‹ Le PrismeChapitre 5 sur 106 · LES AMIS DE COLLEGE · texte numérisé non relu

LES AMIS DE COLLEGE

E droguiste le plus aceompli, le ui;uc1i;uk1 de briquets |)li(isplioii(|ues, le fabricant de veilleuses, et le fiarçon de bureau , vous diront, pour peu (]ue la nature et leurs femmes les aient Kratiliés d'un héritier : " ?*ous mettrons notre fds au collège ! Outre les avantages (|u"il pourra en retirer, il y fera de belles connaissances, et les amitiés de collège sont les amitiés les plus solides. ■ Assurément, les gens qui ont donné cours à ce lieu commun n'ont jamais touché les bancs de l'école, et, s'ils ont tiré par hasard quelque bénéfice de Vinslructioii, ce n'est certes pas celui des liaisons qu'ils y ont contractées. En effet, sauf quelipies heureuses exceptions, ces amitiés passagères, formées par l'habitude de se voir et la nécessité de livre sous les mêmes règlements et la même discipline, ces liaisons, inspirées par le caprice et une certaine conformité de goûts enfantins, ne résistent jamais à une séparation de quelques mois. Guidé par votre Jeune expérience, vous choisissez un ami, vous êtes son inséparable, son intime, son copin ; vous vous querelle/., vous vous battez avec lui, et, par ce doux échange de coups de poing, vous reconnaissez de jour en jour que vous êtes nés l'un pour l'autre. Castor et Pollux n'étaient pas plus unis, et vous les prenez pour modèles. Si vous êtes studieux, vous partagez avec lui les couronnes académiques ; si vous vous abandonnez aux douceurs de la paresse, vous faites ensemble l'école buissonnière, et vous vous apportez de nuituelles consolations les Jours de retenue. Vos classes sont terminées. L'inégalité de fortune de vos parents, inégalité de position dont vous n'aviez aucun souci la veille, vous force à entrer dans deux carrières tout à fait opposées; mais cette différence de condition ne vous séparera pasi Nous vous verrez tous les jours, vous vous jugerez même avec une affection éternelle! Les mots ouliU , inconstance, fragilité , sont rayés <le votre vocabulaire; et, après deux ou trois mois d'intimité, vos rencontres devenant de plus en plus rares, les amitiés nouvelles, les relations du monde, les exigences de profession, vous Jettent dans deux sphères tellement distantes l'une de l'autre, qu'il arrixe un moment où \ous auriez de la peine à dire si vous vous êtes jamais connus.

\ oilà la lin de ces promesses et de ces serments, véritables am|)lincations de rhétori(|ue. Kt cependant il existe encore des pères prévoyants (|ui placent leurs enfants dans certains collèges, avec l'espoir qu'ils trouveront un Jour des proteeteiu-s parmi les amis qu'ils s'y feront. Nous rencontrerez même des gens toujours prêts à vous lancer cette phrase : • .le ne conçois pas que le Jeune C. ne soit pas encore placé; il était le uondisciple du duc de *•*. C'est vraiment de rini;ratitude ! >. c:omment trouvez-vous ces gens-là.^ Il serait, en vérité, charmant de tout obtenir, et de n'avoir, en fait de qualités, que les droits que donne une ancienne camaraderie. Les places et les emplois ne .seraient plus alors eiu'ondnés d'aspirants, d'adjoints et de surimméraires ; le seul titre d'élève d'un de ces établissements favorisés deviendrait un certificat de capacité dont le titulaire verrai! s'aplanir devant lui tous les obstacles, disparaître toutes lesdifficidtés. Oue votre persévérance ou voire lalenl \ous

lassent obtenir une position élevée , soyez certain que chaque jour vous serez assailli par un de ces amis oubliés depuis quinze ans : « Nous étions ensemble en sixième; nous terminâmes en même temps notre philosophie. >> Heureux souvenirs de cette triste période de pensums, d'abondance et de retenues! Dernièrement un de ces inévitables solliciteurs se fit annoncer chez un ancien camarade devenu secrétaire général. ■■ .Fe viens te féliciter sur tes nouveaux honneurs , et, comme tu es tout-puissant , je viens te demander quelque chose pour moi... presque rien... trois ou quatre mille francs d'appointements me suffisent. As-tu cela à ma disposition .' ïu te rappelle sans doute que nous ne faisions qu'un à la pension de S., et j'ose espérer que les grandeur ne t'ont pas fait oublier tes amis.

" — Mon cher monsieur, je suis charmé que vous veniez en aide à mes souvenirs, lui répondit le secrétaire Rénéral. .l'avais presque oublié ces belles années de mon enfance; mais votre heureuse mémoire est pour moi d'un grand secours. Malheureusement, nous étions douze cents élèves à la pension de S., et vous avez été devancé par plusieurs de nos anciens condisciples, qui sont venus, connne vous, réclamer leurs droits. J'ai donc mis à leur disposition toutes les places vacantes, et aujourd'hui je n'ai plus rien avons offrir, à moins que vous ne vouliez accepter une place de surnuméraire. » Les mêmes scènes se renouvellent à tout moment dans des conditions différentes. Étes-vous sur le point de faire représenter un ouvrage important, vous recevez vingt lettres amicales dans le genre de celle-ci :

« Mon cher ami,

« .le te prie de m'envoyer une loge pour lapremière; je tiens à m'associer à ton nouveau succès.

n Ton ancien camarade ,

.. PEEIHOI!.

" /'. S. Dans le cas ou tu n'aurais plus de loge , je me contenterais de deux ou trois stalles. »

Vous vous demandez aussitôt ; Qu'est-ce que Périhou ? — Et comme vous jouissez dt-jà de quinze cents amis intimes, vous consultez votre liste, et le nom de Péribou ne s'y trouvant pas, vous vous empressez de lui réserver une place de parterre pour votre vingtième représentation. Les directeurs dethéàtre,lesentrepreneursdeconcerts,les acteurs, les hommes devenus illustres, sont exposés aux mêmes inconvénients. Des camarades, morts pour eux depuis longtemps, ressuscitent un matin sous forme de lettres. C'est une épidémie, une peste; et s'ils se donnaient la peine de faire droit à toutes ces sottes demandes , leurs établissements se transformeraient en succursales des collèges où ils ontété élevés. Oi''un individu entre en septième lorsque vous terminez votre rhétorique, il vous abordera, dix ans plus lard , en se faisant im devoir de vous tutoyer : ■ Ah I le voilà; je suis ravi que tu sois encore de ce monde ! Quoi de nouveau depuis que nous

•:t LE PRISME,

lie nous sommes vus? > Ou bien : " Que f;iis-tu, depuis le colléue? Moi, je vais coniinencer mon droit. Avocat, mou cher, avocat ! c'est un titre qui mène à tout. » Que votre nom, grâce aux réclames que vous avez faites, soit devenu populaire, le même individu s'empressera de dire, en entendant parler de vous : " Un tel , ali , si je le connais ! C'est un de mes plus anciens amis; nous étions ensemble au collège. »

Il V a quelques années, Charles de V., lancé de bonne heure dans le monde, possesseur d'une grande fortune, se vit entouré de nombreux amis, grâce à son élégance, à son cuisinier, au luxe de ses fêtes, de ses équipages et de ses chevaux. Son nom était prononcé avec respect par les maîtres de la fashion, et les jeunes gens de cette époque se plaçaient volontiers sous son patronage. La bande de Charles de V. faisait l'ornement de tous les bals, de toutes les courses, de toutes les parties savamment organisées. On disait alors : Ce monsieur est de la coterie F., comme on dit aujourd'hui : Un tel est membre du C/iih-Jockei/ ; et cette qualité suffisait pour vous donner un vernis d'opulence et de bon goût. Être admis dans ce cercle était chose assez difficile, et plus d'un \iveur en herbe, doué par la nature de toutes les facultés nécessaires à un véritable dissipateur, échoua dans ses démarches. Quelques condisciples de Charles de V., du même âge que lui, obtinrent leur admission en cette qualité, et tous les nouveaux candidats crurent pouvoir arriver à la faveur de ce titre. Aussi chaque jour voyait-il surgir un nouveau camarade de pension ou de collège, et, fatigué de cesiniportunités, lorsque le visiteur inattendu ne lui plaisait pas, de V. lui disait gravement : <• Monsieur, je ne sais vraiment pas pourquoi vous vous permettez de me tutoyer ; mes vrais amis ont seuls ce privilège. Vous avez tort de prétendre que nous avons été condisciples , car je n'ai jamais étudié, et je ne vous crois pas assez ignorant pour vouloir soutenir une semblable erreur. "

Ce ridicule privilège, que s'arrogent encore d'anciens camarades que vous avez à peine aperçus sur les bancs de l'école , devient quelquefois une insupportable humiliation. Vous entrez dans un établissement de bains , et le garçon auquel vous reniettez votre cachet s'écrie : » Tiens, c'est toi ? ,Ie ne t'aurais jamais reconnu. Comme tu es changé ! Tu le vois , je suis ici... des malheurs, mon cher, des malheurs... Étudier Ciceron, et laver des baignoires !

•■ Que veux-tu ? Il n'y a pas de sots métiers , il n'y a que de sottes gens. Si tu as besoin de mes petits services, ne te gène pas. As-tu des cors? je vais t'en débarrasser. »

Autre exemple ; Nous nous dirigeons vers l 'Opéra-Comique ; un hounne nous offre un billet : " Quoi ! — Ah ! — C'est toi? — Assurément ! Et que fais-lu donc? — .le vendais ma contre-marque. — Maison ne vend pas sa contre-marque! — .le voulais aller prendre une glace à Tortoni. »

Il nous trompait, le malhemeux; c'était son métier! Il était réellement notre condisciple, et il obtint jadis trois couronnes au concours. Conservez-donc de pareils amis de collège !

LES EXA^IINATEIIRS.

A N S un des articles de votre charmante publication, l' Ecolier, j'ai remarqué une phrase à peu près ainsi conçue ; riîniversité envoie des examinateurs qui interrogent des machines dressées à la demande et ii la réponse, et leur inspection est une comédie. Cette phrase n"a qu'un tort, c'est de ne pas être assez explicite ; les détails de cette comédie ^ je vous assure, n'auraient pas manqué de piquant. Comme j'en ai connaissance, moi, ayant milité dans l'instruction publique, permettez-moi de vous en offrir un croquis que vous insérerez, si bon vous semble, dans les esquisses de mœurs dont vous composez le P ii i s m e.

Un examinateur est un grand monsieur tout en noir, sauf la cravate blanche et le ruban rouge à sa boutonnière; l'expression de son visage est sévère et d ure; jamais le sourire ne vien t effacer les plis de son sourcil éternellement froncé ; il parle laconiquement avec une voix brève, avec un regard inquisiteur, et ne répond que par des hochements de tète aflirmaiifs aux discours prolixes et \erl)euxdu directeur dont il est censé inspecter l'institution, ou du professeur dont il s'imagine interroger les élèves. In superbe dédain est stéréotypé sur son front; toute la morgue pédantesque et l'orgueil pédagogiste se trahissent dans son allure empesée, dans son importance gourmée.

Ses fonctions consistent à parcourir chaque maison d'éducation, pour s'assin'er si la nourriture est saine, si l'ordre et la propreté y régnent, si elle réunit toutes les conditions de salubrité pour les pensionnaires. Ou bien, aux environs de F'àques, il surgit dans chaque collège royal, et s'y attable un jour ou deux, après quoi il envoie de volumineux registres de notes, appréciation très-exacte, conune on doit snpjjoser, des capacités de chacun. Suivons-le dans une de ses excursions.

Tout un collège est bouleversé, en rumeur : l'exammateur a paru; dcja, depuis plusieurs mois, on s'est prépare à cette catastrophe annuelle, et chaque eleve a été leste

20 LK l'IUSMK,

d'une tirade latine ou française, d'un épisode de l'Enéide, ou d'une satire d'Horace, ou d'un acte d'Athalie et de Polyeucte. Le professeur de la classe dési<!;uée pour subir ce jour-là la fatale revue donne ses ordres comme uu général qui est près d'engager le combat; il s'agit, pour lui, de disposer la scène.

" ^Monsieur Paul Césaire, dit-il, prenez votre Précis d'histoire, et repassez soigneusement le résumé de la guerre des Samnites. — Vous, monsieur Arthur Cernay, vous m'avez fort pertinemment répondu sur Julien l'Apostat. — Vous, monsieur Ravel, vous savez, si je ne me trompe, la géographie des Gaules d'une manière si'ire ; veuillez vous en occuper en attendant l'arrivée de ces messieurs. <>

Ces messieurs entrent précédés par le proviseur, qui les introduit. Le comité inspectif est composé de deux personnages : l'un, assez vert, quoiqu'à demi chauve, les cheveux grisonnants et portant des besicles d'or; l'autre, enveloppé hermétiquement dans une douillette ouatée; celui-ci est cassé, porte une perruque (ce qui fait rire prodiaieusenient les élèves, car cet âge est sans pitié), mâchonne ses mots d'une façon inintelligible, et ne suit les examens que d'une manière passive. Il connnunique. duue voi\ éteinte, ses observations à son compagnon, et fait des questions que l'autre transmet. <. Ah ! disent les enfants, c'est le vieux qui a les idées, c'est le jeune qui a la platine. ■• On commence.

L'Examinateur. " Je prierai monsieur le professeur de m'indiquer le nom de l'élève à interroger.

Le Professeur. — Il s'agit de la question de Résume. L'Examinateur. — Oui, monsieur.

Le Professeur. — Paul Césaire, descendez, et venez vous placer devant monsieur l'examinateur, pour répondre à ses questions.

L'Examinateur. — Voudriezvous me réciter la filiation des rois de Rome, en décrivant les principaux événements arrivés sous le règne de chacun d'eux? »

Je ne sais si vous avez lu un vaudeville fort spirituel de MM.

Scribe et Mélesville, intitulé la Famille du Baron. On y voit un jeune homme, nommé Saint- Yves, prié d'improviser sur un sujet demandé. Or, il n'a jamais fait qu'une pièce de vers intitulée les Ruines de Rome, le tout à tète reposée. Onconnnence par lui demander de traiter le parallèle de la comédie et de la tragédie, puis de peindre la fontaine de ri.lépbant; a cha(iue sujet proposé, il se récrie sur la trivialité, sur le peu de ressources

qu'il présente, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à les amener aux ruines de Home, (|u'd débite avec une aisance parfaite, vu qu'il les sait dep\iis sa rlu-lorique. La scène est nhsohnuent la même qui se passe ici pour arriver des rois à la guerre des Samnites.

AIJU'M DKS Kl', A m; Al S. 27

Le Professeur. « Noyons, monsieur Paul (À'saire, vous allez nous dire la liliationdes rois de Kome, depuis UomuUis jusqu'au moment où la république, par le dévouement de Brutus, s'établit sur les ruines de la tnonarcliie sapée par les crimes des 'l'arquins. .le crois entrer dans les intentions de monsieur l'inspecteur.

L'Examinateur. — Sans doute.

Le Professeur. — C'est une question magnifique à traiter. Ortes, s'il est quelque chose de beau, ce sont les obscurs commencements d'une grande \ille destinée à être la maîtresse du monde. Vous nous parlerez des accroissements de Rome, dans le cours de votre récit, et à la chute des Tarquins, en fini-ssant, vous résumerez, en quelques mots, la situation de la cité vis-à-vis l'Italie, et tous les voisins envieux qui se pressaient autour d'elle : les Eques, les Volsques, les Samnitex...

L'Examinateur. — Oui, vous montrerez la ville grandissant ii chaque victoire. Commencez.

Le Professeur. — Peignez bien l'acharnement de ces derniers ennemis, les Snmni/fs, ces farouches soldats qui résistèrent juscpi'à l'extermination. C'est une guerre féconde en événements, en dévouements de toutes sortes.

L'examinateur. — Elle fut d'une grande influence sur lesprii des peuples limitrophes, en les frappant de terreur. . .

Le Professeur — ( / part.) Il y vient... il y vient. {Unut.) En leur apprenant la puissance que l'éducation et la discipline romaines donnaient à la grande ville.

L'examinateur. — Commencez, monsieur Paul Césaire.

Le Professeur. — Passez rapidement sur les prenners commencements de Rome et sur ses rois. Question insigniliante composée de fables menteuses, de traditions ridicules. Je crois entrer dans les intentions de monsieur l'inspecteur.

L'Examinateur. — .Sans doute.

Le Professeur. — IN'appuyez (|ue sur la lutte de Rome avec Porsenna, avec les peuples d'alentour, ou plutôt, pour couper court, tracez la guerre qui se dessine le mieux, et que vous a indiquée monsieur l'inspecteur, la guerre des Samnites.

L'examinateur. — Commencez.

Paui Césaire. — (Placer ici un chapitre de l'auteur du Précis d'histoire romaine.)

L'examinateur est ravi. Il avait écrit, en faisant sa question : D. LaJUiation des rois de lioiiie. — R. M. Paul Césaire a répondu d'une manière remarquable sur /a guerre des Samnites.

Second interrogatoire.

L'examinateur ne peut déchiffrer un nom écrit sur la liste des élèves. Le professeur y lit distinctement le nom de Cernay, le même que nous avons vu chargé de la monographie de .Julien l'Apostal.

L'Examinateur. « — On nous a entretenus des efforts de la république, de ses commencements ; reportez-nous aux principes de cette longue période qu'on appelle l'empire. Parlez-nous de César.

Le Professeur, vivement. — Oui, parlez-nous des Césars.

Cernay. — Lequel.'

L'Examinateur. — Comment?

Le Professeur. — M. Cernay demande à monsieur l'inspecteur quel est celui des Césars qu'il lui plairait d'indiquer.

L'Examinateur. — Mais j'avais dit...

Le Professeur. — Je crois être agréable à monsieur l'inspecteur en dcsignani un règne ofi l'on voit comment le christianisme...

28 LI-: PRlSMi:,

L'Examinateur. — Ali! très-bien, Constantin. Volontiers.

Le Professeur. — (J part.) Diah\e. {Haut.) Constantin!! quel règne!! quelles proportions!! Impossible de l'envisager autrement qu'en face. Impossible de l'analyser en détail, il faut tailler dans le grandiose. Soleil éblouissant. Tableau admirable que complète, comme pendant, la pbysionomie austère et païenne de Julien l'Apostat. jMonsieur l'inspecteura-t-il pris connaissance du travail de 51.*'*, sur le caractère de Julien l'Apostat.' L'Examinateur. — Oui, oui, c'est un ouvrage très-recommandable dans quelques parties; mais c'est une véritable apologie, un panégyrique complet. Je comprends autrement la portée de cette époque remarquable. Julien l'Apostat voulait moins reconstruire la vieille Rome par ses mœurs antiques, que se venger du christianisme envahisseur. . .

Le Professeur. — C'est dans cet esprit que j'ai fait considérer à mes élèves le règne de Julien l'Apostat. S'il vous plaît d'entendre sur ce sujet M. Cernay , vous en aurez la preuve. L'Examinateur. — Volontiers. «

M. Cernay, qui est un jeune homme intelligent, au lieu du Julien l'Apostat qu'il s'étiiit fait jusqu'alors un homme pénétré des vertus antiques, de mœurs austères, valeureux et conquérant, sert à M. l'inspecteur un Julien l'Apostat apprêté suivant sa convenance.

M. l'Inspecteur écrit : D. Jules César. — R. il/. Jrt/ivr Cernay a développé d^une manière Jort remarquable le rèrjne de .fulien F .-Ipostal.

INous avons peur de fatiguer, par la répétition d'une même scène, sinon, nous vous montrerions comment Ravel, qui possède o'une manière sure la géographie des Gaules, est appelé à répondre; connue quoi l'inspecteur lui demande le monde connu des anciens, connue quoi le professeur se récrie aussitôt sur les beautés du sujet, tout en étant fort embarrassé, car il sait que l'inspecteur a traité cette matière, et, par conséquent, ne se départira pas d'un sujet favori. 11 s'efforce de suppléer, du moins, à l'ignorance de l'élève sur cette partie ; « Voyons, Ravel, dites-nous d'abord les limites du monde connu des anciens. Ravel, avec hésitation. — Les anciens connaissaient l'Europe, l'Asie, l'Afrique. Le Professeur. — Très-bien. Continuez. Uites-nous qu'ils ne les connaissaient pas dans toutes les parties. Apprenez-nous quelles bornes elles avaient. En Europe, d'abord.

Ravel. — L'Europe était bornée... l'Europe était bornée... Le Professeur. — Indiquez-nous d'abord les provinces qui les composaient. Ravel, vivement. — Les Gaules!...

L'Examinateur. — Ensuite.

Ravel. — Les Gaules étaient bornées à l'O. par l'océan Atlantique... I-e Professeur. — C'est cela. Décrivez chaque nation avec détails, surtout les Gaules; car la géographie ancienne du sol natal est celle qui nous intéresse le plus vivement.

Ravel. — La Gaule Transalpine se divisait en quatre parties princi|)ales : les trois premières, conqirises sous la désignation de (lallin nmiala, étaient, etc., etc. >>

Ravel s'étend avec complaisance sur les ^/ verni, les Suessiones , ]es Senones , \es l'arisii, les .Kdiii, les IJngones, de telle sorte que la fin de la séance arrive avant la fin de sa nomenclature.

I\I. l'inspecteur, qui a vu avec attendrissement la façon assurée avec laquelle il parsemait le sol gaulois de ses anciennes peuplades, les plai;ant au S., au N.-K., a \'<)., sans se soucier du déplacement qu'il occa.sionnait, se lève et dit, d'une voix cnuie, en lenani la main du professeur serrée dans les siennes :

■ Messieurs, per.sexcrez dans la \oic de propres ou des imides hahllcs \ous (lnii;enl ;

AJ.lUiM l»KS IUA.\r.AIS. 20

iiliniiddiiiiez-voiis aux soins de monsieur le professeur, que sa science profonde, son zèle fer\ent, sa méthode d'enseianemeiit féconde en bons résultats, vous recommandent à plus d'un titre. {À/i l'rofesaeur.) .le serai heureu.x de témoigner, par mon rapport, de la manière dont les élevés, choisis au hasard dans la classe, ont répondu e.i: abrupto aux premières questions venues, et de la satisfaction que m'a fait éprouver cet examen.

— ^Monsieur l'inspecteur, répond le professeur les larmes aux yeux , ces paroles sont la plus glorieuse récompense de mes travaux , et suffisent à me soutenir dans le chemin pénible de l'instruction publique.

— Recevez l'assurance...

— .l'ai bien l'honneur... ■

L'inspecteur se retire, suivi de son compagnon, qui n'a rien dit, rien fait, ni rien vu.

La comédie est jouée.

Il en est de même, dans les classes de latin , pour faire traduire a l'élève le seul chant d'Homère ou le seul acte d'Euripide qu'il sache, pour lui faire expliquer ou réciter le seul épisode de l'Enéide qu'il possède parfaitement.

Voilà le rôle que joue l'examinateur de collège. Vovons l'inspecteur de pension.

Il arrive un beau jour sans être attendu. Il va droit au cabinet du directeur, et demande à parcourir l'établissement des fondations aux combles. Le directeur aussitôt s'empresse, et le précède pour lui montrer le chemin.

n .le veux, dit-il, que monsieur l'inspecteur nous surprenne, et nous voie sans le vernis de la préparation. Suivez-moi , s'il vous plaît, dans les quartiers. "

Ils montent; mais, chemin faisant, le directeur fait admirer le réfectoire, les dortoirs aérés, les arbres touffus de la cour, le tout pour laisser le temps à un exprès, averti par un clignement d'yeux , d'annoncer la nouvelle dans toute la maison. Le sinistre est répandu partout; chaque élève épouvanté cache les brochures illicites, les comédies, les vaudevilles, les romans, sous un amoncellement de livres, derrière de respectables dictionnaires. Les serviettes sales qui traînaient sur les baraques , les chaussures couvertes de poussière qui moisissaient dans un coin , sont exilées dans quelques retraites obscures; on arrose les carreaux, on ouvre les fenêtres, chacun saisit quelque livre de travail, prend une plume; toutes les oisivetés se mettent en apparence d'occupation; le maître d'études ferme son Paul de Kock , et ouvre devant lui les Élénienls de fjcumétrie.

L'inspecteur entre : il admire le silence qui règne, l'activité de tous. Il se penche sur le dos d'un élève : c'est une version grecque qu'il élabore ; il s'empare d'un livre d'une couverture douteuse: c'est VEssai sur la chimie, de Guériii-Varry. Il interroge un jeune homme qui lit un ouvrage d'histoire, et le questionne sur des dates. Le directeur l'interrompt, et lui demande la permission de lui présenter un élève distingué qui a remporté plusieurs prix au concours : celui-ci récite sur-le-champ les dates demandées. L'inspecteur est ravi, transporté. L'heure du dîner sonne, il descend aux cuisines; un tumet délicieux la révèle au loin à son sens olfactif. Les élèves viennent s'asseoir autour du banquet , et, tout étonnés, se voient servir des plats inusités au lieu du veau habituel , de l'éternel mouton à la sauce noire , des pommes de terre en pâtée , et des haricots à l'eau, « deux léirumes bien divertissants, ■ comme dit le Griniialet des Soltimbanquex.

L'inspecteur se retire, accompaené par toutes les auloritcs du lieu, (pii l'accablent de saluts et de coups de cliapeaii : il s'incline en exprimant toute sa satist'action . et le di-

30 Lt PIUSMK,

recteur rentre chez lui joyeux, eu promettant à ses élèves , innocents complices de la

parade , un congé général qu'il ne donnera pas.

L'inspecteur visite ainsi plusieurs maisons ; il appelle cela l'aire sa tournée. Pour tant de peines et de fatigues d'observations, il perçoit de fort lions appointements, et déclare incessamment, dans ses rapports au ministre de l'instruction publique, qu'il est très satisfait. Je le crois ; je le serais à moins.

Un soldat aux épaulettes de laine, dans la milice de l'instruction publique (comme nous appelle l'auteur de l'^co/Zer), autrement dit ;

Un Pion.

L'ERMITE DU VESUVE.

'En il ITE du Vésuve est une de ces individualités italiennes dont le touriste, esclave des types traditionnels, s'est plu à faire un personnage éminemment apocryphe. Des gens prétendent avoir observé, à mi-côte du Vésuve, un saint homme à la physionomie grave et anachorétique, habitant une étroite cellule, vivant pour le jeûne et la prière, enliu, un pieux cénobite de la nature de ceux que les voyageurs placent considérablement au-dessus du niveau de la mer. Nous aussi nous atteignîmes le sonunet du Vésuve, et c'est la chose du monde la plus facile : les quatre cinquièmes de l'ascension se font à dos de chevaux, non moins caractérisés par leur format et leur aptitude rocailleuse que les porteurs de Montmorency, ces pauvres victimes de l'amour et de l'bippomanie. Nous aussi nous parcourûmes les flancs de la montagne, mais sans révélation de cellule ni d'ermite ; et cependant, si vous laissez flotter les rênes sur le cou de votre coursier, une habitude instinctive le conduit devant une maison d'apparence honnête, où se présente sur la porte un gros gaillard assez proprement enfroqué : voilà l'ermite. Sa figure, avec saillies rubicondes, est un emblème rassurant pour le |)romeneur altéré; mettez |)ied à terre, et un garçon complètement dé|)ourvu de vêtements monastiques viendra vous offrir un échantillon de sa cave et de sa cuisine.

C'était pendant une éruption nicniorable, celle du mois d'août 1831, que nous visitâmes l'hôtellerie du capucin. Le \csuve donnait ce soirlà une représentation extraordinaire, où il devait absorber, séance te- s, nante, un village de cinqcents maisons. Naples toutentières'étaitportée -Ji à ce spect.acle, aussi joyeuse, aussi empressée qu'aux plus brillantes ~r~^ girandoles. Les chemins étaient couverts de voitures, de cavalcades. On riait , on cliantait , et les tavernes débordaient sur la roule coiiuue aux fctes de l'Lglise. l'n des torrents de lave entraîné du cratère par une pente rapide coulait au pied de rerinilaue . et nous anivànies par un déloiir sui- la plaie-forme élevée, nii de temps

ifi)tn('iiiori;il, Ryinpoimeau s'est ftiit eniiite. T,à, comme sur la route, couime au basde la montaf;ne, la foule se pressait, avide de coutempler, d'un lieu de sûreté, l'incendie ruisselant au milieu des bois. C'était gala au logis du moine : on voyait le bon liomnie aller , venir, se multiplier, comme le chef infatigable d'une auberge achalandée, et la joie rayonnait sur sa face enluminée : c'est que sa maison était pleine, et qu'il savait bien que toute la nuit il garderait son monde. Habituellement on ne quitte la table qu'au point du jour, pour assister, du haut de la montagne, au magnifique spectacle du lever du soleil. En attendant, nous prîmes place a une table, très altérés, mais plus curieux encore de connaître cette autre création du menu voyageur, le laeryma-christi. .Jamais vin porta-t-il un nom si pompeux? Jamais aussi abusa-t-on plus impudemment de la sonorité de sa langue pour décorer un vil crû d'une noblesse mensongère .' I/ermite, il faut le dire, pour un marchand de vin, se montra bon capucin. Il nous prépara loyalement au désappointement en nous invitant à prendre ce qu'il avait de mieux , du somno , du vin du cril , du vin de ces vignes que la lave dévorait à nos pieds huit jours avant la vendange. Quant à ce lacryma-cliristi, ça vient on ne sait d'où ; c'est un de ces intrus comme on en voit tant dans le monde, vivant d'un nom et d'un domicile d'emprunt; il se prétend du Vésuve, et le malheureux est issu, sans doute, de quelque basse terre sans nom, sans valeur. Le sonino n'était pas mauvais; on ne pouvait lui reprocher que son extrême jeunesse. Cependant, heureusement pour nous , nous avions tout prévu, l'irritation de la soif causée par les exhalaisons chaudes du volcan, et l'insuffisance des rafraîchissements de l'ermite ; aussi débouchànies-nous quelques bouteilles d'excellent marsala, que nous avions apportées sur le dos de notre guide. Le disciple de Vatel et de saint .-Vntoine fut invité à en

prendre sa part, et il ne se fit pas prier : conune fait en pareil cas le débitant modèle, il alla chercher son tabouret , qu'il avait laissé près d'une table où il venait de trinquer et boire, et il s'assit au milieu de nous. Évidenunent le tabouret et le moine avaient déjà fait deux ou trois fois de cette façon le tour de la salle, et ils connnençaient à devenir, par nécessité, inséparables. 11 eût été facile d'abuser de la disposition du saint lionnne :1e marsala lui plaisait, et il se fixa près de nousjusqu'al'heuredudépart. Mais nous n'étions pas seuls; il se trouvait même parmi nous des insulaires hérétiques, et nous ne voulions pas leur donner le divertissement d'un saint lionnne en défaut d'équilibre : nous nous contentâmes de verser un nombre raisonnable de bouteilles dans le gosier du pauvre moine, auquel la condagralion de la montagne avait donné, peut-être, une ardeur inextinguible; et aussitôt que parut le jour, nous partîmes pour terminer notre ascension, laissant à notre hôte, en échange de ses bénédictions, quelques piastres, et le restant de notre marsala , dont nous n'étions plus responsables devant Dieu ni devant les hiinimcs.

A L U\A > Dli !•: Il A lui r.

LES INC03IPLETS.

'HST(|iiel(|iie chose de fielleux, en \piite, que de luiitie lioij;iie, l)i'iteu\, iurpliale; de cloelier, de se f;iiie remarquer par un front proéiiiiiient, des yeux seiisibleittenl diassieux, un nez tursiescent et coiipet-tt. '"sé, des niaiiistaillees dansdes semelles d'hippopotame, et Tapparence ,,^, „ '^' de toutes ces difformités physiques rendue |)lus sensihie par une paire ■S^^tîRjSSî^Si-V-^ (jg lunettes d"un vert foncé. I.'honnne incomplet est celui que la nature a moulé sur ce patron disfiracieux, sans préjudice des emliellissements de l'art dont la plupart des inconiplets an naturel paraissent encore susceptibles au figin-é.

Les trois quarts de l'humanité se composent d'êtres incomplets qu'on pourrait considérer comme la négation du beau ; d'autres auxquels on a surajouté, et (pii, vu l'exagéralion de leurs formes, paraissent exister en partie double, et peuvent cire pris comme l'aflirmation du laid. I-e type de la beauté phvsique est rare , dira-t-on, et ne se trouve guère que dans l'Apollon du Belvédère; eu France, à l'état de copie, et ailleurs comme divinité mythologicpie seulement, .le le veux bien.

.l'ajouterai même qu'une fée difforme, la fée lîancrocbe, spml)le avoir jirésidé à la naissanse des myriades d'cires (pii parsèment \'antUropornma de Paris.

La nature elle-même est peut-cire incomplète ; mais est-ce une

raison pour mettre en reliefces disparates cbo(|uantes dontl'honnne

physique se trouve afHi;;é par les men.songes de l'art du tailleur, et les paradoxes

bourrés de coton dont chacun enveloppe son corps dhouune ou de femme.' De là naît

une autre espèce d'incomplets ; les incomplets du costume.

Le tableau n'est que relatif.

Partant de ce principe, l'Iionnne incomplet se crée un idéal de toilelle dans les régions équatoriales où le lion secoue sa crinière frisée parOclignou. L'Iionune iin-omplet possède im fer à friser, des bottes à éperons, un cure-dents per|iétuel et don/.e cents francs (rappoiiilcnienls. Il se crée là-<tessus une lithoi^raphic (|u'il n'atteindra jamais. Il com -

ALIiUM DES FRANÇAIS. 33

par un chapeau de caslor plus ou moias neuf , et finit par dus boites veuves de leurs semelles; exemplaire contrefait de la Gazette de.t modes, de feu M. de la Mésangèie, le complément de sa toilette est resté chez le chemisier, son gilet chez la spécialité du genre. La fortune l'établit possesseur d"un habit qu'il lu.stre avec une brosse humectée. 11 s'affuble d'un nom qui date des croisades, et stationne, aux heures de la digestion seulement, au perron du café de Paris, en compagnie d'un cigare incomplet.

Paris a des incomplets à tous points cardinaux de sa rose des vents. Tel pourrait être à peu près complet dans sa sphère, qui en rêve une autre à cent kilomètres (mesure nouvelle) des limites du possible.

De là ces expressions qui jugent l'homme : «11 est assez bien fait pour un clerc d'huissier. » Après des efforts inouïs, des précaulious hyperboliques, un homme trop complet pour un commis voyageur rentre dans les incomplets dès que son luxe et ses appointements le portent à s'initier aux us et coutumes du Jokey-Club. Voilà ce qui nous perd, le génie de l'imitation qui produit les incomplets.

Entre une rue et une autre , un homme perd sa raison d'être ; les rapports de son existence se trouvent changés. Un fashionable du boulevard Saint-Denis s'éclipse à la hauteur du café de Paris.

La province copie toutes les modes en les exagérant; elle s'empare des poignards , épreuves après la lettre d'un habit manqué. On n'est pas complet en province; l'idéal n'y existe même pas à l'état d'observation. Les erreurs de coupe que Paris se permet quelquefois sont mi.-^es sur le dos d'un gant-jaune de Nîmes ou de Garpentras. Tout est beau, tout est complet, dès qu'on peut y mettre : «C'est pour la province. » Du moins la province ne songe-t-clle point d'avoir du génie; à Paris, le génie fait les incomplets.

Vous trouvez des hommes immenses, des artistes dont le moindre coup de brosse embrasse l'humanité tout entière. Incomplets ! incomplets ! Monnaie de Rubens, de Raphaël, de Léonard de Vinci ; ils ont au bout de leur pinceau un dogme, une idée chrétienoe ou panihéistiquc,la formule abrégée de l'humanité.

L'artiste incomplet a une barbe qu'il cultive à l'exclusion de ses ongles et de ses cheveux; son costume n'est pas exempt des palingcncsies sociales des époques qu'il est censé avoir étudiées. 11 se dessine des pa!el0;S inédits dans ses moments de loisir, et se crée des modes à l'atelier. L'artiste incomplet envoie au Musée ces personnages formés de toutes pièces, ces bras mal attachés , ces tètes imposées à des torses qui menacent de les laisser choir. Apôtre d'une école incomplète, il donne dans le postiche et l'exagération de plus grandes hardiesses du maître; il se tient au-Jessous du beau; le plus souvent, il le dépasse. Coloriste forcené, il anéantit le dessin au nom de Rubens. L'artiste incomplet crée encore ces petites expositions, pavés lancés à la tète du jury. Le Musée s'ouvre à un petit nombre d'hommes d'élite, qui viennent religieusement saluer l'aurore d'un art nouveau, et s'agenouiller devant l'œuvre d'un messie incomplet. Cet homme, d'une portée séculaire, est encore une nullité auprès du poèle incomplet.

Sublime rejeton de l'art poétique, le poète incomplet existe comme une protestation contre l'auathème qui pèse sur le vers. 11 porte la croix de l'hémistiche sur le Golgotha , déserl de la poésie. Sa pensée incomplète se trahit au milieu d'une strophe, par un vers éclopé, par une rime boiteuse, par un — transporté à la soixante et dix-huitième slance d'un chant mélancolique. 11 coule en bronze, dans sa strophe incandescente , le buste de V. Hugo, de Lamartine, de G. Sand, de Pierre Leroux, de Xavier deMaislre; mais ce qu'il adore surtout , c'est Greluchon , un autre incomplet. Il s'élance comme une comète dans le firmament du vers de un pied et au -dessous. Les prosateurs ne .sont à ses yeux que des vers luisants du verbe, des crétins de l'adjectif; il nie la prose complètement.

L'homme iucomplet sous les bauuières militantes d'Apollon et des muses n'est pas seulement l'expression d'un doute, il est encore le bourreau de sa propre personne. Holocauste toujouis brûlant sur le trépied sacré de la poésie, livrant à tous veuts sa mélopi'e incomplète, il s'abreuve d'une satisfaction incomplète, en relisant ses sonnets incomplets. Les âges seuls doivent le compléter comme Homère. Il souffre de toutes les imperfections d'un .Mècle incomplet. Son chapeau est comme le romantisme, une forme sans fond ; les plus belles fleurs de poésie meurent à peine écloses dans la serre chaude de son cerveau. Ses paroles sont l'incarnation d'une moitié de pensée dans une moitié de rime. Il dîne au restaurant à vingt-deux sous, dîner incomplet.

Son cœur, presque toujours trop plein d'émotions, est constamment à la recherche de la femme complète. Dérision ! La femme complète n'existe qu'incomplètement.

L'espèce incomplète de la femme se distingue par de beaux traits et des deuts d'un émail douteux, des che\eu\ en manteau de roi, coiffés d'un chapeau feuille morte; un galbe parfait, qui ne ressort jamais mieux que sous un paletot pilote; ses traits ont une grâce virile qui n'exclut aucune des poésies de la femme. L'esprit a ses coudées franches avec elle, quand il s'aventure jusqu'à niellre le pied dans son sanctuaire, et dans ses moments de familiarité intime , l'amour laisse échapper à ses pieds ce mot brûlant : «Bonjour, mon garçon.» Son âme se replie comme un beau lis au souffle desséchant de l'égoïsme. Elle a un cœur, et quel cœur! Ses illusions se sont effeuillées une à une; elle a perdu ses croyances , son ignorance primitive. Elle a mis ses plus beaux châles au Mont-dc- Piété. Son fond d'amour incompris est méconnu. Elle marche le front dépouillé des grâces de la jeunesse , mais couronné des roses de l'âge niùr. Sombre et mélancolique comme la nuit, elle s eutretieut a\ec les étoiles, ses sœurs, et fume des cigarettes jusqu'au lever du jour. Son front ne s'anime plus d'une touchante rougeur, mais elle conserve l'empreinte des passions profondes qui ont agité sa vie. Elle comprend l'amour , le dévouement , elle comprend le sacerdoce, la poésie, la souffrance , l'expiation. La femme incomplète quitte l'expiation pour s'attacher à la souffrance, jusqu'à ce que la poésie vienne l'arracher à un mythe incomplet; le nouveau Dieu fera place à un autre , jusqu'à ce que l'Olympe'et le paradis soient épuisés. La femme incomplète n'a jamais qu'un amant à la fois, mais cet homme est tout pour elle, jusqu'à ce qu'un dieu encore inconnu soit beaucoup plus. La lemmc incomplète est une muse inédite; quand elle parvient à rencontrer un cœur naïf, elle l'enveloppe dans les lugubres voiles de sa pensée ; elle l'associe à ses désenchantements, aux mille bonheurs qu'elle n'a pas ; elle le promène dans le désert de son âme; elle devient pour lui une terre promise, et elle jette aux brûlants désirs du jouvenceau la manne de quelques caresses virginales. On finit par mourir de cet amour-là. Le malheur de cette Icmme, c'est de s'être posée , comme mythe des perfections de son sexe , une individualité de lettres dont elle est la charge incomplète.

Voilà le monde ; un abrégé bizarre de choses incomplètes où la fortune n'a que des demisourires; l'amour, des joies incomplètes; la poésie, des jours de souffrance; où la vcilu n'existe qu'à demi. Encore est-il juste de remarquer qu'au sujet de tout ce que le monde pré-sente d'incomplet , rien n'est moins complet que cet article.

Amir kas.

*aaAJîaJUL!LiiAJU. 008 ijiiai* oifiiao ft-iAiUi

Page 1