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LES LIONS DE CONTREBANDE

iM venant enrichir le vocabulaire des néologismes français, le mot liun importation anglaise, a perdu, après avoir traversé le détroit, sa signification primitive. En Angleterre on est convenu d'appeler lion toute personne assez heureuse pour attirer l'attention du moment. Les succès en tous genres peuvent faire obtenir ce titre glorieux: l'armée, la littérature, les sciences, la fnsliion, le théâtre, possèdent leurs lions. Quelquefois leur règne est de courte durée : un même jour les voit naître et mourir; abandonnés par la puissance de la mode , ils vont se perdre au milieu des existences vulgaires et augmenter le nombre des rois dépossédés.

Pendant plusieurs années, un homme a su se maintenir au premier rang de ces illustrations britanniques. La science, le talent, le génie, ne furent pour rien dans son élévation : une éducation négligée , un esprit fort contestable , une fortune médiocre, ne pouvant lui donner dans le monde le rang qu'il semblait ambitionner, il se replia sur ses avantages personnels. Grâce à la noblesse de ses manières , il parvint à faire oublier la vulgarité de son nom. Ce premier pas franchi, son élégance, sa tournure , son habileté équestre, et surtout l'intelligence de son tailleur, lui ouvrirent les portes de quelques cercles distingués. Mais Brummel n'était pas homme à se contenter de si peu ! Son ambition le poussait à conquérir une des hautes positions de cette société de gentilshommes et de désœuvrés opulents qui brillait alors de tout son éclat. Bientfti , la fortune l'aidant, il devint l'homme indispensable : on le prôna , on lui demanda des con.seils , on se soumit à ses arrêts , on le prit pour modèle. Des lois furent dictées par lui ; ceux qui , la veille , .se croyaient encore ses rivaux, s'estimèrent heureux de conserver son patronage. Des princes recherchèrent .<on amitié, et la faveur dont il fui enlouié ne pouvant plus s'ai-iroîlre. la jeunesse dorée dis Irois loyaunu's le pi-oclania uoi nr ia mohiî !

Dès lors la coupe d'un habit, la forme d'un giiel , le nii-nd d'une eravaie. eureni

besoin (l'obtenir sa sanction royale pour être adoptés par le monde fashionnable. Les tailleurs en vogue, les bottiers en renom, les carrossiers, les parfumeurs, les bijoutiers sollicitèrent l'honneur de sa clientèle et le droit de relever leurs enseignes de son nom. Privés de sa présence, les courses de chevaux, les luttes de boxeurs, les combats de coqs étaient sans attraits. On ne disait plus: « Le roi honorera le théâtre de sa présence,» mais bien : « M. Brummel doit assister à cette représentation !» Et la foule s'empres.sait de venir admirer ce grand personnage entouré de son état-major de courtisans.

Rien n'.a manqué à la gloire de ce roi de la fashion ! Plus heureux qu'Alexandre, il a eu ses poètes et ses historiens ; et son règne, déjà si brillant , paraissait devoir .se prolonger encore, si des ingrats qu'il s'était plu à protéger, des hommes qu'il avait accablés de ses bienfaits, n'eussent pas brisé sa couronne, et fait disparaître cette nouvelle dynastie. Effrayés de l'accroissement progressif de son budget , ses banquiers et ses fournisseurs lui refusèrent un beau jour l'impôt qu'ils lui avaient eux-mêmes voté. Ainsi, privé de .sa liste civile, le roi de la mode abandonna sou trône et ses sujets; et nouvel exilé sur la terre étrangère, il vint planter sa tente dans le département du Calvados , où il est mort presque ignoré, sans courtisans, sans cortège , sans sépulture royale, .sans oraison funèbre !

La fortune de Brummel a fait surgir en France une nuée d'imitateurs dont la renommée n'a pu franchir les limites du bois de Boulogne. Sous la restauration , une jeunesse désœuvrée .se jeta à corps perdu dans cette vie de luxe , d'élégance , de dissipation , de chevaux , d'usuriers et de dettes qu'on était convenu d'appeler l'existence des dandys, successeurs naturels des incroyables, des muscadins, des roués, des beaux, etc. Les dandys se sont dispersés, après avoir laissé de nombreuses victimes dans la courte carrière qu'ils ont parcourue : les uns sont morts à la peine , ruinés à peu près , les autres se sont brûlé la cervelle, dernier tour joué à leurs fournisseurs; il en est qui se débarrassent encore de leurs créanciers en leur donnant une quittance légale à l'aide de cinq années de détention : les brillants costumes de nos régiments de cavalerie en cachent quelques-uns, et les hommes d'esprit de la cohorte ont tourné leurs idées vers un but plus utile et plus sérieux.

Aujourd'hui les lions se .sont emparés du domaine des dandys. Où sont les lions.^ que faut-il faire pour devenir lion? quels sont les charges et les bénéfices de cet emploi i' Voilà ce qu'il est impossible de préciser. 11 est des positions iucorupatibles avec ce rôle. L'associé d'un banquier, le demi-agent de change , le jeune industriel, ne peuvent le jouer qu'à leurs moments perdus , à la clôture de la bour.se ; et puis ils s'en soucient fort peu. Où donc sont les lions? Les trouverons-nous au milieu de cette jeunesse brillante, pares- .seuse, turbulente, bien gantée , ardente au plaisir, vivant au jour le jour, passionnée pour le luxe, se lançant dans le tourbillon des bals , fêtes et spectacles , dans les parties de jeu et de débauche, sans savoir comment elle pourra en sortir, et dans quel état clic en sortira ; passant en un jour de la dépense la plus folle à l'économie la mieux comprise; pleine de vie et de santé, indifférente aux privations et aux changements de fortune, dînant aujourd'hui chez Véry, demain au Rocher, et après-demain chez la mèie Morel ou chez Kalconilic, providence des gens ruinés? Pauvres lions ,-^atisfait.s d'un jrnir d'opulence qu'ils expient dans la solitude de leurs greniers, couchés sur un grabat, et attendant pour dîner la visite providentielle d'un ami ! Suffit-il alors de posséder un habit bien fait, un chapeau neuf et des gants jaunes? Mais tout le monde a le droit de posséder un habit bien fait, des gants jaunes et un chapeau neuf! CcpciulanI, \ousciilcnde/ dire à chaque minute :

iij'étais hier en compagnie de deux nia)inifi(Hics lions !

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— Nous avions à noire soirée deux lions pur .-;iiijf.

— J'aime beaucoup la sociélé des lions.

— Nous avons fait la connaissance d'un charmanl lion.

— Nous pouvons nous promettre deux lions dans la partie que nous devons faire!» Étrange abus des mots que l'on ne comprend pas !

Qu'un jeune homme dont l'opulence se résume dans la location d'une mansarde de la rue du Mont-Blanc , la possession d'un costume irréprochable , et l'absence reconnue de

tout moyeu d'existence , sorte du café de Paris en compagnie d'un cigare et d'un cure dent superflu , il se rencontrera sur son passage un provincial ébahi, créé tout exprès pour .s'écrier :

«Ah ! ah ! voici un des heureux du siècle! Fameux /;o/i .'»

One dans un bal cxlra-bourgeois un danseur se présente muni d'un liibit bien coupe-

et de gants à peu près justes, toutes les dames du lieu et tous les pelils répéteront en chœur:

«C'est un de nos grands lions!»

clercs en liiiiellcs

Il n'existe donc plus que des lions de contrebande. Les hommes d'élégiince et de gortt seraient honteux de se voir affublés d'un titre ridicule, accordé si mal à propos.

Pour bien des gens, certains quartiers ont encore le privilège de donner à leurs habitants un premier vernis de dandysme. Le paisible habitant des solitudes du Marais ou des pays perdus d'outre- Seine, vous dira :

<( Comment, monsieur un tel habite la rue de la Paix! Hais il a doue une fortune colossale?»

Le moraliste qui du haut de son grenier étudie le monde à l'aide d'une longue \ue •s'écriera à .son tour , s'il voit sortir quelqu'un du café de Paris :

n Décidément, ce garçon-là ne peut être que millionnaire!»

Tel est le but que se proposent les lions de contrebande; ils veulent , a\anl tout, faiie naître cette admiration de rencontre, cet ébahissement de bourgeois étonné, cette stupéfaction de l'observateur incessamment nourri des orgies fantastiques de In Peau de chagrin. Ils savent se soumettre à une vie mesquine, peu dispendieuse , décolorée; mais ils tiennent à pastscr pour d'effroyables viveurs, pour des dissipateurs incorrigibles.

Le lion de contrebande est pauvre , mais il a horreur de la pauvreté; il ne peut vivre qu'au milieu d'une atmosphère de luxe, de dépense, de faste et de plaisir. Tous ses efforts tendent à réaliser ce problème; et , grâce à son savoir-faire, il y parvieiil. Vous le voyez à la suite des viveurs parisiens, en compagnie des sommités industrielles cl financières , donnant le bras à un homme célèbre par la bonne tenue de ses équipages , et vous vous demandez. :

« Comment donc fait-il pour vivre avec ces gcns-là?»

Rien de plus simple : il se faufile dans ce monde sans y être ni invité ni désiré. La place qu'il y prend est si peu enviée qu'on ne songe pas même à la lui contester. Humble et soumis d'abord , il sait se réduire à des proportions tellement exiguës que l'indulgence vient à son aide, et que la force de l'habitude finit par le faire accepter. Personne n'ignore sa position dans la sphèie qu'il a adoptée, et nul ne songe à lui en faire un reproche ; du reste, il sait en tirer de larges bénéfices. Ne Pavez-vous pas vu vingt fois s'étalanl seul dans une loge d'avanl-scène, les jours de repré,<<entation peu suivie? ne l'avez- vous pas rencontré, lui troisième, dans un équipage brillant? n'avait-il pas un cheval aux dernières courses ? et ces loges , ces équipages et ces chevaux , vous savez bien qu'ils ne sont pas à lui. Dans ces jours fortunés, à ces heures désirées, le lion de contrebande triomphe; le monde ne peut le contenir : il domine la foule, il éblouit, il écrase les passants de sa supériorité. Comme il oublie alors et .ses privations intimes et ses déboires domestiques ! Ne niènc-t-il pas de temps à autre un train de millionnaire, grâce aux atiiis qu'il a su conserver ?

Ne craignez pas que le lion de contrebande dîne ailleurs que dans les salons du restaurateur le plus h la mode ; son repas , il est vrai , serait problématique si un voisinage protecteur ne venait pas A .son secours. Il s'assied en silence à une table dont le seul nécessaire se compose invariablement d'une carafe d'eau frappée, le seul luxe qu'il se permette; mais sa sobriété reconnue ne résiste jamais A l'offre d'une aile de perdreau , d'une cuisse de faisan , d'un morceau de chevreuil , de quelques truffes et de plusieurs verres de vin devenus nécessaires, que la table voisine lui fait passer. A la fin du repas, sans bourse délier, il se trouve aussi rassasié que celui qui \icnl de .solder une addition de quarante francs. Depuis des mois et des années il mène celle existence . cl per.soiine ne s'en éloiine ; habitués à le voir, ses amphitryons ordinaires comptcnl sur lui , et lui réservent les miettes de leur lable. Comment , en effet , pourraient-ils se passer de lui ? Le lion de c(uilrebande est devenu un 3c<M'ssoirr iiidispensalilc . un l'inuplémenl de dinei- liien ser\i; il sail se

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prêter de bonne grâce à tout ce qu'où exige de lui ; il tient la place du bouffon , du parasite, de l'ancien client. Il ne s'effraye d'aucune plaisanterie; il reçoit en riaut tous les traits qui lui sont décochés; il en est heureux , il en est fier : n'est-il pas avec ses amis, ne dîne-t-il pas au milieu de ses coviveurs ?

Quelquefois le lion de contrebande se transforme en ulililé: son rôle prend alors un vaste développement; il y déploie tout son luxe, toutes ses ressources, toute son expé-

rience. Il choisit son plus bel habit , ses gants les plus frais , ses bottes les mieux vernies : il se prépare à la négociation épineu.se dont il s'est chargé; il ,se pénètre de ses nouvelles attributions ; il veut rendre à ses amis les petits services que Lebel rendait au roi Louis XV.

Ne soyez donc plus surpris de le voir sortir chaque jour des salons de nos grands restaurateurs, un cigare à la bouche et simulant une ivresse de bon gofit. Il a dîni' , parfaitement dîni' , et vous n'êtes plus en droit de mettre en doute son intempérance. Dans ces moments, il se montre bon prince, et consent à vous protéger d'un salut, si vous êtes le moins du monde de ses connaissances; il pousse même la courtoisie jusqu'à vous adresser la parole :

« Nous venons de faire un bon dîner! Cinquante francs par tête ; mais vraiment bien traités. — Nous allons monter en voiture pour nous rendre au Cirque. — Allez-vous au Cirque? c'est fort amusant lorsqu'on aime les chevaux. Vraiment, Capitaine est une merveilleu!<e bête.

— A propos, je ne vous ai pas vu au dernier pari du bois; j'y ai gagni'deux cents louis... Cela me revenait de droit ; j'avais été si malheureux aux dernières courses!

— Une chose incroyable ! Dernièrement , notre ami D*** a perdu cinquante mille francs au club; il n'a pas encore payé cette dette ! On ne doit jamais faire attendre en pareille circonstance.

— Connaîtriez-vous un bon valet de chambre? je renvoie le mien... je ne le crois pas trf s-fidèle ; et comme je pars pour les Pyrénées , il me faut un homme sur. Vous comprenez? Les dépenses de la roule , les relais , les postillons , les frais de séjour... je ne veux avoir à me mêler de rien. Je lui dis : Voilà vingt mille francs, et marche avec cela jusqu'à ce que nous ayons besoin d'avoir recours à mes lettres de crédit.

— Ah! donnez-moi donc dix francs... je me suis dégarni, et j'ai une commission à faire faire... un bouquet... vous devinez?

— Venez donc me demander à déjeuner avant mon départ; nous ferons ensuite une petite promenade à cheval. »

Gardez-vous bien de prendre au sérieux cette invitation ; le lion de contrebande n'est jamais chez lui , et son portier connaît seul la magnificence de son trou : c'est ainsi qu'il désigne lui-même son intérieur.

Le lion de contrebande n'a pas toujours été dans cette infinie position. A son entrée dans le monde, il a eu , grâce à son entourage, quelques jours de grandeur, de luxe et de crédit. C'est lui qui le premier posa noblement un bout de cigare sur une table de bouillotte , en disant :

« Ceci vaut trois mille francs!» et cette valeur d'un nouveau genre fut acceptée. C'est lui qui plus tard, dans un moment d'embarras , adressa cette lettre à un riche industriel qui l'avait admis plusieurs fois à sa table :

« Mon cher monsieur , soyez assez bon pour me prêter mille francs. Vous êtes si heureux dans toutes vos entreprises , et votre bonheur est si bien établi , que je suis homme à vous les rendre un jour. »

Ces jours de fortune sont passés, et le lion de contrebande , encore satisfait des derniers rayons qu'il répand sur la foule, se contente aujourd'hui des moyens d'existence que la Providence lui envoie. Tranquille sur son avenir , .si ses amis l'abandonnent dans sa vieillesse , il sait que ses brillantes relations lui permettront de remplir avec succès la charge de courtier d'usure. Heureux lion !

ALBIM DES FRANÇAIS.

LA BARRn:RE DE LA YILLETTE.

l'extrémité des faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin , entre la butte Montmartre et la butte Saint-Chaumont, plus rapprochées de celle-ci que de celle-là , sont placées deux barrières réunies par un demi-cintre, et séparées par une caserne , colysée municipal qui domine comme un colosse la grande et la petite Fillette,

La Villette est un carrefour oublié sur les confins des douze arrondissements; mais un dimanche ou un lundi elle est un entrepôt de formes humaines de toutes les dimensions, un bazar, un élysée, une foire, un atrium, un cénacle, un rendezvous, une place où convergent de tous côtés tous ceux qu'un usage antique et solennel fait hommes de loisirs; c'est un champ ouvert de tous côtés à toutes sortes de causeries , de conversations . de divertissements populaires , de festins , d'orgies , et au repos surtout , qui est assez souvent l'orgie du pauvre.

Dans le demi-cintre règne une galerie de boutiques en plein vent ou plutôt parfaitement abritées du soleil. C'est là qu'est le marché , le bazar, le Temple, le Palais- Royal de l'ouvrier. On y peut vendre et acheter sans craindre l'excommunication , La Villette n'ayant jamais été la maison de Dieu. Généralement le marchand a de la conscience hors barrière; tout y est d'ailleurs meilleur marché qu'à Paris, les habits surtout; les articles y sont donnés, et c'est justement ce qui en fait le prix.

Un prolétaire dont l'effectif .s'est usé dans les rudes travaux du bâtiment ou du pavage s'y remonte et s'y recomplète en un clin d'œil. Son costume se compose d'énormes souliers à têtes de clous plus énormes , d'un pantalon de toile bleue ( sans sous-pieds ) . d'une belle chemise en calicot à 2 fr. 50 c, d'un bourgeron et d'une casquette : total 10 fr. environ. Moyennant cette somme un Parisien peut cire le héros d'un bal non costumé, faire des passions sans frais, et non-seulement ne pas souffrir d'égal , mais ne reconnaître aucun supérieur au grand salon.

C'est autour des galeries semi-circulaires que se concentre tout le mouvement de La Villette; c'est là qu'ont lieu, outre les achats et les ventes, certains préliminaires qui. étant ceux du contrat , remplacent souvent pour le prolétaire le contrat lui-même; c'est là que circule la vie. la gaieté française avec un rayon de soleil. Tout autour des galeries circulent des marchands de tisane , des chiens errants , des crieuses de pain d'épice, des marchandes des quatre saisons, des tourlourous, très-peu de bonnes d'enfant, et pas un .sergent de ville.

Du reste , que de variétés de races, d'accents, de physionomies, d'idiomes ; Picards , Normands, Gascons, Artésiens, méridionaux. Forésicns. Rnurguignons , Lyonnais, Langue-

ilociens, passagers de toutes les nations, Parisiens pour le quart d'heure et Français do

la banlieue : en fait de Français surtout on y compte beaucoup d'Allemands.

Lorsque le prolétaire , rasé de frais, a procédé au renouvellemenl de son costume, avec ce luxe et cette fashionabilité qu'on lui connaît , le voilà flânant , le pied leste et le nez au vent , cherchant partout des émotions et des impressions de voyage, disposé à s'accommoder d'un concert aux orgues de Barbarie ou d'une danse espagnole exécutée par des Savoyards de Paris; il a besoin de spectacles étourdissants; sa curiosité ne connaît pas de bornes, et reste néanmoins renfermée dans La Villette ; mais La Villette c'est le monde et quelque chose de plus : c'est Paris.

Un farceur se rencontre , ce farceur est un type à lui tout seul ; il a dans l'esprit et dans le geste plus de verve humoristique que Rabelais , le doyen Swift et le singe de la fable réunis; il sait tous les tours , il est affublé de tous les oripeaux, il parle toutes les langues, il a épuisé le formulaire de tous les ana grossis par la tradition, qui ont cours depuis un demi-siècle ; c'est, en un mot comme en mille, le farceur de barrière, un homme prodigieux d'esprit, de verve et de variété; c'est l'ironie populaire, le sarcasme popuiacier, la raillerie faite homme, un composé de Diogène et du gamin de Paris; c'est en outre quelque chose d'indéfini et d'indéfinissable, le farceur de barrière dépensant plus d'esprit pour avoir un sou que d'autres pour gagner un million.

De tous les êtres étonnants qui sont sur le globe il est le seul qui étonne : il est prestidigitateur, .saltimbanque et danseur de corde ; il avale des dagues de Tolède , des sabrespoignards, des couleuvres surtout, et il en fait avaler; il est craqneur, mangeur de fila.sse . Ulholriteur; il est en outre rapsode et chanteur ambulant; il file la romance et roucoule quelques lambeaux d'opéra ; il a Napoléon sur sa quatrième corde et Piron dans son gousset de montre , à la place de la montre qu'il n'a pas. Il vit dans une sainte horreur de tous les pouvoirs représentés par un exempt, les plus modernes disent un sergent de ville. Cet homme unique est à lui seul le spectacle gratuit ou du moins facultatif du voyoux en habit de dimanche. La foule se groupe autour du farceur et en cent autres endroits , pour former cette masse compacte que les publicistes appellent le peuple , et les parvenus la populace.

La journée est belle , le ciel est d'un bleu d'outremer, le soleil luit. Rassemblée d'abord autour de son fétiche , le farceur, qu'elle accable de mépris et de petits .sous , la foule se répand bientôt sur le plateau : on se presse , on se reconnaît , les parties se forment ; les guinguettes sont envahies; l'aristocratie usurpe les estaminets. C'est l'heure du plus grand concours de nations , de familles , d'individus. L'homme s'émancipe : il est à la barrière. L'ouvrier marié , c'est-à-dire celui qui, n'étant que prolétaire, s'est fait esclave, traîne à sa suite une femme généralement suivie de trois ou quatre enfants. Les pièces cparscs de leur costume, qui n'ont pu résister aux accidents du voyage, ont été recueillies par le père sur la route de Paris à la barrière. Il a dans sa main le soulier du petit, sous son bras la veste du cadet ; il porte , en général , tout ou partie de sa famille sur les épaules.

Le jour baissant les boutiques ne sont plus fréquentées. Le farceur perd ses meilleurs mots : ventre affamé n'a pas d'oreilles. Le plateau de La Villette qui précède les mai- .«ons est dé.serté pour les maisons mêmes. Des diligences pas.sent inaperçues, chacun n'apercevant que son appétit et l'en.seigne de .son reslauranl. A voir Fi^nsemble des cuisines, lesapprêls (;ij;aiilis(|uesdes festins, la masse iniposanlc des |iré|)arations culinaires, l'activité des fourneaux , la bonne mine des chefs et des rôts snriout , on dirait d'une kermesse de Rubens, d'un repas pantagruélique, des noces de Camache. Tout cela cependant se vend el s'achète, se marcliantle par fragments cl finit par re.s.sembler à une réjoui.sisance municipale , à une pari ilc joie pnl)li((ne. Hienhenreiises Mlo|iies n'Nées par Fourier, \()us

n'existez que dans les romans! La barrière est le pays du vin frelaté, du veau rôti et de la salade de laitue, consommés par d'honnêtes gens qui ont l'avantage de connaître leur bonheurelde ne pas rêver un festin plus somptueux. De longues tables sont disposées sous l'auvent d'une immense rôtisserie : là vient s'asseoir toute une famille de prolétaires, pour qui vivre t'est manger, et manger c'est avoir un avant -goût du paradis. Un pot en faïence de la capacité d'un litre contient un vin qui passe pour rouge et qui nage entre le bleu et le noir. Les mets étant bon marché et le vin moins cher que les mets, un ouvrier se persuade qu'en mangeant beaucoup et en buvant encore plus il parviendra à faire d'énormes économies; s'il a une famille surtout , il est sur de s'enrichir en un seul repas de toute la dépense qu'il aurait pu faire ailleurs. La barrière est une arithmétique (|ui embrasse les quatre règles, l'addition, la multiplication, la soustraction, et surtout la règle de trois.

La Villette a son Cadran bleu, son grand salon, ses cafés, .ses ombrages, deux ou trois acacias auxquels l'imagination aime à prêter un peu d'ombre en échange du feuillage qu'ils n'ont pas. La verdure est là pour rappeler à l'homme champêtre qu'il a été originairement créé pour dîner sous des bosquets. Peu de restaurants consentent à se priver d'un acacia en mémoire du paradis terrestre : ceux qui n'ont rien de champêtre et de bocager sont presque obligés d'avoir du vin potable pour attirer des chalands.

Après ces repas dissolus , on danse au son des violons et des ophicléides. Chaque grand salon , et il n'est pas rare qu'il y en ait plusieurs à une seule barrière, est muni d'un orchestre. Il ne saurait être parfaitement prouvé que l'on danse dans ces lieux favoris de la Terpsichore populaire: on peut affirmer de loin qu'on y fait beaucoup de bruit. Quoi qu'il en soit, un peuple repu est toujours un peuple heureux; mais un peuple dansaut doit toucher au troisième ciel. Quels éclats de voix ! quel retentissement de valse et de contredanse ! L'orchestre couvre les danseurs, les danseurs font taire les instruments. Au dedans c'est un bal peut-être, au dehors c'est un sabbat!

Chaque barrière de Paris a sa physionomie, ses allures, son caractère , son cachet, son genre d'attrait : pour la Courtille, c'est la débauche ; pour la Râpée , la gastronomie ; pour la barrière du Maine , c'est la danse; pour d'autres , c'est le jeu de boule , le tir au pigeon, plaisir innocent s'il en fut, ou bien enfin ce cirque au petit pied, connu sous le nom de barrière du Combat. La joie de La Villette est au contraire une joie calme , modérée, rassise, un plaisir de famille pour ceux surtout qui n'en ont pas.

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