‹ Le PrismeChapitre 74 sur 106 · TROISIÈME COLLATÉRAL · texte numérisé non relu

TROISIÈME COLLATÉRAL

N'est-il pas vrai? Vu donc son état fâcheux, entre nous, à combien estimez-vous que pourra se monter... la succession.

PREMIER COLLATÉRAL {iletcnu grmc).

Ah oui ! Voilà justement ce qu'on ne peut savoir , parce que , comme nous disions , le cher oncle n'a pas toujours vécu fort moralement; et les cadeaux aux petites filles, les femmes à entretenir, les bals, les fines parties de toute sorte, que sais-je? tout cela fait qu'il a dû effroyablement dépenser.

TROISIÈME COLLATÉRAL [plus grave que le premier).

Dépenser! Dites gruger. Cet homme n'a jamais songé qu'à lui.

DELSIÈMK COLLATÉRAL.

Encore, ne serait-ce rien que ses dépenses, .si d'autres n'y mettaient aussi la main. Mais l'entourage, mon cher, l'entourage! Vous savez assez qui je veux désigner.

LES DEIX AITRES {d'illl tOll luffubrc).

Oui , oui , la gouvernante.

DEIXIÈME COLLATÉRAL [ s'atlimatlt).

Enfin , la dernière fois que j'y suis allé , j'ai tout vu de mes yeux : un gaspillage ! des l'êtes, des festins , des galas! On dîne là dedans comme si on n'avait que cela à faire. Je vous dis que c'est une houle; qu'ils lui mangeront sa dernière chemise , le malheureux ! sa dernière chemise ! J'ai voulu lui faire quelques petites observations, dans .son intérêt. Peine perdue... Il tremble devant elle ; il en a peur : un enfant. Et vous avoueiai-je plus : d'après l'insolence ouverte de la dame, je crains...

LES DEix AITRES {inquiets).

Vous craignez ?

IIEIMKMK COLLATKRAL.

Un Icstameni.

TROISIEME COLLATERAL ( sc levant (le table avec emportement

C'est une indignité! je le disais hier encore à ma femme: on devrait interdire ce! homme. Un Icsianunt! cl pour qui? pour des va-nu-pieds, des clrangers, des misérables!

PREMIKR COLLATÉRAL.

Tenez, notre dîner est terminé. Voici ce qu'il nous faudrait faire : allti rht/ lui iinmédiatrmrnt . cl tous les trois, afin de sonder le terrain.

CERTAINS VIEUX CELIBATAI IlES. 337

I)EI:MÈ.ME COLI.ATKDiL.

Volonlieis. cl (|iMiil au lcs(aiiieiil...

TISOISIKME (:01.I,A1'1.IÎAI..

J'en parlerai à mon avoué. Il y a évidemment captalion ; il doit y avoir eu captalioii ; et on verra par là s'il existe ou non une justic'C en France.

Et sur ce, tous trois de se niÊltre en route, et ainsi de leur sollicitude pour leur cxcellent oncle.

Mais parmi les paroles prononcées dans cette édifiante conversation , il en est une dont je vois d'ici quantité de mes vieux égoïstes se saisir avec jubilation et triomphe. Qu'importe , en effet , se récriera l'un d'eux, que nous autres célibataires n'ayons ni enfants, ni famille ; nous n'en avons pas moins notre intérieur. Bien que non mariés , nous n'en avons pas moins une femme : nous avons la gouvernante .

Voilà comme parle ce digne vieillard , ajoutant de plus sans doute, et non sans quelque joie, que la condition de ses pareils le débarrassant de toutes les charges du mariage, il n'a par là ni fils à établir, ni fille à doter, ni maint autre tracas de cette sorte. Mais, lecteur, ne vous y fiez point. Si spécieuse que soit cette apparente satisfaction de son égoisme , il ne nous montre pas le fond de son âme , le revers de son existence. Croyez que ce qu'il en dit part moins d'un contentement vrai que d'un amour-propre qui veut s'aveugler ; que quand il s'efforce de persuader aux autres qu'il est heureux , c'est surtout pour se le persuader à lui-même ; croyez , dis-je , que bien loin que cette unique ressource d'intérieur qui lui reste , la gouvernante, lui soit aussi providentielle qu'il le prétend, là encore se cache pour lui tout ce qui perce toujours plus ou moins à travers les attentions vénales; mille ennnuis, mille tracas, mille brusqueries, mille dégoûts; eu un mot, un très-intime dénùment, une très-réelle et très-profonde misère.

Ainsi , lecteurs , cette gouvernante dont il se targue , que sera-t-elle ? vieille ou jeune , sans doute. Eh bien! dans la première hypothèse, et c'est la plus rare, voilà d'abord ce que je dis : que, pour certains motifs que nous savons, un tel homme n'ayant pu la choisir que jeune , si , lui vieux , elle est vieille , c'est qu'elle aura vieilli auprès de lui ; et si elle a pu vieillir auprès de lui, c'est qu'elle aura pris empire sur lui. Car , autrement, comment concevoir qu'il l'ait gardée , lui que nous connaissons si affamé de primeurs. Pour ses soins, peut-être, sa fidélité, son dé\oùment. Allons donc! la reconnaissance et cet homme n'eurent jamais rien à démêler ensemble; et, de son côté, d'ailleurs, jamais cette femme n'eut rien de tel pour lui ; les apparences de l'affection , tout au plus, mais le fond jamais. Pimrlui être réellement attachée, il faudrait qu'elle le respectât, et pour le respecter, elle le connaît trop. Ce qu'elle aime dans cette maison n'est donc que la position qu'elle y tient, et e'ie n'est dévouée à son maître que comme le sont les chat« : pour le logis et la nourriture. Principalement pour le logis ofi elle commande , où elle maîtrise, ou elle a la haute main sur tout; logis oii elle n'a pu vieillir , je le répèle encore, que parce que l'ascendant de cet homme a fléchi devant le sien; parce que cette infériorité de caractère l'a mis au point de n'oser plus la renvoyer, ni même la contrarier ; qu'elle est , pour ainsi parler, son maire du palais , son Richelieu ; qu'elle est véritablement gomcmante. Or , si d'égal à égal toute infériorité est déjà un malheur , quoi de pis que de trembler devant sa domestique.

Mais , dira-t-on, .si , lui vieux , elle est jeune? Oh ! alors , lecteur, cet homme sera gou- \crné plus étroitement encore : l'intempérie de nos désirs énervant toujours nos volontés.

celle jeune femme le matera par sa grande faiblesse, son libertinage; et tous deux faisant échange de soumission, elle par l'abandon de sa jeunesse, lui par l'abandon de tout empire dans le logis, de la sorte, et sans compter l'argent et les cadeaux, elle touchera en autorité le revenu de ses complaisances; elle sera, dans tous les sens du mot, la maîtresse de son maître; maîtresse peu dévouée au surplus, femme qui, s'étant vendue, et comprenant sa honte, doit se croire, par cela seul, d'autant moins méprisable qu'elle déteste plus le marchand qui l'a avilie. Puis elle est dégoûtée de cet homme. Et comment en serait-il autrement dans une femme jeune et vigoureuse? Aussi pense-t-on qu'elle s'en contente ? Ce vieillard s'est-il figuré qu'elle vouli^t à jamais s'ensevelir dans sa décrépitude? Oh! que non pas! Je vous réponds moi que pour s'ébattre au champ des vraies amours, elle saura fort se permettre , de temps à autre, quelque bonne escapade hors de cette ruine, et que plus la ruine ira croulant , plus les escapades seront fréquentes... Alors on aura à visiter ses tantes, ses cousines, ses amies, que sais-je? mainte occasion de sortie. Bien mieux : si le vieillard devient tellement impotent qu'il ne puisse plus bouger de son fauteuil, on ne se gênera plus du tout; on trouvera incommode de se déranger, et, sur ce. tous les amoureux d'accourir, toute la cohorte de se précipiter. Il pleuvra au logis maint cousin prétendu, maint pays de contrebande, des clercs, des étudiants, des carabins, des soldats, tous s'invitant à dîner, tous jeunes et robustes, fort dénués et fort affamés, gens mangeant bien , buvant bien , avec des estomacs très-ouverts et des poches très-vides; grands dévastateurs de celliers et de garde-manger, qui tous, trouvant le tour on ne peut plus joyeux, et d'ailleurs fort maigrement nourris pour l'ordinaire, s'étaleront alors de tout leur appétit dans cette succulente abondance. Et même pa,<.<c encore .s'ils en restaient là ; mais comme on a remarqué que , par compensation sans doute , toute maîtresse payée était d'autant plus donnante à l'endroit de ses doux amis, qu'elle est plus dévalisante à l'endroit de son payeur, celle-ci , notre gouvernante , se garde bien de manquer à une aussi louable coutume, dépouillant le vieil homme pour revêtir le jeune : c'està-dire que seule réglant tout et pourvoyant à tout, elle vole, elle dilapide, double le prix de tous les achats, en invente même au besoin, et par tous les bouts monnaye .son intendance. De plus , comme notre vieux fat eut toujours , vous le savez, la ridicule manie de s'habiller en jeune homme . malheur à ses habits s'il advient que l'ami du cœur .soit de sa taille et de son encolure , car alors Dieu sait sur quel dos tout cela passe! Dieu .sait si , tandis que leur infortuné propriétaire tousse et crache au coin de son feu , habits, pantalons , chapeau et escarpins , ne vont pas se pavanant traîtreusement dans quelque guinguette , ou galopant dans quelque bal public.

De la sorte , cet homme est trompé , volé, et il en voit bien quelque chose. Mais quoi? le pli est pris. Vieux et infirme . il est si faible qu'il laisse faire : c'est même à peine s'il ose se plaindre; il se lait.

CH.M'irUK IV.

Toujours les rnllaléraux el la 0ou^ernaIlt^•. — A qui le vieillard:'

Dans le précédent chapitre, lecteur, comment avons-nous laissé notre vieux garçon? Trompé, volé, et n'osant .se plaindre. Hr en cela il faisait d'ailleurs trés-sagcmenl . ne fCil-re que pour son repos, car, ainsi que l'ont cmini ses neveux, il bais.sc sensiblement,

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