‹ Le PrismeChapitre 68 sur 106 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

Petit préliminaire insinuant , suivi de divers aperçus, plus la peinture d'une tnilclle fort extraordinaire.

ERTAtss vieux célibataires! Quel est ce titre? diront peut-être tout d'abord nombre de gens très-sensés. Pourquoi ce mot certains? Il ne s'agit 3^ donc point d'une gi'ni'ralité? Pas tout à fait, judicieux lecteur, et c'est précisément en quoi ce mot certains est ici fort à propos; car. ^^"3 pour peu que vous réfléchissiez combien diversement nuancée une même catégorie d'individus, tellement que celui-là commettrait certainement de monstrueuses erreurs, qui , à première vue, et sans plus ample examen , confondrait brutalement tel homme avec tel autre; pour peu surtout que vous n'ayez point l'incroyable inconvenance de vous endormir sur les trois ou quatre premières pages du présent opuscule, alors je ne doute pas, lecteur, que vous ne saisi.ssiez aussitôt combien pleine de sagesse et de courtoisie l'opportune restriction du susdit titre.

Hn effet, Dieu me préserve de penser que dans l'homme que je vous vais dépeindre soit typéfiée toute la respectable clas.se des vieux garçons. L'arbre du ciMibal a plusieurs branches, comme celui du mariage, et paraphrasant certain mot de Molière, je dirai que. de même qu'il y a fagots et fagots , ceux-ci faits de bois vert , ceux-là de bois pourri . de même il peut y avoir célibataire et célibataire, .\insi , entre autres per.sonnes fort honorables, et que nous n'avons garde de confondre avec l'homme dont il s'agit , nous citerons d'abord le marin; lequel ne s'est point marié, parla seule con.sidération que ne pouvant transporter une femme à son bord , et lui étant presque toujours en mer, il s'est

dit , non sans quelque raison , que taudis qu'il voguerait de çà , de là , démâtant et abordant les vaisseaux ennemis , il se pourrait fort qu'on en fît autant à la vertu de sa chaste moitié : célibataire par état, et que nous approuvons.

Nous citerons ensuite le savant, le mathématicien, lequel, à force de s'abstraire tout entier dans son cerveau , à force d'additionner et de multiplier dans sa tête , n'a point jugé nécessaire de multiplier autrement, trouvant d'ailleurs bien assez laborieux son mariage avec dame science, femme forte, comme on sait, et rude aux enfantements : célibataire scientifique, et que nous respectons.

Nous citerons l'homme de tribune ou de gouvernement , lequel , dans ce grand maniement des affaires, dans cette incessante préoccupation des besoins communs, a fort bien pu ne pas songer à une famille , lui dont sa position faisait déjà l'un des chefs de la grande famille humaine : célibataire politique et que nous honorons.

Nous citerons l'auteur favorisé qui , parvenu tout ensemble à la maturité et à l'Académie, et, dès lors, s'accoutumant à l'heureuse somnolence qui caractérise les travaux et les réunions de cette illustre compagnie , a pu raisonnablement craindre que la féminine turbulence ne vînt à déranger ses graves habitudes : célibataire littéraire, et dont nous apprécions trop le sommeil pour souhaiter rien qui l'en puisse tirer.

Nous citerons encore l'homme distrait, qui ne s'est point marié par cela seul qu'il n'eu a jamais trouvé le temps : célibataire préoccupé. Puis celui auquel manquèrent , ce dit -on, certaines conditions indispensables: célibataire naturel. Celui qui ne prit point femme , uniquement parce qu'aucune femme ne le voulut prendre : célibataire forcé , et > comme tel , ayant droit à tous les égards qu'exige l'infortune.

Nous citerons enfin..., que ne citerions-nous pas? vous, par exemple, vénérable célibataire qui me lisez; vous, avec lequel je ne me pardonnerais de ma vie d'avoir pu me brouiller un seul instant ; vous , en un mot , assez clairvoyant , je l'espère , pour appliquer le portrait que je vais vous tracer à maint vieux garçon de votre connaissance , mais pas assez aveugle sur vos propres qualités pour vous l'appliquer à vous-même.

Sur ce donc, et m'abritant derrière cette petite précaution oratoire, à l'usage de tous les honorables vieux garçons des quatre parties du monde , je commence.

S'il est, lecteurs, une vérité qui se puisse généralejnent admelire, c'est que jamais peut-être en nulle époque plus qu'en la nôtre , n'abondèrent certains vieux garçons. Ei d'où vient cela , sinon de notre égoïsnie croissant , qui , à force de resserrer l'individu , à force de stériliser toutes ses facultés relatives, finit par dessécher en lui jusqu'au besoin de la famille , cette sève première des sociétés?

Quelqu'un , madame de Staël , je crois, a défini l'amour de l'égoisme à deux, d'od l'on peut, par extension , définir la famille de l'égoisme à plusieurs; et du moins reste-t-i| encore à quelque issue ouverte aux abondances du cœur. Mais que dire d'un \ieux garçon qui ne pense qu'à lui, ne pourvoit que lui, et n'aime que lui?Qiu)i de plus éteint, quoi de plus infécond , quoi de plus nturé qu'un tel homme? (Juelle plus complète expression du moi humain dans son extrême rétrécissement? Certes, aucune. Kt d'abord numériquement représentée par de certaines masses , toute société lendani , comme je l'ai dit , à s'individualiser de plus en plus , et peu à peu se dissolvant, à n'être plus, en quel(|ue .sorte, qu'une longue addition du chiffre 1 superposé , de cela ne ptut-on pas conclure que , d:ins l'ordn^ social , l'honune resté vieux garçon par égoisme est à la disjonclion (•<• que le patriarciie c.-.tà l'agrégation? l'un au commencement des peuples, l'autre à la fin; l'un source d'amour et d'abondance, homme providentiel et respecté, l'autre marais cniupis-sant et infertile, per.sonnalité étriquée et honteuse; en un mol, l'un vieillard, l'aulrc vieux .

CERTAINS VIELX CELIBATAIRES.

Aussi , leclcur, s'il vous advient de rencontrer par le monde quelque chose de ridé , et dont on rit, quelque ruine rhumatismale aux allures {jrotesquement juvéniles, quelque frivole sexagénaire ayant du coton dans les oreilles et de la frisure par- dessus , quelque impuissant satyre aux yeux veines , miteux et impudiques , quelque bouche doublement flétrie, pleine de chicots et d'obscénités, quelque vieillesse désœuvrée et vagabonde qui va traînant toujours et partout les inoccupations de son cœur, dans les coulisses de la Bourse, sur les bancs des tribunaux, dans les stalles du Théâtre-Français, partout où l'on peut dormir et s'oublier; enfin quelque infirme dandy sans chez-soi , sans coin du feu, coureur de restaurants, dînant çà et là, et pique-assiette par ennui, pilier de tous les repas et de toutes les noces , grand faiseur de couplets gaillards et d'('pithalamcs gazés, chanteur fêlé, amuseur de dessert, fourmillant en calembours , qui fait rimer Bacchus avec Vénus , s'égaie avec la mariée , plaisante sur les truffes , recommande le poivre dans la salade, tranche du jovial, du fringant , et intimide les toutes jeunes filles, et lorgne les poitrines décolletées, et sourit, et galantise, et eligiiolle. 0 Iccleur.s'il vous advient de rencontrer un tel homme, à tous ces signes caractéristiques reconnaisse/ rhommc de mon titre; reconnaissez l'un de ceux (juej'ai étiquetés: rcrtains vieux rcli-

Zrflffl/rfi, uniquement, je le répète encore , pour ne les pas confondre avec quantité d'autres fort respectables de tout point.

Et d'abord, dans le viens célibataire en question, quatre côtés bien distincts, et qu'il importe de spécifier : son dessus, lequel est ridicule; son dessous, lequel est dépravé ; sa condition , laquelle est misérable; son rapport social , lequel est nul.

Expliquons-nous et procédons par ordre.

J'ai lu quelque part que rien ne ressemble moins à une femme qu'une vieille femme. De même de maint vieux {jarçon relativement au garçon. La raison en est que, par garçon , on entend généralement un jeune homme , et que mon vieux garçon est un vieux jeune homme: ce qui y ressemble fort peu. Or, il lui veut toujours ressembler: d'où le ridicule.

Ainsi , voyez-le au moment où notre Adonis délabré se reconstruit de pied en cap pour quelque soirée, quelque noce , où il veut à toute force folâtrer, papillonner, éblouir. D'abord le visage , ce qui n'est point petite affaire, car notre homme n'en est plus seulement à se raser. En fait de toilette, il se supplicie; en fait de barbe, il s'épile: il épile ses joues crevassées, il épile son menton déguenillé , il épile ses narines en broussailles. Puis vient le tour des eaux de senteur : eau pour raffermir les gencives, eau pour purifier les bouches nauséabondes, eau pour nettoyer les yeux gorameux, eau pour extirper les boutons, eau pour adoucir la peau.... que sais-je, trente-six eaux, trente-six pommades dont notre homme, en trente-six façons, et se frotte, et se graisse, et s'imbibe : après quoi , quand il pense s'être suffisamment épluché , lavé , parfumé , et que de toutes .ses lessives, de toutes ses odeurs, il ressort tout propret, tout muguet, et marbré, et couperosé, vermillonnant comme une engelure, notre Adonis se trouve frais , et il s'admire; et tout en se mirant il teint ses sourcils. Il teindrait bien aussi ses cheveux ; mais de cheveux , peu ou point ; car le libertinage de .son esprit a dès longtemps desséché sou cr.ine. Alors, que faire?

CEIITAINS VIKIX CKLlliAÏAlttKS. ;}2<,)

Vous le savez toutes , ô mesjeunes lectrices , une tète chauve , cela n'est guère tentant , guère conquérant; cela sent furieusement la soixantaine. — Eh bien ! une perruque. — D'accord, mais comment? — Gri.se ou blanche , sans doute? — Grise ou blanche, mesdames ! Allons donc: mais vous n'y pensez point. Du gris à ce jeune vieux! c'est tout au plus s'il voudrait du noir, du châtain. Eh! que non pas: parlez-moi de quelque chose de tendre, de juvénil, d'Arcadien; d'une belle et fine perruque, bien frisottante , bien bloiidi.s.sante , à la bonne heure! Voici ce qu'il nous faut. Et tenez, la perruque est arborée. Contemplez et émerveillez- vous. Admirez comme cela boucle adorablement par devant, sur les pliures de son front jaunâtre; de côté , sur le rouge de ses oreilles plates; par derrière, sur le gras de son cou plucheux. A votre avis est-il non-sens plus grotesque? Est-il plus fou carnaval? Est-il plus hétéroclite déguisement? Et cependant , de la sorte empanaché, mon ruineux Narcisse est content; il croit qu'il est beau; il croit qu'il est coiffé; et il s'attife, il .se pavane; de tous côtés il ma.sque .sa vieille.«se, et il appelle cela être vêtu.

Car remarquez, je vous prie, que dans cette singulière arlequinade tout le reste du costume est à l'avenant. Autour de son cou , par exemple , que faudrait-il? quelque libre et moelleuse cravate où put reposer commodément tout ce bizarre fouilli de peaux fripées. Nullement: aujourd'hui, qui dit cravaté dit encaissé; et il s'encaisse , il met son cou au carcan. De mêuie de ses jambes; pauvres vieilles jambes endolories, ce qu'elles demandent avant tout, c'est quelque bon pantalon ample et chaud, où elles pu i.ssent flotter au large. Vaine requête: la vogue étant aux pantalons collants, mon vieux garçon veut encore être de vogue; et pour cela faire, il s'étrique , il s'amincit ; il sangle ses rhumatismes; il crucifie .ses infirmités. De plus, comme chez lui toute espèce de formes .sont en déchet et en écroulement, croyant obvier à la chose, il commence par s'appliquer préalablement quantité de faussetés en coton, le tout comme complément de ma.scarade. Car, voyez : tout à l'heure il peignait son visage à fresque , voici maintenant qu'il replâtre son corps. Du haut jusqu'en bas il se rebâtit à neuf. Quel plus complet déguisement! Il y manque cependant une dernière pièce, lecteur, une dernière folie, une dernière souffrance, et c'est par où je terminerai le tableau de cette ridicule toilette.

Ainsi, figurez-vous, d'une part, les plus fins escarpins, petits, mignons, aussi amenuisés que possible ; de l'autre , les plus étranges pieds , ceux de mon vieux garçon ; pieds rouges, boursouflés , légumineux , difformes, sorte de plates-bandes tuberculeuses , la seule fécondité qui soit en lui. Figurez-vous , lecteurs, ce double aspect, et dites-moi ce que vous en pensez. — ;Ceque nous en pensons! Eh! mais nous pensons que très-évidemment la nature ne fit point ces pieds pour ces escarpins. — Ce qui n'empêche pas, judicieux lecteurs, que ces escarpins aient été faits pour ces pieds. Oui, messieurs, ce pied va entrer dans cette chaussure ; cette énormité dans cette exiguïté. Mais , vous écrierezvous, une telle entreprise n'est point praticable, et même le fùt-elle, une fois emboîté de la sorte, cet homme ne saurait marcher. Il ne s'agit point de marcher, il s'agit d'être chau.ssé, de faire pied jeune... — Mais il souffrira horriblement. — Il .s'agit d'être chaussé, vous dis-je. Et qu'importe la marche, la souffrance? Qu'importe la furieuse résistance de ses pieds? Qu'importe, qu'entre les doigts, sur les doigts , de toutes parts, lutte et s'insurge toute la végétante peuplade des cors et des oignons? mon vieillard n'en tient compte. Il est féroce enversson corps; pour se rendre plus si^rement ridicule envers tous, il se rend despote envers lui-même. Nulle pitié! nulle miséricoVde! Il bouscule ses doigts, il brutalise ses cors , il pétrit ses oignons , il empile le tout , et , bon gré , mal gré , il faul que le tout s'cncais.se. Vainement le gras du cou-dc-pied, accru et bouffi par le racoruis.sement des doigts, menace à tout moment de déborder par-dessus les parois de l'escarpin , comme du lait par-dessus h bouilloire . ce niartvr de ses fatuités s'est mis en lèle

d'être chaussé , et il l'est ; c'est-à-dire qu'il sue et grimace , qu'il lie tient pas sur ses jambes, qu'il vacille sur lui-même, qu'il s'accroche à tous les meubles. Mais qu'importe! Pour pouvoir (enter quelques pas de suite, il compte sur l'engourdissement qui suit la douleur. En effet , ce bienheureux engourdissement venu , s'il ne marche pas tout à fait, du moins il glisse, et tout en glissant il va. Suivons-le, lecteur; car il est curieux de voir à quoi bon toute cette décoration grotesque et douloureuse.

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