je, qu'ils ne le sont de Paris. » J'étais dans la rue Guénégaud.
La porte cochère de maître Corsé , a\ oué au tribunal de première instance, avait un aspect vraiment magique. Un lampion mijotait devant la loge du portier. On avait fait filer jusqu'à l'asphyxie le quinquet de l'escalier pour faire ressortir les toilettes des dames. Du bas de ce même escalier on entendait ronfler l'oichestre ; alors je sentis mon émotion redoubler, j'essayai sur l'escalier un nouveau pas de bourrée. Mais, au moment où je leudais le jarret, j'entendis frôler derrière moi une écharpe légère, des socques articulés et une ceinture d'Asie. Je me retournai: c'était une famille de la rue de l'Oursine. Je n'ai que le temps de me précipiter dans l'ombre du palier, en làchaiil de de\enir, autant ((ue possible, couleur de nuiraille.
Oh! l'enlrée d'un bal! l'eiilii'e d'un bal! souvenir que rien n'effare, suffocation, pâmoison , ('blouissement que rien n'égale ! J'étais sur le paillasson , la porte s'ouvre , cl je me trouve au milieu d'un océan d'épaules de femmes : c'était la salle à manger.
Oui, Stéphen, on dansait dans la salle à manger, on dansait dans le salon, dans la chambre à coucher, dans l'étude; où ne dansait-on pas? J'étais collé en espalier contre la porte d'entrée. Situation funeste pour un homme impressionnable tel que moi ! Alors je me mis involontairement à jeter un regard téméraire sur ma toilette, et je la comparai avec toutes celles qui m'environnaient. Je m'aperçus avec douleur que j'étais au-dessous de la critique. Mon habit desséché , râpé, n'était pas même une queue de morue , c'était tout au plus une queue de merluche. De plus, le fiacre avait imprimé sur mon gilet blanc la décoration de la rue de la Huchette. Tous les regards étaient fixés sur moi... Je vis une dame que je supposai , d'après ses bras nus, être âgée de quarante-sept ans , donner un coup de coude à son danseur pour lui dire: «C'est le troisième clerc d'ici. « Évidemment cette phrase s'adressait à moi. Je baissai la tète et devins cramoisi comme les avant-bras de la dame.
Heureusement la contredanse finit; pendant que l'orchestre .s'épongeait je pus respirer un peu plus librement. J'étais cependant toujours fort mal à mon aise. J'étais magnétisé par la chaleur et suffoqué par les manches à gigot. J'essayai de circuler: je ne connaissais guère que les clercs de l'étude; mais ils étaient tous lancés dans les invitations, ils couraient, pirouettaient, allaient et venaient d'un air affairé, sans même faire attention à moi. Quant au patron , c'était le Fiesque du tribunal de première instance. Il allait de l'étude à l'orchestre et du salon à la cuisine, donnant des ordres, distribuant des poignées de main à droite et à gauche; il était si magnifique, si étoffé, qu'il me parut engrais.sé depuis le matin.
J'ouvris plusieurs fois la bouche pour lui dire: «Bonsoir, maître Corsé,» mais il ne fil pas même altenlion à moi ; il passa en m'époussetant la figure avec une des basques de son habit.
La patronne n'était guère moins reiivei.'iante que lui. Figure-toi , mon ami . la tour de Nesie décolletée jusqu'à la ceinture. Quant à elle, je résolus d'en avoir le cœur net :
après deux ou trois ricochets de sa part, je me plaçai si bien devant elle qu'il lui fut impossible d'éviter un salut à la victime, que je lui fis avec une expression d'amertume prononcée. Elle répondit par un «Bonsoir, monsieur Eusèbe.» Mais le vrai sens de la phrase était : « Bonsoir, criquet , paltoquet ; bonsoir , troisième clerc ! »
Je souris .j'avais l'enfer dans la poitrine et le dédain dans les narines, comme l'Apollon des Tuileries. Je me mis à chercher des yeux mademoiselle Hermione Lelièvre.
Tu la connais, Stéphen , car je t'ai dépeint assez souvent sa chevelure couleur de tilleul , ses épaules osseuses, ses petits yeux gris de souris, son col d'une longueur démesurée, qui lui donnait de vagues affinités avec les magnétiques ondulations des anguilles de Melun. Il fallait joindre à toutes ces perfections un pied magnifique, quelque chose de primitif dans les gestes et le maiutien, un vrai roman avec une àme selon mon chiffre, et avec une dot selon mon cœur. Je l'appelais Hermione ou la fille du commissaire -priseur.
Sa mère était un vrai sapeur-pompier.
«La jeunesse d'aujourd'hui est si mal élevée, disait-elle, que c'est aux fenunes ù se faire rendre justice elles-mêmes. » Aussi, pour traverser la cohue des bals et mettre son .système en pratique, relie plialanslérieune créature a\ait-ellc l'iiabiuide de distribuer à
ALBUM DES FKANÇAIS. J75
droite et à gauche des coups de coude , voire même des coups de poing aux gens qui se trouvaient sur son passage: c'était la gendarmerie des quadrilles.
J'avais dc'jà passé plus de dix fois devant la banquette où se trouvaient madame Lelièvre et sa tille. Je marronnais une invitation, je barbotais dans mes phrases, je sentais les épithètes se porter vers mon cerveau avec frénésie , et mon col de chemise s'humecter par degrés. Enfin je me dis connue Julien Sorel de Rouge et Noir: «Si dans cinq minutes je n'ai pas invité Hermione à danser, je me réduis en capilotade. » Je l'appelais Herniione par un reste de licence poétique, je pensais au sonnet où je lui disais:
Tulipe ou réséda, que l'on nomme Hermione Ton être est pour mon être une incarnation . Ton haleine me cause une inflammation De poitrine , ta voix est l'archet de Crémone.
Au bout d'un quart d'heure j'étais planté devant mesdames Lelièvre mère et fille :
« Mademoiselle veut-elle avoir l'avantage de... de... de...?»
Je n'achevai pas: «Pour la septièaie,» interrompit la basse-taille maternelle.
Je m'enfuis aussi vite que mes escarpins me le permirent, et je me perdis dans la fête en m'écriant:
« Un vis-à-vis , un vis-à-vis ! mon royaume pour un vis-à-vis ! »
Je m'adressai à tout le monde, depuis le premier clerc jusqu'au saute-ruisseau. Tous les vis-à-vis étaient engagés pour neuf contredanses. Pitié! pitié! Enfin un monsieur me prend à part: «Jeune homme, me dit-il en me frappant sur l'épaule, j'ai pitié de vous, touchez là , mes jetés-battus sont à votre service. »
Je lui aurais décerné en ce moment le prix Monthyon. C'était M. Grattelard, huissier de l'étude. — Ùh! merci, père Grattelard; va, tu vivras dans mes vers comme Racine a vécu dans les vers d'Horace, comme Aristophane dans ceux de M. La,ssailly. Si je fais des vaudevilles , je ferai de toi un second Jovial ; si je fais des feuilletons, je te ferai des réclames, des canards, despujfs. J'enverrai des cachemires à ton épouse, des coupons à ta cuisinière pour la Gaîté, des billets pour l'exposition de porcelaines à tes clients. Je ne te refuserai rien, dès que je serai quelque chose; tu verras si j'ai la mémoire du vis-à-vis !
Cependant tant d'émotions successives avaient considérablement excité ma soif; déjà même quelques gosiers murmuraient autour- de moi ; on attendait a^'ec impatience les intermèdes rafraîchissant*. — Enfin , madame Corse paraît radieuse , les manches rebroussées ; derrière elle marchait Merlin , leuanl à une hauteur prodigieuse un plateau, qui passa sur la tète des danseurs avec la rapidité d'un acroslal. Merlin eut à peine franchi la première haie des dan.seurs, qu'il se fit autour de lui une émeute de bras tendus, de regards altérés, de bouches féroces : le plateau fut pris d'as.saut conune une redimic. Je crus voir néanmoins quelques privilégiés ( les grenadiers du bal), qui portaieni à leurs lèvres des verres contenant quelque cho,se qui ressemblait à un breuvage quelconque.
Plusieurs verres ont dû être avalés.
J'étouffais et je me sentais dans l'impossibilité physique d'adresser à madcmoiselli'
Hermione la moindre galanterie dans l'état de sécheresse où je me trouvais ; mon palais ressemblait au Jourdain avant le passage de Pharaon. J'aurais donné de bon cœur dixneuf sous et un assignat de cinquante louis pour obtenir un verre d'eau , un seul verre d'eau clarifiée, qui me permît de recouvrer un peu d'organe. Au milieu de mes vœux, j'aperçois le patron qui faisait un signe à l'orchestre. Aussitôt les violons repartent, on se presse, on se précipite, les quadrilles se forment, ou plutôt montent les uns sur les autres. Alors Merlin revient avec son plateau saccagé : tous les verres étaient vides, h l'exception d'un seul. Miracle ! Je crus voir Moïse sauvé des gueules du Nil.
Je vivrais autant que le père Priam ou que Vestris père, que je me souviendrais toute ma vie de ce bienheureux \ erre , qui me fit l'effet d'être tombé du ciel , comme la manne de la Genèse. C'était un verre effilé , cannelé , limpide, rempli d'une liqueur trouble et rougeâtre, qui ressemblait à l'eau où les peintres d'aquarelles trempent leurs pinceaux; c'était du sirop de vinaigre , composé , à n'en pas douter, par la patronne. Je remerciai intérieurement Merlin , fidèle serviteur, le Caleb de l'étude ; je me figurai qu'il avait compris mon dessèchement et m'avait tenu ce trésor en réserve.
niais au moment où je m'apprêtais à humer le sirop de vinaigre de l'Kvangile , je sens une main lourde et brûlante , comme celle de Balthazar, se poser sur mon épaule. Je me retourne : c'était le patron. Ses prunelles flamboyaient; mes genoux fléchirent: «Monsieur, me dit-il d'une voix de stentor mitigée , n'avais-je pas dit que les clercs ne se rafraîchiraient qu'au buffet?»
En même temps il m'indiquait la cuisine.
D'écarlate que j'étais je devins pistache. Sans le plateau de Merlin, le verre cannelé s'évanouissait dans mes mains. Je voulus m'excuser, mais les paroles ne me vinrent pas: je ne trouvai sur ma langue que du sirop de vinaigre.
Le patron , après m'avoir donnf celle leçon , me tourna le dos et retourua dans le salon de la bouillotte.
« Va, m'écriai-je dès qu'il fut parti , Vandale , anthropophage , iian d'Islande , je voudrais avoir le pouvoir de Latone pour le changer en grenouille, el le faire avaler Ion
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sirop de vinaigre , ton monstre, ton vitriol, ton épieier, que dis-je?... Ion procureur de sirop de vinaigre... Va, je ne serai pas toujours troisième clerc d'avoué, je m'élancerai, comme iM. Anicet-Bourgeois et tant d'autres , de la cléricature dans les belles-lettres. Alors je me vengerai , je t'afficherai , je ferai de toi un âne , un vampire ou un goule , comme Dante, Michel-Ange et Milton ont fait pf)ur leurs détracteurs... En attendant , je te donne ma malédiction , à toi et à ta plus ou moins chaste moitié !... »
Comme j'achevais ma tirade, le signal de la septième contredanse se fit entendre. Alors j'oubliai tout à coup ma soif, ma colère et mon sirop , et je m'écriai :
« Enfin je te tiens, fameuse septième contredanse, qui dois décider du sort de toute ma vie ! à moi , à moi l'univers !.. 0 fortune ! ô Vénus ! ô tout ce que j'aime et toutce que je rêve !!!!!« et une foule d'autres points d'exclamation.
Je m'élançai vers Hermione ; mais j'étais si troublé que je faillis arracher madame sa mère à sa banquette. J'esquivai la réfutation qu'elle me destinait et j'allai me placer.
Mon vis-à-vis . M. Gratlelard , étant déjà à son poste , je faillis m'évanouir lorsque j'eus examiné l'être qui lui servait de danseuse. Imagine-toi un vrai phénomène de foire, une petite fille de huit à dix ans .jaune , maigre , safran , un de ces enfants du malheur que I on confie aux fils , neveux ou filleuls de l'amphitryon . qui sautillait sans la moindre idée delà mesure, chassant et déchassant nd lilnlum. Tel était mon vis-à-vis : c'était la fille de l'huissier.
Malgré cet incident , le pantalon se passa bien ; et bien que j'eusse dans le dos le manche d'une contre-basse , je pus engager avec Hermione le dialogue suivant : "Mademoiselle, il fait bien chaud dans le salon!...
— Bien chaud.
I! fait plus frais dans la salle à manger. Plus frais.
— Vous êtes ici avec votre maman !
— Maman.
— Mademoiselle est sans doute musicienne? à en juger par... par...
— Par quoi , monsieur ?
— Ah! fort bien ! J'aurais cru cependant... je me serais imaginé que... Lequel préférez-vous, mademoiselle . du flageolet ou du piston?...
— Oui , monsieur.
— Ah!., eh bien ! en vérité , je m'en serais douté... parce que, en vérité... vous devez comprendre que...»
La conversation en était là lorsqu'il fallut balancer. « Elle est charmante, m'écriaijc. Pauvre petite! Et dire qu'elle sera sans doute sacrifiée comme tant d'autres à... à...» Le mot ne me vint pas.
Mais c'était à \'été que je m'attendais; Yéié est, comme tu le sais, le triomphe et le tremplin du danseur. Je partais le dernier, car je me trouvais en travers. Je récapitulais dans ma conscience tout ce qui s'était passé en moi depuis ma première entrée , et je partis du pied gauche.
0 Siéphen ! devines-tu ce qui m'arriva . le devines-tu.'... As-tu bien présent à l'es-
prit le dossier cousidérable , énorme , infini des mystifications , catastrophes et mésaventures dont la main du Créateur a peuplé la nature? « Ton pantalon a craqué? — Non vraiment. — Tu as écrasé Forteil de ta danseuse ? — Plût au ciel ! — Tu as cassé le godet d'un quinquet ou fait prendre du punch à ta cravate? — Pas davantage. — Quoi donc?... quoi donc?...»
En traversant, mon ami, je ne sais comment mes jambes s'entrelacent, mes mollets s'embrouillent, mes tibia s'entre-choquent... Ah! j'aurais drt me défier du pas de bourrée!... Enfin, Stéphen , je tombe, mais je tombe comme on ne tombe pas ; j'interromps le quadrille, je pirouette sur moi-même, je mords la poussière ; j'entends des cris, des éclats de rire , puis le patron qui prend sa voix de Sonneur de Saint-Paul pour s'écrier : «Maladroit! butor!...» Mais bientôt je n'entends plus rien, un crêpe noir s'étend sur mes prunelles. Je crois sentir qu'on m'emporte et qu'on me bassine les tempes avec du sirop de vinaigre : je fais tableau. Alors j'ouvre les yeux, je me retrouve dans la cuisine , et vois autour de moi plusieurs physionomies rébarbatives qu'il m'est impossible de reconnaître... Confus, pétrifié, je prends mes jambes à mon cou et je m'échappe avec la vivacité d'un pensionnaire du docteur Blanche.
Le lendemain je me réveillai avec l'aurore ; j'avais la fièvre. Alors je renonçai solennellement à la cléricature ; je dis adieu , au nom du Sty x , à l'étude de maître Corsé, à sa femme et même à mademoiselle Hermione Leliè\ re , et je me mis à faire ma première pièce, qui fut, comme tu sais, refusée sur scénario.
J'aurais encore plusieurs autres circonstances de ma vie passée à le raconter, et qui certainement te divertiraient dans ta sous-préfecture du département du Var; mais le
papier manque, comme disent tous les fils de famille qui tirent pour une carotte de
sur les banquiers que leur a donnés la nature, et puis, comme dit Virgile :
Et jam summa procul villarum culmina fumant.
Ce que mon estomac traduit ainsi :
Déjà je vois fumer dans le lointain les fourneaux du père Katkomb.
Adieu donc; pour jamais ton, etc.
P. S. Ah!j'(mbliais... mais non... bah ! pourquoi pas? Je te dirai donc que maintenant je me fais payer mes lettres six sous la ligne: c'est donc cinq cents francs que lu me dois. Tu es prié d'affranchir. Faretteil.
G A nui El CoiUKANI).