LES ÉCOLES DE NATATION
ES badauds, ruisselant de sueur, se pressent, se heurtent, se bousculent devant le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, afin de contempler la hauteur inaccoutumée où s'élève l'esprit de vin dans son tube de cristal. — 11 n'est pas de peu d'importance de connaître au juste le nombre de degrés centigrades contre lequel on a à pester.
Pas un nuage au ciel. Le soleil de la canicule darde en plein sur Paris, et transforme chaque maison en une fournaise ardente. Pans les rues, l'asphalte fond sous les pieds; un peu plus, et les malheureux promeneurs y resteraient pris comme des moineaux dans la glu.
Voici le bon temps pour les écoles de natation. Depuis le matin jusqu'au soir, elles sont toutes grouillantes de monde; on .s'y louche, on s'y porte; impossible d'y démêler la couleur de l'eau : partout des têtes , des nuées de têtes ! Mais parmi celte multitude de baigneurs de tous les âges et de tous les rangs , qui vont , viennent , s'appellent , badinent , folâtrent, et présentent un tableau si vif, si animé, le principal personnage , celui autour duquel tous les autres viennent se grouper comnie de simples accessoires, c'est \egrenouillard.
Le grenouil/ard n'a point de rival h la brasse, i la marinière, à la coupe, et à la planche, soit simple, soh goJillée. A lui la palme pour donner une .savanlc passade, pour plonger avec art , pour fendre l'eau sans en soulever une seule goulle , pour fumer, tout en nageant . avec une grâce de lion. Jaloux d'utiliser ses talents au profit de l'humanité, il ne se passe pas de mois, de semaine, de jour, sans qu'il arrache à la mort quel-
LES ÉCOLES i)E NATATION. 3(».'.
i|iie iiiallifuirux sur le poiutde se noyer ; eu loi de quoi il possède iim- collection de iiiéd:iillesel de certiHc.its.
Le grenouillard ne descend jamais dans la p.nlie inférieure de l'tîcole : il ne haute que VampbiihfcUrc, où il trône en souverain , entouré d'une cour respectueuse à laquelle il se |ilaîl à narrer ses prouesses nautiques. 11 est vantard et hâbleur de même qu'un chasseur ou un commis marchand. Lorsqu'il s'ingère de piquer une tète, de donner un pied dcfanl ou une victime, de se jeter en petit pa(piet, il n'oublie pas de crier une heure à l'avance: Pince au tapis! place un tnjùs ! Va la galerie d'applaudir avec fureur à ses cabrioles.
Tant que la saison le permet, le grenouillard ne quitte pas l'école de toute 1 1 journée : il en est le pilier; il y déjeune, il y dîne, il y goille, il y soupe. Uue seule chose le taquine : c'est de ne pas pouvoir y coucher. Enfin il ne se sépare presque poiutde son caleçon, qui est invariablement rouge.
Ignorant cette dernière particularité, un quidam , nullement grenouillard , avait fait l'acquisition d'un caleçon rouge. Tandis qu'il fl;\ne innocemment, revêtu de son emplette, ii l'amphithi'àtre d'une de nos écoles, survient un grenouillard. Celui-ci, induit en erreur par la nuance du susdit caleçon, prend notre homme pour un confrère, et, désireux de lier connaissance avec lui , il le pous.se dans l'eau sans autre forme de procès, ainsi que cela se pratique en pareil cas.
Aussitôt l'on accourt de tous les point de l'école: deux grcnouillaids (|ui plaisanteiil entre eux, peste ! cela promet d'être curieux.
Le quidam se débat d'ab(ud .i la surface de l'eau , en pous.sant des sons inarticulés , jiarmi lesquels ou croit distinguer: /.a j>erehe K' la perche/ pum il dispar.iit complélemenl.
«Un grenouillard qui feint dy ne pas savoir nager! s'écric-t un à l.i riiuile , ali I charmant ! délicieux ! » Trois minutes se passent : pas de grenouillard.
« Satané grenouillard, continue-t-on, a-t-il l'haleine longue! nécidénicnl , il est amphibie. «Et pendant ce temps, le soi-disant amphibie buvait, buvait... Encore quelques instants, et .sa saturation était complète. Bref, si le grenouillard véritable n'avait pas fini par se jeter à l'eau, le grenouillard supposé aurait payé de sa vie l'idée malencoulreuse qu'il ,i\ail eue de se parer d'un caleçon rouge.
La perche , li)n(; b.Unn <|ue Ion tciiil .iiix Ijalyncurs en dctiessc
Au reste , le caleçon rouge commence à de\enir rare dans les écoles : on se lasse de lout , même de barboter entre quelques planches , ei , chaque jour, des grenouillards renoncent aus gloires de l'amphithéâtre pour se faire canotiers. Que Zéphyr leur soil It'ger !
Le propriétaire d'une école se plaignait dernièremenl à nous, et avec raison , de l'indifférence actuelle du public en matière de natation. Jadis, chacun ambitionnait le titre de bon nageur : pour l'obtenir, rien ne coûtait. On se rappelle encore ces audacieux qui s'amusaient à donner des victimes du haut du pont Royal , au grand effroi de la duchesse d'Angoulême qui , se trouvant alors dans ses appartements aux Tuileries, les fit prier poliment , par un officier de service . d'avoir à cesser leurs dangereuses culbutes. On n'a pas oublié non plus, j'imagine, ces nageurs intrépides, qui , partis du quai d'Orsay, firent ,à la nage, le trajet de Paris à Saint-Cloud, en poussant devant eux une table en liège, chargée de comestibles et de vins de toutes espèces. 11 est vrai que plusieurs n'arrivèlent au but que bien tard, et hors d'état de jouir de leur triomphe : ils étaient asphyxiés... Mais ceci n'est point notre affaire.
A l'heure qu'il est, tout cela est bien changé, et le feu sacré semble éteint chez les nageurs : on nage bourgeoisement , comme l'on danse , sans se piquer d'amour-propre pour mieux faire, et si quelque nageur émérite apparaît par hasard , il n'inspire guère plus d'intérêt que celui qui viendrait exécuter, dans une contredanse, des entrechats et des jetés-battus.
Dirigeons maintenant nos regards sur la foule des baigneurs ignares, sur les jwrleurs de caleçons bleus, blancs, jaunes, violets, panachés; il est parmi eux des originaux qui ont droit à notre attention.
Voyez plutôt!...
Ce monsieur qui sort de son cabinet avec un caleçon pimpant , un serre-tête de toile cirée, et un petit thermomètre h la main. II s'approche de l'eau d'un air inquiet, et y plonge son instrument, afin de constater si elle est suffisamment chaude. Cette expérience ne le satisfait pas d'une manière complète, à ce qu'il paraît, car il croit devoiis'éclairer de l'avis d'un baigneur, à qui il po.se cette question : L'eau est-elle bonne? Sur la réponse de celui-ci, qu'elle est excellente, il se débarrasse de son thermomètre , et descend résolument l'échelle. A peine a-t-il touché l'eau du bout du pied : « Diantre ! qu'elle est froide!» s'écrie-t-il,ct, remontant au plus vite, il se r'habille et part comme il est venu ;
Ce pessimiste, à qui vous n'ôteriez pas de l'idée (|ue le fond de l'eau est lout parsemé de clous , de culs de bouteilles, et autres objets d'un contact peu agréable. Aussi , dans la crainte de se déchirer les pieds, reste-t-il, pendant lout le temps de sou bain, accroché après les c/fl(cj,-
Ce collégien tout bleu de froid , qui .secoue le joug de la discipline , et gagne les coins .sombres pour y fumer, à l'insu du pion, d<'s petits morceaux de jonc en guise de cigares ;
Cet acrobate manqué, qui se pose en rival d'Auriol , et, sans penser une minute A .se baigner, exécute des tours d'adresse et d'agilité , au risque de briser ses membres, lesquels ne sont pas, hélas! taillés sur le modèle de ceux de l'Apollon du Belvédère;
El ce ci-devant jeune homme, qui veut à loulc force apprendre à nager, malgré son âge et ses dispositions négatives pour ce genre d'excrciee. Sui\ons-le dans le cabinet cmisacré A la leçon à sec : i;i , maitileiiu en l'air liorizonlalinienl , au moyen de courroies qui lui passent sous le corps, - à peu près comme ces crocodiles empaillés qu'on \oil suspendus ilans les eabinels d'hisiniri' naturelle. notre nageur en herbe \a gigoler