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LA RUE DES LOMBARDS

1 l'on disait A l'autre bout du monde qu'il y a une rue où tous les produits du globe se rencontrent, s'échelonnent, se superposent; une rue dont les trois continents et les mers qui les embrassent , les entrailles de la terre et sa surface, tous les ordres de la nature et quelques autres encore ont fait les frais, ofi ils ont déposé des échantillons, cette rue paraîtrait fabuleuse, idéale, impossible, comme le vaisseau aimanté, le sphinx, l'onyx, la licorne et le physétère : cette rue existe, cette rue personne ne la connaît, et tout le monde s'en est servi sous la forme d'un bonbon ou d'une infusion théiformc; tout le monde y est eniré, el personne n'en est sorti sans avoir été tenté par quelque produit du Chut noir ou du Berger plus ou moins fidèle. Parlez, que vous faut-il, une mine d'or ou d'aspballc? la voici; des coraux? en voilà; de la réglisse? vous êtes servi; des aérolithes?on va vous en procurer; du chocolat? c'est le pays; une momie? elle repose dans un bocal ; la pierre philosophale? vous l'aurez. Nicolas Flamel s'était élabli dans le voisinage de la rue des Lombards; mais sa recelle consistait fi prêter à la petite semaine à tous les ('piciers- droguistes de son (|uartier, moyennani quoi maître Nicolas était censé faire de l'or, cl faisait du bien à sa paroisse. Il fil biilir le portail de Sainl-Jacqucs-la-Boucherie avec un or usiiraire; néanmoins il y fut cnlerré avec les honneurs dus à une âme charitable et chrétienne.

F. a rue des Lombards doit, ainsi que chacun sail, son nom aii\ raarcliaiids lombards

qui posèrent là leurs pénates , à la suite de plusieurs émigrations qu'il serait trop long de raconterici. Ils s'établirent sous des cmlilémes |iieiix,A V/inagede Notre-Dame,» Saint Christophe, à Y Image de Dieu, quoiqu'au fond... de leurs boutiques, ils n"eus.sent pas plus de conscience que des mécréants. Depuis cette époque, la rue des Lombards est restée ce qu'elle était, c'est-à-dire la plus commerçante, la plus tumultueuse et la plus encombrée de Paris. Elle marque au bout de la rue Saint-Denis et dans le voisinage des halles un point central où convergent tous les intérêts, toutes les marchandises et tous les soins matériels de la grande cité. Vous trouverez dans la rue des Lombards les mêmes enseignes, les mêmes produits et les mêmes infatigables travailleurs qui s'y sont succédé depuis plusieurs siècles. C'est une rue Iraditionnelle par excellence, et les dynasties qui sont en possession de"ce fief industriel el commercial s'y sont conservées sans altération jusqu'à nos jours. C'est que, de toutes les royautés, la plus solide est celle du comptoir.

On connaît le caractère envahisseur sinon progressif de ce nouveau pouvoir. L'esprit de réforme se fait remarquer dans la rue des Lombards par un plus grand luxe dans les étalages , une coquetterie plus marquée dans les devantures , par un appel plus marqué à celte partie de la population qui veut de l'élégance même dans les produits en gros. Les confiseurs de la rue des Lombards ont des glaces, même pour panneaux; les épiciersdroguistes ont décrassé leurs boutiques, et cette couleur douteuse des anciennes boiseries de la rue des Lombards devient de plus en plus problématique sous une couche d'épais vernis. Jusqu'à présent les droguistes eu avaient vendu, mais ne s'en étaient jamais servi pour leur propre compte.

Malgré ce déploiement de richesse et de sompluosiléjamême affluence et la même probité continuentde régner dans la rue des Lombards. De quelque côté que l'on s'y letourne ( ce qui est absolument impossible à cause des voitures), on trouve le littoral de la rue des Lombards bordé de ballots , précieux échantillons de tous les ports de France. Le Havre, Marseille , Toulon , Calais, l'Orient et l'Occident ont fourni leur cote dans celte exposition qui varie d'une heure à l'autre. A côté du plus fort magasin de la rue des Lombards ou en trouve un autre plus fort , dont le chef observe son voisin , l'épie , le harcèle , décidé à renchérir sur un produit, à profiler d'une de ses fautes, à saisir l'instant d'une baisse pour mettre la main sur une partie de marchandises qu'il convoite, dont il a le placement. A toute heure le marchand de la rue des Lombards fait des affaires, souvent sans bouger de place. De là une petite bourse qui s'établit à chaque étalage, à chaque porte de magasin ; nous disons petite : la rue des Lombards est une bourse perpéluelle dont celle de Paris n'est qu'un supplément; celle petite bourse, c'est la grande pour les marchandises au moins. Aussi est-ce dans la rue des Lombards que l'on trouve ce marchand narquois , à l'affût des produits de toutes les raffineries , de tous les comptoirs de Paris , flairant un marché d'or fondé sur une différence de quelques centimes, coniptanl par cent et par mille pour arriver à un bénéfice net de quelques louis, et dont les écus croissent el se multiplient principalement en dehors de ses affaires.

Un autre c/jç/' entièrement concentré dans la vente ne /ait la place que par aecideul et s'interdit la bourse pour plus de sùrelé ; sa spécialité le retient dans son magasin , où il se centuple. A la place de l'agioteur on trouve en lui l'homme utile , le Briarée du commerce, le télégraphe de l'cKpédilion. La plume à l'oreille, les sourcils volcanisés par une atmosphère de poudre impalpable, les mains <lissoutes par divers acides, le visage zébré de toutes les nuances minérales, portant sur soi des échantillous atomiques de sa maison, tel est cet homme preste, leste, oubliant tout pour ne rien laisser échapper, s'économisant dix commis pour donner aux autres rcxcmple de toutes les vertus commerciales,

grimpant vingt, trente, cinquante fois dans le jour de la cave au grenier, de son bureau à sa caisse, de ses marchandises à son laboratoire, de son office à son étuve, de son cabinet secret de produits chimiques à sa fabrique de chocolat , à ses chents, partout et à tout le monde. On combinerait le fer, le bronze, le laiton, l'acier. For et le platine, en leur donnant une âme de damné , de héros , dVpicier, de séraphin , que Ton n'aurait pas encore l'alliage dont cet homme est formé.

Il dîne en famille avec ses commis. SI. Bénéfix est épicier-droguiste, et, h ce titre , M. Bénéfis e.ssuie à bout portant les quolibets de tous les vaudevillistes qui vivent largement de la monnaie de Molière . sans s'apercevoir que la personnification du droguiste a reçu des modifications importantes. M. Bénéfix vend et laisse dire autour de lui ; l'accablàt-on de quolibets à son insu . il a trop de bon sens et de sérieux dans l'esprit pour s'en affecter: mais le monde continue à être trompé sur le sens et la portée de M. Bénéfix. D'abord, outre qu'il a une belle boutique en pleine rue des Lombards, dans le quartier le plus populeux de Paris; outre que ce magasin ne comprend pas moins qu'une maison de cinq étages, remplie et reremplie depuis la cave jusqu'au grenier, que tout y est étiqueté, numéroté, fermé hermétiquement, et orné de beaux clichés luisants et vernis , et que ces milliards de corps les plus hétérogènes forment un tout fort propre , merveilleusementorganisé , paré et époussetétous les matins . et que la fortune de M. Bénéfix est une des mieux assisses du commerce parisien, il est lui-même un savant de premier ordre , et , ce qui est bien plus qu'un savant . un homme pratique versé dans la manufacture des produits chimiques, et s'entendant à leur donner un cours, une vente , à leur imprimer une circulation active dans le commerce. M. Bénéfix, épicierdroguiste . s'est assis sur les bancs de la Sorbonne , du Collège de France , du Muséum d'histoire naturelle avec les Thénard, les Gay-Lussac, les Arago; il est resté leur confrère et peut-être même leur ami , leur conseiller bien souvent dans les questions .scientifiques les plus épineuses. M. Bénéfix a un laboratoire à lui , son laboratoire secret dans la rue des Lombards, à côté de sa chambre à coucher. Néanmoins M. Bénéfix n'a d'autre titre, d'autre relief, d'autre qualification que celle d'épicier-droguiste.

Sa maison est à la fois un atelier et une boutique, une fabrique et un magasin, où se remuent de cinquante à soixante commis attachés chacun à une spécialité. Les uns servent les chalands en détail, d'autres en gros, d'autres font l'expédition dans Paris; celle des départements regarde une nouvelle série d'employés; il eu est de même pour les envois à l'étranger, et M. Bénéfix est à lui tout seul plus intelligent, plus actif, plus occupé que fous ses commis. Tel est l'hôte de la rue des Lombards; tel est celui que le siècle méconnaît sous le nom d'épicier-droguiste.

Sa maison de campagne est une usine près de Paris ; elle lient h un genre d'exploitation dont il est l'inventeur et le créateur, et qui peut rendre des millions. Il s'y rend le dimanche pour se reposer A faire mouvoir tout ce que la semaine a vu périr de ressorts mécaniques dans celte machine compliquée. Son corps seul ne s'use jamais dans ces Iravaux immenses et éternels. Le commerçant de la rue des Lombards a beaucoup fait pour la science ; il fait quelque cho.se pour ses élèves. Le soir il les réunit dans un laboratoire ; il leur a donné un profes.seur de chimie; en outre il leur apprend tout lui-même, et surtout ce qu'il connaît seul. Il est progressif au dehors et au dedans; il ne fait un mystère de rien . et cependant telle est l'étendue de ses connai-ssances, qu'elles restent un problème pour tout le monde. Cet honmie, qui n'a peut-être son pendant nulle part . n'obtint qu'une seule médaille d'or à l'exposition des produits de l'industrie, et il n'csl , je le répète. clas.sr que sous ce titre dans la liste dis produits de la création : épicierdroguiste I

M. de Balzac parle quelque part d'un droguiste qui entretient une actrice: cela est fort vraisemblable, surtoutdansun roman ; mais, en général, un droguiste entretient sa caisse dans l'élat le plus florissant. Quant aux actrices, il est permis de croire qu'elles s'entretiennent toutes seules: le siècle est si positif.

Mais, comme il est écrit que les extrêmes doiventse toucher, que toutes les professions ont leurs marrons, le droguiste marron s'installe à côté de .son confrère , et se crée un genre d'industrie qui demande à être analysé en détail.

Le voisinage de la Halle est le rendez-vous de tous les Frontins qui ont pris le manteau d'Hippocrafe pour le manteau de Robert Macaire. Là il est permis d'opérer en grand in anima vili ; les entrepreneurs de cures secrètes ont tous leur échoppe dans les avenues de ce vaste carrefour de Paris, où la matière étant sans cesse en fermentation , on peut tailler, rogner, blanchir un patient sans que la police s'en aperçoive. Le droguiste marron appartient à cette famille intéressante de guérisseurs à tous prix, dont la patente favorise l'exploitation. Il .s'achète un nom de pharmacien , le colle sous son enseigne , ou bien il fait recevoir son voyageur, un de ses garçons au pliis juste prix; ensuite il dote son arrière-boutique d'un cabinet de consultation; s'il parvient h avoir pour acolytes deux médecins reçus, son entreprise est au grand complet.

Là afflue toute la petite clientèle de Paris et de la banlieue que la Halle réunit dans ses évolutions diurnes. On reçoit gratuitement une ordonnance dans le cabinet noir, et, en second lieu , on trouve à moitié prix les remèdes sans .sortir de la maison ; on fait un tour de casserole sans s'en apercevoir. Quel homme que ce droguiste ! on s'en repasse le nom avec reconnaissance , on se le confie comme une recette , une panacée : il est à la fois pharmacien, médecin, commerçant. En réalité c'est un crétin que quelques écus ont mis à même de professer, enseignes déployées , toutes les sciences et tous les arts. Il est douteux qu'il sache lire, et ce triste échantillon d'une individualité qui se révèle par d'autres analogies dans toutes les professions n'a pas même l'avantage de former souche A''honnéies gens. 11 se ruine dans son métier et déshonore gratuitement la rue des Lombards d'une enseigne qui disparaît pour faire place à une autre de la même valeur.

A un autre bout de l'échelle , et sur le premier plan de la rue des Lombards , se place le pilcur; c'est un automate, qu'en y regardant de bien près on prendrait pour un homme. Pilant toujours la même chose dans le même mortier, recouvert de la même peau , il jouit d'un mouvement régulier comme celui d'un chronomètre. Son coup de pilon marque les secondes. Il est toujours placé sur la porte à titre d'enseigne ; c'est le battant d'une cloche destinée à appeler les chalands. Il meurt empoisonné par le sublimé corrosif, ou plutôt, se sentant atteint mortellement par les émanations volatiles d'un corps délétère , il se met sur-le-champ à piler un conire-poison.

Le pileur marque la transition de l'homme aux produits bruts de la droguerie, dont il est le premier spécimen. Sa tête est en outre incessamment menacée comme celle d'Eschyle d'une tortue numide suspendue au plancher, entre une botte de chiendent et une pyramide d'épongés. Toutes les formes de vaisseaux usités pour renfermer quoi que ce soit sont ensuite rangées méthodiquement à la suite du pileur. La rue des Lombards commence par un tonneau de moutarde, ensuite, desinit in piscem, se termine en queue de morue par un baril de sardines. Elle est semée ç;\ et là de quelques points d'optique renfermés dans des bocaux qui offrent un ciel bleu, rose, .safrané, .selon le caprice de l'artiste, et des millions de lieues de perspective éthérée. Ces lueurs prismatiques signalenl la rue des Lombards comme un fanal éclairé à l'alcool.

La rue des Lombards n'est ni longue, ni large, ni fastueu.se : elle est rama.sséc dans sa petite taille ; mais toute la place y est occupée par une industrie active , mais ses maga-

sins sont vastes , et une série de boutiques n'est entrecoupée que par d'autres qui se rattachent au même ordre de fonctions physiologiques, et elle est avoisinée par des rues qui obéissent à la même impulsion et reçoivent le relief de sa renommée. Les droguistes et les confiseurs sont les principaux tenanciers de la rue des Lombards. Le voisinage des halles lui fournit en outre , suivant la saison , de quoi remplir ses alambics.

Une matinée de printemps , ce sont les fleurs de tous les environs de Paris , celles de la liste civile même , qui rentrent dans le laboratoire des contribuables; les roses de Provins, les fleurs d'orangers de Versailles, de Neuilly, qui sont soumises à la distillation pour se transformer en eaux de bouquet, qui prennent tous les noms chez les parfumeurs de Paris , un peu orfèvres de leur état. Ces fleurs supposent des fourneaux , des distillateurs, en un mot , tout le matériel d'une exploitation immense.

En été ce sont les fruits qui vont se candir, cristalliser, se transformer en gelées transparentes dans la rue des Lombards. Une servante de curé , une ménagère de province reculerait d'épouvante en voyant ses cerises, ses fraises, ses groseilles qu'elle épluche une à une, traitées comme les réprouvés le seront un jour, c'est-à-dire en bloc, et versées dans une cuve immense destinée à approvisionner tout Paris à 16 sous la livre. Autour d'uue longue table carrée régnent une cinquantaine d'ouvrières dont les travaux varient avec les produits de l'art du confiseur: aujourd'hui plieuses, elles emploient des rames de papier glacé ; demain elles effeuillent des roses pour toute la saison , ou construisent des pyramides de chocolat pour les douze arrondissements, la province et l'étranger. Il n'y a pas d'ouvrières plus ambidextres, qui aient plus le goiU de leur profession que les confiseuses. La rue des Lombards emploie, à ce qu'on dit, jusqu'à des poètes. Le poète de la rue des Lombards se montre fréquemment sur les hauteurs du Parnasse armé d'une paire de cLseaux ; il émonde dans les petits recueils des Pélrarques contemporains tout ce qui s'est effeuillé à l'année de petits vers tombés je ne sais d'où, pour en revêtir les bonbons fantastiques delà rue des Lombards. S'il est vrai qu'Anacréon vivait de pralines, il n'est pas moins vrai que les petites odes anacréontiques .s'adaptent fort bien aux bonbons à liqueur. Le jour de l'an est un vieux séducteur qui marche escorté de toutes les douceurs qui sont tombées delà plume des Berniset des M. de Boufflers, sans complei' les couplets au sucre d'orge dont le poète de la rue des Lombards varie ses assaisonnemenls. Il y a dans ses œuvres complètes des rimes extrêmement pauvres , qui accompagnent de pauvres bonbons plies dans du papier à sucre. Ces papillotes choquent le bon sens, l'oreille et le goût à la fois. Le poète de la rue des Lombards est à moitié confiseur.

Outre sa spécialité annuelle et quotidienne, qui comprend les baptêmes, les fiançailles, les fêles patronales et toutes les cérémonies où le bonbon joue un r6le ; outre l'approvisionnement clandestin des magasins les plus brillants et les plus achalandés de Paris, la rue des Lombards a, pour ce qui concerne ses pralines et .ses étrennes, un jour, une semaine à elle, où elle esl inaboidable , où elle vend à elle .seule autant peut-être que les douze arrondissements. Le jour de l'an paraît inventé exprès pour elle.

On croirait, d'après ce qui précède , que la rue des Lombards ne se repose jamais : c'est une des plus bourgeoi.scs qui existent, passé neuf heures du soir. Elle cède alcu's à l'opiuinde ses propres pavois ; elle obéit à laloi iuévilablede tous les corps organiques qui tendent au repos après avoir développé un certain nombre de phénomènes vitaux ; elle connaîl l'usage du bonnet de colon , qu'on retrouve avec d'autant plus de plaisir, qu'il succède à une casquellesur la lêled'un travailleur. La rue des Lombards est vulgaire et même triviale; mais elle esl le centre d'un commerce actif, cl l'origine de fortunes considérables. Elle est éligible cl .s'assied sur les marches du palais Itiiurbon , inirc dans W nn\sv\\ général de la Seine, cl siège en premièic lign( au hibunai de eiunniuer (eii\ (|ui s'en cgayeni

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uublienl cerlainemeiU que le sel de leur faleinbourg date d'avant la révolution. La rue des Lombards, le fief principal de la rue Saint-Denis, une des premières puissances de l'époque; elle comprend dans sa division topographique la rue Aubry-le-Boucher, la rue des Arcis et la rue de la Verrerie, qui ue sont guère connues sur la plarc de TEurope que sous ce nom patronymique-, car s'il n'est pas une île , pas un continent qui n'ait ses échantillons, qui ne soit connu dans la rue des Lombards, elle se répand à son tour d'un pôle à l'autre, et peut passer pour une des plus connues de l'univers.

AjinREAS.

LA CACOLETIÈRE.

N cheval de naissiince inconnue, horsd'àge, passé de l't'curie d'un petit maître basque au palonnier d'une diligence, et de la diligence au cacolel, les jambes faibles , les genoux couronnés; une jeune lennne court vêtue, la jambe bien faite, le pied grand, large comme il en l'anl pour parcourir les sables et les montagnes, le teint hàlé, le sommet de la lèli couvert d'un large chapeau de paille; un bat (pour le cheval) faiblemcni sanglé, vacillant sur le dos de la monture . penchant à droite l'I !> gauche si>us la nmiinln

pression ; deux paniers peu profonds, eonstruits en bois . en forme de cage à poulets, garnis chacun d'un coussin de paille et recouverts d'une toile à carreaux rouges et blancs qui cache le peu d'élégance des formes , le peu de solidité de la construction ; ajoutez à cela un fouet pour stimuler l'ardeur souvent éteinte de la bête, une branche de feuillage pour éloigner d'elle les moucherons; indiquez pour fond du tableau les campagnes sablonneuses qui entourent Bayonne, ou quelque route étroite dans la montagne, voilà la caeoletière , son cacolet et la contrée qu'ils parcourent l'un avec l'autre. Pour chargement nous prendrons soit un bon négociant bayonnais allant avec son épouse visiter quelque métairie des environs, soit deux jolies grisettes du pays basque qu'attire à Biarritz un joyeux rendez -vous, soit encore un étranger, un Parisien, car tout étranger est Parisien à Bayonne : celui-là va explorer le versant occidental des Pyrénées, et découvrir Cambo , Itxassou et l'un des pas de ce Roland qui a passé partout.

Les deux grisettes sont de poids égal : leur embarquement sera facile. Toutes deux s'élancent à la fois sur les sièges qui les attendent : les voilà parties , peu mollement assises, se laissant aller au balancement du cacolet, s'inquiétant peu du veut qui soulève leur robe déjà courte et met à découvert des jambes parfaitement modelées; les voilà parties et les joyeux éclats que vous entendez ne ces.seront pas un instant. La grisette bayonnaise est, des femmes de ce monde, la plus rieuse , la plus bruyante et pas tout à fait la plus spirituelle.

Le bon négociant et son é|K)Use ,<e hissent , non sans peine , sur la monture qu'ils ont

choisie; la pauvre bête plie sous le poids, le cacolet penche d'une manière inégale, la sangle tourne, madame esl presque à terre, monsieur est grolesqueinent perehé à deux mètres du sol ; mais l'industrie oacoletière sait suppléera ce qui manque à monsieur, sans rien ôter à madame, et non pas, comme ferait Sancho, en éinondant à celle-ci quelques livres de chair. Le siège de monsieur est lesté du parapluie , du cabas, des provisions du ménage ; un pavé même répartira également la charge , et si , quelque accident survenant, si, le cheval succombant, la tête de monsieur et le pavé se rencontrent, il y aura des rires et des grincements de dents.

Voilà deux convois partis par deux routes différentes : l'un marche lourdement; la monture bronche à chaque obstacle. L'autre va bon train ; la gaieté du chargement anime le porteur mieux que ne ferait l'aiguillon , et près de chaque cheval marche ou court la cacoletière, tantôt à la tête, tantôt à la queue, fouettant d'une main, chassant les mouches de l'autre, à peine préservée des rayons du soleil par le chapeau de paille juché sur sa tête , ruisselant de sueur, et disparaissant parfois au milieu des nuages de poussière que soulèvent les pieds de sa bête et les siens. Ainsi elle accompagnera ses voyageurs, quel que soit le but de la course, quelle que soit la distance à parcourir; et si elle n'est requise pour le retour, elle rentrera lestement à la ville, assise seule entre ses deux paniers, et toute prête à recommencer.

La cacoletière et son plaisant véhicule sont au nombre des types originaux de ce petit coiu de la France qui réunit le Béarn , le Labour et le pays Basque. Très-commun dans les provinces du nord de l'Kspagne, le Guipuscna et la Navarre, le cacolet (ariolas) est arrivé de ce côté-ci des Pyrénées , où il a régné en maître. Il était l'intermédiaire indispensable de toutes les correspondances: postes, diligences, il remplaçait tout; il n'était pas une mauvaise traverse, impraticable aux voitures, voire même à ces ignobles charrettes bouvières dont l'essieu tourne en grinçant, et dont l'approche fait frissonner à mille mètres de dislance, il n'était pas un sentier qu'un cacolet ne parcourût. Le cacolel était dans le pays basque le premier résultat mécanique de l'attraction , et la cacoletière l'agent des relations de ce monde. La malheureuse! elle colportait avec elle ce poison qui doit la tuer, elle semait sur son passage cette civilisation qui a germé sur ses traces, qui, devenue plus forte qu'elle, l'étouffé en ce moment, et arrachera bientôt son dernier soupir !

Aussi cette haute vogue du cacolet, qui en faisait l'arbitre de toutes les destinées, a disparu à mesure que la lumière s'est fait jour dans ce coin de la France, à mesure que l'industrie des hommes a créé des routes , nivelé les montagnes , etdompté la mobilité des sables. La civilisation est venue à grands pas ; la cacoletière a marché en sens inverse.

Il y a dix ans, vingt ans, trente ans, alors que la cacoletière était la divinité du pays basque, le fétiche qu'on y adorait comme on adore aujourd'hui le facteur de la poste aux lettres; il y a quelques lustres , enfin , il y avait à l'extrémité de Bayonne , dans cette enceinte formée par les fortifications de la porte d'Espagne , un long espace réservé aux cacolets. Les chevaux attendaient une charge, serrés piteusement côte à côte, et la tête vers le mur; près de chacun les cacoletières , dans ce costume original des jeunes filles de la montagne, guettaient et attiraient le voyageur; pas un homme ne se mêlait dans leurs rangs : — un homme conducteur de cacolet eiUété une anomalie aussi grande qu'une femme sur le siège d'un fiacre ou d'un omnibus. — Quand venait le déclin du jour, la caco ielière remuait 1<' coussin de paille de ses paniers, les recouvrait d'une Iciilc :i carreaux bien propre, ranimait Hrilltiitt,^on cheval, de la voix etdu gcslc— Tous Icschcvaux de cacoletse nomment Rrillanl^Ac même que les cacoletières, Giacicnsc. Si, dans le mérite égal des deux noms, il y a quelque chose qui ressemble à de l'à-propos, ce (|uel(iue chose est plulôl .je dois le diic , à ravanlip,c <lc la ronduch icc que de la iicic. Alors accourail

toute cette joyeuse population dont elle était le guide indispensable , et qui , portée par ses cacolets, courait respirer la brise de mer sur les dunes de Biarritz, ou l'air vi\ifiant de la montagne à Cambo; alors elle était en tiers dans toutes les fêtes , dans toutes les parties, dans tous les plaisirs; elle était le confident inévitable de tout ce qui était jeune, de tout ce qui avait un cœur ; et . grand Dieu ! de combien de rendez-vous amoureux Gracieuse s'est rendue la complice ! combien de douces intrigues elle a vues se nouer aux bals où courent en foule les grisettes bayonnaises, et se dénouer vers les rochers et les sables de la Chambre d'amour!

Aujourd'hui que la cacoletière. presque inaperçue, se débat encore dans l'enceinte de la porte d'Espagne . au milieu d'une multitude de voitures, de carrioles , de chars à bancs , d'omnihiis même, ô progrès! aujourd'hui qu'elle n'est pas tout à fait réduite à l'état de problème, ne voudrez-vous pas es.sayer une fois de son cacolet, et , pendant que je vous accompagnerai pas à pas , vous traîner avec elle à la suite de ce flot de tristes équipages qui inondent les routes voisines , étonnées de tant de tumulte ? Biarritz est au bout de la course , Biarritz, le paradis terrestre , les Champs Élysées de la vie bayonnaise ; c'est jour de fête et jour d'été, la ville est déserte; et, voyez, la cacoletière est jolie: dans son gracieux patois elle Invite au voyage et son cheval et vous: Moussu! (widets ana enta Biarriz .'> per bin sos, n'es jias ca ! Monsieur, voulez-vous aller à Biarritz? pour vingt sous, ce n'est pas cher! Anem, partim Brilla ul, per ana proumcnal aou constat de le ma. Allons , partons , Brillant , pour aller promener du c6té de la mer. Laissez- vous séduire: cinq kilomètres à parcourir en une heure, ce sera chose faite: hàtez-vous, dans dix ans, que dis-je ? dans deux ans, peut-être, la cacoletière ne sera plus ! Hissez-vous A sa gauche, partagez avec elle la charge de Brillant, tenez-vous ferme, et ne craiguez rien. Soyez sage, surtout; que les beaux yeux, l'air agaçant, la parole hardie de votre conductrice, qu'un instant de solitude au milieu de la eampague d'Angiet, ne vous tentent pas, ne vous séduisent pas: la cacoletière n'entend jamais la plaisanterie au grand jour; et si, quittant subitement son siège pour échapper à vos atteintes , elle vous abandonnait seul et sans balancier sur la moitié du bât que vous occupez, vous mordriez à l'instant la poussière, à votre honte et à sa grande hilarité.

Laissons aller la foule, rien ne nous presse; quittons un instaul la route qu'elle suit, et prenons cet étroit sentier qui aboutit à un autre point de la plage, entre Biarritz et l'embouchure de l'Adour: là est une crique célèbre dans l'histoire amoureuse du pays. Il y a longtemps , bien longtemps , dans une grotte au pied de la falaise s'étaient réunis une jeune fille, la plus jolie des cacoletières , un jeune garçon, le plus hardi des pêcheurs de la cote. Tous deux étaient arrivés à l'heure de la basse mer. et tous deux s'étaient endormis et rêvaient le bonheur. Le temps fuyait . l'horizon était sombre . les barques rentraient au rivage, la mer grondait et montait. Les pauvres enfants dormaient toujours. Knfin un flot roule à leurs pieds, et les couvre d'écume. Ils s'éveillent: hélas! que devenir? Le retour sur la falaise était impossible; les vagues déferlaient à six pieds audessus du sentier qu'ils avaient suivi... Nul n'entendit leurs cris de désespoir; la mer monta, monta tcuijours, gronda toute la nuit, et le lendemain il y avait un rameur de moins A la pêche du thon dans le golfe , un cacolet de moins à la porte d'Espagne !

Malgré ce triste souvenir, la Chambre d'amour esi encore un lieu d'amoureux rendezvous: la grotte est depuis longtemps comblée par les sables; mais deux auberges.se sont élevées près de la tombe de Gracieuse la cacoletière , et il n'est pas dans toute la ville une jeune fille qui ne les connaisse, un cheval du nom de Brillant qui n'y soit \enu. Hélas! est-ce un triste pressentiment? est-ceun instant de seconde vue? li-ba», près de la grotte célèbre, sur les sables qu'abandonne le reflux, il me semble voir une place réservée A h

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dernière des Gracieuse, ;iu dciiiiei- des Bnllanl, au dernier des cacolels Dieu ne le

veuille pas! L'heure de la cacoletière serait-elle sitoi venu(^?

El maintenant, anein , moussu, il se fait lard; la foule se presse à Biarritz, il semble que de là-bas les flots nous apportent quelque bruil d'orchestre et de danse: courez, avant la nuit, étudier , cl prendre votre part de plaisir; Gracieuse et Brillant vous attendent , adieu ! Reprenez votre siège aérien , causez avec votre conductrice de ce que vous venez de voir; et, si vous n'êtes pas trop attristé de notre pèlerinage à la Chaïuhre d'amour, si votre imagination est excitée par quelque amoureux souvenir, si . protégé par l'ombre du soir, vous voulez courir les chances d'une chute sur les sables , allez, et que Dieu vous conduise !

G. Illi LAVUilHE.

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