LE SOUFFLEUR
(liamali{iue , au grand déscspoii' de leur pfcrc , qui sait par expérience loutes les couleuvres qu'il y a il avaler dans ce malheureux métier d'acteur, et ertt voulu faire de ses enfants d'honnèlcs ailisaiis.
Lorsqu'on monte une pièce nouvelle, et que les rôles commencent à être sus, le souffleur ne manque plus une seule répétition. On le voit alors , le manuscrit à la main , suivre attentivement toutes les scènes, depuis la première jusqu'à la dernière. Il s'accoutume ainsi aux icmps que prennent les acteurs et à leur manière de dire. Ceux-ci , de leur côté , se font si bien à ses habitudes, s'identifient lellement avec lui, que Talma lui-même était troublé dans son jeu lorsque le bruit de la page retournée par le souffleur arrivait à ses oreilles un peu plus tôt ou un peu plus tard que de coutume.
Le jonr de la première représentation venu , le souffleur fait un peu de toilette : il met son habit le moins râpé , son gilet le plus frais , sa cravate blanche la plus irréprochable, et arrive an théâtre in Jtocchi, tenant à la main le manuscrit orné de faveurs vertes. Puis , il va prendre les dernières instructions de chacun des artistes sur les mots à envoyer, les passages à soutenir, dit quelques paroles au directeur, se promène un instant bras dessus bras dessous avec l'auteur, et disparaît sous la scène.
Si la pièce marche bien , il remontera à chaque entr'acte , afin de prendre sa part des félicitations, compliments et poignées de mains que l'auteur ne saurait alors manquer de distribuer avec une largesse non pareille. Si la pièce tombe , il se gardera bien de reparaître dans les coulisses , et se tiendra coi dans son trou , comme le limaçon dans sa coquille. 11 sait à quoi il s'exposerait en agissant autrement: l'auteur ne lui offrirait plus qu'une laide grimace, et les acteurs auraient tous à lui reprocher quelque chose , celui-ci, de l'avoir laissé en plan; celui-là, de l'avoir soufflé quand il n'en avait pas besoin; un autre , de l'avoir mené trop vite, etc. , etc.
Une faculté bien précieuse chez un souffleur, c'est la mémoire. Un souffleur sans mémoire est quelque chose de manqué, d'incomplet, comme une campagne sans eau ou une belle fille sans dents. Je n'en veux pour preuve que le trait suivant.
C'était dans un théâtre d'une petite ville de province. On venait de lever le rideau. Un acteur aujourd'hui bien connu du public parisien, et qui avait ce jour-là mieux dîné que de coutume , s'avance d'un air pensif au milieu de la scène et commence en ces leruies :
Lorsque je vins dans Rome...
Ne .se rappelant plus la fin de la phrase , il s'anète , et lance un coup d'œil expressif au souffleur afin de réclamer son assistance; mais celui-ci ne di.sani mot, il ne trouve rien de mieux à faire que de recommencer sur un autre ton, et après s'èlrc recueilli un moulent :
Lorsque je vins dans Rouie...
Ici , même silence forcé; et rien ne pari du Irou , si ce n'est le bruit de fenillels Imirnés et retournés précipitamment.
«Souffle/., souffle/ donc!» fait l'artiste à voix bas.sc,et gagnant d'un pas \ers la rampe, il reprend pour la troisième fois, et plus haut que les deux prccédenles :
Lorsque ji' \'ins dans Konie.,.
Mais il est encore obligé de s'arrêter. Pour le coup, furieux , exaspéré de voir le tacei du souffleur se prolonger indéfiniment :
<( Eh bien ! monsieur, lui crie-t-il, voyous , que faisais-je dans Rome?
— Ma foi ! je n'en sais rien , répond naïvement l'interpellé en avançant la tête hors de son trou : on a déchiré la page qui pouvait me l'apprendre. »
A CCS mots , un rire vraiment homérique s'empara de toute la salle , et peu s'en fallut qu'on ne jetât des couronnes aux deux auteurs de ce plaisant hors d'œuvre.
Charles Friès.