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Alors ces honunes nus. leurs .sabols lerreuN m\\ pieds, rnlicroiil dans ces ^asl^'s cuves, el , au ris(|ue d'èln^ asphYxi<'s par la \apeur eni\ianle. Iniiliidiil jusipi'à ce que la bouche
ALBUM DES FRANÇAIS, (lu icservoii' bouillonne , el leur rende en vin ce qu'ils y ouljcléen grappes.
Aux premiers jets, les yeux épient, les lasses s'emplissent, les lèvres sirotent : «Le vin sera bon, il esl vineux . fort en couleur ; ce sera du f 824 , etc.. « Et ces bons rois de la vendange , accoudés , assis sur des tonneaux (si la Bourgogne avait .son Téniers !), s'étendent en dissertations , et prônent à l'envi les richesses que la cuve leur voniil. Ils en ont bien le droit peut-être , quand ces flots qui se précipitent sont du Nuits, du Pomard, du Chambcrtin, du Champagne, du Clos-Vougeot , et tant d'autres ! Et puis, n'est-ce pas de leurs fortunes qu'ils parlent? Le père y voit la dot de sa fille , et quand il aime bien sa Jeannie ou sa Catherine... dam ! il est content le vieux père, et il sourit , et il disserte.
Les vignerons sont ordinairement seuls autour des cuves, tant que ce n'est que le vin rouge qui coule ; mais à la couUc du vin blanc il se fait au pied du vaste récipient un cercle nombreux et avide. Propriétaires, voisins, enfants, neveux, nièces, tous ces groupes bienheureux que les vacances ont fouettés de la ville dans les villages, sont là, une lasse, un verre, une soucoupe à la main, et faisant le geste des Hébreux devant le rocher de Moïse... Ils goûtent le vin doux. Il esl doux , c'est vrai ; mais pour être doux il n'en esl pas moins traître, et gare à l'imprudent qui, séduit par .sa douceur, se laisse entraîner à le goilter plusieurs fois !...
Quand le gtUeau est cuit, on le prirldgc; partageons doue la récolte (|ue voici terminée: «Père Thomas, combien de pièces? — Eh ! noi' mossieu , j'avons beii la cinquantaine.» Et de cette cinquantaine, vingt-cinq descendent dans la cave du maître; le pressoir du vigneron garde les vingt-cinq autres. Cette répartition .se fait si rigoureusement, qu'elle enveloppe dans ses conditions jusqu'aux tonneaux ofi doit .se dégonfler le ventre des cuves. Fais tenir ton bien , moi le mien ; chacun achète ses frtis pour loger son liquide. C'est juste.
Retoiiiuons aux champs, où nous allons voir le vigneron couper, arracher, cueillir, amonceler en petits tas les quelques autres récoltes , complément du revenu que lui fait (lame nature. Pendant que , plié en deux et le sarcloir à la main , il creuse et sillonne la terre pour ne lui laisser rien de ce qu'elle lui a produit, jetez dans la hotte ces légumes qui sont là épars, haricots, raves, pommes de terre ; la pomme de terre surtout, cette sève du paysan, son pain quotidien. Aidez-le à la dégarnir de cette verdure importune, et quand vous aurez fait faire au tombereau les deux ou trois voyages nécessaires au transport de tout cela dans sa cour, vous irez prévenir la femme du propriétaire; car le propriétaire, le plus souvent représenté par sa femme dans tous ces détails minutieux , doit encore venir partager, mais cette fois par portions inégales. Une petite brouette en porte un tiers chez le maître; les deux autres tiers restent chez le vigneron, qui les blottit, pour son usage de tous les jours, à côté de quelques gerbes que lui ont données pendant la moisson un ou deux arpents de blé. C'est une part assez bien faite pour ce dernier; mais la valeur en est si minime ! et il y a sous son toit tant de bouches qui ont faim !
Mais, me demanderez-vous , est-ce qu'on peut continuellement surveiller le vigneron dans tous ces partages? et ne peut-il pas , lui , avoir quelques distractions en sa faveur? — Non ;je vous ai dit qu'il était franc, et il est franc, il n'y a pas , il est vrai , de si bon fruit qui ne puisse avoir une tache, et la ruse est une petite tache dont tout le monde a sa part , si légère et cachée qu'elle soit. Donc le vigneron a sa dose de ruse , et voici sur quoi elle s'exerce : de loin en loin dans les vignes se dressent quelques arbres à fruits , jetant plus ou moins de centimètres d'ombre à leurs pieds. Pour la récolte qu'ils donnent il n'y a pas de partage ; la politesse , ou pour mieux dire , la galanterie du vigneron en fait seule les frais. Il suffit qu'il en donne quelques-uns des plus présentables au maître, et le reste lui appartient. Eh bien ! voyez-vous la petite machination qui se prépare? 11 est trois heures du matin. A l'époque de ces fruits le maître n'est pas encore à la campagne. Le vigneron part, escorté de deux de ses fils. Tous trois marchent bravement, pliant sous une hotte ou un panier; les fruits .s'y montrent jusqu'au bord. Arrivés à la ville, Jean et Colas se dirigent droit au marché; le père Thomas se détourne et va sonner la cloche de not' inossieu. La femme le fait entrer, lui fait boire un coup: «Vous avez choisi, père Thomas? — Not' dame, c'est tout ce quej'ons pu trouver de mieux.» Une petite pièce de monnaie blanche le remercie; il ferme la main, puis la porte , et retourne aider ses deux garçons à finir leur marché. Quels fruits pensezvous qu'il ait portes à son mossieu? Vous avez deviné, et vous lui avez déjà pardonné. Cela ne vaut pas encore les sociétés en commandite.
Il y a bien encore par-ci par-là quelques légers mensonges. Qu'un négociant lui demande de la première cuvée; s'il y en a , et tant qu'il y en a , il lui en donne. Mais si un .second , un troisième , un quatrième arrivent , et que la' première cuvée n'ait pas attendu le .second , le troisième ou le quatrième acheteurs, le vigneron aborde sans trop se troubler les pièces d'une naissance postérieure, et... conclut le marché. Ne le blâmez pas; c'est la plus grosse Irompcriv iju'il peut faire, et il la fait à son corps défendant. Le vigneron ne serait jamais marchand dv, vins à Paris; il ne scellerait pas sous un cachet \erl de l'eau de Seine et de la lilhargi' de plomb. — Kl d'ailleurs nous pouvons lui laisser ces légères supercheries pour l'indiinniscr de ( crlains inipôls (|nr la coiiluinc prélc\c sur lui. Pour n'en citer que deux , nous dirons que le curé, au moment de la vendange, fait l'aire une quête , et que tous ceux qui font du vin lui en donnent. Le second préleveur (le dîmes est le maître d'école. Plus humble que le pasteur, il prend lui-même sur .son dos une hotte de bois propre à contenir le vin , cl fail .sa tournée dans tous les pressoirs. (;Cs bons vignerons l'accueillent , et laissent tomber dans rénornic tirelire h'ur auniAne
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liquide. — Aumône adroite souvent; il peut tenir à un litre ou deux de vin que le fils d'un vigneron sache lire.
Ce degré d'insirucliori , le père ne l'a pas toujours atteint. Mais , s'il ne sait pas parfaitement lire dans les livies imprimés , il est en revanche un autre livre dans le déchiffrement duquel il est expert : c'est le ciel. Il ne connaît pas le baromètre, mais son flaiiinfaillible lui tient lieu de tube et de mercure; sa mémoire est un almanach vivant. Vous le voyez qui interroge le vent, les nuages : « Il fera beau. Il pleuvra. Mes pauvres raisins ! ce vent nord ne les réchauffera guère,... etc.» Et tous ces pronostics sont vrais.
Mais voilà nos ceps dégarnis. Quelques soirées d'automne , pendant lesquelles on tille le chanvre à la porte de la ferme, et l'hiver fera sentir ses premières haleines. Il ne fera pas bon à la campagne; dépêchons. Dans cette rude saison, le vigneron , toujours soigneux , toujours prévoyant , s'occupe de toutes les réparations nécessaires à l'entretien de sa vigne. Il renouvelle la terre aux endroits où la terre a été ingrate; il la force à èlre généreuse en la nourrissant d'engrais et de fumier; il arrache et remplace les ceps inutiles qui n'ont pas donné de fruit; en un mot il prépare son terrain, et c'est plaisir de voir comme il s'y prend pour que chaque année lui arrive féconde et profitable. Il a constamment une partie de terre occupée par les ceps en plein rapport, une autre par les jeunes pieds ou provins, et une troisième par la vieille vigne , de sorte que tous les ans il plante et il arrache. Il a ainsi trois générations de vigne contemporaines. C'est là être sage et-précautionneux.
La génération jeune qu'il met en terre chasse donc annuellement une génération décrépite et sèche , laquelle génération , loin d'être inutile une fois arrachée , va au contraire adoucir et égayer pour lui les heures grises et froides de l'hiver. Voyez-le amonceler, fagoter, lier et emporter. Suivons-le. Il va nous mener sous l'immense cheminée de la ferme ; et c'est là aussi que je voulais vous conduire , parce que c'est là que je veux vous faire assister à une des gaies et bruyantes veillées de la fin de novembre , à une de ces veillées classiques chez le vigneron. Du reste, je ne vous avais pas encore dit comment il se chauffe. Ce poétique sarment , que les romanciers font pétiller dans tous les àtres , et qu'il vient, lui le vigneron , de jeter par faisceau dans le sien, puis-je consciencieusement n'en rien dire, quand le voilà qui s'allume et brûle? vous m'en voudriez.
Le même personnel que nous avons vu autour des cuves de vin doux se trouve réuni le soir dans la ferme. On fait un grand cercle devant la cheminée; on s'asseoit comme on peut , sur des chaises, sur la paille, à terre ; une petite lampe de cuivre vacille en haut comme une étoile terne , et le foyer, le foyer rempli de sarment , jette ses larges reflets sur tous ces visages et leurs grandes ombres sur les murs. — On fait des paniers en osier, on égrène certaines récoltes, on monde des noix, on frotte au tranchant d'une pelle les grappes de maïs, dont les grains tombent en .sautillant dans un van comme la grêle sur un toit d'ardoise. En même temps les grand'mèrcs filent, les jeunes filles tricotent, les enfants rient, les amoureux se donnent des tapes; puis les neuf heures sonnent, les rouets s'arrêtent, les rires et le sarment s'éteignent, les veilleurs étrangers se retirent, les autres se couchent... Quelques-uns rêvent des histoires qu'un oisif a contées pendant la veillée.
Jetée dans un moule aussi uniforme , la vie du vigneron doit avoir peu de phases saillantes. Elle n'est pas comme son vin , qui fermente , écume et fait sauter sa bonde. Calme et tranquille , un pied dans sa vigne , l'autre dans son pres.soir, il atteint la fin de .sa carrière. Une fois .sorti de ses liavaux, quand il a taillé .ses plants el entonné son bourgogne, il ne reste plus guère de lui que le \illageois ordinain' . l'homme aux mœurs simples, à la franchise un peu rude, an langaj',e iilmipic el imagé, aux affections cordiales,
et (rarement) aux haines violentes : le paysan, en un mot. Le dimanche on le verra, comme les autres habitants de son endroit, aller le matin à la messe , l'après-dîner au cabaret . jouer aux quilles , danser à la musette ; puis, la nuit venue, rentrer à la ferme et se coucher. C'est aussi simple que cela , et comme il ne s'amuse que le dimanche, ces trois lignes résument à peu près tous les plaisirs qu'il peut se donner. Souhaitons-lui donc qu'il s'en donne tant qu'il pourra, car nous allons le laisser: l'hiver a aiguisé l'air, blanchi la terre de givre. Plus de feuilles vertes , de raisins , de vin nouveau pour cette année. La campagne est triste; sortons de la ferme, et sans jeter un coup d'œil en arrière sur le paysage qui fait grelotter, regagnons, regagnons Paris ; nous n'en sortirons que l'année prochaine, alors que nous ne serons pas forcés de dire tristement conune aujourd'hui : Adieu paniers, vendanges sont faites !
F. Fertiault.