CERTAINS VIEUX CÉLIBATAIRES
le digne homme ; et c'est quand il faudrait autour de ses derniers jours le plus de tranquillilc' el de soius, c'est justement alors qu'il va se trouver harcelé et bloqué par des persécutions plus grandes.
En effet , devant la terreuse lividité de son teint, devant la grande cavité de ses yeux , devant le spectacle de toute celle caducité croulante, la gouvernante s'est dit un beau matin : Diable! diable! est-ce que mon vieux maître voudrait déméuager, par hasard? Ceci devient inquiétant; parce qu'enfin, après lui, zéro pour moi : tout relournera à des parents, à des collatéraux, gens qui hériteront de sa mort, sans avoir eu à supporter sa vie; pendant que moi, qui, tout au contraire, l'ai soigné, l'ai veillé; moi qui ai eu à souffrir de toutes ses incommodités, de toutes .ses grouderies, il me faudra sortir de la maison comme j'y suis entrée, les mains vides, et j'aurai infructueu.sement dépensé auprès de ce vieux les plus belles années de ma jeunesse! Cela doit-il être? cela serait-il juste? Non, messieurs les collatéraux, et, ne vous en déplaise, nous aviserons à ce qu'il en soit autrement.
Sur quoi , et dans cet équitable projet, noire gouvernante de sucrer ses façons, de s'entarlufier de tout point : machiavélisme dont tout d'abord mon vieillard se trouve mieux. Ainsi , on le négligeait quelque peu , on le brusquait même as.sez souvent , et tout à coup voici qu'on l'enveloppe des soins les plus empressés, des plus minutieuses sollicitudes. «Pourquoi vous mettre ainsi entre deux airs? Pourquoi vouloir manger de ce mets? vous savez, cependant, que cela ne vous est pas bon. Vous vous exposez trop; vous failesdes imprudences. «Et du malin au soir on le cajole, on le dorlolte, on s'enquiert avec soin de sa santé. Ou craindrait tant de lui voir aventurer celte santé précieuse! on craindrait tant de le perdre! Triste pensée qui amène tout naturellement de non moins tristes considérations sur l'affreuse possibilité d'un tel malheur. Hélas! à Dieu ne plaise que cela puisse arriver! Aussi bien , on ne s'en consolerait jamais, on n'y survivrait même pas, au besoin. Puis, une fois privée de son bon maître, que deviendrait-on? Une pauvre fille abandonnée, sans appui , détestée de tous les neveux, précisément à cause de sa tendre affection pour un oncle qu'ils abandonnent. Et l'on baisse la tète, on porte la main à ses yeux, comme par un mouvement involonlaire, tellement que mon vieillard touché en pleure presque lui-même d'attendrissement. Bon ! se dit-on alors , voici l'instant. Et aussitôt, entre deux larmes , entre deux attentions , deux caresses , on lui glis.<e tout doucettement à l'oreille trois ou quatre mots concernant une petite disposition testamentaire quelconque. Paroles qui , je dois l'avouer, ne plaisent pas d'abord à notre vieux garçon , vu que, n'étant nullement di.sposé à mourir, il déteste tout ce qui sent la bière. Mais, que cela le choque ou non, il n'est point au bout : une fois le mot lâché, on ne s'arrêtera pas en si beau chemin; et le matin, le soir, dans la journée, toujours, les cajoleries de redoubler et avec elles les insinuations testamenlaires.
De leur côté, les coUaaTaux ont eu vent de la chose, et ils en ont été effarés. Ils onl tenu conseil entre eux, et tous aussitôt d'accourir, la figure pâle et renversée, toisant la gouvernante avec épouvante, et flairant les intentions du vieux parent. Chacun d'eux arrive à la file, amenant, l'un, sa femme , l'autre, sesenfants, et jamais le cher oncle ne fut tant visité, tant fêté! car, de même que la gouvernante, tous ces honnêtes héritiers le cajolent cl l'amadouent de leur mieux. Toutes ces avidités ont rentré leurs griffes ; elles sont bénignes , caressantes ; elles font patte de velours.
Mais voyez : la lutte commence. Les collatéraux se sont dit : Faisons expulser la gouvernante; la gouvernante .s'est dit : Faisons expulser les collaléraux. Et, comme il faut pour cela que l'un des deux partis s'empare complètement du vieillard , c'est autour de lui, c'est sur lui, que s'agitera ce furieux combat d'affamés, dont il esl , en quelque sorte .
le but cl le champ clos; c'est à sa lianqiiillilé que va s'atlaquer cette guerre de vautours. Entre cette voracité collatérale et cette voracité domestique, il sera tiraillé en tous sens, comme une proie. Et maintenant, vous, lecteur, qui commencez à vieillir, et qui aimez votre repos, vos aises, je vous le demande : n'y a-t-il point là de quoi vous épouvanter? et cette seule considération n'est-elle pas suffisante pour marier tout le genre humain? Mais, passons, et pour l'instant ne nous occupons que du seul point qui nous doive importer, c'est-à-dire, à qui la victoire? à qui la proie? à qui le vieillard?
Quant à moi , je vous l'avouerai , je crains fort pour les neveux. En somme , la gouvernante tient son maître de plus près; et, bien qu'après mainte et mainte escarmouche, ils se soient un beau jour retirés tout joyeux, dans l'espérance d'un très-prochain triomphe, je leur annonce, moi , que cetavantage momentané ne servira qu'à précipiter] leur défaite.
Ainsi, dans leur dernière conversation avec leur oncle, qu'ont-ils fait? Directement, et sans ménagement aucun , ils ont attaqué la gouvernante : bataille décisive , comme vous voyez. Et d'abord, en avant de leur attaque, les tirailleurs, l'artillerie légère, ou , si mieux vous l'aimez , parlant sans figure , échelonnées de loin en loin , çà et là , les demiinsinuations, les demi-méchancetés: que l'état souffrant où ils voient leur cher oncle leur semble exiger la plus attentive surveillance ; que , quant à eux , ils se riyouiraient fort d'un tel emploi ; qu'ils ignorent si la personne qui en est chargée s'en acquitte avec tout le dévouement convenable , mais qu'on ne peut guère en douter, à moins que de la supposer bien ingrate envers un si bon maître, d'autant qu'après tout la position qu'elle occupe près de lui est fort heureuse pour elle ; que certainement elle doit s'en montrer trèsreconnaissante, et qu'en admettant qu'elle ne le filt pas autant qu'elle devrait l'être, il serait bien à souhaiter qu'elle le fût Que sais-je , enfin ? mainte autre perfidie de la sorte enveloppée. Ensuite de quoi , de parole en parole , d'instigation en instigation , et la fusillade ainsi commencée sur toute la ligne , alors les grandes révélations , les grandes médisances, le gros canon : qu'elle a fait ceci , cela; tenu tel propos, médit de telle ma-
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ilière , et qu'on le sait de très-bonne part ; qu'en toute occasion , par exemple, clic va se moquant tout haut des infirmités de son maître; qu'elle raconte à qui veut l'entendre mainte particularité sur sa vie, ses habitudes , brodant mille histoires, forgeant mille calomnies, et partout enfin disant de lui un mal affreux; qu'en outre elle s'entend avec tous les marchands; qu'elle le vole horriblement, comme dans un bois, et qu'on en montrera les preuves. Que bien plus, fait non moins choquant pour notre vieux garçon, elle mène une conduite effroyable; que c'est niic honte pour la maison, un scandale dans tout le quartier; que tel dimanche, en tel lieu, à telle heure, on l'a vue dans un fiacre avec tel ou tel jeune homme, et . huit jours après, avec un autre dans les bosquets d'un bal de barrière, et encore une huitaine après avec un troisième! Cliagrinantes révélations qui, toutes, comme bien vous pensez, ne laissent pas que de mortifier quelque peu le vieillard , de lui échauffer singulièrement les oreilles. Aussi .s'en aperçoit-on , et daube-t-on d'autant sur la gouvernante. On ne s'en tient plus seulement à ce qui est , on enjambe hardiment de la médisance dans la calomnie ; c'est à qui accroîtra embellira tout ce que l'on a recueilli sur son compte! c'est à qui la bombardera de plus près dans l'esprit de son maître!
Tant et si bien, qu'une fois les collatéraux partis, mon homme, lequel a la tête montée , d'un ton très-bref et qui ne lui est point habituel, intime à la gouvernante qu'il la veut interroger sur diverses choses; et là, non .sans entrecouper ses phrases d'un effroyable accès de toux, causé sans doute par l'irritation, il l'accable de tousses reproches, de toute sa col' re ; il déverse sur elle tout le boisseau d'accusations dont on vient si charitablemen! d'encombrer sa cervelle. Mais notre gouvernante n'est point femme à s'épouvanter de si peu. Quoique d'abord étourdie par quelques vérités, elle a bientôt repris toute son assurance , et elle nie effrontément. Qu'on fasse paraître les monstres qui l'accusent , et elle les confondra. Aussi bien elle devine d'où sortent tous ces affreux men.snnges; mai,s que Dieu par donne à ses ennemis, comme il est vrai qu'elle est innocente, et qu'il est bien cruel à une pauvre fille de .se voir calomniée de la sorte! Est-ce là le prix de sa fidélité, de son affection? Et elle pleure, sanglotte, se pâme : d'où suit que la très-mince dose d'énergie restée à son maître étant plus qu'à moitié évaporée en paroles, il commence à .se sentir ému. Alors changement de Ion. Tout à l'heure les larmes la suffoquaient; maintenant elle s'emporte, trépigne, arpentant la chambre à grands pas, bousculant tout, renversant les chaises, et tout cela avec une telle volubilité de mots , une telle tempéle décris, que, d'ému seulement qu'il était, voilà mon vieillard terrifié! Bon! se dit l.i donzelle, je gagne du terrain. Et la comédie continue. «Au surplus, s'écrie-t-clle tout à coup, que veulent vos neveux? mon renvoi . n'est-ce pas? Eh bien ! mon paquet ne .-^era pas long; je pars demain.» Et cette menace à laquelle il ne s'attendait point, celte subite solitude où il se voit d'avance achève de terrasser son maître. Il tombe immobile sur son fauteuil; il ne souffle plus.
Pauvre infirme! bien t'a pris vraiment de faire cette .sortie. Ce jour-là on lui serl sa .soupe froide; son rôti brûlé; ses légumes non cuits; tout son dîner à l'envers. Qnc s'il hasarde timidement une loule petite observalion sur la chose, on lui répond rudement que si ce dîner ne lui pl.iîl point, il n'a qu'à faire sa cuisine lui-même. Le soir venu, c'est pis encore. On est , dit-on , fort enrouée , et on refuse tout net de lui lire .son Constitutionnc/j comme d'habitude. Grande privation pour un vieillard qui a surtout besoin de somnifère. Ennuyé, et ne sachant que devenir, dcmande-i-il quelque pauvre biscuit . quelque pauvre petit verre de liqueur, à seule fin, obscrve-t-il craintivement, de se ragaillardir quelque peu; on riposte brusquement qu'il n'aime qu'à se gri.scr. et qu'il devrait avoir lionir. Il fiudrail d'ailleurs descendre à laca\e, el on ne descemlra certes
pas. On n'est pas eu humeur de rire , de faire bombance , et l'on n'a pas envie de passer toute la nuit à lui administrer des lasses de thé comme l'autre fois. En un mot les liqueurs ne lui valent rien et il n'en aura pas.
Puis mainte autre brusquerie , mainte autre méchanceté : ce soir-là , pas de tisane pour f(ui catarrhe, pas de crachoir sur sa table de nuit. On va même jusqu'à lui escamoter ses pantoufles, jusqu'à repousser sournoisement le tapis sous le lit , jusqu'à ne lui point allumer sa veilleuse; et, plus tard, lorsqu'il est couché, au lieu de le tapoter moelleusement sous sonédredon,de le border délicatement dans ses draps; au lieu de tout cela, du poiug eidu genou, on donne au lit une si effroyable bourrade, que si le mur ne se trouvait là fort à propos, édredon , oreiller et vieillard culbuteraient infailliblement dans la ruelle. Hélas-' plaignez-le, l'infortuné! celle nuit-là il ne .saurait dormir. Il est agité, tourmenlé; et le matin, voyant paraître la gouvernante toute vétuc comme pour ledépart, alors, semblable à ces Romains énervés dont parle Pétrone, lesquels fondaient en larmes pour la moindre vétille, cet enfant de soixante-dix ans se sent tout prêt à pleurer. Que voulez-vous? noin; gouvernante s'en aperçoit, et elle en csl loueliée. AprtV tout, elle e^l bonne fille, la chère demoiselle ! et dévouée comme nous la connaissons, sinon à l'homme , du moins au leslament, elle se laisse d'abord attendrir, puis clic se fait longtemps prier, puis elle con.scnl à rester, et la voilà plus que jamais installée maîtresse au logis. Aussi, dès ce moment les collatéraux sont-ils tous en pleine déroute, et consignés. Argonautes malencontreux, celte toison d'or est gardée à vue, cl défense à eux d'en approcher. Il est vrai, je dois le confesser à leur honneur, qu'ils ne perdent point encore loul courage , cl (|nc ne pouvant plus rien par eux-mêmes auprès du vieux pnrcnt, ils Icnleni d'y mander à leur place <|uclques amis comnuins. Mais la gouvernaiile a l'o'il à loul ; elle flaire h'S amis , cl il en est d'cMN connue des tviiJaii'raMS : consignés. Désormais, vieillaid , il faudra (|uc lu accèdes à ce que l'on exige de loi , ou sinon je l'annonce que forcément , à jamais, on le rclranchcra vivant de la société des vivants. Plus riin pour les derniers jours, ni visite, ni distraclion, ni compagnie, r.cilc fenunc, se inélianl de chacun, ne le laissera plus voir nul anlrc (pi'iilc ; cl de la sorte lu sera» sé^qneslré dans ses craintes: lu seras muré dans
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la duiue^tique , et toujours, A homme malheureux! dans celte captivité , dans cette solitude, toujours reviendront pour toi les persécutions teslameulaires , comme la cloche qui mesure les heures au prisonnier, comme le glas qui présage la mort au mourant.