‹ Le PrismeChapitre 70 sur 106 · CERTAINS VIEUX CÉLIBATAIRES · texte numérisé non relu

CERTAINS VIEUX CÉLIBATAIRES

l'inslaut fleuri comme un aliiianach des Grâces; il est tout sucre, tout madrigal; on croirait entendre feu Florian. S'il s'approche d'un cercle de dames, il s'écrie tout haut: ((Quelle est cette corbeille de roses?» Et il se mire dans ses phrases , il se dandine sur ses amabilités. De plus , comme il porte un lorgnon négligemment en sautoir, entre la paroi supérieure de l'orbite et les quelques plis qui longent le dessous de l'œil , il trouve moyen de l'assujettir durablement pour la soirée, et, bien qu'il en résulte un de .ses sourcils plus haut que l'autre , et tout un o6té de sa figure plissé , ainsi vitré d'un seul œil , mon homme n'en continue pas moins ses évolutions. 11 précipite ses pauvres jambes, il se harasse, il s'épuise, il agite sa vieillesse en mille inutilités. S'il ne parlait , ou s'il ne se faisait voir, il lui semblerait qu'il ne vit point. 11 faut qu'il soit en évidence , en spectacle; et il tournille, minaude, papillonne , voltige , se mêlant à tout, jasant çà et là , allant de femme en femme , coniplimenlant leur toilette , s'adonisant sur leur fauteuil , ramassant les mouchoirs, les bouquets, se donnant toutes sortes de mouvements, dansant même quelquefois ! et tout cela du reste avec une si extraordinaire afféterie de gestes et de langage, avec une si singulière complication de rides et de sourires, avec une si colossale incohérence entre l'âge et le costume , qu'en vérité il émerveille un chacun , réjouissant fort tous ceux auxquels il ne fait pas lever les épaules. Aussi, lorsque quittant un groupe, il court colporter dans quelque autre coin du salon l'infatigable circonvolution de ses mielleuses banalités, les femmes, le suivant des yeux, disent: vieux fou! les jeunes gens, se le montrant du doigt, disent: vieux sot ! moi je dis: vieux fou, vieux sot, et surloul vieux satyre !

tlui , lecteur, vieux satyre ! car, tandis qu'il se penchait adorablement sur le fauteuil des dames, les étourdissant ainsi de son bourdonnement inutile, n'avez-vous pas alors remarqué comment, profitant de la position , son regard s'insinuait furtivement, lascivement dans les corsages entre-bâillés. De même, lorsqu'il s'est approché de ce groupe de jeunes gens, n'avez-vous pas entendu comment, se mêlant à leurs joyeux propos, il leur glissait à demi-voix quelque gaillardise bien honteuse, se croyant par là plus jeune que les jeunes? El, bien plus, avant son entrée dans le salon, tandis qu'il passait par l'antichambre, ne l'avez-vous point suivi, point épié ? N'avez-vous pas alors observé comment .s'émancipant des mains avec certaine femme de chambre fraîche et rebondie , il lui murmurait à l'oreille quelques mots qui l'ont fait rougir jusqu'au blanc des yeux? N'avezvous rien vu de tout cela? Aussi bien, lecteurs, croyez-m'en , si ce vieillard n'était que ridicule , je n'en rirais pas , et je le plaindrais , parce que la vieillesse est faible , et que toute faiblesse est respectable. Mais, bien loin qu'il en soit ainsi avec cet homme , si j'en ris , si je l'attache justement à la sellette des gens tympanisés , c'est qu'à tout prendre le dessous est chez lui pire encore que le dessus; que ses ridicules ne .sont en quelque .sorte qu'une floraison difforme de ses vices; que pour peu que l'on jette bas toute cette étrange décoration, on trouvera sous son jeune costume de la flanelle, sous cette flanelle des infirmités, sous ces infirmités des dissolutions; c'est qu'enfin il en est de lui comme de ces livres qu'il cache dans sa bibliothèque: de belles dorures reliant un sale roman ; de beaux habits reliant un cœur immonde.

Cela est, et cela devait être. Toujours à de certains moments la nature ouvre à nos facultés certaines directions, certains penchants dont nul ne saurait s'écarter, sans qu'aussitôt , et par une déviation irrésistible, il ne s'enfonce d'année en année dans les plus tortueuses dépravations. Je veux dire que , les premières ardeurs de la jeunesse passées, et l'âge venu où l'homme doit être père, celui-là qui, réfraelaire aux lois de la nature, ferme pour toujours sur son cœur les portes du célibat, celui-là, déchu par degrés de sa dignité native, ne peut à la longue que se transformer horriblement dans le mau-

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vais emploi de ses sensations détournées et suiies. Expliquons-nous plus clairement encore par une comparaison.

Lorsque la femme, devenue mère, est près d'allaiter son enfant, si la trop grande abondance du lait, s'arrêtant tout à coup, reflue vers la nourrice au lieu d'aller vers le nourrisson, qu'arrive-t-il? le lait devient poison. Il se corrompt faute d'issue; il se gangrène par la compression ; d'où suivent pour la pauvre mère de terribles maladies, d'effroyables ulcères , et même trop souvent une sorte de lèpre empourprée qui partout s'étend sur son corps.

De même, pour ainsi parler, du lait comprimé des tendresses et des préoccupations paternelles. Ah! vous avez voulu barrer cette tendance! Ah! vous avez voulu refouler celte affection ! Ah ! vous avez voulu supprimer celte nécessité ! Eh bien ! malheur à vous! je vous en donne avis; car de la sorte obstruée dans ses épanchements , cette source de paternité et d'amour se corrompra par la stagnation; chacune de ses gouttes deviendra fange en stationnant dans vos sensualités, et ce qui était dans votre cœur une fécondité nécessaire s'y transformera, faute d'issue, en épouvantable gangrène, dangrène envahissante ! interne putréfaction ! qui promptement s'étendant hors des régions du cœur, d'un côté rampera jusqu'aux cellules de voire cerveau , jusqu'A l'universel palais de loules vos puissances intellectuelles, tandis que de l'autre elle se ruera profondément, tortueusement, par tous les obliques canaux de vos charnelles convoitises. Ainsi de votre intérieur pollué.

Et, pour mieux m'expliquer encore par la déduction de ce qui doit en résulter extérieurement, comme l'homme ne peut supprimer en lui aucunes facultés , quelles qu'elles soient, mais seulement leur donner le change; comme directement ou indirectement il faut à tout prix qu'elles débouchent , par où dès lors le pourront-elles , sinon par la voie la plus ouverte , j'entends par celle des habitudes prises. Et quelles seront ces habitudes , sinon celles inhérentes au jeune homme? habitudes sans règle et .sans arrêt, coureu.ses et désordonnées, qui vont de partie en partie , de femme en femme, de volupté en volupté ; en un mot, habitudes naturelles et excusables dans l'âge de l'exubérance et de la force, mais intempestives dans la maturité , mais inexcu.sables et honteuses dans la décrépitude. Telle sera rcmbouchure par où s'f'chapperont forcément les lendances faussées de l'homme dont nous parlons. El de ceci , quel résultat?

(I vieillard ! j'ai ouvert (on cœur ; maiulenanl je veuv ou\ rir tu vie cachée , afin d'exposer aux yeux du monde en quelle épouvantable dissolution ceux-là .se précipitent, qui ci'oienl pouvoir impunément se tracer une existence en dehors des fertiles exigences de la nature et des plans immuables de Dieu. Plein encore du souvenir des enivrantes voluptés de ta jeunesse, tu as voulu les continuer 1;\ où la nature en avait marqué le terme, et c'est dans ce vouloir même que lu seras cliitié. Pour te punir dans ton indiscipline , la naluie frappera ton corps de ces deux plaies du libertinage, la lassitude et l'impossibilité. El ne crois point pouvoir suppléer la science à la force! N'espère point que, par la concentration de tous les raffinements de la pensée, lu puisses rattraper jamais toutes ces jouissances perdues. Vaiueuieiit , infruclnenscmcnt , (luelle que soit l'infinie variété de tes honteuses e\péricnecs , quelle (|ue soit l'infatigable recherche de ton esprit dans les cho.scs dévergondées , tu ne saurais, quoi que tu fasses, rendre A ton corps sa jeune énergie, à tes sens leur élasticité première. Une trop continuelle tension les a émoussés , comnu; un trop continuel labeur a usé tes forces. Il te faut , malgré toi , l'apercevoir que tu vieillis, que tout chez toi se délend et s'écroule , et qu'il esl enfin temps de le mellrc hors de scène. Eh bien! fais-le; prends Ion parti une bonne fois; vieux et infir:ne, sois du moins sage h ton corps défendant. Mais riiin . l'i ne le peux

CEUTAhNS VIEUX CliLlUATAlUES. 333

uiciiie pas; car auliement à quoi t'occuperais-tu ? Kieii autour de loi! ai feniuie, ni enfants, ni Famille. C.e qui te pousse , c'est moins le désir que le dés<i;u\ rement. Ce qui t'entraîne avant tout, c'est l'irrésistible ennui de la vie solitaire ; c'est la Fatalité de ton célibat. Voici ce qui l'emporte en dehors des jouissances permises à ton âge; voici la cause trouvée de tes impudiques préoccupations. Et de là , pour toi , comme suite nécessaire , une lutte terrible entre cette persévérance de l'esprit cl cette lassitude des sens, entre cette intellectuelle lasciveté et celte matérielle impuissance ; de là , dis-je , et toujours par une engouFFrante progression . de là pour toi les plus monstrueux excitements, les plus crapuleuses curiosités , les plus abominables inventions.

Aus.si, lecteurs, cet homme queje vous ai dépeint en dessus et en dessous; cet homme comme vous en voyez, comme vous en connai.ssez; cet homme qui, la veille encore peutêtre . tançait fort moralement son neveu sur ses inconduites , et d'ailleurs le premier comme toujours, à lapider de ses paroles quelque pauvre fille abusée , parce que toute vieillesse qui n'est point à respecter est envieuse et impitoyable . cet homme , lecteurs, si je ne craignais d'épouvanter vos chastes oreilles , je voudrais terrifier vos âmes par le nocturne spectacle de ses aventureuses lubricités.

Je voudrais vous le montrer alors que, sorti de chez lui, le soir, entre dix et onze heures, après avoir suivi les trottoirs à pas lents, et lorgné les jeunes filles à travers tous les carreaux , on l'entrevoit soudain qui dévie brusquement dans quelque petite rue sombre et malsaine, pleine de boue et d'ignominie; vieillard honteux et toujours seul qui s'v Faufile alors Furtivement , craintivement , longeant les maisons, évitant chacun , et rabattant de son mieux son chapeau sur son visage, et la tète rentrée dans les épaules, et regardant en dessous, de tous côtés, çà et là , comme un voleur qui se cache. Je voudrais vous le montrer au moment où, s'arrêtant dans son oblique recherche, et quelques paroles échangées à voix basse, conduit alors par l'une des vivantes marchandises de ces hideux bazars, il tourne tout à coup , et s'enFoncc et disparaît dans une sorte d'allée étroite et noire, plus Fétide encore que la rue; allée où il trébuche , où il tâtonne , jusqu'à ce qu'enfin se heurtant les jambes contre les marches ébréchées de quelque escalier fangeux et serpentant, il y grimpe cependant encore du plus vile qu'il peut, tant cet homme craint de rencontrer des regards, même dans cette obscurité; tant il est vrai que toute bassesse est peureuse, cl que jamais, si dépravé qu'on soit, on ne saurait étouFFi-r en son cœur le sentiment moral de sa honte. Je voudrais enfin.... mais non. pour l'honneur de l'humanité, mieux vaut tirer le rideau, mieux vaut se taire sur cet homme; car bien heureux encore s'il en reste où nous le laissons, s'il ne donne point dans quelque chose de pis; .s'il n'achève pas de maculer sa vieillesse en de plus illicites monstruosités.

CH.\P1TRE m.

État misérable du vieux (jaroon dans son intérieur, les collatéraux et la i;oiivcriiaiile.

Quelle est généralement, et à peu d'exceptions près, la dissolution commune à toute la classe d'hunimes que nous vous signalons? Vous l'avez vu précédemment, lecteur: et certes, à ne les considérer que dans cette grande déchéance de toute nioralo, et parlanl

de tout droit à la vénération, c'est déjà là pour eux, ce me semble, une assez pleine misère. Il en est cependant pour eus une plus poignante encore, parce qu'elle est en quelque façon plus matérielle , plus immédiate. Je veux parler de ce grand délaissement où ils vivent , de cet absolu déiirtmcnt où ils sont de toutes consolations d'intérieur.

Et, en effet , quels cœurs leur sont véritablement acquis? Autour de leur existence , quelle tendresse? quelle affection? De quoi est faite la domesticité qui les soigne, sinon d'intérêt et de vénalité? Rien pour eux qui ressemble à des attentions réellement aimantes. Pas d'enfants, pas de femme ! Des amis, peut-être. Mais non. Cet extrême appui est même refusé à leur vieillesse ; eux qui n'aimèrent jamais qu'eux seuls ne sauraient avoir d'amis : el tout ce qui leur reste alors se borne à ces froides qualifications de parenté qui n'annoncent que l'héritage, à des neveux, à des cousins, à des collatéraux. Triste support pour leui-s dernières années; car s'il arrive que, par une exécrable exception, quelques-uns .soient si dénaturés que de souhaiter la mort à leur père , que sera-ce de collatéraux qui , pour la plupart, ne peuvent avoir d'autre attache envers leur vieux parent que l'espoir d'en hériter quelque jour? Ce sera , certes , une étrange affection que la leur : et si nous la voulons approfondir davantage , entrons un moment dans l'éternelle comédie des conversations humaines, afin de mieux voir le fond des cœurs à travers la transprence des paroles.

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