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LES CANOTIERS

honnêtes citadins que la lecture des romans maritimes a vivement li impressionnés infestent , pendant la belle saison , le cours paisible de la Seine ou de la Marne, avec l'intime croyance qu'ils se donnent ainsi une idée exacte des joies et des teneurs de l'dcéan.

.le connais un estimable employé , homme d'esprit d'ailleurs , chez lequel la passion de naviguer a pris tous les caractères d'une véritable monomaiiie.

Cliaquc dimanche il se fait réveiller A trois licuri's du malin: il s'iia-

parl de chez lui et gagne le pont d'Asnières. LA il loue un bateau |Mnir

cl après s'être dépouillé de sa redingote, de son gibl. de sa cravate , après

avuir retroussé ses manches , afin d'être plus libre dans ses mouvements , nouveau Robinson , il s'aventure sur les flots où l'altendent des désagréments sans nombre.

Peu familiarisé avec le maniement des avirons, c'est en vain qu'il prétend se diriger vers un point ! suivre une ligne droite est pour lui chose impossible; et , malgré ses efforts surhumains , il ne réussit qu'à imiter la marche inégale d'un mortel pris de boisson , et n'avance qu'imperceptiblement, procédant par courbes et par zigzag, trop heureux quand il ne tourne pas sur lui-même comme un tonton , ou encore , comme une sauterelle qu'on aurait privée d'une de ses pattes.

D'autres fois, il ira se fourrer parmi des trains de bois, des tas d'herbes, et restera des heures entières dans l'immobilité la plus complète. Dernièrement . s'étant engravé sur des bas-fonds, il fui obligé de se mettre à l'eau et de soulever son bateau à la force du poignet , opération dans laquelle il fut troublé par un passant goguenard qui chaulait à tue-iête :

Maman , les p'tits bateaux Qui vont sur l'eau Ont-ils des jambes?

Souvent harassé, brissé, moulu par suite de l'action désordonnée de .ses muscles, il est emporté à la dérive à la distance de plusieurs kilomètres, incapable d'opposer aucune résistance au courant. Jusqu'à présent la Providence, touchée des^on malheureux sort , lui a toujours envoyé des sauveurs qui l'ont charitablement remorqué : pourtant il est à craindre qu'un jour , abandonné à ses propres ressources, mon pauvre ami ne gagne ainsi, sans le vouloir . Rouen , puis le Havre , et ne finisse par aller servir de pâture aux poissons de la Manche. Nouvel et triste exemple qui démontrera jusqu'où peuvent entraîner les passions et le courant.

Mais en voilà assez sur ce sujet; il est temps que je vous entretienne de canotiers d'un ordre plus élevé, de ceux qui rougiraient d'avoir recours, pour leurs pérégrinalions fluviatiles,aux lourds et prosaïques bateaux plat,<, et qui aiment à voltiger sur les eaux, mollement bercés dans de jolies embarcations, et parés eux-mêmes d'un pimpant costume de marin , sous lequel ils ont peut-être exécuté , pendant le carnaval , les poses réprouvées d'un voluptueux cancan.

Une douzaine d'individus, jeunes pour la plupart, se ras.^emblent et forment une sociéléavec règlements et statuts. Chaque membre de cette société concourra , pour une somme égale . à l'achat d'un canot muni de ses voiles , de ses agrès et de tout le tremblement, et qu'on fait venir du HAvre , de Dieppe ou de tout autre port de mer.

Aussitôt le canot arrivé à Paris , on se réunit solennellement . et on le décore d'un nom pompeux , hyperbolique, symbolique , énigmatique , comme le Milan , le Dard , le f^iclorieiix, le Triton, l'Eclair. Il faut ensuite trouver une devise ronflante et digne du nom sous lequel elle sera placée. Après avoir bien cherché , examiné , discuté , on se décide d'habitude pour veniis ocior qui ne sonne pas mal , ou pour une de ses variantes.

L'importante cérémonie du baptême est terminée : on va donc pouvoir jouir de ce cher canot et s'y prélas,ser lout à son aise. On fixe un jour, et l'on se rend au lieu où il est amarré, avec quelques comestibles et du vin en masse. Alors foin des habits de ville! on n'en veut plus, on s'empresse de les quitter. Avec quelle allégresse on s'affuble du pantalon de gros.se toile, de la ca.saque de laine rouge, du chapeau de cuir bouilli , de la ceinture écarlatc! puis ou se barbouille de goudron les mains et le vi.<agc,afin de .<e donnci'

une petite cuukiir locale; on pousse au large en jetant su i- la leire un leganl de mépris, et vogue la galère!

C.'esl ici surtout que les canotiers sont curieux à observer. L'n moment a suffi pour transformer des commis, des clercs de notaire ou d'huissier, des étudiants, des rentiers, voire même des hommes de lettres, eu flambards, en scélérats, en corsaires, en loups de uîer pur sang . qui fument , qui pri,seut , qui chiquent . qui jurent à outrance , et dont la conversation ne saurait être comprise par le commun des martyrs. Ils ne parlent plus que de prendre des ris, de mcllre en panne, de cargiier les voiles, de virer de bord, de loiwoj cr, de ralinguer, de liéler, de lofer, de Jerler, de déferler, etc. . en ayant soin d'entremêler le tout de copieuses libations.

Peu à peu les imaginations s'échauffent, les lêles se montent; et le caractère du Français nd ma/m reprenant le dessus, on se lance à corps perdu dans le domaine de la farce et du coq-à l'àne. C'est à qui fera le calembourg le plus monstrueux; on s'évertue, m\ se bat les flancs, on devient bêle à manger du foin.

Ce n'est pas tout , et quelque chose manquerait à la fête , si l'on ne tournait pas en ridicule , d'une manière plus ou moins spirituelle, les piétons, c'est-à-dire les crétins, les huîtres, les épiciers, qu'on aperçoit cheminant tranquillement sur la rive.

Malheur au bourgeois décoré d'un melon , et sui\i de sa famille y compris son chien , qui vient chercher sur la berge un endroit commode pour se livrer aux délices d'un repas champêtre! Il ne tardera pas A être salué d'un: uOit! c'te tèle! bonjour, mossieit.'n exorde accoutumé de la nuée de quolibets que les canotiers se plai.sent à faire pleuvoir .sur lui.

Le porteur du pantalon ^tiranee , rinnoeeut et patriotique lourlonrou lui-même n'est pas plus épargné que les autres! A son aspect, mille cris s'élèvent dans les airs: Fifc la ligne! f^ivc l'empereur ! Fii'cnt Lafayettc et son chei-al binne ! Ah! qu'on est fier d'être Français, ijuand on regarde la colonne ! Soldats, du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent, eW., etc.

Quant au pêcheur à la ligue , il est la bête noire , le souffre-douleur des canotiers qui affectent à son égard uneciuauté sans bornes. Du plus loin qu'ils le découvrent suivant avec émotion les oscillations de .«a plume , A l'instant ils cinglent droit vers lui , se mettent à hurler comme des sauvages, et font si bien que le pauvre diable, voyant son coup troublé, perd tout espoir d'y prendre le moindre iiois.son , et se décide A aller tenter la fortune ailleurs, ce qu'il exécute, non sans vouer :\ l'exécration des siècles les marin', d'eau douce qui le réduisent A cette extrémité.

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Il es( laïf que les canotiers n'aient pas a\ee eux quelque joueur de cornet à piston . musicien manqué qui afflige de ses canards les éehos d'alentour. L'air qu'il écorche nep'ut pas être autre que celui dont les paroles coninienceiit ainsi :

Adieu, mon beau navire.

Aux trois mais pavoises.

Je te quitte et puis dire:

Mes beauxjours \bis, sont passés.

Il n'en est point qui soit mieux approprié à la circonstance. Lorsqu'il l'a fini il le recommence , et puis encore , et toujours , et toujours. Certes , ceux qui aiment cet air-là ne sauraient manquer d'être transportés de joie.

Or, il advient fréquemment que maître Borée, se mettant tout à coup à souffler outre mesure, vous retourne comme une coquille de noix le canot de nos canotiers , et les envoie achever leur promenade au sein des ondes. Mais ne craignez rien ; ils connaissent à fond l'art de la natation : la coupe, la marinière, la planclie leur sont également familières ; ce sont tous des grenouillanls finis, .\ussi lit-on le lendemain dans les grands journaux :

«Une douzaine de jeunes gens se livraient hier au divertissement d'une course sur l'eau , lorsque le vent a fait chavirer leur canot et les a tous submergés. Un ou deux seulement sont parvenus à s'échapper : quant aux autres, ils ont elé repêchés dans un état d'asphyxie complète. »

Telle est la fin inévitable de tout canotier.

Comme vous voyez , c'est payer un peu cher le idaisir de naviguer le long des bords poudreux de la Seine ou de la Marne.

C 11 i n L E s Pries.

LE PÉISITENT.

ENDAJiT les Ml' et xiii'" siècles une sorte de vertige s'était emparé de toutes les classes de la société; depuis les princes souverains qui donnaient l'exemple .jusqu'aux plus humbles bourgeois , chacun se déclarait vassal de l'Église. Ce n'était point assez que les richesses de l'Europe fussent allées s'engloutir dans l'empire grec; on consacrait aux églises, aux couvents, aux communautés religieuses tout ce qu'on avait sauvé du naufrage. Alors s'élevèrent, presque dans chaque ville, de merveilleuses cathédrales; les monastères couvrirent le pays... Chaque jour vit naître quelque nou\ei

ordre religieux. Celte l'poque est surtout remarquable par les contrastes les plus frappante , par les retours les plus subits : c'est ainsi qu'après une vie de dévastations , de sacrilèges et de pillage, des hommes d'armes prenaient le froc et mouraient en odeur de sainteté.

Les fidèles, dans l'exaltation de leur foi , enviaient le sort de ces heureux prédestinés; ils déploraient de n'être point engagés comme eux dans les liens de l'Église, qui vint à leur secours en instituant les confréries de pénitents. Bientôt tous les laïques purent y être admis moyennant certaines épreuves. — 1! y eut des pénitents à Rome en 1264. — En France, la plus ancienne de ces confréries est celle des pénitents gris d'Avignon , qui fut instituée en 12fi8. D'autres confréries de pénitents gris, blancs , noirs ou bleus s'établirent successivement dans d'autres villes de France , notamment à N îmes, Toulouse , Lvon et Paris.

Six cents ans se sont écoulés depuis l'institution des pf'nitents: cependant les slaliits des confréries qui ont survécu, leurs usages , leurs costumes sont restés les mêmes; mais ces corporations .sont peu nombreuses et n'existent plus que dans quelques \ilU'S du Midi et eu Lorraine . ofi Wm trouve encore des périilenis gris.

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Dans la pliipail de ces villes, à la tombée de la nuit, le soir du jeudi saint, un enfant de ihœur parcourt les rues en agitant une sonnette pour annoncer la procession. — Toutes les fenêtres s'éclairent et montrent aux spectateurs les visages étonnés des enfants et les dévotes attitudes des femmes: bientôt apparaissent quelques sinistres flambeaux ; une foule de sœurs , appartenant à diverses congrégations , suivent sur deux rangs en récitant les litanies ; puis viennent les pénitents revêtus d'un long sac de toile que surmonte un capuchon qui leur couvre le visage et qui est percé seulement à l'endroit des yeux ; ils ont à la ceinture un gros chapelet de têtes de morts, et marchent pieds nus. Uuelques-uns soutiennent au bout de longues perches des lanternes figurant aussi des têtes de mort d'où sort une lueur lugubre qui projette sur chaque pénitent des teintes incertaines et le fait ressembler à un fantôme... ; ils psalmodient d'une voix lamentable le S'/a/mt malcr et le Crux ace. — Les dignitaires de l'ordre , comme aux temps où l'on représentait des mystères , portent les attributs de la passion : la couronne d'épines, les clous, l'éponge, le coq qui chanta trois fois , l'échelle qui servit à hisser sur la crois le Sauveur des hommes. Pour que la représentation soit plus complète, derrière la confrérie marche un pénitent courbé sous une énorme croix; deux autres le flagellent; un quatrième, remplissant le rôle de saint Simon , l'aide à supporter son fardeau. Une foule avide et pressée entoure cette partie de la procession, et c'est à qui se précipitera sur la croix, car d'ordinaire elle guérit les fiévreux , et son attouchement préserve de tous maux et de tous maléfices.

C'est bien là une procession du moyen âge ; mais ces processions avaient alors un tout autre caractère qu'aujourd'hui. Dans les guerres de religion , des bandes armées prenaient le sac de pénitent pour commettre impunément leurs spoliations; au temps de la Ligue on voyait les chemins couverts d'hommes et de femmes revêtus d'aubes traînantes; souvent ces processions blanches se faisaient la nuit, surtout à Paris où les ligueurs se réunissaient ainsi plus facilement.

Combien de désordres ont dû se commettre à la faveur de ce saint déguisement ; disons pourtant que les pénitents ont eu dans l'histoire leur page d'honneur. Pendant le pontificat d'Innocent IV, qui résidait à Avignon , ils combattirent vaillamment, sous le nom de gonfalons , l'oppression des seigneurs romains, et rendirent à la capitale du monde chrélieir son antique liberté.

De nos jours, le peuple des petites villes considère une confrérie de pénitents comme un vestige de puérile superstition , et la médi.sance ne les épargne pas. Généralement on est porté à croire que plus d'une figure de joyeux compagnon cherche à se rendre respectable à l'aide du capuchon funèbre. Dans plusieurs localités, on dit : «C'est un pénitent ,1) comme on dirait : « C'est un ivrogne» ; cette opinion , a.ssez répandue , jette chaque jour plus de discrédit sur les pieuses congrégations.

Le chant des pénitents est d'ordinaire un sujet de divertissement pour les écoliers. Rien de plus bizarre, en effet, rien de plus discordant que celte musique nasillarde; quelques-uns des profanes collégiens joignent leur voix chevrotante ;\ celle des congréganistes , etfontleur partie dans le saint concert. Le reste de la bande se livre à des éclats immodérés de gaieté et des démonstrations qui eussent été jugées diaboliques il y a trois cents ans.

Le respect humain, ce grand auxiliaire du ridicule, décime peu à peu les confréries. Naguère les magistrats, les nobles, les rii'hcs bourgeois, lis hommes de finance, s'y faisaient inscrire dévotement , et se tenaicni pour honorés d'èlre recteurs , vice-recteurs, censeurs et trésoriers des pénilcnls. A une époque plus rapprochée, sous la restauration, des hommes di' la première condition sociale en province ont été congréganistes.

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Après I S30 , quelques prélels a\aiciit pris des airèlés qui délenduieul aux péuileuls de païaîlie dans la lue le capuchon baissé. Depuis qu'il leur fallait marcher à visage découvert , ils ne se montraient plus aux processions. C'était le beau moment du civisme et de l'enthousiasme national; dans les corps de garde on se moquait des pénitents et ils abjuraient. Hommes de peu de zèle et de peu de foi! Heureusement pour la congrégation. les préfets rapportèrent leurs arièlés, et les pénitents, en reprenant leur masque, se re- Irouvèrent à l'abri des .sarcasmes et des plaisanteries.

Les cérémonies et les pratiques des congréganistes sont, on le voit, purement tradilionnelles; les pénitents eux-mêmes n'y attachent plus une intention bien précise. Toutefois ils ont conservé, dans certaines localités, quelques-unes des sévères et religieuses prérogatives de leurs devanciers. Naguère , à Florence et k Veni.se , les pénitents noirs assistaient les suppliciés et chantaient le Libéra pendant l'exécution. Cet usage s'est perpétué dans le midi de la France; ce sont les pénitents qui conduisent les condamnés A l'échafaud el qui récileni sur eux les prières des agonisanis. Dans plusieurs diocèses ils accompagnent les prêtres à tous les enterrements et porleni le cercueil.

Dans la belle saison , aux fêles de la Trinilé el de NolrcDame dAortl, les pénilenis fonl des processions en pèlerin:ige ; ils pailenl de plusieurs peliles \illes pour se rendre à un but commun, qui csl quelque chapelle isolée, quelque ancien ernniage. Rien de plus pittoresque , au lever du soleil, que les longues HIcs de \illa!;eois .jui descendent de toutes les collines, précédés de banirières el sui\is des pénilenis el du clergi^; mais ces pèlerinages sont plutôt des occasions de plaisir que de pieux rendez-vous: on bnil, on mange, puis on danse après vêpres. Ainsi, parloul surgit celte vérilé, que de nos jours la religion n'a presque plus rien des dehors ausières des anciens temps.

Les devoirs imposés aux membres d'une confrérie tienneni fort peu déplace dans leur exisicucc : les pénilenis apparlienneiil presque exelusivemciil à ces classes inlermédiaircs .

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placées au-dessous de la bourgeoisie et un peu au-dessus des classes ouvrières, te sonl celles qui foraiaieiil autrefois les jurandes , les corporations cl les corps de mélier; mais les liens de confralernilé qui existent entre eux se réduisent à des prières faites en coninuin.

Dans sa famille, le pénitent est quelque peu ce qu'il paraît être sous le sac; il y a en lui quelque chose de mystique et de monacal : il marche les yeux baissés; il est maître de son sourire, el affecte devant les personnes d'une condition plus cicvi'c une humilité qui n'est pas sans orgueil.

Lorsqu'un pénitent meurt on le revêt de sa longue robe ; on lui met entre les mains .son chapelet emblématique, el on l'expose à la dévotion du public... — C'est à sa mon surtout que semblent revivre les vieilles superstitions, air, si l'on ne canonise pas le trépassé , du moins il n'est point rare qu'on en fasse un revenant , et les enfants curieux qui fe sont glissés dans la maison mortuaire pourvoir le corps .sont longlemps effrayés dans leurs rêves par la figure du pénitent.

Eir, i:m; Avomi.

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